‹ Mémoires de R. Levasseur, (de la Sarthe) ex-conventionnelChapitre 15 sur 33 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Loi du aa prairial. — C»therioe Théos. — Division* eutre les numljres des comilês <]i: gauvcmiimeat.

lêpuis la mort île Danton les bancs de la Coavention devenaient de plus en plus mornes et silencieux. Les comités avaient fini par s'emparer de tout le pouvoir et déjà nous n'étions plus qu'une espèce de parlement , enregistrant pour la forme les actes de cette nouvelle royauté; déjà, sans doute, depuis long-temps nous avions eu à déplorer bien des excès, mais du moins l'enthousiasme de la liberté les faisait naître et chacun de nous espérait concourir à les réparer ; dans les derniers mois de la terreur, au contraire, il n'y avait plus d'action que dans le sein des comités. La tribune et la presse étaient muettes; les cordeliers se taisaient ; les jacobins , dégénérés, les sections, la commune n'étaient plus que de pâles satellites de la nouvelle tyrannie : au premier moment , connaissant les intentions réparatrices de Robespierre

et de SaiDt-Just, nous crûmes qu'ils allaient profiter de leur omnipotence de fait pour clorre l'ère des révolutions et proclamer la constitution ; mais telles n'étaient pas leurs vues, du moins pour le moment. Les condamnations judiciaires devinrent de plus en plus effrayantes et elles n'avaient plus l'excuse de l'impulsion anarchique ; on ne pouvait plus voir dans les conidamoés que les vio times de la tyrannie. Renverser tous leurs ennemis , tous les hommes , qu'ils croyaient être les ennemis de la chose pu b l ique , avant d'en finir avec l'odieux régime de transition qu'ils avaient établi ; tels étaient leurs projets, et pour les accomplir ils n'hé^it^eobt pA$(,|i çépA|l4r^ (If3 âoUs de saAg; La Montagne m v«y<*it pltt§ qu'ft vee borireub la . nou^ v^lle tym»pie ; 1^^ feoro^ij^ étwngers à toutes le» fw^Qm^ l0s répwbUc^WOa fes plus ennUés commeiir* çaiwt^ regarder \^ comités, conîme r^naeo^i pu-. hllQet o&gient çoi^^voir Iq géoéreij^ dessein de hm reipkv^sei>.;IyççQii>iir€î^d^. Versailles, qui depuis, a é*éy ^imk qua lm^» proscrit wname partisan de Kobe^t pierre ^fMt: 1^ pr^mi^r à élever la voix. ooDtre sa ^nglQq*e 9i*tttî4té. Le Jour «léow^ de la fèlq» VBtiîe^SuprêoiQ^ tandwîque. Robi^pifirre recevait l^ bQi«n«^e$î d€i ^!*x^ui «OMS oafc ,pensécu.téA^Jtfe bmrvQ L€K3i^wtfe P^lliii dire eafaee i « RobespJOT-e^ yainw ta I4te, mais %Q^rp. te détesta! pi deu^ jmipt ^pr^Q^fMi. eii€<^a ^t) mi3^9tagqanéYiw;bommeqiKM Ipn a pQwwÂvi airm>^pu$, qui; decuia leibignalidci la. réft^^tani» à la diiolalwrec - . u - »

DE R£N£ LEYASSEUR.' Io3

Je ne sais quel esprit de vertige avait saisi ces hommes qui , pendant plus d'une année , avaient dirigé d'une main si ferme les destinées de la France; après avoir abattu toutes les factions, après avoir déjoué tous les complots des aristocrates déguisés en révolutionnaires ; après avoir signalé leur haine pôUr.les excès, ils parurent tout-à-coup eux-mêtnes avides de sang et de vengeance; ils parlaient de clémence pour uh temps voisin , et la hache -révolutionnaire prenait dans leurs mains une activité nouvelle. Non # contents des supplices, chaque jour renouvelés, depuis plusieurs mois^ ils méditaient un moyen de rendre Féchafeiitd 'encore plu* meurtrier. Couthon vint proposer , en ïéiiv nom , cette abominable loi du :»:% prairial qui, pencjant; deux mois, fit répandre le sang à grands Ôots ("i); un frémissement se répandit dans ràss'emT:)léé quand oh en-

(i) La oonVentroti nationale , après avoir -éiitendii !e rapport do comité dé saint public /décrète : . i ' '

Art. i^ n y aura aulHbuiial réroiuëàaiiairè un président et trou ^db^ présidents, nn accastftéar public «tdon2ejÀfi;Q;es. ' 12. Les jurés seront aif^iombre de cinquante*.

' 3. Les 'diverse fèilliftîbhs feront exercées par les diojfens' (saiv«ât 1^ noms des membres du tribunal révolutionnaire). - • • • ' •

' 4. Le tribunal rêTolutionnaire est institué pour punir les enÈnemis-^lu peuple.

5. Les ennemis du peuple sont ceux qui cherchent à anéantir la* lîliierté publique, soit par là' force , soit par la rusé. ' '

6i Les ennemis da peuple sont ceux qur auront provoqué le rétablisse* ment de la royauté^ un cherché à avilir ou à dissoudre la cànvention natto

tendit la lecture : il n'était point, d'après son texte, d'ennemi des membres du gouvernement qui pût

Dale et le gouvernement révolutionnaire et républicain dont elle est le centre. . ,

- Ceux qui auront traU la république dans le commandement des places et des armées, et dans toute autre fonction militaire, entretenu des intelligences avec les ennemis de la république , travaillé à faire manquer les . approvisionnements ou le service des armées;

Ceux qui auront cherciiéà empêcher les approvisionnements de Paris, ou à cause de disette dans la république ;

Ceux qui auront secondé les projets des ennemis de la France , soit en favorisant la retraité et Timpùnitë des conspirateurs et de raristocratîc, soit en persécutant et calomniant le patriotisme, soit- en corrompant les mandataires du peuple, soit eu abusant des principes de la révolution, des lois, ou des mesures du gouvernement , par des applications fausses et perfides ;

Ceux qui auront trompé le peuple ou les représentants du peuple , pour les induire à des démarches contraires aux intérêts de la liberté ;

Cenx.qui avfoot cherché à inspirer le découragement pour favoriser les entreprises des tyrans ligués contre la république ;

Ceux qui auront répandu de fausses nouvelles pour diviser et pour troubler le peuple ;

Ceux qui auront cherché à égarer l'opinion et à empêcher Finstruction du peuple, à dépraver les mœurs et à corrompre la conscience publique et altérer l'énergie et la sûreté des principes révolutionnaires et républicain» 011 en arrêter les progrès, soit pai*. des écrits contre-révolutionnaire^ ou insidieux, soit par toute autre^maichination; les fournisseurs de mauvaise foi qui compromettent le salut de la république, et les dijapidateurs de la fortune publique, 9x^\tf& que ceux compris dfins 1^ dispositions de. la loi

. Ceux qui étant chargés de fonctions publiques, en abusent pour servir les ennemis de la révolution; pour vexer les patriotes, pour opprimer le peuple; . . ,

Enfin , tous ceux qui sont désignés dans les lois précédentes relative^ à la p^Ilition des conspirateurs et contre-révolutionnaire^, et qui p^r qi^elques moyens que re soit, et 'soiis quelques dehors qu'ils se couvrent, au>

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échapper à la mort. Toutes fautes y étaient transformées en délits et tout délit conduisait à l'écha-

rout attenté à la liberté, à Vnnité, à la sûreté de la république, ou tra- Taillé à en empêcher l'affermissement. ,

7. La peine portée contre tous les délits dont la connaissance appartient au tribunal révolutionnaire est la mort.

8. I^ preuve nécessaire pour condamner les ennemis du peuple, est toute espèce de documents, soit matérielle, soit morale, soit valable, soit écrite , qui peut naturellement obtenir l'assentiment die tout esprit juste et raisonnable. La règle des jugements est la conscience des jurés éclairés par l'amour de la patrie ; leur but , le ù-iomphe de la république et la ruine de ses ennemis ; la procédure , les moyens simples que le bon sens indique pour parvenir à la connaissance de la vérité dans les formes que la loi détermine.

Elle se borne aux faits suivants :

9. Tout citoyen a le droit de saisir et de traduire devant les magistrats léà conspirateur^ et les contre-révolutionnaires. Il est tenu de les dénoncer dès qu'il les connaît.

10. Nul ne pourra traduire personne au tribunal révolutionnaire, si ce n^est la Convention Nationale, lé comité de salut public, le comité de sûreté générale, les représentants du peuple, commissaires de la Convention et l'accusateur public.

11. Les autorités constituées, en général, ne pourront exercer ce droit , sans avoir prévenu le comité de salut public et le comité de sûreté générale, et obtenu leur autorisation ■

12. L'accusé sera interrogé à l'audience et en public ; la formalité et l'interrogatoire secret qui précède est supprimé comme superflu ; il ne pourra avoir lieu que dans les circonstances particulières où il sera it jugé utile à la connaissance de la vérité.

i3. s'il existe des preuves, soit matérielles , soit morales, indépendamment de la preuve testimoniale, il ne sera point entendu de témoins, à moins que cette formalité ne paraisse nécessaire, soit pour découvrir des complices, soit pour d'autres considérations majeures d'intéHit public.

14. Dans le cas où il y aurait lieu à cette preuve, l'accusateur public fera appeler les témoins (•;ui peuvent éclairer la justice , sans distinction, de témoins à charge et à décharge.

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faud. La puissance d'acciiSier: qui, avec les nouveaux jurés du tribunal^ était en même temps la puissance de condamner, était remise entre les mains des comités, et l'on voulait ravir aux victimes jusqu'à la triste consolation d'avoir des défenseurs officieux.

i5. Tçutes l^ dcpositipos seront faites en public, et aucune déposition écrite ne sera reçue, à moins que les témoins ne soient dans Fimpoçsibilité de se transporter au .tribunal ; et, dansj ce cas , il. sera nécessaire d^une autorisation expresse des comités de salut public et dç sûreté générale.

i6. La loi donne pour défenseurs aux patriotes calomniés des jurés patriotes ; elle n*en accorde point aux conspirateurs. ..,-....

17. Les débats finis, les jurés formeront leurs déclarations j^ et les, jurés prononceront la peine de la manière déternûnée par les lois.

Le président posera la question ayçc. clarté , précision et simjplicité. Si elle était présentée d'une manière équivoque ou inexacte, le juré pourrait demander qu'elle fût posée d'une autre maniçre.

18. L'accusatçur public ^e pourra, de sa propre autorité , renvoyer UA prévenu a4^e9sé au tribunal ou qu'il y aurait fait traduire lui-même , dans le cas où il n'y aurait pas matière à une occasion devant le tribimal ; il ei| fera un rapport écrit et motivé à la cbambre du conseil qui prononcera ; mais aucun prévenu ne pourra être mis hors de jugement, avapt que la décision de la chambre n'ait été communiquée au comité de salut public qui l'examinera,

19. Il sera fait un registre double de^ personnes traduites au tribunal révolutionnaire, l'un pour l'accusateur public, et l'autre au tribunal» sur lequel seront inscrits tous les'prévenus à mesure qu'ils seront traduits ,

ap. La Convention déroge à toutes celles des lois précédentes qui ne concorderaient point avec le présent décret , et n'entendra pas que l«s lois concernant l'organisation des tribunaux ordinaires s'appliquent ain^ crimes de contrç-révolujlio^ et à l'action du tribunal révolutioqnairç.

91. Le rapport du comité sera joint au présent décret comme instruç^

tio«^ 2a. L'insertion du décret an bulletin vaudra promulgation.

Ruan^, répubUcain énergique, qui depuis partagea; Botre proscription, laissa éclater la plus vive indignation. Il deinanda l'ajournement de la loi de sang en s'iéeriant : (<; si cette loi était votée sans discussion je me hràlerais la cervelle, n COuthon:y Billaud'-Varennes, Robespierre, combattirent Tiajournement qui fut appuyé par les anciens partisans de Danton , hommes qui comme nous étaient las de la tyrannie décemvîrale , mais qui* en même temps avaient abandonné en partie leurs anciens principes et étaient tout au moins déve - BUS des républicains tièdes ; ainsi , personne ne voulait de cette toi, pas plus les montagpards que les dantopistes , pas plus les hommes qm avaient cru devoir rester attachés au comité que les débris de la Gironde ; personne ne la défendit, exr cep té les. membres du gouvernement. La Qon*' vention témoigna hautement sa répugnance, et» quoique la plupart des orateurs se montrassent modérés dans leurs paroles on put voir, par la rupture de leur trop long silence , qu up^e telle loi était pour eux un grand et sinistre événement^ Robespierre la défendit en disant qu'etié^é^t lié" cessaire poup l'expédition des affaires ; Bourdon de l'Oise lui répondit en ces termes r i t ?

(c Jl y a daps la; discu^skun qui vient de s'élevef un point autour duquel to^s le& esprits se rallie*^ ront. Dans son discours , Robespierre noua a dit qu'il tpanquait de jurés; eh bien ! oomme aucun de nous ne veut ralentir la marche de la justice^

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nationale, ni exposer la liberté publique, divisons la proposition, adoptons la liste que nous présente le comité pour compléter le nombre des juges et des jurés , et ajournons le reste. »

La modération de ce discours contraste étrangement avec la gravité des circonstances ; cependant, Bourdon croyait encore faire un acte de courage en le prononçant, tant l'autorité du comité était devenue menaçante; Robespierre répliqua d'abord avec quelque modération :

« Je demande, dit-il , que le projet soit discuté article par article et séance tenante. Te motive ma demande par un seul mot ; d'abord cette loi n'est ni plus obscure, ni plus compliquée que celles que le comité vous a déjà soumises pour le salut de la patrie. J'observe, d'ailleurs, que depuis long-temps la Convention nationale discute' et décrète sur-le-champ, parce que depuis long- temps elle n'est plus asservie à l'empire des factions, parce que depuis long-temps il y a dans la très grande majorité un assentiment prononcé pour le bien public. Je dirai donc que des demandes d'atermoiement de la fortune de la république sont affectées dans ce moment. Que quand on est bien pénétré des dangers de la patrie et de ceux quecourent ses défenseurs, dans quelque lieu qu'ils se trouvent, quelque poste qu'ils occupent, on est plus enclin à porter des coups rapides contre ses ennemis , qu'à provoquer des lenteurs qui . ne, sont que des délais pour l'aristocratie, qui les

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eroploîe à corrompre ropinion et à former de nonvdles conspirations.

c On se trompe si Ton croit que la bonne foi des patriotes a trop de force contre les efibrts des tyrans de l'Europe et de leurs vils agents, d<mt la rage se manifeste par les calomnies et les crimes qu'ils ne cessent de vomir sur cette en« ceinte ; qui ne vous laisseront aucun repos et qui ne vous épargneront ni artifices y ni conspirations impies , que quand ils n'existeront plus. Quicon* que est embrasé de l'amour de la patrie , accueil* lera avec transport les moyens d'attendre et de frapper ses ennemis.

« Je demande que sans s'arrêter à la proposi* tion de l'ajournement, la Convention discute jusqu'à neuf heures du soir, s'il le faut, le projet de loi qui lui est soumis. »

Mais, Bourdon ayant insisté, les membres du comité signalèrent à la fois et lui et le parti dan* tôniste comme ennemis de la révolution ; Bourdon demanda vivement la parole : qc On veut me faire passer pour un scélérat , s'écria-t-il. — Je ne t'ai point nommé , répondit Robespierre , mais je ne te défends point de te reconnaître quand on parle d'ennemi de la patrie. Malheur dans une pareille circonstance à qui se nomme! » Et il termina en dénonçant indirectement Taliien , Legendre et quelques autres députés. La Convention faiblit ; la fatale loi fut adoptée ; cependant l'horreur qu'elle ins|Mrait était si vive que plusieurs

1 lO MEMOIRBS

Montagnards , dans les séances suivantes, demandèrent le rapport de plusieurs de ses dispositions, principalement de l'article qui supprime les défenseurs et de l'article qui semblait donner au cor mité le droit de mettre en accusation les représentants eux-mêmes. Ce dernier article fut même modifié sur la proposition de Merlin de I>ouai ; mais les membres- du comité de salut pubUc n'eurent qu'à paraître à la tribune pour faire rapporter tes modifications. L'espèce de résistance qu'on avait voulu montrer n'eut pas de suite , et tout rentra bientôt dans le silence et la stupeur accoutumés. Cependant les menaces que Robespierre et Billaud-Yarennes avaient lancées contre quelques députés accroissaient les haines et menaçaieht.de plua en plus le pouvoir formidable , mais sans base » des décemvirs;Tallien,Legendre,savaient,à n'en point douter, que leur vie était menacée , et ils avaient assez de force pour se défendre, et pourtant ce Comité si audacieux et si violent n'avait même pas la vigueur que donne l'union intérieure; j'ai déjà dit que Robespierre avait l'intention de remplacer enfin le gouvernement révolutionnaire par un gouvernement plus régulier; Couthoii et St-Just étaient de moitié dans ses projets ; mais les autres membres du Comité de salut public (i) et tout le

(r) J^excepte toujours Carnot et Robert Lindet , qui , uniquement occupés de guerre et de finances , n'avaient d'ailleurs aucune part au gouvernement. [HotûA.VaytmK)

DE REnS LEVASSEUR. III

Comité de sûreté générale étaient loin d'admettre les mêmes plans. Les Biilaud-Yarennes, les Collot-d'Herbois , sentaient bien qu'ils devaient disparaître du pouvoir quand la crise terrible au milieu de laquelle nous étions serait passée, et ils ne songeaient qu'à la prolonger. La fête à ITEtre-Supréme les courrouça, comme symptôme de retour à Tordre. L'organisation des commissions populaires diargées de mettre en liberté les suspects injustement incarcérés produisit le même effet. Il paraît même qu'au moment de la fête à l'Etre-Suprême^ Robespieri*e proposa formellement à ses collègues un plan de gouvernement régulier , et l'abolition des formes révolutionnaires ; mais avant de procéder à rétablissement du régime constitutionnel , Robespierre voulait faire mettre en jugement et les commissaires de la Convention et les membres du comité de sûreté générale , qui s'étaient souillés par trop d'excès. CoUot-d'Herbois et Billaud-Varennes, qui se sentaient menacés par ce projet, refusèrent avec ténacité. Une rupture ouverte n'éclata pas encore ; mais on sentit des deux ports qu'elle devenait inévitable^ et des deux parts aussi on se prépara au combat. Robespierre s'assura de l'appui des jacobins et de la Commune ; seâ ennemis , de leur coté, avaient une immense majorité dans les comités de gouvernement. Des deux parts la guerre fut habilement conduite. Robespierre avait en quelque sorte la force matérielle entre ses mains ; Saint- Just était en mission aux armées ainsi que Robes-

lia' M£MOIR£S

pierre jeune; liiais on devait les rappeler au moment décisif, et avec eux Robespierre croyait conserver un grand ascendant sur la Convention ; il réunissait du moins de son côté la puissance de la parole , mais ses adversaires n'avaient pas moins de chances de succès. Us avaient surtout pour eux la haine de la Convention , et même la haine du peuple contre le gouvernement , haine yqui s'était presque entièrement concentrée sur Robespierre et Saint-Just. CoUot et Billaud gagnèrent plus en s'annulant que leurs adversaires en devenant plus redoutables; d'ailleurs , je l'ai dit, ils possédaient la majorité dans le gouvernement, et c'est déjà beaucoup dans les circonstances décisives d'être en possession du pouvoir; dans les crises politiques, c'est presque la moitié de la partie gagnée.

Il est presque ridicule , au milieu de si graves intérêts, de rappeler l'effet que produisit une société mystique, composée mi-partie de fous, mipartie de charlatans , qui fit quelque bruit à cette époque. Il est néanmoins constant que c'est à propos de la ridicule superstition de Catherine Théos qu'éclata la guerre sourde des membres des deux comités. Vadier vint faire sur cette intrigue puérile un rapport dont je vais citer quelques passages.

Après avoir peint de traits sanglants les charlatans religieux, a d'après ce rapide tableau, disaitil, de la science théorique dés prêtres, je vais, citoyens, vous les fi^iire connaître dans la pratique; je viens vous dénoncer, au nom de vos comités de

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sûreté générale et de salut public réunis, une école primaire de fanatisme, découverte dans la rue Contrescarpe, section de l'Observatoire, B^ 1078, au troisième étage.

« C'est là que réside une fille , âgée de ^ ans , nommée Catherine Théos, qui ose s^appeler la religion chrétienne et la mère de Dieu. On sait que le mot grec Theos signifie divinité , comme Jehova^ jidonaï et beaucoup d'autres , qui expriment les divers attributs de l'Être-Suprême.

« On voit dans ce réduit un essaim nombreux , de bigotes et de nigauds se grouper autour de cette ridicule pagode; on y voit aussi quelques chefs de file plus dangereux encore : ce sont des demi-savants, des médecins, des hommes de loi , des capitalistes oisifs qui, détestant la révolution, se mêlent à ces momeries avec des intentions perfides. On y voit des mesmériens, des illuminés, de ces cagots atrabilaires et vaporeux qui , avec im cœur froid pour la patrie , ont la tête chaude et bien disposée à la troubler ou à la trahir. Il y en a chez qui on a trouvé des correspondances à Londres avec des prêtres émigrés. On remarque surtout qu'il n'y a pas un seul patriote dans cette bande; elle n'est composée que de royalistes, d'usuriers, de fous, d'égoïstes , de muscadins, de contre-^révolutionnaires des deux sexes.

« La mère Catherine est le pivot de cette société dangereuse ; elle se dit inspirée de Dieu, et promet en son nom l'immortalité de l'ame et du corps à lu. 8

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tous Ceux qii^elle aura initiés dans ses mystères- « La réception de ces élus n'est pas moins ridicule que sa doctrine.

<c II faut être en état de grâce, faire'abnégation des plaisirs temporels, pour approcher de la sainte mère; on se prosterne devant elle, et ses élus de» viennent immortels, lorsqu'ils ont baisé par sept fois la face vénérable de la prétendue mère du Verbe. Ces baisers mystérieux se distribuent en forme circulaire : on en fait deux au front, deux aux tempes, deux aux joues; mais le septième, qui est le complément des sept dons du Saint-Esprit, s'applique respectueusement sur le menton de la prophétesse, que les catéchumènes sucent avec une sorte de volupté. Ce dernier baiser est encore le symbole des sept sceaux de l'Apocalypse^ des sept plaies d^Égypte, des sept sacrements de la loi nouvelle^ des sept allégresses et des sept douleurs de la Vierge ; car tout va par sept dans le . jargon mystique des prédictions et des oracles.

La mère Catherine se dit choisie pour enfanter le Verbe divin; c'est la pierre angulaire; du royaume de Dieu sur la terre ; c'est elle qui choisit les élus, qui doit commander aux soldats du Dieu des armées; son trône doit être miraculeusement érigé près du Panthéon, au local ci-devant destiné aux écoles de droit. C'est de là que cette immortelle doit régner sur l'univers. Un seul éclair doit réduire en poudre les trônes, les armées et tous les

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mécréants de la terre, aplanir les montagnes et dessécher les mers. C'est une nouvelle Èi^Cy qui doit réparer les malheurs causés au genre humain par nos premiers parents, et réaliser la rédemption, qui n'avait existé, dit-elle, <j^ en figure.

<c La population du globe sera réduite à 1 4o,ooo élus par la sainte mère (c'est encore un nombre de sept fois vingt), immortels comme elle; ils chanteront ses louanges, et jouiront sans fin, au paradis terrestre, qu'elle va rétablir, de l'éclat radieux de son antique virginité.

Tel est, citoyens, l'abrégé du tas d'inepties qu'on a été forcé de relater dans les procès-verbaux et interrogatoires recueillis pour votre comité.

L'arme du ridicule, le sentiment de la pitié, sont les seuls remèdes, sans doute, dont la raison peut faire usage contre ces jongleries fanatiques, aussi vos comités les eussent-ils méprisées , si par un anneau dangereux elles ne se rattachaient au cercle des conspirations qui se sont reproduites sous tant de formes pour nous ramener à la tyrannie.

Cest sous ce rapport seulement que nous allons les envisager

Sachez encore , citoyens , que la prétendue mèi^e de Dieu n'est que la pièce curieuse de cet atelier ; qu'elle n'est là que pour le mécanisme des grimacfes et pour la partie matérielle des cérérao-

nies ; mais le ÎDoral de l'institution , le substantiel de la doctrine , l'explication du sens des oracles , des prophètes et des écritures, tout cela est cou* fîé à des mains plus exercées et bien plus dangereuses.

C'est.un ex-moine qui est chargé de cette partie, un moine qui a déjà marqué dans la révolu*tion par les écarts d^une imagination déréglée ; un cénobite dont la solitude du cloître a creusé Iç cerveau et embrouillé l'entendement , qui ne rêve que des prophéties, et n'enfante que les plus sinistrés augures ; une bile noire provoque en lui des visions extatiques et des prédictions effrayantes ; Sfi tête est imbibée de sombres passages d'ÉzéchiftI et d'Isaïe ; il applique aux événements actuels des figures de l'Apocalypse et le sens le plus hyperbolique de l'Écriture; en un mot, on ne voit que du noir dans les esquisses de son pinceau.

Ce moine est le nommé don Antoine-Christophe Gerle, ex-chartreux, député à l'assemblée constituante*

Il n'y a personne qui ne se rappelle sa motion audacieuse , qui avait pour but de proclamer uu culte dominant en faveur de la religion catholique.

Don Gerle siégeait. du côté gauche; les patriotes auxquels il avait eu la ruse de s'accoler, imputèrent cette motion liberticide au dérèglement de son cerveau; on fut la dupe de cette prétendue débauche d'esprit , et plus encore de sa perfide bonhomie.

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Il rentra aux jacobins , dont on avait d'abord résolu de l'exclure; et, feignant un hypocrite repentir f il abusa ^ à l'exemple de son ami Gobel , de la confiance des patriotes , pour les mieux tromper.

Eh bien ! c'est ce même don Gerle qui ose préconiser la mission delà mère de Dieu; qui répand partout sa doctrine , qui accrédite ses prophéties , qui en trouve l'appUcation dans la Bible , qui à^ siste à ses fanatiques mystères et aux réceptions des initiés ; qui préside à ses momeries , qui enflamme de vive voix et par écrit le cerveau de» imbéciles qui affluent dans ce repaire.

Don Gerle ose avouer dans ses interrogatoire!» qu'il a reconnu la mère Catherine comme inspirée ^r Dieu lui-même ; qu'il la croit destinée de tonte éternité à donner le bonheur au monde et à réparer les malheurs de notre première mère r il a ajouté la connaître depuis deux an», et avoir reconnu dans la Sainte-Ecriture la vérité de tout ce qu'elle dit.

Aussi ai-je dit que ce n'est sous aucun rapport religieux qu'il faut envisager cette affaire ; sous ôet aspect, elle ne peut inspirer que le mépris ou la pitié; mais c'est sous le rapport politique, surtout révolutionnaire , qu'elle mérite toute votre attention.

Pourrait-il exister de frein contre dea fanatiques qui auraient la folié de croire à L'immortalité corporelle? il n'est point de barrière^ poin4f de Uens^

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moral ni civil, capables de contenir Taudace de tels maniaques.

Les prêtres n'ont41s pas allumé la rage des brigands de la Vendée par la promesse de ressusciter au bout de ,trois jours ? n'est-ce pas cet espoir qui les enhardissait à s'élancer sans armes sur nos batteries et à s'en emparer avec fureur!

Ils sont donc bien coupables les scélérats qui ont inventé ou accrédité de pareils principes , dans un temps où les poignards sont levés sur les plus courageux défenseurs du peuple , et , où les campagnes désertes de la Vendée fument encore du sang que le fanatisme y a fait répandre par torl'ents.

Il est démontré à la France et à l'univers que la république naissante a été tourmentée par deux factions: toutes deux voulaient nous redonner un maître.

L'une, fomentée par l'Autriche ,* cherchant à conserver la royauté et tous les abus dans la £similledu tyran.

L'autre , excitée par la scélératesse de Pitt , voulait reporter tous les crimes de la tyrannie dans une dynastie nouvelle et river nos fers à Tanglaise.

Il me semble voir l'Anglais spéculant dans son comptoir politique sur les folies religieuses à Paris comme sur les achats de noirs dans la Guinée: il a vu dans cette cité les deux écoles de Jansé-

nius et de Molina ; il y a dénombré les héritiers des imbéciles du cimetière de Saint-Médard ; c'est dans les esprits faibles , dans les âmes credules , c'est dans les fanatiques pervers , qu'il a recruté un nouveau genre de contre-révolutionnaires plus dangereux, parce qu'ils sont plus imperceptibles à la police publique. C'est là que l'Anglais a cherché des auxiliaires, des perturbateurs, des chefs de mécontents , des recruteurs de Vendée et des assassins; c'est parla qu'il a espéré d'altérer l'esprit public révolutionnaire ; dé détourner vers les idées superstitieuses les esprits portés aux opinions politiques, et de faire un jour à Paris une Vendée plus nombreuse et plus horrible que celle qui a fait tant de maux sur les bords de la Loire.

Voici le projet de décret que je suis chargé de vous présenter.

La Convention Nationale , après avoir entendu le rapport de ses comités de sûreté générale et dé salut public, décrète ce qui suit:

« Don Gerlé , ex-chartreux , ex-député , à l'assemblée constituante; Catherine Theos, se disant la mère de Dieu; Etienne-Louis Quesvremont, surnommé Lamotte , médecin en titre du ci-devant duc d'Orléans ; Marie-Magdeleine Amblard , veuve Godefroi; la femme ci-devant marquise de Ghastenois, seront traduits au tribunal révolutionnaire pour y être jugés sur lès faits de conspiration dont ils sont prévenus.

« Charge l'accusateur public prèis ledit tribunal

laO MEMOIRES

4e rechercher et poursuivre tous autres auteurs ou instigateurs de ladite conspiration. »

Ce rapport, moitié bouffon moitié sérieux, était destiné à tourner en ridicule les idées religieuses de Robespierre et la fête à rÊtre-Suprême, à laquelle il avait attaché un si grand intérêt ; d'ailleurs, les membres du comité de sûreté générale espéraient tirer de cette circonstance une arme plus forte contre leur ennemi. Robespierre avait toujours protégé dom Gerle , qu'on peignait comme chef de conspiration. Il y avait tout au plus une semaine qu'il avait fait obtenir à cet ex-chartreux, son ancien collègue à l'assemblée constituante, un certiBcat de civisme. Robespierre , sans avoir de relations avec les imbéciles sectaires de Théos, était regardé par eux comme l'envoyé de la providence ; ils lui rendaient en secret comme une espèce de culte ; il pa):aît même que le dictateur avait été instruit de ces jongleries, et qu'elles^ avaient flatté sa vanité. Il n'en avait pas fallu davantage pour faire sévir contrp les stupides sectateurs de la vieille Catherine , car on espérait au moment du combat peindre Robespierre comme complice de leur inepte mysticisme et prouver qu'il avait voulu se faire à la fois roi et prophète: c'était une accusation qu'on trouvait bon de tenir en réserve contre lui ; en tout cas , si l'on ne parvenait pas à la faire croire, on avait toujours trouvé moyen de le rendre ridicule , et c'était un puissant levier de discrédit; Robespierre comprit

DE RENÉ LBVAaSKUR, 1211

bien que le rapport sur Catherine Théos , dont il n'eut connaissance qu'à la tribune, était indirectement dirigé contre lui , mais il ne fit pas paraître son mécontentement , il ne s'en plaignit pas même dans l'ombre du comité : mais il se prépara au combat, ses adversaires en firent autant de leur côté ; deux mois se passèrent des deux parts en observations, et, chose étrange! ce gouvernement, dont les membres étaient divisés, ne perdit rien pendant ce temps de sa sombre énergie.

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