AU PALAIS-ROYAL
ÏNTRODUCTION.
Les motifs qui ont déterminé Levasseur de la Sarthe, mon père, à publier ses Mémoires, ont été suffisamment expliqués par M. Roche, dans l'introduction qui se trouve au commencement du premier volume. Il est donc inutile de revenir sur cet objet.
Lors du procès qui fut intenté aux publicateursde ces Mémoires, M. Roche, le libraire Rapillyetles deux imprimeurs furent seuls mis en cause ; il ne m'a été demandé aucune explication et aucun renseignement, quoi qu'il eût été dit d une manière bien claire et bien positive par M. Rapilly, dans fe première séance du tribunal correctionnel, que le manuscrit lui avait été remis par hjUs de Levasseur de la Sarthe.
J'ai assisté à toutes les séances du tribunal correctionnel et de la cour royale; j'étais prêt, à répondre à toute interpellation qui m'eût été faite : j'ai dû garder le silence puisque Ton ne
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m'interrogea point. Maintenant que ce procèa est jugé , et que M. A. Roche expie à Sainte- Pélagie le crime d'avoir prêté sa plume et son talent à un proscrit octogénaire , pour le défendre contre ses ennemis, un devoir me reste à remplir; je dois poursuivre la publication de la défense de mon père. En me rendant éditeur des troisième et quatrième volumes ,, je dois entrer dans quelques explications.
Mon père éprouvait dans son exil un vif regret de voir l'histoire de la révolution défigurée par l'esprit de parti; il s'indignait qu'aucun de ses collègues Montagnards n'osât élever la voix pour présenter les faits tels qu'il les avait . compris ; le besoin de repousser des accusations mensongères dirigées contre lui par des écrivains, les uns trompés, les autres mal intentionnés, l'avait déterminé, il y a quelques années, à faire connaître sa vie politique , avec la franchise austère dont il a donné tant de preuves ; les infirmités inséparables de Ja vieillesse l'avaient forcé d'abandonner son travail , non que ses facultés intellec-
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tuelles eussent subi la moindre altération, mais parce que sa force physique ne pouvait suffire au travail matériel. Lorsque j'allai à Bruxelles au mois de septembre 1 8^8 , il m6 parla du projet qu'il avait eu et qu'il avait abandonna Je sentis aussi vivement que lui la nécessité de faire connaître et de défendre sa vie et ses actes politiques et il se détermina sans peine à publier ses Mémoires, en comprenant que son honneur ne lui appartenait pas à lui seul , et qu'il était aussi le patrimoine de sa famille :
Honestus rumor alterum est patrimoniu/n {i). .
Fort bien , répondit-il , mais votre Publius Syrus n a-t-il pas dit aussi :
Bpnafama in tenebris propriuin splendorem obstinet (2) ?
Cependant, ajouta-t-il, puisque mon amour pour la vérité s'accorde avec ce qui peut
(i) PubUi Mimi sententiœ » pa^t 34. vers aoi de rédition in-Sa, Paris , Panckoucke, Mncccxxv.
(3) Id. p. ïi. V. 57.
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être utile à mes enfans, je vais yous remettre tout ce que j'ai écrit? je ne vous avais point oublié, lisez. En effet, je vis, écrit sur la couverture d'une grande liasse de papiers , ces mots : Ces papiers seront remis à mon fils Francis Jjevasseury telle est m,a dernière volonté. Ce manuscrit contenait plutôt les souvenirs d un vieillard qui a joué un grand rôle politique qu'un corps d'ouvrage , mais il pouvait le devenir* J'y mis de l'ordre ; de plus , j'écrivis sous la dictée de mon père tout ce que sa mémoire a pu lui rappeler. « Le Moniteur , dont beaucoup de gens voudraient pouvoir déchirer des pages, me dit-il, vous servira pour faire le reste; vous y trouverez mes discours dans les diverses séances de la Convention ; retournez donc à Paris , et défendez l'honneur de votre père; mais ne vous faites point con^naitre conune éditeur, ce serait attirer sur vous de nouvelles haines , de nouvelles persécutions. On a assez poursuivi le père dans les enfans. Suivez mon exemple , fijouta-t-il , aimez la liberté, la patrie pour W-
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quelle j'ai tout sacrifié, et sachez comme moi supporter le malheur avec courage et résigna-* tion : mes vœux pour qu'un meilleur sort vous advienne, vous suivront partout. » Je le quittai bientôt avec la douloureuse pensée que je ne le reverrais plus. De retour à Paris, je n'avais de prêt à livrer à l'impression que ce qui était relatif aux missions de mon père, aux armées et dans les départemens ( i ).
Ce manuscrit pouvait former un volume.
Le libraire Rapilly avec lequel je fus mis en rapport ne voulut pas le publier parce qu'il trouva la spéculation trop bornée; il aima nriieux attendre que cet ouvrage fût complet (2).
(i) T. 3 , p. 17. C'était précisément la partie à laquelle il attachait le plus d'importance et sur laquelle il avait été attaqué.
(a) La déclaration de M. Rapilly au tribunal de première instance est inexacte. H a eu entre les mains un manuscrit formant un volume: ce manuscrit était écrit par moi, et chaque page était revêtue de la signature de mon père. Ce n'étaient donc pas des sommaires et quelques feuilles de papier comme il l'a dit impudemment daas son interrogatoire. Ce manuscrit existe et je puis le montrer. Que M. Rapilly cherchât à atté-
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Je désirais que les Mémoires de mon pèrç Aissent imprimés de son vivant; je n'avais pas de temps à perdre. Je possédais beau-^ coup de documens et de renseigfiêmens sur eertaias événemens qui n étaient point expliqué/» dans le Moniteur. Mon père m'avait fait pa^^i* de nouvelles notes explicatives, mais ^ craignais de n'avoir pas assez de force pout' remplir le but proposé. D'ailleurs , pouvais-je répondre de garder toujours la mesure convenable quand il s'agissait de la défense de mon père, de l'honneur de ma famille et du mien. *^
rétais enfant à l'époque de la révolution, et j'ai conservé de ces terribles scènes dés impressions profondes. Faible témoin , j'eus encore à supporter des malheurs de famille : des espérances de fortune furent détruites; j'entrai dans
nuer la prévention de culpabilité par une défense franche et loyale , rien de plutf naturel • il pouvait dire qu'il n'avait point la capacité nécessaire pour juger un ouvrage de ee genre on Vaurait cru sur parole : il s'esi |qM>ntré dans cette séance aussi spirituel que véridique.
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une vie agitée souvent pleine d'amertumes (i). Je ne dus ainsi conserver de la révolution que des souvenirs confus et pénibles^ puisque je n'avais pu l'étudier autrement que par mes impressions. Ce sont les motifs qui me déterminèrent à m'adjoindre un collaborateur, et il devint ainsi l'éditeur des Mémoires de mon père.
Je ne connaissais point M« A. Roche; une personne dans laquelle j'ai pleine confiance ^ j|e le proposa , comme ayant fait une étude réfléchie de l'ère de la révolution , et comme un homme de talent. Je l'acceptai , et maintenant il paie de sa liberté le service qu'il m'a rendu, ainsi qu'à mon père.
Je ne ferai aucune observation sur le jugement qui condamne M. Roche; les pièces du procès font partie du quatrième volume. Je dois des remercîmens à M. Berville; ce célèbre
(i) Mon père a donné sur moi et sur les malheurs qui m'ont accablé quelques détails dans le quatrième volume de ces Mémoires. J'y renvoie le lecteur^
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avocat a défendu les Mémoires de F. LeVasseiir avec sagesse j avec mesure, et avec cet admirable talent que toute la France lui reconnaît. En condamnant au pilon le commencement de la justification dé la vie politique que mon père a publié, on n'a pas détruit en réalité cette justification, et d'ailleurs deux éditions en langue française et une en langue anglaise ne viennent-elles pas d'être publiées à Londres ainsi qu'une autre à Bruxelles ?
J'étais loin de prévoir que les Mémoires (|^ mon père seraient poursuivis par le ininistère public.
J'ai toujours fui la célébrité du scandale, mais il est pour moi un devoir non moins sacré ; je poursuis donc avec confiante et fermeté la tâche que je me suis imposée.
Voici les troisième et quatrième volumes.
Qui oserait blâmer un fils d'employer le seul moyen qui soit en son pouvoir pour montrer la vie et les actes politiques de son père sous leur véritable jour.^
Francis LEVASSEUR.