‹ Mémoires de R. Levasseur, (de la Sarthe) ex-conventionnelChapitre 24 sur 33 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Etat des partis après le 9 thermidor.

Mou3 avons vu une coalition ^ composée des élémens les plus disparates, renverser le parti de Robespierre. Il était impossible alors de prévoir quel serait le résultat d'une victoire remportée par une semblable coalition. Jetons un coup^l'œil sur les divers partis qui composèrent TaUiance improvisée le 8 thermidor, et voyons qu^ls furent les rapports qui s'établirent après la chute de Robespierre » afin de mieux comprendre la grande lutte qui nous reste à décrire, çt les odîeu$^s réactions qui l'ensanglantèrent.

La Êiction qui s'était montrée au premier rang dans la lutte du g thermidor était formée d'anciens Montagnards attachés à l'ancien parti de

Danton j et depuis la mort de cet homme célèbre, fougueux ennemis de Robespierre , du comité de salut public et de tous]ceux de leurs collègues qui , pendant les derniers mois de la terreur, avaient contribué au mouvement des affaires publiques. Tallien, dont l'heureuse audace avait engagé le combat du 9 thermidor; Barras, qui avait dirigé les opérations militaires de cette journée; Fréron , ami de Tallien et âme damnée de Barras, étaient les principaux chefs de cette faction ; à leur suite marchaient les Merlin de Thionville, les Bourdon de l'Oise , les Thuriot , et autres anciens Montagnards, qui ne s'étaient associés à nous qu'en haine de la Gironde , dont les talens les offusquaient. Legendre était l'orateur de ce parti ; nous avons vu ce boucher disputer à coups de poing contre Lanjuinais, défendre timidement Danton, et trembler devant le comité de salut public. La première fois qu'il était monté à la tribune, d'ans le commencement de notre session, il avait balbutié quelques excuses sur son défaut d'éducation, et sur les fautes de langage qui désigneraient ses violentes sorties ; depuis lors une grande révolution s'était opérée en lui. Beaucoup d'audace , quelque chaleur de sentiment et quelqu'esprit naturel , lui avaient donné une sorte de faconde verbeuse, incompatible avec la logique, mais qui s'élevait quelquefois jusques à l'éloquence. Fier de ses succès de tribune, il se

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croyait un Démosthène ou un Mirabeau ; il espérait s'être élevé au premier rang de la société par ses talens naturels , et dés lors l'égalité qu'il avait tant désirée autrefois lui déplaisait, car il voulait dés distinctions de classes pour briller à la première. Au reste, cet homme était certes ce qu'il y avait de plus honnête dans le parti, qui prit le nom de Thbrmidorien. La foi politique de Tallien et de Barras était plus que suspecte ; on les avait plusieurs fois soupçonnés d^ relations avec les étrangers; ils se trouvaient compromis dans toutes les intrigues , et une foule de lettres saisies sur des émigrés , les dénonçaient comme partisans cachés de la cause anti-nationale ; nous avons déjà parlé d'une pièce rapportée par le Censeur, et dans laquelle un prince dit à l'un de ses agens, qu'il tient pour certain que Tallien penche vers la contre-révolution. Depuis, nous avons vu l'agent Fauche-Borel se vanter de' ses tentatives de corruption, et déclarer formellement que Barras avait mis sa conscience républicaine au prix de quelques millions ; Barras et Tallien étaient d'ailleurs des hommes de plaisir , très - accessibles au besoin d'argent. Plusieurs fois, Tallien a fait sa fortune, il a mené le train d'xin grand seigneur, et est mort pauvre. Barras , jusqu'à son dernier jour, a vécu dans le luxe et la richesse; l'on dit même qu'il mettait un étonnant cynisme à afficher la source impure de son opulence ; le reste de ce parti était composé d'intri-

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gans subalterne et d'hommes d'argent : Courtois , convaincu plus tard de malversations^ Merlin de Thionville , dont j'ai déjà fait ressortir l'immoralité, Fréron, dont le nom rappelle assez la triste renommée. C'était cependant à de tels hommes que la direction des affaires était livrée; c'était eux qui accusaient chaque jour la Montagne de prétendus excès.

Ce qu'il faut bien remarquer surtout, c'est que les Thermidoriens s'étaient placés à la tête des plus chauds partisans du 3i mai; c'est qu'ils avaient concouru puissammeiit à donner l'impulsion au mouvement anarchique qui nous avait entraînés si loin ; c'est que presque tous avaient pris une part active au gouvernement de la ter^ reur ; c'est que la plupart d'entre eux avaient été en mission dans les départemens, et s'y étaient livrés à des actes répréhensibles qu'ils ont depuis voulu rejeter sur leurs adversaires. Ainsi Bordeaux était encore effrayé du souvenir de la puissance de Tallien , ainsi Marseille et Toulon fuoiaieût du sang répandu par Barras et Fréron ; ces deux hommes s'étaient montrés dans le Midi les dignes émules de Carrier; on avait vu Fréron démolir plusieurs monumens publics à Toulon et à Maî^ seille , pour £aire déborder sur les pierres le trop plein de ses fureurs.

Le comité de salut public s'était associé au^i, Dantonistes pour faire le 9 thermidor , et dans

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les premiers jours qui suivirent cette journée, Billaud, Collot et leurs amis semblèrent marcher d'accord avec les Thermidoriens ; nous verrons I»entôt quelles causes les divisèrent : autour d'eus se groupaient ceux des anciens proconsuls qui ^ rappelles par Robespierre à cause de leurs excès y s'étaient joints aux conspirateurs du 9 thermidor de peur de voir arrêter le mouvement anarchique; autour d eux se groupaient également les débris du parti Héberttste, qui croyaient trouver en eux plus d'appui que dans les anciens amis de Danton. Cependant, je le répète^ le parti du comité de salut public, marcha long-temps d'accord avec les Thermidoriens y et s'ils se divisèrent plus tard, ce ne fut qu'à la suite de circonstances que ni les uns ni les autres n'avaient pu prévoir. Auprès de ces hommes , déjà si peu d'accord entre eux, commençaient à se montrer les membres de l'ancien côté droit , qui , annihillés par la révolution du 3 T mai , avaient vu un port de salut pour eux dans les discussions dé la Montagne , et son affaiblissement successif. A ces députés , se joignirent d'anciens Montagnards, tels que Thibaudeau, Cambacérès , Sieyès , qui s'étaient d'abord ralliés à nous dans^ l'espoir de voir donner une énergique impulsion au gouvernement de la république , et qui depuis avaient pris en dégoût l'énergie républicaine, en jetant les yeux sur les excès qui l'avaient défigurée.

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Il existait encore , à cette époque, un autre parti qui n'avait pas été le dernier à souhaiter la dbute de la tyrannie décemvirale ^ et qui , par sa irigueur^ avait puissamment servi à décimer le résultat du 9 thermidor. Ce parti était celui des vrais et constans Montagnards» Lecointre, de Versailles, Ruamps, Duhem, s^étaient prononcés les premiers contre Robespierre , et avaient contribué de tous leurs moyens à abattre sa sinistre dictature; mais c'était au profit de la liberté qu'ils avaient voulu faire tourner la catastrophe du 9 thermidor. Us ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'ils s'étaient trompés. Quant à moi, qui^ comme mes collègues, avais vu avec douleur la puissance déléguée par nous au comité de salut public dégénérer en dictature, en apprenant à Namur, où j'étais alors en mission , la chute des triumvirs, mon premier mouvement fut la joie, mais en apprenant quels hommes étaient devenus influens dans la Convention, ma joie ne tarda pa& à, se changer en douleur. Les députés qui avaient pris le dessus étaient, pour la plupart, des hommes sans principes, des ambitieux mercenaires; avec quelle douleur, bon Dieu! ne devais- je pas voir les destins de ma patrie confiés à de pareilles mains?

J'ai appelé du nom de]partÎ3j les diverses nuances d'opinion qui se partageaient la Convention à Fissue du 9 thermidor ; cependant ces diverses opi-

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nions étaient loin encore de former ce qu'on appelle des partis : elles recelaient dans leur sein des fermens de discorde qui n'avaient point éclaté. Tous les membres de la Convention au contraire semblaient dirigés par une impulsion unanime; tous jouissaient avec enivrement de la délivrance commune, car tous avaient eu à craindre les effets du despotisme de l'austère Robespierre et du farouche Saint-Just; aussi toutes les premières délibérations de la Convention furent-elles prises Tunanimité, mais cette unanimité d'un moment était loin de promettre une longue paix. Chacune des nuances d'opinion que j'ai fait connaître^ avait une tendance déterminée qu'elle voulait Élire triompher à tout prix: le comité de salut pu^ blic voulait conserver le pouvoir et continuer avec Robespierre de moins, le système que Robespierre avait fait triompher. Les thermidoriens voulaient s'emparer du pouvoir; les girondins voulaient rappeler leurs collègues proscrits, et substituer, à la constitution de 93, là constitution méditée par les Guadet et les Vergniaux. La fraction modérée de la Montagne désirait à tout prix l'ordre, le calme et la paix. Enfin lès pur& montagnards, satisfaits d'avoir fait justice dé la dictature , désiraient ne rien perdre de l'énei-gie révolutionnaire,. et, tout en rappelant des formes d'ordre et de justice trop long-temps oubliées, conserver néanmoins en face de nos ennemis l'atti-

tude redoutable qui déjà nous avait rendus tant de fois vainqueurs.

Tel était l'état de la Convention , avant qu€ de nouveaux dissentimens y aient éclaté ; tels étaient aussi ^ à peu de choses près, les partis qui se partageaient la société : les classes élevées qu'avait frappée l'anarchie révolutionnaire voyaient dans le 9 thermidor , la fin de l'anarchie , et étaient prêts à s'allier aux chefs politiques du nK>ment^ en raison de la haine qu'ils portaient au gouvernement déchu. Le peuple restait montagnard, mais sa vigueur était bien altérée : l'énergie était toute du coté de la réaction , car son mobile était nouveau tandis que l'impulsion révolutionnaire commençait à s'user. Il restait cependant dans le pays d'immenses élémens de forces. Il était facile de maintenir la nation à ia hauteur où elle s'était placée en juillet 1 793^ mais il n'était pas de parti dans la Convention qui ne crût la victoire trop complète pour recourir à de pareils moyens. Chacun voulait organiser, et, pour y parvenir, chacun voulait un changement radical avant de terminer la révolution par un ordre régulier. Les tiiermidoriens seuls trouvèrent nécessaire d'appeler des forces extérieures à leur secours; oes forces furent celles de la classa moyenne qui avait été opprimée par les classes inférieures^ et qui étaient prêtes à réagir contre le peuple de toute leur puissance Aussi;, peu de temps déjà après le9ihermi-

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dorjes adresses, qui furent envoyées de toutes parts à la Convention prirent*-elles une| couleur hostile à l'essence même du gouvernement révo* lutionnaire. La contre - révolution , l'aristocratie semblaient avoir cessé d'être les ennemis publics : l'ennemi était la révolution, qu'un reste de pu* deur faisait encore déguiser sous le nom de terreur. On déclamait de tous côtés contre les clubs, et avoir eu quelque influence à la société des jacobins momentanément fermée^ était imputé à crime aux meilleurs républicains.

Les thermidoriens n'étaient pas d'abord à 1^ hauteur du mouvement qui commençait à se déterminer; mais bien résolus à tirer parti pour eux-mêmes de la chute de Robespierre, ils étu* dialent l'esprit public pour en suivre l'entrain^ment et pour devenir la tête du parti dominant On les voit encore, après le 9 thermidor, vanter les vertus de Marat, et réclamer l'honneur de le conduire au Panthéon. À la réouverture de la société des jacobins, Legendre devient président du fameux club, et Tallien s'en constitue le prîj>cipal orateur. Leurs amis se vantent encore tous de la part qu'ils ont prise au 3i mai. Tous fulminant contre la action girondine , aussi bien que contre le parti robespierriste.

On voit, d'après ces données, que les thermidoriens n'avaient point d'opinions fixes, de doctrines arrêtées. Ils étudiaient lopinion publique

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pour s'y conformer, et tous leurs actes étaient le résultat de l'influence du dehors. Ainsi, quand il fiit bien constaté que la modération était le vœu général, ils firent parade de modération; Fréron même prêcha la clémence avec la même impétuosité de caractère qu'il avait mis à soutenir la rigueur. Les premières mesures réparatrices qu*il proposa furent des supplices; il demanda, au nom de la modération^ la destruction de l'hôtel-de- ville de Paris, comme il avait autrefois démoli, au nom de la terreur, l'hôtel-de-ville de Marseille. Il avait changé de parti ; mais en restant le même homme : il lui fallait toujours des mesures violentes; il dépassait toujours toutes lès limites de l'exagération au profit du parti qu'il servait. Avec de tels hommes une réactionjétait imminente. Cependant leurs anciennes liaisons politiques, et la part qu'ils avaient prise aux actes sanglans de là terreur, les arrêtèrent quelque temps sur la pente contre-révolutionnaire qui devait tôt ou tard les entraîner. Mais quand l'opinion des classes moyennes se fut fortement prononcée, quand surtout les avances des anciens girondins leur eurent prouvé qu'en politique on pardonne tout au succès , ils se mirent à la tête de la réaction ; leurs discours, leurs journaux, leurs actes ne furent plus qu^me longue série d'accusations contre leurs anciens actes et leurs anciens discours. Ils se condamnèrent euxmêmes en la personne de leurs anciens amis. Ils

osèrent plus, ils organisèrent des bataillons de jeunes gens , qui , sous le prétexte de venger la mémoire des victimes de la terreur, commirent à leur tour d'impardonnables excès. Enrôlés sous le nom Aq jeunesse dorée de Fréron , vêtus avec une élégance recherchée , qui leur faisait donner par le peuple le titre de muscadins, ces jeunes gens se répandaient dans les rue» et sur les places , y dominaient par la force physique, insultaient les patriotes, et faisaient enfin succéder leurs atroces vengeances aux vengeances des sans - culottes à piques et à sabots, qu'ils avaient en quelque sorte remplacés.

Au reste, avec l'ère de la réaction commence l'ère de la corruption : à la farouche loyauté des Montagnards succéda la futilité thermidorienne qui ne rappelait que trop l'ancien caractère des Français monarchiques et les mœurs éhontées qui ont à jamais flétri l'époque de la régence. Les Montagnards avaient fait profession de simplicité dans les vêtemens, de frugalité, de probité austère; les réacteurs firent au contraire parade d'un besoin de toilette^ d'un luxe effronté , et d'une recherche de plaisirs , tour-à-fait opposés au génie républicain. On vit reparaître de tous côtés repas somptueux, bals, fêtes privées, où s'empressaient de se rendre les ennemis de la révolution; Tintrigue reparut de toutes parts, et avec elle , l'influence des femmes sur les affaires

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publiques; la beauté devint de nouveau une puissance corruptrice, et madame Tallien fut, pour ainsi dire^ associée au gouvernement du nouveau comité de salut public. Peu à peu l'ancienne aristocratie^ qui s'était prétendu ruinée par les réquisitions et les impots révolutionnaires, afficha hautement sa splendeur et son opulence ; les thermidoriens et les girondins acceptèrent d'être admis dans les salons du Êiubourg Saint-Germain , et y perdirent cette rudesse républicaine qui autrefois les rendaient incorruptibles : le bon ton re* devint un mot à la mode, et plus d'un homme sacrifia sa conscience au désir de voir accolé à son nom l'épithète d'homme comme il faut. U est déplorable, sans doute, d'avoir à mettre en ligne de compte des faits d'une nature si puérile ; il est pourtant certain qu'ils ont eu la plus grande influence sur les derniers actes de la révolution; cfest avec ta rougeur sur le front que je rappelle cette triste influence , mais la vérité me force à la taire connaître.

Je dois rappeler aussi une circonstance vraiment honteuse des saturnales qui succédèrent au règne<les rigides républicains.Âu milieu de ces bals qui semblaient être devenus la principale occupalion d'un peuple^ jadis admirable par ses vertus, il en était un surtout, qui faisait fureur, et auquel les générations futures ne pourront pas croire. Os établit dans le faubourg Saint-^îermain une société

dansante qui s'intitulait bal des Victimes: Il fallait, pour y être admis, justifier appartenir à une famille dont quelque membre ait péri sur l'échâfaud. Tels étaient les hommes qui nous accusèrent d'immoralité! Cependant nous n'avions pas dansé pour faire triompher la république ! Ce n'était pas par d'ignobles orgies que nous avions cru devoir défendre la cause que nous regardions comme sacrée !

Je viens de faire connaître au lecteur les personnages que nous allons voir sur la scène publique; je dois l'instruire encore, avant de continuer mon récit, que j'étais éloigné de Paris, depuis le procès de Danton, et que par conséquent je n'avais pris aucune part aux derniers actes de la terreur. Cette position qui m'est particulière est sans doute encore de ma part une plus sûre garantie d'impartialité. Je reviens au récit des faits.

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