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Je VOUS dédie ce livre parce que vous m'avez dédié le vôtre, — je ne sais pas accepter une politesse sans la rendre.
Je ne vous connais pas, et je ne veux pas vous connaître, parce que quand un homme se cache c'est qu'il n'est pas joli garçon.
Vous prétendez m'avoir faite, c'est parfaitement vrai, et je vous en remercie — la reconnaissance est la vertu des belles âmes.
Avouez une' chose pourtant, c'est qu'en travaillant à ma réputation vous avez un peu travaillé à la vôtre.
On vous connaît parce que j'existe.
C'est de l'amour-propre, n'est-ce pas?
Peutrêtre, mais c'est de l'amour-propre légitime.
Dans le prologue de la Toile ou mes quatre 90us! revue jouée à mes chers Délassements-Comiques, on parlait d'un nommé Alcibiade, qui s'était fait un nom en coupant la queue à son chien.
Vous avez coupé la queue au vôtre, mais c'est moi qui ai joué le rôle du quadrupède.
Vous avez fait faille le cercle pour qu'on me vît mieux, et mes exercices ont été plus-appréciés que les vôtres.
Je suis Mangin, vous êtes Vert-de-gris.
Je ne vous cacherai pas que dans le monde vous passez pour mon amant.
C'est bien de l'honneur qu'on me fait.
Votre nom est accolé au mien pour la vie : si vous êtes marié, cela doit apporter quelques troubles dans votre ménage.
Tant pis pour vous ; — d'ailleurs, ce que vous perdez en bonheur conjugal, vous le rattrapez en popularité.
Quand Je danse, on nous applaudit tous les deux.
Un jour it vous est passé uue idée par la cervelle :
—Si, pour faire enrager mes concitoyens, vous êtes-vous dit, j'élevais une statue de terre glaise à côté des leurs, et si je rendais cette statue plus solide et plus durable que les statues de marbre?
Et Immédiatement vous avez mis la main dans le macadam, et ma célébrité s'est faite.
Regardez vos mains maintenant !
Tos concitoyens ont ri : ils auraient dû pleurer sur vous.
Je suis votre créature, je vous appartiens; vous êtes mon père.
— Bonjour, papa Mané.
Vous voilà forcé d'accepter la dédicace de mes confidences; tant que ce livre vivra, vous serez le bon Mané à petite Rigolboche.
C'est cela qui est dur!
Vous avez cru rabaisser l'amour -propre des orgueilleux de votre temps en plaçant ma gloire auprès de la leur.
Vous n'avez rien rabaissé du tout; seulement vous êtes monté avec moi sur le piédestal que vous m*avez construit.
N'ayez pas peur de tomber : il y a de la place pour deux.
C'est là que vous vouliez en venir, vous avez parfaitement réussi.
Je suis un peu sans façons avec vous, et je vous parle le pied en l'air, cela tient à ce que je suis sûre de votre affection : j'exploite le faible que vous avez pour moi.
D'ailleurs, nous ne nous devons rien, — pas même le respect.
Vous vous êtes servi de moi pour vous faire un nom et vous m'en avez fait un : la balance y est.
Je suis une Manon Lescaut dansante.
Vous êtes mon chevalier des Grieux.
Votre bien dévouée cabrioleuse, Margvkrite RIGOLBOGHE.
DE
CHAPimPtEIB
Sommaire. — Pourquoi j*ai le droit de publier mes confidences. — L'Académie me réclame. — Le P. Lacordaire.— M. Louis Yeuillot et moi. —Les histoires de biehes. — Ceux qui y croient. — Disons donc la ▼érité. — Un doigt de réflexion. — Béranger. — Ce que nous devons à MM. Aleiandre Dumas fils et Thôodore Barrière. — Comment ou devrait nous traiter. — Pourquoi MM. Dumas fils et Théodore Panière, déjà nommés, travaillent pour la morale. -^ Le lieu de ma naissance. — Ha tante et M. Jules Janin.
— Oh! Rigolboche qui publie ses Mémoires!
— Eh bien, oui, ma chère, est-ce que cela
te gêne? n'ai-je pas autant ce droit-là que ^monsieur Chose ou que mademoiselle Machin?
Ils se sont amusés à me rendre célèbre; tant pis pour eux, je suis leur égale maintenant.
J'exploite ma réputation; que les prudes et les hommes graves s'en prennent à mes apologistes, qui ont cru être très-spirituels en me glorifiant; à présent que c'est fait, je ne rentrerais pas dans Tobscurité pour un hôtel et des chevaux.
Allons, messieurs, un peu de place, s'il vous plaît! Je fais partie du bataillon sacré des célébrités, je suis votre camarade en renommée, je puis vous tutoyer et dire « nous > en parlant des gloires parisiennes.
Gela commence à vous sembler drôle....
hein?
C'est comme cela pourtant.
Voilà ce que c'est que de jouer avec maman la Réclame.
— Mais pourquoi écrire?... qu'espérez-vous raconter?
— Je ne sais pas, ce qu'on voudra, ma vie, mes impressions» des leçons de tenue et de mantien, tout ce qui me passera par la tête, je veux devenir une femme littéraire, j'ai envie d'être de l'Académie.
Je ne doute plus de rien à présent.
Histoire de continuer leurs malicieuses plaisanteries, ils sont capables de m'aider à y entrer, à cette fameuse Académie, qui est tout proche des bains Ouamîer, a ce qu'on m'a dit. . .
C'est ce jour4à que ça serait gai !
J'apprendrai à danser au P. Lacordaire — gratis.
Ce qui m'ennuie, c'est que M. Louis Veuillot
n'ait pas encore voulu faire ma connaissance; il m'a toujours plu, cet homme-là.
Il élève* la voix, je lève la jambe : nous sommes faits pour nous comprendre.
Mané, ne pas oublier de me présenter à M. Louis Veuillot à la première occasion, vous entendez?
Est-ce que cela va bien vous amuser que je vous raconte ma vie?
Ça serait intéressant si j'imitais une foule d'amies à moi qui ont inventé sur elles un tas d'histoires pleurnichardes pour s'excuser de leurs mauvaise conduite.
J'ai la prétention d'avoir autant d'imagination que toutes ces dames, et rien ne me serait plus facile que de raconter les « malheurs »
que j'aurai dû avoir dans mon enfance;
De parler d'une mère marâtre qui me battail, me nourrissait au pain noir et à Feau &a\e, qui me faisait travailler vingt-trois heures par jour;
De faire pleurer les âmes sensibles en leur narrant le conte d'une séduction dans les règles, ou Thistoire d'un jeune homme blond — le valet de. cœur — qui m'aurait abandonné après m'avoir fait maudire par ma famille !
D'introduire dans mon récit un homme de ' la campagne — le roi de pique — lequel m'aurait « arrachée à la mort » et repêchée dans la rivière sans réclamer, dans un beau mouvement de désintéressement, les vingts cinq francs de prime.
Mais c'est si vieux, tout cela, c'est si connu , que malgré moi je rirais comme une folle à la quatrième ligne... et vous aussi.
Pourtant, voyez comme les hommes son
bizan'es, il en esl très-peu qui ne se laissent prendre à ce mélodrame de boudoir; ils pleurent avec les victimes, ils les excusent d'avoir failli et leur permettent de continuer leur petit commerce de femme abandonnée.
— La société est mal faite, disent-ils en s'essuyant les yeux, elle repousse la pécheresse et à aucun prix elle ne lui accorde miséricorde...
Des fadaises !
Ce qui m'étonne, c'est le peu de franchise et d'énergie de ces dames. — Pourquoi ne pas dire la vérité? pourquoi ne pas être sincères et dire carrément ce qui est?
« Nous sommes biches > par vocation.
Parce que c'est dans notre destinée et que la robe de soie est plus facile à gagner que la robe de laine.
Cela vaudrait mieux, allez, et vous n'en seriez pas mieux considérées pour cela.
Au contraire.
On nous prend trop au séneux, voilà la vérité ; les bohèmes galantes, pour me servir
une expression qui a du chic, ne sont réel- '.ment que ce qu'on les fait et ce qu'on les fera. Hors la loi sociale notre devise n'est point ruine et désordre, mais insouciance et liberté, ce qu'il nous faut, à nous autres vierges folles, c'est le Champagne, la gaieté et la permission de tout dire, nous n'aimons le luxe que parce que nos « protecteurs sérieux • Tadorent, nous ne sommes coquettes que parce qu'on Texige de nous.
Quelle est celle de mes collègues qui n'a pas souvent rêvé au petit bonnet de tulle, à la robe de jaconas et à l'amour dans une mansarde?
Nous aimons toutes Béranger.
C'est peut-être un tort, mais à coup sûr ce n'est pas un crime.
Lorsque des auteurs de talent, — Alexandre Dumas fils, Théodore Barrière et Lambert Thiboust, — nous ont jeté des choses dures à la tète, lorsqu'ils se sont creusé le cerveau pour nous dire en plein public ce que nous sommes, — comme si nous ne le savions pas mieux qu'eux, — ils ont commis selon moi une formidable boulette, ils nous ont pour ainsi dire sanctifiées : nous n'étions que deslorettes, ils ont fait de nous des « tilles de marbre; » nous ne voulions être que des c biches, » ils nous ont métamorphosées en baronnes d'Ange, et filles de marbre et baronnes d'Ange sont apparues aux yeux des pères de famille moraux et des collégiens désireux conmie des, tribus
envahissantes dont non-seulemenl il fallait se défier, mais encore qu'il fallait chercher à détruire dans l'intérêt de la « socilliété ! »