CHAPITRE Vlll
Sommaire. — Ce que sont les Délassements-Comiques aux autres théAtres.» L*air qu'on y respire.— M. Sari, le directeur. — Son caractère. — Ce qu'il est irrité à faire dans ce théâtre. — Ce qui Fétonae lui-même. — Une idée à lui. — Où il est réellement fort. — Un root d'Oscar le régisseur. — Le magnétisme de Sari. >-Ces dames. — De quoi se compose la troupe fémi. nine. — Mademoiselle Anna et le Panthéon. — Mademoiselle Henriette. >- Mademoiselle Leroyer. — Les deux nouvelles sœurs Lyonnet. — Mademoiselle Hé* lanie. — Mademoiselle Cllémentine. — L'objet de son ambition. — Elmyre Paurelle. — Marie Paurelle. " Un mot d'une vieille biobe. — Mesdames Rose, Gérard et Flore. — - Pourquoi je ne parle point de leur vie privée. — La vérité sur leur moralité.
Les Délassements-Comiques, ou plutôt les Délass' Gom\ pour parler correctement, sont
aux autres théâtres parisiens ce qu'est le quartier Latin au faubourg du Roule.
C'est le théâtre bohème par excellence, rinsouciance et le sans-façon y régnent perpétuellement.
Ce qui s'y passe, ce qui s'y dit, ce qui s'y fait, ne se passe, ne se dit, et ne se fait nulle part.
La gaieté parisienne semble s'être réfugiée là.
On y rit dit matin au soir.
Depuis le directeur jusqu'au garçon de théâtre, tout le monde fait des mots.
Les pompiers mêmes sont spirituds.
Ce qu'on dépense dans ce théâtre d'intelligence, d'esprit et de bonne humeur, suffirait à la gloire de vingt petits journaux.
L'air qu'on y respire anime et étourdit.
-*- Les Dé]as8\ a dit mademoiselle Mélaniei c'est le seul endroit joyeux de Paris.
Mademoisdle Mélauie a dit juste — une fois par hasard;
Cette gaieté perpétuelle, c'est Sari qui Tintroduit.
Il est non-seulement le directeur de son théâtre, mais il en représente \gi joie.
Homme charmant, bien élevé, ses manières sont élégantes et polies. Son langage est pétillant et spirituel.
Je suis depuis un an sa pensionnaire»
je ne me rappelle pas Tavoir vu triste une heure.
Artiste jusqu'au bout des ongles, il a su fauûler un peu d'art au boulevard, rien qu'avec sa mise en scène, ses costumes et ses décors.
Les tours de force qu'fl a accomplis depuis qu'il dirige ce théâtre soot fabuleux.
Dans une salle grande oomme une oonnmode, sur une scène profonde et machinée comme une boite de bonbons, ilestpanrenu à fiiire représenter, d*un bout de Tannée à l'autre, des pièces en vingt tableaux, avec vingt changemoits à vue, cent rôles et deux cents costumes ; et tout cela sans le secours du moindre bâilleur de fcmds.
Enfin, ~- et cela semblera le dernier mot de rintelligence directoriale, — il est arrivé à y gagner de l'argent.
Il en est stupéfait luî-même
Je me souviens qu'un soir, à Tissue d'une première représentation qui avait grandement marché, il lui passa par la tète un désir étrange.
— no —
— J'ai envie, disait-il, maintenant que la pièce est finie; de prier le public de Tenir processionnellement examiner mes coulisses, la place qu^occupent mes décors, les cahutes où s'habillent mes acteurs et mes actrices, de causer avec eux et avec elles, de juger par luimême des innombrables difficultés qu'il a fallu vaincre pour arriver simplement à donner cette représentation ; je suis convaincu qa*a» lieu d*un succès il me ménagerait un triomphe.
Il avait parfaitement raison.
Si Ton savait tout ce qu*il faut d'intelligence, d'adresse et d'habileté pour faire manœuvrer ce monde de machinistes, de figurants, de femmes et de régisseurs, dans un si petit espace et avec si peu de ressources , on crierait au miracle.
Moi, j'ai toujours eu dans l'idée que San était sorcier.
Où il se montre réellement fort, c'est Avec ses actrices.
On a comparé sa tiroupe féminine à une compagnie de discipline.
jjmais on n'a trouvé de définition plus juste.
Ces dames —-mes douces compagnes — sont les êtres les plus indomptable de la créa*tion.
Leurs amours-propres, leurs occupations, leurs inexactitudes, leurs arguments, useraient la patience d'une armée d'archange«.
Pour obtenir d'elles qu'elles Tiennent exactement aux répétitions, qu'elles n'abandonnent pas leurs rôles en cours de représentation, il faut être de la force de dix-huit diplomates.
Et il obtient tout cela sans cris, sans colère sans paroles dures.
En les payant fort niai et quelquefois en ne les payant pas du tout.
Oscar, le régisseur général , un brave homme de Tancienne école, n'en revient pas encore.
~ 11 a un secret pour sûr, dit-U à chaque instant. ^
J *avoue que je suis un peu de Tavis d'Oscar, je crois que Sari les magnétise; quand il se présente, quand il parle, la plus indomptée baisse la tète, devient douce conune un agneau et fait de la morale aux autres.
VU
Et tout cela se fait en riant, en plaisantant au milieu d'un feu d'artifice de mots.
La troupe féminine du théâtre se coinpose
d'une Tingtane de dsKs reonifcêes un pea partDot.
Bien mahTÎsé senîl ceini «a celle qui lenterait de ùâre des redierdies dus leur origine ou dsins leur pskssê.
En tête, se présentent par rang d'aucâenneté, mesdemoiseiles Anna, lennetle ei Mélanie.
Anna est une duormanle fille qui jooe œ qu'o.1 appelle aux Débssemenis ks • Colonnes, • c'est-à-dire toot œ qui est usije^ tueux et monnmentaL
Supposa qu'un auteur base du PanlbÀm un personnage.
Anna fera iniaillibleroent le Panthéon.
Elle chantera le rondeau oUigé sur les grands hommes, s'y fera applaudir par la claque, qui ne comprendra pas et se retirera mystérieusement sans dire mot
Anna est la plus fidèle pensionnaire de M. Sari. Si toutes ses compares lui l'essem-
blaient, M. Ilarel (le jeune) suffirait à conduire le théâtre.
Des mauvaises langues ont voulu insinuer qu'Anna datait de la fondation des Délassements.
Si cela est vrai, le théâtre est bien jeune ou elle est bien conservée.
J'en connais beaucoup qui la trouvent fort jolie.
Il est vrai que les gandins de la salle ont renoncé à lui faire la cour.
Ils la voient peut-être depuis trop longtemps.
Pourtant nul ne songe à la plaisanter ni à rire d'elle.
D'ailleurs, chacun sait qu'elle est d'une sagesse exemplaire, et qu'elle ne tromperait pas son amant pour un mobilier en bois de rose.
C'est une femme qui a des principes.
Clémentine l'appelle la femme honnête des Délassements.
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Henriette tient à peu près l'emploi de la précédente : toujours les colonnes.
Quelquefois elle varie» on Ta yue jouer des compères dans les revues. Elle chante juste, a beaucoup d'acquit et porte les costumes comme personne.
Elle est le portrait frappant de mademoiselle Leroyer des Folies-Dramatiques.
Ce sont les deux sœurs Lyonnet du boulevard du Temple.
Mélanie joue les Desgenais femelles. Elle lance le mot comme Félix, et débite les tirades comme Dupuis du Gymnase. Elle est trèsaimée des habitués.
Je ne sais pas si elle les paye de retour.
.Sa distinction naturelle est un de ses principaux éléments de succès.
A trois pas, on parierait pour une duchesse qui s'encanaille; de prés c'est mademoiselle Mélanie.
Elle a la gaieté d'une grisette de Paul de Kock et l'esprit d'un bohème d'Henrj Murger.
Elle Ht perpétuellement.
le rire, chez elle, est passé à l'état de manie, elle rit en mangeant, en jouant, en pleurant.
Ses jolies dents l'excusent.
Mademoiselle Clémentine, dont il a déjà été fait mention, est de création plus nouvelle.
Elle n'a qu'un an de Délassements.
A l'entendre et à la voir, on jurerait qu'elle en a dix.
Son talent comme actrice est déjà fort agréable.
Mais son caractère, dans la vie privée, pallie ces heureuses dispositions.
L'amour-propre la perdra.
C'est elle qui suppliait un jour quelqu'un de se battre en duel pour ses charmes.
— Ça me posera, disait-elle, j'ai besoin qu'on parle de moi, et puis toutes les jolies femmes doivent avoir dans leur vie à se reprocher au moins la mort d'un homme.
Jusqu a présent, mademoiselle Clémentine n'a heureusement aucun reproche à se faire de ce côté-là.
Espérons qu'il en sera toujours de même !
' Les sœurs Paurelle, Elmyrè et Maria, sont entrées en même temps que M. Sari.
Elmyre est une petite comédienne d'un grand avenir.
Elle a la tête la plus jolie du monde, mais, à l'instar de Clémentine, elle s'est fabriqué un caractère détestable
Elle a Tallure d'une enfant etTesprit d'une vieille fenune. x
Mélanie soutient qu'elle a soixante-dix ans quand elle est seule.
Maria est plus douce, mais son avenir théâtral est moins certain.
Cependant elle a de la bonne volonté.
Mab la bonne volonté, comme disait une ancienne biche de mes amies , c'est insuffisant. Ça ressemble à la monnaie des amants de cœur.
Rose, Gérard, Flore, et les quinze autres, n'ont aucun côté bien saillant.
Elles jouent ce qui se trouve, par amour du théâtre ou pour leur plaisir.
Quant à leur vie privée, je m'empresserai de n*en point parler^
J'aurais trop peur que ce que j'écris au-
jourd'hui mauque d'actoalhé dans boit jours.
En somme, les actrices des Débseemenls composent une troupe charmanle, pleine de jeunesse, de lèle et d'intelligence.
Les habitués les croient beaucoup plus folâtres cpi^elles ne le sont.
Toutes se tiennent.
En les accablant d'œîllades et de poulets incendiaires à brûle-pourpoint, on lait plus que de les traiter légèrement.
On les calomnie.