UNE RÉPÉTITION AUX DÉLASSEMENTS
La icène se passe sur le IhéAtre, — face aux acteurs (je m'exprime comme un véritable vaudeyiHiste), le dos tourné à la salle, est assis, dans un fauteuil boiteai, le régisseur Oscar; à sa droite, sur une simple chaise, se dandine l'auteur. ,
OSCAR. Allons, mesdames, c'est à vous...
Ne manquez pas votre entrée...
HÉLiEfA, s'aTançant. Monsieur Oscar, est-ce que j'entre aussi de ce côté-là, moi?A.
OSCAR. Certainement; si vous étiez venue hier répéter, vous le sauriez.
MÂLiziA. Hier, je ne pouvais pas. J'avais affaire...
OSCAR. En voilà une raison ! Mais où donc a vez-vous affaire ailleurs qu'ici?
MËLiHA. Qu'il est bête!...
OSCAR. Voyons» allez... Les bei^ers entrent les premiers... Quelles scmt celles qui font les bergers?
ROSE. Moi, monsieur.
oèCAR. Tiens, mais hier vous faisiez une bergère.
ROSE. J'ai changé avec Gérard...
OSCAR. C'est curieux cela, ma parole d'honneur. Vous changez les rôles à votre guise... Qu'est-ce qui est donc le directeur ici? Tout le monde, il parait...
BosE. Le costume ne m*allait pas... et puis mon époux ne veut pas que je joue en homme...
OSCAR. Pourquoi ça?
ROSE. Gale trompe...
OSCAR. Eh bien, allez, alors... Restez avec les bergères... Votre remplaçante est-elle là? ROSE. Non, monsieur. Elle ne peut pas venir... Elle reçoit aujourd'hui.
06CAR. Bon... voilà une répétition qui va
bien marcher... Sur seize bergers, il en manque quatorze... Il est impossible de mettre en scène dans ces conditions-là...
l'autedr. Ça n'est pas possible ! et moi qui voulais faire des coupures. Comment faire si je ne vois rien?
OSCAR, (i'oupez les rôles, parbleu ! Ces dames trouvent qu'ils font longueur.
PAORELLE. Si on me coupe quelque chose, à moi, je ne joue pas.
l'auteur. Mais vous, ne venez jamais répéter, vous non plus.
PAURELLE. On répète trop tard...
l'auteur, a deux heures, c'est trop tard!
PAURELLE. Certainement; si vous croyez que je n'ai que ça à faire ! et puis, il me déplaît, votre rôle...
l'auteur. C'est un rôle à efl'et. Le costume est charmant.
PAURELLE. Je me mcque bien du costume 1 J'ai vingt lignes à dire.
L AUTEUR. Vingt mots spirituels... Ils sont de mon collaborateur.
OSCAR. Voyons! Nous perdons un temps précieux... Ah! voilà mademoiselle Henriette qui arrive... (A Henrieue.) Eh bien, ne vous pressez pas, mon enfant, nous sommes faits pour vous attendre.
HENRIETTE. Est-ce que je suis en retard ?
OSCAR. D'une heure seulement.
HENRIETTE. Tïeus, je croyals être en avance. ..
OSCAR. A votre place, je ne viendrais pas du tout.
HENRIETTE. Et VOUS feriez jolimeut bien...
MÉuNiE. Ah! Henriette qui fait des mots.
HENRIETTE. Ça te contraHe?
MÉLANiE. Non, ça m'étonne.
oscABC. Voyons, répétons. Courtier, donne l'accord.
I<e musicien joue la ritournelle du chœur d^ entrée. À ce moment, une dispute s'élève entre les • berg;ers et les berbères.
OSCAR, «e levant. Qu'est-ce qu*il y a encore?
m"* GÉRARD. Il y a que c'est une infamie et que vous allez venir avec moi chez le comroissàire...
h"« febtre. Ça m'est égal... Il ne me fait pas peur, ton commissaire...
M"* GÉRARD. Ah î vous écrivez des lettres anonymes pour me faire perdre ma position, et vous croyez que cela se passera comme ça!...
Je vais vous faire arrêter.
m"* febvre. Toi!... lien faut d'autres que toi, ma petite, pour me faire arrêter.
oscar. Mesdames, taisez-vous et répétons.
M"* GÉRARD. Venez... allons, venez, ou je fais
chercher un sergent de ville.
m"* febvre. Je viens. . . mais tu me le payeras. (Elles sortent (ùrienses.)
OSCAR. Eh bien, et la répétition?
HENRIETTE, bas à Méianie. Elles vont chez le commissaire, faut que j'aille voir cela. Vienstu >avec?...
HéuHiB. Marche devant.
An bout de trois minâtes, foules les dames ont quitté la répélition ptfur aller chez le commisBaire,
OSCAB, seul avec Tau leur. Qu'est-ce que VOUS •dites de cela? oous voilà nous deux pour répéter la pièce à présent !
i\uTEDR. C'est insuffisant. Avec ce système, on jouera la pièce dans un an.
oscAB. Parbleu! et dire que c^est tous les jours la même chose.
l'auteur. Si mon collaborateur voyait cela, il en mourrait.
OSCAR. Cane vous ennuie pas, vous?
l'auteur. Moi... si... Mais comment faire autrement. Je vais fiuner une cigarette.
OSCAR. Ah! voilà M. Sari.
H. SARI. Quoi de neuf?
OSCAR. 11 y a que nous n'avons plus personne pour répéter.
H. 8ARI. Oii sont-elles ?
OSCAR. Chez le commissaire...
M. SARI. Fichtre ! mais il va les garder.
l'auteur. C'est bien possible.
H. SARI. Alors, on n'a pas répété aujourd'hui ? OSCAR. On n'a rien répété du tout...
M. SARI. Diable! ça devient grave ! je vais les réclamer, (il se lève et s'en va.)
OSCAR, à railleur. En voilà un théâtre ! le directeur qui va chercher ses pensionnaires chez le commissaire.
l'auteur. Oui, c'est drôle-.
OSCAR. Et vous croyez que cela peut durer longtemps ainsi ! Dans un mois on ne pourra pas monter même un vaudeville en un acte.
l'auteur. Laissez donc, ça va toujours- Depuis que je fais des pièces ici on ne m'a jamais répété qu'avec trois ou quatre femmes, et à la première il n'y a jamais d'accrocs, et tout le monde est à sun poste.
OSCAR. A quoi ça tient-il?
L*AUTEUR. On n'a jamais pu savoir.
Un quart d'heure après ce colloque, ces daines effec*
tuent leur renlréo, ramenées par M. Sari, et la répétition a enOn lieu.
M. SARI, à Tauteur. Eh bien, VOUS voyez I ça marche, personne ne manque...
L AUTEUR. Tant pis...
H. SARI. Pourquoi ça?
. l'auteur. Demain elles manqueront toutes.
M. SARI. Demain est loin; et puis, qu'est-ce que ça nous fait, les costumes et les décors marchent.
l'autbur. Ah! bon, alors... nous sommes sauvés. C'est égal, à la Comédie-Française ça va mieux, que ça.
M. SARI. Oui, mais c'est moins amusant.