‹ Mémoires de RigolbocheChapitre 4 sur 26 · CHAPITRE lU · texte numérisé non relu

CHAPITRE lU

ovvAiitB. — Mon Âge. — Pourquoi les femmes ont ton de cacher le leur. -^ Un mot d'une marchande à la toilette. -- Mes ennemies. — Finette, ma rWale. — Pourquoi elle m'est inférieure. — Gueymard. — Le inoqde de Finette. — La civilisation et nous. — Les lettres de Finette. —Les mystères de sa correspondance dévoilés. — Un métier inconnu. — Pourquoi les hommes ont raison de se laisser tromper. — Le désagrément d'avoir un secrétaire. — J'écris mes lettres moi-même. — Madame Louise Colet. — La baronne de B... — Sa beauté. — Les beautés de la veille. — Les bons mouvements de la baronne. — Histoire d'un petit SaToprd. — Son adoption. — Ce qu'il est devenu.

Une chose cpiî étonne bien des gens, c'est mon âge.

Personne ne veut croire que je n'ai que dix-huit ans.

Et pourtant rien n'est plus vrai.

On m^aocose de coquetterie, de dissimulation. On prétend que je ne dis pas la vérité.

Mentir, moi! Allons donc!

C'est trop fatigant.

J'ai réellement dix-huit ans, — pas une soirée de plus.

Je sais que j'en parais vingt-quatre.

La célébrité vieillit, voilà tout.

J'avance sur nion acte de naissance. Je ne le regrette pas.

C'est peut-être une excuse.

Si j'étais plus âgée, je me ferais un devoir de le dire.

Je n'ai jamais compris pourquoi les femmes cachaient soigneusemnet leur âge.

11 me semble, au contraire qu'il y a, une certaine coquetterie à déclarer franchement son nombre d'années.

Une des propriétés de la femme est d'être toujours en contradiction avec l'âge qu'elle a.

Accuser trente ans quand on parait en avoir vingt, c est s'attirer un compliment sincère.

Refuser de le dire, c'est donner à penser.

Je me rappellerai toujours le mot d'une marchande à la toilette à qui j'ai beaucoup acheté et beaucoup dû.

— Ma fille, me disait-elle en prenant sa prïse, souviens-toi qu'on aime les biches franches, cela repose des femmes du monde.

Mon amour pour la vérité m'a attiré um ii^té de haines.

Je ne me dissimule pas que ma répuUlion l'st un peu la cause de ces antipathies.

Quelle est la personne célèbre cpii n^a pas d'ennemis?

Les inimitiés sont une preuve de puissance»

on ne déteste que les grands.

Ma « carrure • et ma position m'ont donc créé une foule d'antagifmistes, parmi mes compagnes surtout.

Elles ont répandu sur moi plus de calomnies qu'il n'en faudrait pour faire pendre un homme.

Heureusement que je suis une femme.

D'ailleurs, elles n'en diront jamais sur moimême plus que je n'en pense.

Il me serait facile de me venger, dans ^ livre surtout.

Je n'aurais qu'à raconter simplement ce qu'' je sais d'elles.

Mais, outre que la vengeance n'est pas dans mes allures, il me répugne de dévoila' "^

petits mystères de boudoirs. J'aurais Tatr de manger le morceau.

Cependant je ne résiste pas au plaisir de parier de quelques-unes de ces dames.

De mademoiselle Finette par exemple, ma rivale directe.

Tout le monde connaît Finette, charmante fille dont les yeux sont grands, les cheveux longs et les dents blanches.

Son seul défaut est d'être jalouse de moi.

Elle veut me supplanter.

Comme si c'était possible!

Ses amis lui jurent que sa danse tambe^ la mienne, qu elle est mille fois plus gracieuse que moi, que son coup de pied a plus de fantaisie et son balancement plus de brio.

Rien n'est moins vrai.

Finette dmse sans conviction, ccst ce qui la tuera

Pour tout le reste, elle m'imite.

Elle croit être mon égale, elle n'est que mon disciple.

Elle pousse si loin Timitation, qu'elle s'est fait une voix comme la mienne.

En passant des nuits, en quêtant des rhumes, elle est arrivée à Tenrouement obligé.

Mais elle n'est qu'enrouée.

Moi, c'est naturel, c'est presque de naissance.

Enfin elle est Finette, je suis Rigolboche.

Page 1