‹ Mémoires de RigolbocheChapitre 5 sur 26 · VI · texte numérisé non relu

VI

Je crois que je viens d'avoir un mouvement d'orgueil.

Qu'on me le pardonne, car il est juste.

J'ai mis quatre ans à faire ma voix.

On a cherché à la comparer à celle de feu Grasset.

On a eu tort, mon organe n'est comparable à celui de personne.

J'ai trou?é moyen de m'extraire trois notes du gosier.

Je défie qui que ce soit d'en faire autant.

Gueymard voudrait y arriver qu'il ne le pourrait pas.

Et pourtant il emploie le moyen que j'ai employé.

Il crie toujours.

Revenons à Finette.

Elle fréquente un vilain monde, elle va chez Markouski et, quand elle est au milieu de gens qui la "voient pour la première fois, elle pose pour la femme distinguée.

Une faute.

Ce qui détruira les biches c'est Tamour de la distinction.

Après avoir fait tout ce qu'il est humainement possible pour que leurs bonnets dépas-

sent les moulins, elles veulent qu'on les respecte et qu'on les appelle « Madame. »

Quand elles vont au Bois, elles sont enchantées lorsque les commis de confection les confondent avec les femmes du monde.

On aura beau faire, il y a toujours chez la femme un fond d'honnêteté et un besoin'de respect qui ne disparaîtra jamais.

A quoi cela tient-il?

A l'amour-propre probablement.

Aucune femme ne vient au monde ver- , tueuse pourtant, elle le devient ou reste ce qu'elle était.

On a dit que la courtisane était un produit | de la civilisation.

C'est une erreur.

C'est la femme honnête qui est un produit i de la civilisation. j

Finette fume, Finette se grise, son langage est conuBun, elle injurie sa bonne du matin au soir.

Sa bonne en rit, et elle a bien raison, elle sait que sa maîtresse fait cela parce que je le fais.

Finette a la réputation d'écrire des lettres charmantes.

Elle ne sait pas signer son nom et ne lit que les imprimés.

Gomment fait-elle?

Voilà le mystère, — et ce mystère touche non-seulement à Finette en particulier, mais encore à toutes les biches ignorantes.

C'est sa maîtresse de piano qui est son.s&r crétaire.

Le premier besoin de toute femme qui met une c robe donnée » est d'apprendfç le piano.

La maîtresse est louée en même temps que rinstrument; les leçons durent deux jours; au bout du troisième on trouve que cela ne va pas assez vite, et Ton cesse d'apprendre, mais on ne renvoie pas le professeur.

C'est que le professeur est généralement une fenmie instruite qui écrit des lettres poétiques et fait tout ce qui concerne le métier de poète à Theure.

La maîtresse de Finette a une centaine de clientes qui la payent douze francs par mois.

Elle écrit quelque chose comme deux cents poulets par jour.

C'est beaucoup de travail, mais les lettres sont copiées dans le Secrétaire des Damet, ce qui simplifie la besogne.

Les messieurs n'y voient que du feu et sont convaincus qu'ils i enrichissent » un bas bleu.

Les honmies passent leur vie à prier qu'on les trompe.

Ce que l'oti fait du reste atec religidti.

Ont-ils tort?

Ma foi, non.

Une de mes amies a fait mi jour la réponse suivante à son protecteur, qui tenait à lui prouver son infidélité :

— Âh çà, mon cher, lui a-t-elle dit, si tu ne veux plus te laisser tromper, dis4e, on te cherchera d'autres distractions.

Finette, a^x yeux de ses amants, passe pour une femme à double Êice ; la femme qui parle et la femme qui écrit.

J'en ai vu qui pleuraient d'attendrissement sur ses lettres et qui riaient à ses discours.

Le malheur est que quelquefois les missives arrivent en retard.

La maîtresse de piano a ses heures fixées.

Chez Finette, elle vient tous les jours à une heure et s'en va à deux. Lorsqu'un poulet

vient plus tard, il ne reçoit fatalement sa réponse que le lendemain.

Ce qui est fort désagréable quand c'est une invitation à dîner pour le jour même.

J'écris mes lettres moi-même. Outre que je suis une fenrnie qui a de la € littérature, • je n'aime pas à raconter mes affaires à des étrangers. J'ai pris, du reste, cette décision depuis une certaine aventure où j'ai failli être ridicule — chose que je ne me pardonne pas.

J'avais une lettre importante à écrire, et vraiment je ne savais conmient la tourner. Je m'en tiis trouver la maîtresse de piano en question, laquelle, moyennant un louis, me fit le brouillon d'une épître échevelée.

Dans cette lettre, je parlais du ciel bleu, du lac d'azur, des étoiles et de la lune; le tout signé Rigoiboché. Je terminais en demandant un présent pour ma fête.

Mon correspoudant m'envoya les œuvres de madame Louise Golet.

Je me suis punie en les lisant.

Je méritais bien cela.

XÏH

Quittons Finette, si vous voulez bien : j'en ai déjà trop dit sur elle; et parlons d'une autre camarade à moi plus digne de la publicité.

De la baronne de B....

Bien des gens connaissent la baronne. C'est une femme qui frise la trentaine et qu'on a dotée d'un surnom titré par antithèse.

Elle n'est pas jolie.

Je puis d'autant plus le dire, que chacmi est de cet avis.

fifle a de beaux restes. C'a été toute sa vie ainsi. Quand elle avait seize ans, tout le monde disait: •

— Voilà une femme qui a. dû être bien jolie.

Non pas qu'elle paraisse vieille, mais elle est de cette race de femmes qui ont Fair dV voir été jolies avant leur naissance.

Leurs traits sont beaux et rappellent une beauté passée; en les détaillant on se rend parfaitement compte de ce qu'elles ont pu être j adis. Quant à ce qu'elles sont actuellement, on est forcé d*avouer qu'elles sont laides.

Genre de femmes que je me permettrai d'appeler : les beautés de la veille.

La baronne est une bonne fille ; bohème par instinct, elle aime la liberté et le sans^&çon.

Capricieuse comme les blondes, elle a les premiei^ mouvements excellents.

Mais, diez elle, comme chez les diplomates, il parait, les réactions sont toujours mauvaises. Je puis en donner un exemple.

Un jour, au Bois, elle se prit de pitié pour un petit Savoyard de six ou sept ans qui lui demandait la charité; comme elle avait du temps à perdre, elle le pria de raconter son histoire, ce que le petit fit d'une manière si touchante, que les assistants — deux amies et un Saint*6audens abâtardi — faillirent pleurer. La baronne, émue jusqu'aux larmes, fit le tour de la société et récolta deux louis, qu'elle donna au gamin.

Sa générosité aurait pu s'arrêter là ; elle alla encore pluis loin. L'enfant se disait aban* donné, sans famille, battu par un maître exigeant. La baronne, dans un élan superbe, déclara qu'elle l'adoptait pour son fils.

La foule battit des mains et voulut la porter en triomphe.

Une dame du noble faubourg fit sur cet

événement une réflexion qu'on ne doit poinL passer sous silence.

^ Ces femmes, disait-elle, pour faire parler d'elles, sont capables de tout, même de d&venir des saintes Vincentede Paul.

L'enfant fut effectivement adopté. La baronne, qui lui avait dit de l'appeler sa tante dans le monde, le débarbouilla elle-même, le fit habiller avec élégance, et pendant un mois ce fut un amour maternel effréné; tout le monde s'entretenait de sa bonne action, son cœur fît prime.

On venait la voir, elle et son «neveu,»

comme on va voir des phénomènes.

Deux mois se passèrent.

Depuis quelque temps on l'entendait parler moins souvent de son adopté; il avait cessé de diner à table, de sortir avec elle. Au reste.

personne ne demandait plus de ses nouvelles.

Les courses qui allaient avoir lieu avaient changé le cours des idées. La baronne, suivant une vieille habitude, ne manqua pas d'y assister; elle y vint dès le premier joîir, dans une voiture de chez Briand, une voiture en meublé, comme dit Mélanie, ma camarade du théâtre.

Mais quelle lut la surprise dé tous quand on vil le petit Savoyard en culotte courte et en li\Tèe orange, juché derrière la voiture. — La baronne, dans un mouvement réactif et revenue probablement sur le compte de son fils d'adoption, en avait fait son groom !

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