‹ Mémoires de RivarolChapitre 6 sur 6 · ÉCLAIRCISSEMENS · texte numérisé non relu

ÉCLAIRCISSEMENS

par des monticules , et piquant par une foule de points de vue très-divers , l'enchanta, et tous les jours son délice était d'arpenter les hauteurs , et de s'y promener des heures entières. Bientôt le peuple le remarqua. Il était inconnu, d'une figure imposante et sérieuse ; il grimpait sans cesse sur des mont^ gnes où l'on ne croyait pas qu'il y eût rien à voir : tout cela • était hien suspect. Enfin il portait des lunettes vertes , ou des conserves, sur le nez , pour lire quelques brochures en se promenant. Ces lunettes pour lire furent appelées un télescope ; il avait tiré son crayon pour barbouiller peut-être* quelques idées : voilà un homme qui lève des plans , voilà un espion qui prépare des moyens d'attaque aux Espagnols et aux Savoyards, dont les armées formidables sont assemblées pour empêcher la révolution, co*mme on le sait. Sur ces entrefaites, j'an^ve dans ces mêmes lieux , et précisément avec les mêmes goûts que M. Osmont , c'est-à-dire mea>romenant tout le long du jour, et surtout sur les hauteurs que la Suisse m'a instruite préférer à la plaine , portant livres et papiers en main , tirant quelquefois un crayon , et restant planté debout et immobile des quarts d'heure entiers à contempler *. il ne me manquait que des lunettes ; mais le peuple m'en tint quitte, et me voilà, comme M. Osmont, dans son esprit, un autre espion, levant des plans et des cartes pour les années de la contrerévolution. En même temps votre ami de Gillier s'avisa de faire venir de longs tuyaux de bois pour une conduite d'eau. Aux yeux du peuple, ce bois devint du fer, et ces tuyaux furent des canons. La veille on m'avait apporté une grosse malle de voyage, carrée et très-bien faite, travaillée à l'anglaise. Cette malle était pleine de pistolets , vous n'en doutez pas. Ainsi mes bas et mes chemises devinrent pour le peuple des armes à feu, comme les moulins à vent parurent des géans à Don Quichotte. M. deMontchoreladeux voitures, de Gillier en aune, et j'avais la mienne aussi. Nous allions nous promener : on les envoya à Romans chercher des connaissances qui voulaient dîner avec

HISTORIQUES. 36g

nons; aussitôt ces trois voitures en forment dix-neuf qui courent jour et nuit pour amener des aristocrates que Ton cache dans des souterrains. Enfin, pour mettre le comble, un M. de Senneville, ami de M. de Montchorel, arrivant d'Alger où il a conclu un traité de paît et de commerce , et sur le tout cordon rouge , pour ses péchés et pour les nôtres , vint passer deux jours chez M. de Montchorel , en allant à Paris rendre compte de sa commission. Un rordon rouge est un cordon bleu , la chose est évidente , et tout cordon bleu est M. le comte d'Artois. Qui pourrait en douter? Alors tout fut perdu; nous levions des plans pour les armées ennemies ; nous faisions des amas de canons et d'armes ; nous entassions des aristocrates dans des caves , et nous avions le chef des aristocrates, M. le comte d'Artois ; il ne fut plus question que du plan d'attaque de ces deux maisons de conspirateurs. Nous étions redoutables : le comte d'Artois à notre tête, bien pourvus d'artillerie et d'ingénieurs, tels que cet avocat et moi, nous devions faire une vigoureuse résistance. Aussi avec une prudence admirable , dix-huit communautés se liguèrentelles. Le secret le plus profond fut commandé et gardé ; la marche fut réglée pour la nuit, et le rendez-vous assigné à cinq heures du matin , à la porte des deux maisons , à plus de deux mille hommes armés. C'est là, monsieur, que commença une scène qui dura huit heures , où les violences, les outrages, la violation de toutes les lois, et les menaces de la mort remplirent tous les momens. Je ne l'oublierai jamais, et jamais soldat vétéran n'a éprouvé , dans toute sa carrière , le quart des périls où ma femme et moi avons été exposés dans une journée. Je me propose d'en présenter le tableau «à la France entière , à l'Europe , si je le puis : ce sera l'image la plus odieuse de la plus terrible anarchie ; et tout propriétaire , tout homme de bien , tremblera de ses périls en apprenant les nôtre». En attendant que je puisse recueillir les diverses pièces justificatves qui mè sont nécessaires , je vous envoie la lettre circu-

S^O ÉCLAIRCISSEMSNS

laire que j'ai écrite à tous les officiera municipaux dont les liabhtans avaient participé àî cette horrible violence. Mais en lisantcette lettre, croyez qu'elle n'est que l'ombre delà réalité. Je n'j ai point dit qu'un de ces misérables me tira un coup de fusil de quatre pas, qui me tuait s'il n'eût fait faux feu ; qu'un autre di^ sait froidement à son voisin : Donne-moi vingt-quatre sous je lui mettrai mes deux balles dans le corps. Enfin je n'ai fait qu'esquisser ; mais ce que je dois vous dire d'avance, c'est que deux ou trois mille hommes armés ont maFché av^c des gardes nationales de dix-hcût communautés, sans la réquisition, gansl'aut«^risation, sans la présence d'aucun officier municipal ; œ que je dois vous dire, c'est que l'ardeur du pillage etla soif du sang se sont emparées de l'âme du peuple, et que la dernière digue est prête k se rompre. Vous n'avez jamais voulu m'en croire : peut-être ne me croirez-vous pas davantage , et Dieu veuille qu'un jour TOUS n'en gémissiez pas. L'assemblée nationale s'occupe à régler et à prévenir les guerres étrangères que nous n'avons pas, et nous avons une guerre intestine, une guerre affreuse qu'elle n'arrête point. Oh ! monsieur, ce n'est plus à votre raison que je parle, c'est à votre cœur ; pour moi, que cette dernière aventure dégoûte absolument de la France, je tâcherai de trouver quelque espèce de tombeau où je puisse me coucher en rep s et à moB heure. C'est en vérité pour vous-même, pour tous ceux qui restent, que j'implore de meilleures lois , et surtout une autorité puissante et vigilante. Adieu , monsieur; il y a bien* de l'apparence que nous ne nous reverrons pas : je pars ; quand votre dangereuse mission sera consommée, je pourrai vous apprendre où j'ai déposé ma chétive existence. Si cependant votre excellent coeur peut faire une réponse à ceci , vans ^uvez

l'adresser à . . Adieu, l'un des plus aimaUes

hommes que j'aie connus. Je m'aperçois que j'ai oublié unecipconstance singulière dans mon récit. Par un bonheur rare, M. de Gilliera avait été obligé de partir la veille pour «i baptême où il avait été invité à Romans , sans quoi il était mort.

HISTOlUQlIRâr. St;!

Sa vÎTaotté l'aurait emporté , et mille coups de fiisU y auraienfi répondu. Yoilà pourquoi votre ami (car il Test réellement ) vit encore ; il y a plus, ce fut lui qui te mit à la tête de la gardei nationale, et qui, accompagné des chasseurs royaux du Dauphiné, vint mom arracher à ces hrigânds qui prirent l'épouvante; à la vue des troupes réglées, et lâchèrent leur proie.

( jécfes des Apôtres, ).

Éclaircissement (N) , page 296.

Messieurs ,

Ma femme assistait, le 12 de ce mois , à la séance des amis de la constitution , lorsqu'un honorable membre fit la motion du pillage de l'hôtel de Castries. Ausâtpt elle s'échappe de la tribune , irecommande à son cocher de doubler le pas , et arrive tout effarée dans mon appartement.

Mon ami, me ditrcUe, pourras-tu croire ce que je viens d'en-, tendre aux Jacobins I — Rien de leur part ne peut m'étonner. — Bs ont fait la motion de piller l'hôtel de Castries. -^ 11$ en ont fait et feront de plus fortes encore. — - Et si les groupes , les cafés du Palais-Eoyal , et les 4? 000 disciples de l'abbé Fauchet, rassemblés au cirque, l'adoptaient ! — Ils l'adopteront; tout cela se communique et se meut par des fils qui partent; d'un centre commun. — L'hôtel de Castries va donc ^r^ pillé , et tovs les autres ensuite I — Mais songe donc, ma pau-r vre femme, que le maire et le général sont là ; qu'ils sont dans l'instant informés de tout ; que déjà peut-être ils savent la mo^ tion faite aux Jacobins ; qu'ayant la force en main , ils n'aurontgarde de souffrir un tel brigandage, ne fût-ce que par la crainte d'en être les victimes à leur tour. — Tu ne me rassures pas , mon bon ami ; partons, je t'en prie , je t'en conjure.

n fallut presque me fâcher pour faire entendre raison à ma

ij2 ÉGLIIRCISSBMBNS

ibmrae.- Encore ne l'ai-je apaisée qn'en lui promettant de me ^féter à sa fantaisie au premier exemple ({ne la capitale fournirait de la violation des propriétés .

-<Le lendemain, vous le savez , la motion des Jacobins fut ponctueliemeiit e^cécntée. C'est alors que ma femme a redon^ blé de frayeurs et d'instances : ma parole était donnée ; je n'ai demandé que trois jours pour arranger mes affaires, et nous sommes partis , munis [<fti onze ou douze-centième des passeports délivrés par la municipalité depuis la grande victoire remportée par la nation sur les meubles de M. le duc de Gastries.

( j4ctes des Apôtres. )

Éclaircissement (O) , page 324*

Parlons du parti que j'ai pri.s ; il est bien justifié dans ma conscience. Ni cette viUe coupable, ni cette assemblée pliB coupable encore (i), ne mériteraient pas que je me justifie; mais j'ai à cœur que vous, et les personnes qui pensent comme vous, ne me condamnent pas. Vous devez déjà m'avoir lu, et parce que j'ai dit, avoir jugé(Ce que je taisais. Ma santé, je vous jure , me rendrait mes fonctions impossibles ; mais, même en la mettant de coté , il a été au-dessus de mes forces de supporter plus long-temps l'horreur que me causaient ce sang, ces têtes, cette reine presque égorgée , ce roi amené esclave , entrant à Paris au milieu de ces assassins , et précédé des têtes de ces malheureux gardes. Ces perfides janissaires, ces assassins, ces femmes cannibales , ce cri : tous les évêques à la lanterne , dans le mioinent où Te roi entre en sa capitale avec deux évêques de son conseil dans sa voiture ; un coup de fusil que j'ai vu

tirer dans un des carrosses de la reine; M. Bailly appelant cela

(i) C'est une nouvelle figure de rhétorique, par laquelle on emploie le tout pour la partie.

HISTORIQUES. Syî

un beau jonr; l'assemblée ayant déclaré froidement le matin qu'il n'était pas de sa dignité d'aller toute entière environner le roi ; M. de Mirabeau disant impunément dans cette assemblée que le vaisseau de l'état, loin d'être arrêté dans sa course, s'élançait avec plus de rapidité que jamais vers la régénération ; M. Bar nave riant avec lui quand des flots de sang coulaient autour de nous ; le vertueux Mounier échappant par miracle à vingt assassins qui avaient voulu faire de sa tête un trophée de plus : voilà ce qui me fit jurer de ne plus mettre le pied dans cette caverne d'anthropophages , où je n'avais plus la force d'élever la voix; où, depuis six semaines, je l'avais élevée en vain, moi, Mounier, et toutes les honnêtes gens ; où le dernier effort à faire pour le bien était d'en sortir ; aucune idée de crainte ne s'est approchée de moi ; je rougirais de m'en défendre. J'avais encore reçu sur la route , de la part de ce peuple , moins coupable que ceux qui l'ont enivré de fureur , des acclamations et des applaudissemens , dont d'autres auraient été flattés , et qui m'ont fait frémir. C'est à l'indignation, c'est à une horreur irrésistible , c'est aux convulsions physiques , que ce seul aspect

me faisait éprouver que j'ai cédé ; on brave une seule mort, on la brave plusieurs fois, quand elle peut être utile ; mais aucune puissance sous le ciel , mais aucune opinion publique ou privée , n'ont le droit de me condamner à souffrir inutilement mille supplices par minute, et à périr de désespoir, de rage, au milieu des triomphes du crime que jç n'ai pu arrêter. Ils me proscriront , ils confisqueront mon bien ; je labourerai la terre, et je ne les verrai plus. Voilà ma justification. Vous pouvez la lire, la montrer, la laisser copier ; tant pis pour ceux qui ne la comprendront pas ; ce ne sera alors que moi qui aurai eu tort de la leur donner.

( Lettre de M, de Lally-Tolendai , insérée aux Actes des Apôtres. )

574 RGLAIBGISSEMENS

Éclaircissement (P) , page 3a4«

Un repas donné le i"' octobre par les gardes du coips an régiment de Flandre (contre les' ordonnances militaires) a causé l'explosion de la capitale. L'affectation avec laquelle on en avait exclus les dragons , connus par leur attachement à k liberté nationale , faisait déjà soupçonner le but de cette orgie. Elle a été marquée par des familiarités peu communes entre des personnages les plus considérables par leur rang , et les derniers des soldats.

Quand les têtes ont été échauffées par un festin somptueux , par l'agitation d'une foule nombreuse , et la prodigalité des vins et des liqueurs , alors les conversations ont été sans mesure et sans frein : une idée chevaleresque a complété la folie. La reine, pour témoigner sa sensibilité aux hommages qu'on lui avait rendus , aux vœux qu'on avait exprimés pour elle , s'est montrée un instant , suivant les relations du jour , à cette multitude exaltée ; l'enfant , héritier de la monarchie , porté dans les bras d'une mère dont les regards attendris semblaient implorer en sa faveur F amour et le zèle des soldats , a égaré leur sentiment et produit une sorte de délire. Les cris de vive le roi ! vive la reine ! ont retenti de toutes parts. La musique a fait retentir cet air connu, et dont le choix ne pouvait être l'effet du hasard , Rir chard, 6 mon roi ! f univers t'abandonne; bientôt , dans cette double ivresse , quelques voix , peut-être mercenaires , ont mêlé des imprécations contre l'Assemblée nationale. Un grenadier s'est élancé du milieu de ses camarades, et s' accusant d'avoir été infidèle à son prince , a voulu à plusieurs reprises se percer de son épée ; son sang a coulé , et la sensibilité portée à son comble, a produit des mouvemens presque convulsifs ; du sein de ces mêmes militaires qui s'étaient refusés aux projets d'un ministère coupable , sont sortis des insultes , des menaces ,

des cris séditieux ; la cocarde nationale , cet emblème des défenseurs de la liberté , a été déchirée , foulée aux pieds , un autre signe mis en sa place ; et, sous les yeux du monarque même , restaurateur des droits de son peuple , on a osé donner un signalement à une faction. Cette scène fut renouvelée le samedi 3 dans T hôtel même des gardçs du corps. Un nouveau repas donné avec moins d'appareil que le précédent , mais probablement dans les mêmes vues , et qui devait se répéter la semaine suivante , a naturellement accru les inquiétudes

La nouvelle de ce qui s'était passé à Versailles ne fut répandue «à Paris que deux jours après ; le dimanche 4 » des lettres circulaires , des attroupemens , des motions au Palais- Royal, et la disette du pain qui aggrave tout , excitèrent la plus vive fermentation.

Ces moûvemens engagèrent le commandant général à mettre à neuf heures du soir toute la milice sur pied. —Le calme paraissant renaître, le plus grand nombre fut congédié. — Le lundi matin , une ipultitude de femmes se rendit à THôtel-de- Ville , en mit la garde en déroute , en força les portes , s'empara des piques et des autres armes qu'elle put trouver , se saisit des canons de la basoche , et prit le chemin de YersaiUes.

Le faubourg Saint-Antoine et le faubourg Saint-Marceau lançaient des essaims d'hommes et de femmes qui se préparaient! les suivre ; les uns pour tirer vengeance des gardes du corps , lés autres pour se plaindre au Roi et à l'Assemblée du défaffi des subsistances. Ce dessein , né de la colère et de la terreur , prit bientôt de la njesure et de la régularité. Le tocsin ayant sonné , et toute la milice étant sur pied , ce ne fut plus un mouvement vague et tumultueux , mais une conduite systématique et décidée à laquelle il ne fut plus possible de rieu opposer. — Le commandant général , après s'être

376 ÉGLAIRGISSEMEIÏS

d'abord refasé à cette expédition , prit le sage parti de »e mètre à la tête de la milice , et de porter au roi le vœu de la capitale.

Pendant que TefiFervescence croissait à Paris , l'Assemblée nationale s'occupait tranquillement à délibérer sur la réponse du roi qui venait de lui être conmiuniquée

Le comte de llfirabeau parla avec son énergie accoutumée de ces prétendues fêtes patriotiques , qui avaient eu lieu la semaine dernière , de celles qui se préparaient encore. Passant ensuite à la réponse du roi , il estimait qu*il serait à désirer, non que sa majesté retirât cette réponse , mais qu*elle y donnât les éclaircissemens nécessaires pour tranquilliser la nation. Après quelques réflexions sur les principaux avis qui avaient été ouverts dans la séance , il proposa le projet d'arrêté :

« L'Assemblée nationale ordonne que le président 3e retirera par devers le roi , à l'effet de le supplier ,

» 1**. De donner des ordres exprès à tous les cbefs de corps militaires , plus spécialement à ceux qui résident actuellement à Versailles , pour les maintenir dans la discipline et dans le respect dû au roi et à l'Assemblée nationale ;

» 2®. D'interdire aux corps les prétendus festins patriotiques , qui insultent à la misère des peuples , et dont les suites peuvent être funestes ;

» 5^. Que tout acte émané de sa majesté ne puisse être manifesté sans la signature d'un secrétaire d'état ;

» 4°* Qu'il plaise à samajesté de donner à sa réponse dS 4 octobre un éclaircissement qui rassure les peuples sur l'effet d'une acceptation conditionnelle, et motivée seulement par les circonstances , et qui ne laisse aucun doute sur cette acceptation. »

L'abbé Maury cherchait à prouver qu'il n'y avait, ni obscurité , ni conditions , ni refus dans les réponses du roi. H re-<

M^ita

HISTOHIQUES. 877

présentait la déclaration des droits comme des axiomes de morale qui n'étaient pas susceptibles de la sanction royale.

Quelques aqtres membres ayant soutenu la même opinion , M. de Monspay demanda que M. Pétion mît par écrit la dénonciation qu il avait faite , relativement à ce qui s'était passé dans les fêtes militaires dont il avait parlé , et qu'il articulât les faits dont il se plaignait , et qu'il les signât.

Aussitôt le comte de Mirabeau et M. Pétion s'étant levés : « Je commence par déclarer , dit M. de Mirabeau , que je regarde comme souverainement impolitique la dénonciation qui vient d'être provoquée. Cependant , si l'on persiste à la demander , je suis prêt à en fournir tous les détails et à les signer. Mais , auparavant , je demande que cette As&omblée déclare que la personne du roi est seule inviolable , et que tous les autres individus de l'état , quels qu'ils soient , sont également sujets et responsables devant la loi. »

Cette interpellation soudaine et si justement appliquée , frappa d'étonnement l'Assemblée. M. de Monspay se bâta de retirer une motion qu'il eût mieux Valu n'avoir pas faite , et la délibération fut continuée

On est allé aux voix sur la priorité , et elle

a été accordée à la motion de M. de Mirabeau.

L'Assemblée nationale a décrété que M. le président y accompagné d'une députation , se retirera aujourd'hui par-devers le roi , à l'effet de supplier sa majesté de vouloir» bien donner son acceptation pure et simple à la déclaration des droits de l'homme et du citoyen , et aux articles de la constitution qui lui ont été présentés.

On t'occupa ensuite , sur une motion de M. Target , à renouveler et à fortifier le décret relatif à la libre circulation des subsistances.

On fut bientôt informé qu'un bataillon de femmes , qui s'était toujours grossi dans sa marche , venait porter au roi des rédamations sur la disette du pain ; mais déjà le château était

SyS ÉGLAIRGISSEMENS

fermé ; les gardes du corps l'environnaient ; le régiment de Flandre était aligné sur la place ; tout était hérissé de soldats. Une foule d'hommes armés de bâtons et de piques , des vaga bonds volontaires , espèces de sauvages que l'on trouve dans totites les grandes villes , ajoutèrent aux alarmes de Versailles. Cette multitude , après avoir entendu de quelques femmes qu'on avait laissées parvenir jusqu'au roi , la réponse pleine de bonté qu'elles en avaient reçue , dispersée par le mauvais temps , s'est réfugiée peu à peu dans l'Assemblée nationale , dont les galeries offraient le coup d'oeil étrange d'une foule de piques et de bâtons ferrés ; mais les députés formaient ^ aux jeux de ces nouveaux auditeurs , un spectacle encore plus étrange et plus rare. Les hommes étaient assez calmes ; mais les femmes ne pouvaient se contenter d'un rôle passif. Celles qui avaient pris place à la barre avaient amené un orateur ; il a représenté les besoins du peuple , et la nécessité de pourvoir incessamment aux subsistances. Il a exprimé les regjrets de Paris sur les lenteurs des travaux de la constitution , et attribué ce délai aux oppositions du clergé. C'était l'évéque de Langres qui , en l'absence de M. Mounier, présidait l' Assamblée. Un député lui a sauvé l'embarras de la réponse , en rappelant à l'ordre l'orateur de Paris ', et a fait une sortie très<énergique contre ceux qui se permettaient de calomnier un corps respectable , qui avait donné plusieurs preuves de ^désintéressement et de patriotisme. L'orateur de Paris s'est justifié d'avoir manqué de respect à l'Assemblée , en alléguant qu'il ne faisait que rappoii:er fidèlement les bruits de la capitale.

Au milieu de cette foule de témoins bruyans , les délibérations ne pouvaient guère être fructueuses. Le vice-président a levé la séance vers les dix heures du soir , sans i^endre le retour du président qui était auprès du roi.

Ce qu'il y a euM' étonnant dans cette jomrnée , c'est que rien n'était annoncé; on n'eut que des soupçons vagues , mais

HISTORIQUES. Syg

aucune nouvelle positive de la marche de la milice nationale : elle est arrivée à Versailles vers minuit , forte d'environ quinze mille hommes.

Aussitôt les députés ont été convoqués à l'Assemblée au son du tambour. M. de Mirabeau a prié le président de conserver la dignité de la délibération, en faisant retirer dans les galeries les étrangers qui occupaient la salle. Le président a rendu compte de la réponse du roi , conçue en cef termes : « J'accepte purement et simplement les articles de la constitution, et la déclaration des droits de l'homme que l'Assemblée nationale m'a présentés. » Versailles , le 5 octobre 1789. Signé Loms.

Le président a été rappelé par le roi sur la nouveUe de l'arrivée de* la milice parisienne ; il s'est rendu auprès de lui avec un grand nombre de membres ; ils avaient été prévenus par M. de la Fayette qui avait apporté à sa majesté les assuran ces de la fidélité de la capitale , et l'avait tranquillisée sut l'objet de la marche des troupes.

Le président a rapporté à T Assemblée , de la part du roi , qu'il n*avait jamais songé à la quitter , et qu'il ne s'en séparerait jamais. On s'est occupé ensuite des projets de réforme pour la jurisprudence criminelle ; mais nous ne rendons aucun compte de ces discussions , parce qu'elles avaient plutôt pour objet de tenir l'Assemblée en activité que de traiter une matière qui demande tout le calme et toute la maturité des délibérations.

La séance a été levée à trois heures et demie du matin , et remise à onze

L'assemblée a été informée que le roi devait se rendre à Paris pour y faire son séjour. C'était le vœu de ses habitans , et l'unique moyen de calmer leur effervescence et leurs alarmes.

M. de Mirabeau a proposé de décider que le roi et l'Assemblée nationale seraient inséparables pendant la session actuelle. U a observé qu'âne saine |»oli4ique devait la déterminera

38o ÉGLAIRGISSEMENS

faire librement un acte d'une si grande importance. M. Bamave a secondé cette motion : elle a passé unanimement. L'abbé d'Aymar , à la tête d'une nombreuse députation , a. porté au. roi la. délibération de l'Assemblée : il a dit , «t Sire>> j'ai l'honneur de remettre entre les mains de votre majesté le décret par lequel l'Assemblée nationale vient de déclarer unanimement la personne de son roi inséparable des représentant de la nation pendant la session actuelle. Elle croit manifester un vœu digne du cœur de votre majesté , et consolant pour elle dans toutes les circonstances. »

Le roi a répondu : « Je reçoit avec une vive sensibilité les^ nouveaux témoignages de l'attachement de 1* Assemblée ; le vam de mon cœur est , vous le savez , de ne me jamais sépa* rer d'elle : je vais me rendre à Paris avee la reine et mes, enfans ; je donnerai tous les ordres nécessaires pour que TAs^ semblée nationale puisse y continuer ses travaux. »

Le roi quitta Versailles à une heure après midi , suivi d'un cortège de députés , et |u milieu de la milice nationale ; il fit la route lentement pour s'accommoder au pas de la multitude innombrable dont il était escorté. A son entrée , M. Bailly , accompagné des représentans de la commune , lui remit les clefs de la ville , et l'assura de la fidélité et de l'attachement de tous les citoyens de Paris.

Si Ton voulait recueillir tous les détails de quelques heures, on fournirait un volume aux mémoires particuliers ; mais ce qu'il importe le plus d'obsei^er y c'est que , malgré l'irritation extrême des esprits , il se soit commis si peu de désordres et d'actes de cruautés Lorsque les femmes voulaient forcer les porte» y un garde du corps eut l'imprudence de faire feu , vraisemblablement dans la seule intention d'effrayer , car on ne peut supposer qu'un militaire ait eu la lâcheté de tuer une femme : ce coup malheureux a été vengé par les volontaires dont nous avons fait la description : deux gardes du corps ont été tués, quelques-uns démontés , les autres se retirèrent. La

milice nationale de Versailles essuya dans cette retraite quelques coups de fen , qui furent, de la part des gardes du corps, l'effet du dépit et de la colère ; les citoyens y répondirent vivement : un seul d'entre eux fut tué , mais quelques-uns de leurs adversaires en furent les victimes.

Vers le matin , quelques gardes du corps, détenus prisonniers , voulurent s'échapper , et se livrèrent à des emportemens qui occasionèrent une scène d'horreur. Deux d'entre eux furent massacrés dans la cour de marbre , sur les marches mêmes du château , et leurs têtes portées en triomphe (i) Peut-on imputer au peuple la férocité d'un

petit nombre d'individus ivres de fureur ? La conduite de la milice nationale a été non-seulement pure et irréprochable , mais à la gloire de la rapidité , à la sagesse de la discipline , elle a réuni le mérite de la douceur et de la modération après la victoire. Lorsque les gardes du corps ont été désarmés , et se sont rendus , elle les a consolés , encouragés j traités en frères ; elle a cherché ceux qui se dérobaient par la fuite ; elle en a conduit plusieurs auprès du roi , pour les ranimer, dans un moment d'humiliation , par quelque témoignage de sa bienveiUance ; et les applaudissemens de^ toute la multitude ont fait sentir à ceux qui savent lire dans le cœur du peuple que la vengeance n'a qu'un moment , et que la générosité est

l'instinct naturel de l'homme.

( Courrier de Proifence. )

(i) Voyez sur ces odieux massacres , qu'on veut en vain déguiser, les Mémoires de Ferrières et ceux de madame Gampan.

38 a ÉGURCISSEMEKS

Éclaircissement (Q), page 33 1.

Jvis secret donne à MM. les quinze à quarant&^inq entrepreneurs

des Actes des Apôtres,

MlSSIKUHS ,

Vos annales sont devenues les pivots de la démocratie. Privé des anciennes fonctions que le despotisme m'avait confiées , j'ai su , à l'exemple immortel de M. de Ghamfoit , et de tant d'autres grands hommes y revenir à la cause sacrée du peuple , quand j'ai vu que le règne des aristocrates .était fini ; je me suis donc résolu à combattre à vos côtés.

Une conspiration horrible se prépare ; son exécution est différée jusqu'à ce jour de plaisir où le Parisien oublie ses intérêts pour se livrer aux saturnales du moment. Voici comment ce projet a été découvert.

Un perruquier de mes amis , adjudant de la cinquième division , l'a tiré de la tête d'une de ses pratiques qui était du complot. La postérité le croira-t-elle ? D ne fallait rien moins qu'une méprise de papillottes pour éclairer la France. Une feuille du journal de Paris , destinée à ce frivole usage , a été heureusement confondue avec le plan de l'afifreuse trame ; quelques chiffres barbares ont fait soupçonner du mystère à l'honnête citoyen actif ; son fer brûlant n'a fait qu'effleurer les perfides papillotes ; et les dépliant d'une main légère , il s'est rendu aussitôt chez moi , et m'a confié cet important dépôt , sans même exiger de partage dans les mille louis promis au dénonciateur.

De quel effroi n'ai-je pas été saisi , Messieurs , en déchiffrant ces coupables chiffons ! Une mascarade se préparait à rétablir la monarchie , et à lui* rendre sa tranquillité tyrannique.

Yoici la marche du complot , telle que mes lumières cabalistiques me l'ont indiquée.

Les plus terribles aristocrates , tant fugitifs que ruinés , tant prêtres que princes du sang , doivent se rassembler au bal de l'Opéra dans la* nuit du mardi gras. Là, pour mieux exécuter leurs affreux desseins , ils doivent tous prendre la forme , les traits et la voix des vrais défenseurs de la patrie. Un aristocrate bel esprit doit se masquer en duc d'Aiguillon ;

. . . .' ; le plus humain de

la bande se masquera en Barnave ; le plus vertueux en Mirabeau ; le plus savant en Montmorency ; le plu« aimable en duc de Luynes ; le moins tranchant en Guillotin ; le plus fier en Robespierre ; le plus joli cavalier de l'aristocratie se défigurera en Gouj d'Arcy ; un homme superbe s'anéantira en duc d'Aumont ; et , pour tout dire enfin , une femme charmante doit contrefaire madame de Staël. Quelle affreuse conspiration ! et quel citoyen ne sera pas la dupe de pareils déguisemens ! Les ennemis de la France , toujours masqués , doivent séduire la gaKle nationale , par l'appât d'un superbe déjeuné ; le réveillon doit se donner à Rambouillet où le roi se rendra avec une permission de chasse.

On espère que l'armée reconnaîtra Louis XVI pour son chef , le ramènera à Versailles en cette qualité , et lui rendra la couronne de France. Il est possible même que les soldats citoyens, et les citoyens soldats, en se dégrisant, s'accoutument à l'autorité royale, et renvoient leurs officiers à leurs boutiques. Tout serait perdu alors , Messieurs ; et vous conviendrez que si le militaire redevient fidèle , le peuple redeviendra sujet. Voilà Fhorrible catastrophe qut menace THôtel-de-Ville. Par malheur je n'ai pu déchiffrer le nom d'un seul des coflspirateurs. A l'exemple de MM. Morel et Turcati , j'en dénoncerais un tous les quinze jours, et mi fortune serait assurée. Faites , Messieurs, de cet avis l'usage que votre patriotisme et votre prudence vous suggéreront. A défaut du profit que je

584 ÉCLAIBGISSEMENS

VOUS abandonne , permettez-moi du moins de m' associer à votre gloire. Nous aurions sans doute pu recevoir de M. Camille Desmoulins un morceau de pain , ou de M. Prudhomme une paire de souliers neufs , pour un avis aussi important ; mais nous préférons , Messieurs , à ces deux avantages , celui d*étre nommés dans vos actes immortels. Mon ami se nomme M. Crêpant ; et moi , Messieurs , toujours tout à vous , consilio manuque ,

Votre admirateur et serviteur,

•FURETIN ,

ancien espion de police.

Nota. A présent que le péril est passé , on peut juger du danger auquel on a échappé , et l'on voit par quelle sagesse l'Hotel-de-Yille a mis de côté tout déguisement pour cette année. Cet événement nous achemine à la destruction de l'aristocratie des jours gras sur les jours de carême.

Il a été délibéré au comité des recherches de no^s donner les mille louis pour prix de notre information ; mais quand nous avons su qu'il y avait trois années du produit des postes dévorées d'avance par les découvertes du comité , nous nous sommes bornés à réclamer l'estime de nos concitoyens.

Voilà pour nous. Quant à M. Furetin , il allait être , pour prix de son zèle , nommé suppléant de M. Brissot de Warville, lorsqu'un district du Roule est venu ordonner au comité des recherches d'interrompre ses fonctions inquisitoriales , sous peine d'être promené dans la ville sur des bourriques , en remplacement du bœuf gras national qui a manqué à la nation cette année.

(Actes des Apôtres. )

éclaircissement (R), page 336.

Certainement , ou tous les principes que j'ai admis sont faux , ou la nation a le droit de décider que le clergé ne doit plus exister comme agrégation politique ; elle a ce droit , à moins qu'on ne prétende qu'une nation est liée ou par la volonté de quelques-uns de ses membres » ou par ses propres lois, ou par son ancienne constitution ; or, comme rien de tout cela ne peut enchaîner une nation , elle peut donc exercer le droit que je viens d'admettre.

Supposons maintenant qu'elle l'exerce , je demande ce que deviendront alors les Liens du clergé. Retourneront-ils aux fondateurs? Seront-ils possédés par chaque église particulières ? Seront-ils partagés entre tous les ecclésiastiques , ou la nation en sera-t-elle propriétaire ?

Je dis d'abord qu'il est impossible que les biens retournent au fondateur , soit parce qu'il est très-peu de fondations qui portent la clause de réversibilité , soit parce que ces biens ont une destination qu'il ne faut pas cesser de remplir , et qu'ils sont irrévocablement donnés , non point au clergé , mais à l'Église , mais au service des autels , mais à l'entretien des temples , mais à la portion indigente de la société.

Je dis ensuite qu'ils ne peuvent pas appartenir à chaque église en particulier , parce qu'une église , une paroisse , un chapitre , un évêché , sont encore des corps moraux qui ne peuvent avoir la faculté de posséder que par l'effet de la loi , et de là je conclus que M. Tabbé Maury tombe dans une véritable pétition de principes , 1 orsqu'il prétend que si les fondateurs n'ont pas pu donner irrévocablement à TÉglûie en général, ils ont pu donner irrévocablement à chaque église.

Il n'est pas moins évident , Messieurs , que le clergé n'existant plus comme corps politique , les ecclésiastiques n'auraient

S86 iécLÂIBCiSSEMBNS HISTORIQUES.

pas le droit de se partager ses immenses dépouilles. L'âbsorditë d'une telle prétention se fait sentir d -elle-même.

Tous les biens de l'Église n'ont pas des titulaires ; les titulaires mêmes ne sont que détenteurs , et il faut nécessairement que des biens qui ont nue destination générale aieat une administration commune.

n ne reste donc , Messieurs y que la nation à qui la propriété des biens du clergé puisse appartenir : c'est Ut le résultat auquel conduisent tous les principes.

Mais ce n'est point assez d'avoir prouvé que les biens de l'Église appartiendraient à la nation y si le clei*gé venait à être détruit comme corps politique ; il suit également des détails dans lesquels je viens d'entrer que la nation est propriétaire , par cela seul qu'en laissant subsister le clergé comme corps , nous le déclarerions incapable de posséder. Ici reviennent tous les principes que j'ai établis ; la capacité de posséder à titre de propriétaire est un droit que la loi peut accorder ou refuser à un corps politique , et qu'elle peut faire cesser après l'avoir accordé ; car il n'est aucun acte de la législation que la société ne puisse pas révoquer ; vous ne ferez donc autre chose , Messieurs , que de décider que le clei^gé ne doit pas être propriétaire , lorsque vous déclarerez que c'est la nation qui doit l'être.

( Extrait d'un discours du comte dt Mirabeau. )

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