‹ Mémoires de Robert-S.-M. Bouchette, 1805-1840Chapitre 22 sur 26 · DOCUMENT RÉDIGÉ A BORD DE LA " VESTAL · texte numérisé non relu

DOCUMENT RÉDIGÉ A BORD DE LA " VESTAL

Avant de quitter la Vestal, j'avais rédigé, à la demande de plusieurs des officiers de ce 'vaisseau, un exposé des griefs des Canadiens. Ce document était signé par le docteur Nelson et moi; j'ai appris plus tard qu'on l'avait transmis au ministère des colonies et qu'il y avait donné lieu à quelque correspondance.

Ces trois documents: la lettre au colonel Dundas, le récit de la Vestal, et la protestation publiée aux Bermudes même par les exilés, forment le résumé des événements qui ont précédé, accompagné et suivi immédiatement le mouvement de 1837. Il faut bien remarquer que le soulèvement de 183S eut un caractère bien différent. 1837 nous offre le spectacle de tout un peuple qui proteste; 1838 celui de quelques hommes n'écoutant que les conseils du désespoir. A la distance où nous sommes, nous pouvons comprendre que ces deux faits sont distincts et n'ont pas la môme portée historique.

Voici la version française de cet exposé:

Pour bien faire comprendre les griefs dont le peuple du Canada se plaint depuis longtemps, il faudrait écrire un volume qui embrasserait l'histoire de la colonie depuis au moins trente ans. Il est possible cependant de résumer les causes des récents soulèvements dans les deux Canadas et de démontrer combien il est faux de dire que les hommes publics du Bas-Canada visaient au renversement du gouvernement de la reine Victoria.

Disons d'abord que l'Assemblée législative se compose de quatre-vingt-quatre députés. L'immense majorité de ce corps, — soit de soixante-cinq à soixante-quinze députés, — est libérale et représente l'opinion de la masse du peuple. La minorité appuie l'administration.

L'Assemblée, ainsi composée, s'est montrée la gardienne fidèle de nos droits constitutionnels et l'ennemie des abus coloniaux, contre lesquels elle n'a jamais manqué de protester tant auprès de l'exécutif que du gouvernement de la métropole.

Parmi les nombreux abus incessamment dénoncés par l'Assemblée, nous signalerons:

1° Le gaspillage et la mauvaise administration des terres inoccupées de la Couronne;

2° La situation des fonctionnaires, qui échappent au contrôle des représentants du peuple, ce qui donne lieu aux fraudes les plus audacieuses. Nous ne citerons que le cas du Receveur-général, concussionnaire au montant de £100,000, sans parler des malversations de deux des shérifs de Québec, du Commissaire des Terres et de plusieurs autres;

3° La mauvaise administration de la justice, attribuable non seulement à l'ignorance des juges, mais à leur dépendance de l'exécutif, qui peut les démettre à plaisir. La même chose peut se dire des shérifs;

4° La constitution absurde de la cour d'Appel, d'après laquelle les décisions des premiers jurisconsultes du pays peuvent être infirmées par des gens qui n'ont jamais étudié la jurisprudence et qui souvent sont d'une ignorance grossière;

5° Le cumul des fonctions; on a vu la même personne occuper à la fois jusqu'à quatre charges importantes;

6° L'injuste répartition des revenus publics entre les deux provinces;

7° L'esprit injuste et in judicieux qui préside aux nominations à toutes les charges et particulièrement à la magistrature;

8° La composition du Conseil exécutif et du Conseil législatif, celle-ci n'étant que la succursale de celui-là. Le

public ayant perdu toute confiance au Conseil législatif, l'Assemblée et le peuple ont constamment demandé sa réorganisation, soit en le rendant électif, ou autrement;

9° La multitude de mesures utiles adoptées par l'Assemblée et rejetées par le Conseil, entre autres la loi de l'instruction publique, la loi des municipalités, l'envoi d'un agent canadien à Londres.

Tout cela peut donner une idée générale des griefs du Bas-Canada. Mais pour les bien comprendre, il faut consulter les documents publics, surtout les 92 résolutions adoptées par l'Assemblée, en 1832.

Telle étant la situation du Bas-Canada, l'Assemblée, afin d'obtenir les réformes que réclamait le peuple, affirma son droit de refuser les subsides jusqu'à ce qu'on eût mis fin aux abus. Ce droit, qui est de l'essence même de la constitution britannique, le bouclier de la liberté civile et dont le peuple par ses représentants a le droit et le devoir de se servir dans les cas extrêmes, on osa la refuser à l'Assemblée, laquelle n'en insista qu'avec plus de fermeté.

Quel fut le remède appliqué par la couronne? Comment les remontrances des Canadiens furent-ils accueillies par le parlement britannique? Par les Résolutions anti-constitutionnelles de lord John Russell, lesquelles privaient toute la population canadienne de ses droits politiques et la réduisait à l'état dégradé des ilotes. Le pays tout entier fut rempli d'indignation. Le peuple alarmé à la pensée qu'il allait perdre ses droits de sujets britanniques, se réunit dans toutes les parties de la province pour se consulter sur les affaires politiques. Dans de nombreuses assemblées tenues partout, on rédigea des protestations énergiques et qui indiquaient la conviction ancrée dans l'esprit populaire que les autorités avaient résolu de profiter de la faiblesse des Canadiens pour les écraser sous la tyrannie et l'injustice.

Le gouvernement vit bien, par le ton de ces assemblées, que de môme que le peuple avait été sérieux dans ses demandes de réformes, de même aussi il n'hésitait pas à exprimer son sentiment sur l'odieuse injustice des résolutions de lord John Russell. Néanmoins, nous le croyons fermement, aucune des résolutions adoptées, aucun des discours prononcés dans les assemblées publiques du Bas- Canada n'outrepassa les limites de la discussion légitime sanctionnée par la constitution britannique. Il est bien certain, dans tous les cas, qu'on s'est souvent servi, en Angleterre, d'un langage qui surpasse en violence ce que tout ce qui a été dit au Canad, sans que personne n'ait crié à la révolte. Cependant, on affecta de regarder les assemblées publiques tenues dans la province et les discours qu'on y prononçait comme des actes de sédition et de trahison. Deux mois s'écoulèrent néanmoins avant que les officiers en loi exprimassent une opinion officielle en ce sens; et alors on crut avoir imaginé un coup de maître en décrétant l'arrestation des présidents et des secrétaires de ces assemblées, ainsi que de tous ceux qui avaient proposé ou appuyé des résolutions. Cette classe de personnes comprenait tous les hommes marquants de la province; la plupart étaient magistrats, officiers de milice, commissaires, etc. Ils furent tous sur-le-champ privés de leurs charges; et ceux de leurs partisans qui occupaient des charges semblables s'en démirent spontanément sans en être priés. On vit ainsi remettre jusqu'à cinquante commissions dans une seule paroisse.

En même temps, les adversaires de l'Assemblée s'armaient et s'exerçaient publiquement; ils insultaient et molestaient les patriotes dans les villes. Ceux-ci, pour se protéger, durent s'organiser à leur tour, et une association de jeunes gens se forma à Montréal sous le nom Fils de la liherté. Les choses en étaient là, lorsque en novembre dernier, des mandats d'arrestation furent lancés contre tous

les hommes les plus considérables et les plus populaires du pays, et, chose à peine croyable, un grand nombre de ces mandats étaient signés en blanc!

On disait et on croyait généralement que le gouvernement se proposait d'intimider la population en faisant subir à quelques-uns de ses chefs la peine capitale. Cette conviction poussait davantage le peuple à résister à l'arrestation de ses chefs. On savait en effet que grâce à l'influence du gouvernement sur les shérifs, ses créatures, il était très peu probable que les chefs populaires pourraient obtenir un procès impartial. On accusait les shérifs de choisir des jurés corrompus lorsqu'il s'agissait de faire le procès des adversaires de leurs maîtres. Les chefs populaires, de leur côté, sachant iaussi ces choses, acceptèrent la protection que leur offraient leurs adhérents. C'est ainsi qu'il arriva qu'on résista à leur capture, laquelle du reste, fut dans la plupart des cas, tentée par les militaires et non pas par le pouvoir civil.

Voilà ce qu'on a appelé rébellion et révolte. Telle fut la conspiration. Cette action fut qualifiée de haute trahison, de tentative de renverser le gouvernement de la reine d'Angleterre dans ses colonies canadiennes.

La faction hostile aux droits populaires affirme insidieusement, que cette lutte politique est imputable au préjugé français, que la population voulait établir la domination française et que ce n'était pas une lutte de principes. Mais s'il en était ainsi, à quoi pourrait-on attribuer l'action audacieuse des réformateurs du Haut-Canada, où la population se compose d'Anglais, d'Ecossais, d'Irlandais et d'Américains? Le Bas-Canada est allé bien moins loin que le HautjCanada dans la manifestation de son mécontentement, et cependant elle a des sujets de plainte beaucoup plus graves assurément. Les résolutions de lord John Russell ne s'appliquaient pas au Haut-Canada, et le peuple de cette province ne maintenait pas ouvertement,

comme on le faisait dans la province inférieure, les droits constitutionnels de sa Chambre d'Assemblée.

Dans le Bas-Canada, la rencontre fut virtuellement entre l'Assemblée d'une part, les Conseils exécutif et législatif et le ministère des colonies d'autre part. L'Assemblée qui avait si fermement revendiqué les droits du peuple n'était-elle pas en droit de lui demander son appui? Telle fut la lutte. Etait-ce une trahison? Cependant des centaines de citoyens furent enchaînés, cruellement liés avec des cordes et des courroies et jetés dans les cachots pour y languir pendant plus de six mois. La propriété privée fut mise au pillage, des villages entiers totalement dévastés et brûlés, non pas dans la chaleur du combat, mais de sang-froid et par pure malice, lorsqu'on n'offrait pas une ombre de résistance. Tels furent les exploits de sir John Colborne. (*)

A l'appui de l'exactitude de ce résumé, ses auteurs n'auront qu'à s'en rapporter aux écrits publiés par les ennemis de la réforme. Leur langage trahit la haine la plus invétérée contre tout ce qui est Canadien, et une soif de persécution qui fait le déshonneur d'un siècle de civilisation et de progrès.

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