‹ Mémoires de Robert-S.-M. Bouchette, 1805-1840Chapitre 21 sur 26 · CHAPITRE XVI l'arrivée · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI l'arrivée

Samedi, 21 juillet. — Le temps est toujours beau, mais le vent toujours contraire. Cependant, nous avançons et nous ne sommes plus qu'à 138 milles des Bermudes. Un seul incident est venu interrompre la monotonie de la journée. Après dîner, le chirurgien, M. Symes, le caissier, M. Fairweather, Passistant-chirurgien, M. Acheson et M. Jeffreys sont entrés dans nos quartiers et plaçant sur la table une bouteille d'excellente fine Champagne, ils nous ont invité à la vider avec eux. Ces messieur» se sont beau-

coup excusés de ne pas nous inviter au gun room et nous ont expliqué les restrictions qui existaient à notre égard. Le chirurgien surtout nous fit part de son embarras et de celui de ses camarades, qui tous désiraient nous traiter avec cordialité, mais qui étaient forcés par les circonstances de se tenir sur la réserve. Je n'ai pas à dire que ces généreux sentiments touchèrent les exilés. Nous ajoutâmes à la fine Champagne quelques bouteilles de bourgogne, et à la fin de la soirée si la réserve subsistait au dehors, je puis affirmer qu'autour de notre table elle avait disparu.

Dimanche, 22 juillet. — Le dimanche à bord ne se distingue des autres jours que par la parade en grande tenue et le dîner du capitaine avec les lieutenants. On ne récite pas de prières.

Le docteur Nelson et moi avons aujourd'hui mangé la soupe avec les aspirants. Ces messieurs dînent à midi et nous à quatre heures. Les seconds (mates), l'aide-chirurgien, l'assistant-maître d'équipage, le greffier, l'assistantgreffier, et les aspirants font table commune. Ce sont tous gens bien élevés et la gaieté ne manque pas. Leur menu n'est pas très recherché, ina>« excellent en son genre. Aujourd'hui, on nous a servi une purée de pois, du poisson, du bœuf et du lard salé et un pudding quelconque. On boit de l'eau-de-vie aux repas. Ces officiers dorment dans des hamacs, ils sont séparés du gun-room par un rideau, mais il n'y a aucune séparation entre eux et l'équipage. Cinq des seconds attendent leur promotion au grade de lieutenant, ils espèrent qu'à l'occasion de l'avènement de la reine Victoria ils obtiendront leurs parchemins. A l'heure qu'il est, ils n'ont pas de commission, quelques-uns ont affronté depuis douze ans les périls de la mer, loin de leur famille et de leurs amis, avec £50 par année pour tout salaire et sans un grade dans la marine qui leur ferait prendre patience en attendant l'avancement. Singulière

organisation qne celle de l'Angleterre qui donne tons les avantages à l'armée de terre et rien à la marine sur laquelle repose sa puissance. Si la Grande-Bretagne vent conserver son influence, il faudra des réformes; advenant une guerre, elle sera forcée d'en faire.

Lundi, 23 juillet. — Vent toujours contraire. Nous avançons bien lentement vers " l'île de la beauté " chantée par Moore. Cependant nous sommes déjà dans les parages de l'île, chacun est sur le qui-vive. Enfin nous entendons le cri: Terre! Ce mot-là cause toujours une certaine émotion après un voyage en mer, mais surtout au moment où l'on atteint une côte dangereuse où les récifs s'étendent au loin cachés sous les flots, dont on ne peut approcher que par un seul côté et cela en affrontant peut-être une de ces bourrasques fatales qui ont valu aux îles de la part d'un autre poète le titre " d'île des tempêtes."

Mardi, 24 juillet. — Ce matin nous nous levons avant le jour, bien que le soleil paraisse dès quatre heures. Nous avons hâte de voir notre terre d'exil. Mais pendant quelques heures il nous a semblé que ce désir ne se réalisera pas. Le temps était si épouvantable, la mer si menaçante que le maître d'équipage était très inquiet.

Vers sept heures du matin la tempête se calme et le ciel s'éclaircit. Nous voyons devant nous à une distance d'enviroD sept milles l'île Saint-David. Notre position est excellente, elle ne pourrait pas être meilleure. Il nous reste à attendre le pilote avant d'entrer au havre de Saint-Georges. Le voici qui arrive dans sa coquille de noix ballottée par les grosses vagues et mue par deux rames. Elle touche au navire et le pilote grimpe lestement à bord. C'est un nègre grand, droit, fort et intelligent. Il est vêtu d'un pantalon blanc, d'une vareuse bleue et d'un grand chapeau de paille autour duquel s'enroule un mouchoir rouge et qu'il touche fréquemment en parlant au capitaine. Il nous conduit habilement dans ces eaux difficiles et à cinq

heures du soir nous mouillons devant la ville de Saint- George.

Nelson, Viger, DesRivières et moi descendons dans nos quartiers et bientôt nous sommes entourés d'un groupe nombreux d'officiers du bord qui viennent nous dire adieu et nous serrer la main une dernière fois. Ce sont le docteur Symons, MM. Fairweather, Johnson, Vyner, Warren, le docteur Acheson, M. Hall, le maître d'équipage, M. Gascoigne, M. Jeffreys et d'autres encore. Ai-je besoin de dire combien cette démarche généreuse nous touche et nous fait plaisir? Aussi est-ce avec notre meilleur bourgogne que nous buvons à la prospérité de ces véritables amis qui ont su comprendre et respecter notre malheureuse position.

Mercredi, 25 juillet. — La matinée se passe dans une vaine attente. Il n'est pas probable que nous débarquions aujourd'hui. Les chaloupes et les embarcations se succèdent, mais rien ne nous est communiqué de la part des autorités des îles. La plupart des embarcations qui approchent sont montées par des nègres qui offrent en vente des légumes, des fruits et des laitages. Ces produits sont en général inférieurs à ce qui se vend au Canada. Le pain est mal cuit, le beurre est liquide et a l'apparence d'une huile épaisse, le lait n'est que du lait de chèvre. Les fruits, en revanche, sont excellents.

Le temps est capricieux, le soleil et les orages se succèdent sans cesse. Ces orages, me dit-on, sont un bienfait pour le pays, car l'eau est rare; on la recueille pour l'usage domestique, en de vastes citernes. Aujourd'hui, sur la dunette, le thermomètre indiquait 91° Farenheit au soleil, et 84° à l'ombre. Vers le soir, le mercure est tombé à 78°.

Dans la soirée le capitaine Carter, qui s'était rendu chez le gouverneur, sir Stephen Chapman, revient à bord, mais apparemment, il n'a rien à nous communiquer. D'autres

officiers reviennent aussi. Le bruit se répand que la Vestal doit repartir pour Québec demain.

Jeudi, 26 juillet. — Encore rien que des rumeurs. Je me trompe, il y a quelque chose de plus. MM. Symons et Fairweather me disent qu'ils ont rencontré le docteur Tasker, ancien assistant-chirurgien sur une frégate qui a visité Québec il y a deux ans. Il se souvient de moi, il m'envoie ses compliments et ses offres de service. Cette nouvelle me fait plaisir, car, moi aussi, j'ai conservé du docteur Tasker un excellent souvenir. On remet à Nelson et à DesRivières, un paquet de journaux avec les compliments d'un M. Fozard. Ce sont des journaux d'Angleterre et quelques exemplaires de la Bermuda Royal Gazette, contenant la proclamation de lord Durham à notre sujet, ac compagnée de quelques commentaires anodins. (*) Un carton rose est aussi remis aux exilés de la part de madame Judkins, leur annonçant qu'elle tient un restaurant à Saint-George.

Vers midi, regardant par un sabord je vois une goélette qui approche. J'aperçois du rouge sur le pont. Ce sont sans doute les soldats qui viennent nous chercher. Non. Le rouge n'est que la peinture du cabestan. C'est une bâche

(1) Extrait de la Royal Bermuda Gazette, 31 juillet 1839. — "Les personnes condamnées par lord Durham et par son conseil spécial à être déportées ici, pour la part qu'ils ont prise aux récentes menées séditieuses dans le Bas-Canada, sont arrivées mardi dernier sur le vaisseau de S. M. Vestal, capitaine Carter. La traversée, de Québec, a duré vingt et un jours.

" Les déportés se nomment :

Wolfred Nelson, Robert-Shore-Milnes Bouchette,

Bonaventure viger, Siméon Marchessault,

Henri- Alphonse Gauvin, Toussaint Goddu,

Rodolphe DesRivières, Luc-Hyacinthe Masson.

" Ils ont débarqué samedi, et se sont fixés dans notre paroisse (Hamilton).

" Ces personnes, croyons-nous, ont lieu d'être reconnaissantes. Le bannissement aux Bermudes est une peine fort légère pour une offense aussi grave que la leur, et le conseil du gouvernement a mis peu d'entraves à leur liberté en acceptant simplement leur parole d'honneur qu'ils ne quitteront pas l'île principale.

" D'après l'ordonnance de lord Durham et de son conseil spécial, que nous avons publiée il y a quinze jours, " seront mis à mort pour crime de haute trahison ceux qui s'aviseront de retourner en Canada sans permission spéciale."

on bateau-citerne apportant à la Testai son approvisionnement d'eau douce, indice certain de son prochain départ.

M. Gascoigne me dit que le retard dans notre débarquement est dû aux craintes du gouverneur. Il prévoit, paraît-il, une guerre entre l'Angleterre et les Etats-Unis, et il croit que s'il nous laisse libres, nous sommes gens à livrer aux Américains la forteresse confiée à sa garde. Si huit bons garçons inoffensifs lui causent de pareils frissons, que serait-ce si nous étions quarante? Nous avons ri de bon cœur de cette timidité. Tout rebelles que nous sommes, à son avis, nous ne songerions pas à livrer une place anglaise aux Américains; nous serions plutôt enclins à la défendre, surtout si l'on accordait à nos compatriotes les droits politiques que nous réclamons en notre qualité de sujets britanniques. Comme on se méprend ici comme en Angleterre sur nos sentiments et nos aspirations!

Vendredi, 27 juillet. — Le ciel est nuageux. De temps en temps une violente bourrasque soulève les eaux du port. Nous étions loin de nous attendre à un temps semblable au mois de juillet. La chaleur est intense. La nuit dernière nous avons à peine dormi. Nos malles sont fermées et notre mobilier prêt pour le débarquement, et cependant nous ne débarquons pas. Le capitaine en est aussi contrarié que nous le sommes. Cela se voit. Toute une journée sur le qui-vive. Est-il rien de plus agaçant?

Samedi, 28 juillet. — M. Julius Wood est un homme célèbre aux Bermudes. Il dispose d'une flottille considérable d'embarcations au moyen desquelles il vend aux équipages des navires en rade des légumes et des fruits. Il nous fait aujourd'hui l'honneur d'une visite. Sa face noire et luisante rayonne d'hospitalité. Sa femme, nous dit-il, est la blanchisseuse du gouverneur et il espère bientôt nous compter parmi ses clients, quoique des moins illustres. Vous débarquerez bientôt, nous dit-il. Vous demeurerez à Hamilton où l'on prépare un hôtel pour vous recevoir.

Cette nouvelle est véritable. L'instant d'après, le capitaine nous mande tous et nous présente à M. Papillon, aide de camp et secrétaire du gouverneur, sir Stephen Chapman. On nous demande de signer un document par lequel nous nous engageons, sur parole, à ne pas quitter l'île sur laquelle on va nous débarquer? Nous signons. Nous serrons une dernière fois la main à nos bons amis de la Vestal et nous nous embarquons pour Hamilton dans une grande chaloupe pontée. M. Papillon nous accompagne et se tient à Parrière avec DesRivières et moi, tandis que nos six compagnons se pressent dans l'étroite cabine. Le vent est violent et contraire. Pendant le trajet de quatorze milles qui nous sépare de Hamilton, la mer nous couvre de son écume. Mais cela nous est bien égal. Nous allons enfin fouler la terre, et quelle terre enchantée! C'est l'île de Calypso; nous pensons à Ulysse et à Télémaque.

Le soleil baissait déjà à l'horizon lorsque nous sortîmes du dédale d'îlots et de récifs qui défend les approches de Hamilton, pour entrer dans la baie du même nom. La petite ville aux maisonnettes blanches repose à l'ombre des cèdres qui couvrent également les coteaux et descendent jusqu'à la mer. A l'arrière-plan une rangée de collines roses. C'est féerique.

Nous débarquons dans une anse tranquille et nous gagnons la ville par un chemin étroit bordé de murs bas en pierres et ombragé de cèdres, de tilleuls, de bananiers et de citronniers. La ville nous paraît d'un singulier aspect avec ses toits concaves pour recueillir l'eau. Nelson et moi nous installons dans une vallée tranquille formée par le mont Langton et à quelque distance de la ville. Nos amis demeurent dans la ville même, à l'hôtel Hamilton, tenu par un brave homme du nom de Vaughan. C'est là que nous passons la soirée tous ensemble après avoir confié nos dernières lettres à l'illustre Julius Wood et à son fils Richard, lesquels se chargent de les remettre au capitaine de la Vestal, qui dès demain matin lèvera l'ancre pour Québec.

Page 1