SÉJOUR AUX BERMUDBS — RETOUR
Je ne m'attarderai pas à faire la description des Bermudes. Ces îles sont maintenant beaucoup mieux connues au Canada qu'au moment où j'écrivais mon journal du bord en 1838
Saint-George était alors le quartier général militaire. Il s'y trouvait des docks considérables pour l'époque mais qui seraient inutiles aujourd'hui à moins d'être modifiés et agrandis. Hamilton et ses environs étaient paisibles. On trouvait partout de frais ombrages, une flore magnifique, une société agréable, aimant la musique et la poésie, puisqu'elle se souvenait de Moore dont la Néa y vivait encore toujours charmante et digne d'être l'inspiratrice d'un poète, même d'un poète qui comme Moore a chanté le Canada et les " voyageurs canadiens." Cela contribuait sans doute à la popularité des refrains du pays que nous aimions à chanter. Nous trouvions partout une franche et cordiale hospitalité, un sincère désir de la part de tous de rendre notre séjour agréable.
Cette attitude amicale était tout à fait désintéressée, car les exilés n'étaient pas très bien partagés quant au temporel. Le gouvernement ne faisait rien pour notre maintien. Nous ne nous y attendions pas et nous ne demandions aucune faveur.
Cependant, trois des exilés étant des médecins, ils sollicitèrent du gouverneur la permission d'exercer leur art dans les îles, en offrant de subir, si on le jugeait convenable, un examen de compétence. On leur répondit que cette permission ne pouvait leur être accordée. Heureusement pour nous, les ressources dont nous disposions, quoique limitées, se trouvèrent suffisantes et il nous en restait encore quelque chose au moment de notre départ.
Un jour, une dame de nos amis vint nous trouver dans notre retraite du mont Langton. Elle m'annonça une nouvelle qui fit battre mon cœur bien vite. Mon père était aux Bermudes! Il venait de débarquer d'un vaisseau arrivant de Québec.
On conçoit mon émotion. Madame X... m'offre une place dans sa voiture. Nous nous rendons en toute hâte à Hamilton. A peine y sommes-nous entrés que j'aperçois celui que je cherche. Oui, le voilà mon bon, mon excellent père. Je reconnais au loin sa démarche, puis son beau et noble visage où se lit en ce moment une certaine pénible incertitude. Dans quel état trouvera-t-il son fils?
Mes amis bermudiens l'ont entouré. Ils le conduisent vers la demeure de mes frères en exil. Je m'élance de la voiture et je me jette dans ses bras. Nous pleurions tous les deux, et nous n'étions pas les seuls à pleurer.
Mon père me donna les nouvelles les plus rassurantes sur ma mère et sur toute la famille. Il ne put séjourner que quelques jours aux Bermudes, mais il en partit le cœur allégé d'un grand poids, car il ne me trouva pas malheureux, si ce n'est à cause de ma séparation de tous les miens. Mes compagnons, qu'il traita comme s'ils eussent été ses propres enfants, l'entourèrent d'attentions et de soins incessants et cela resserra les liens qui nous unissaient déjà. Le gouverneur et les autorités le comblèrent de politesses. Il se rembarque pour le pays emportant des lettres et des souvenirs pour les familles de tous les exilés.
Notre tristesse à son départ eût été moins grande si nous avions su alors que notre exil était sur le point de prendre fin. Quelques jours après, nous recevions du gouverneur une lettre officielle nous rendant notre parole et nous annonçant que nous étions libres de gagner la côte de l'Amérique et même de retourner au Canada. En même temps, tous les journaux publièrent la proclamation du Parlement anglais abrogeant l'ordonnance nous condam-
Memoiju.es de KOBERT-S.-M. BOUCHEÏTE 115
nant à l'exil et le Bill of hidemnity relevant lord Durham et son conseil spécial des pénalités dont leur acte illégal les rendit passibles. C'était pour la population des Bermudes tout un événement et pour nous un véritable triomphe. Nos nombreux amis nous entourèrent et nous prodiguèrent leurs félicitations. Plusieurs personnages que notre état d'exilés avaient tenus à distance vinrent nous faire visite.
Malgré toutes ces démonstrations qui nous touchèrent vivement, nous n'avions qu'une pensée, partir. Une goélette se trouvait en ce moment à l'ancre dans le port, en partance pour la Virginie. Nous nous abouchâmes avec le patron, M. Davis, lequel consentit à nous donner passage sur son navire. Nous nous embarquâmes le surlendemain, 3 novembre 1838, jour à jamais mémorable pour nous. Nous trouvâmes le pont encombré de colis de toutes espèces, de cadeaux de fruits et autres objets adressés aux exilés par nos amis des îles.
Voici l'instant du départ. Une foule compacte se presse sur le quai. Blancs et noirs sont là réunis pour nous souhaiter bon voyage. Nous soulevons nos chapeaux, la foule lance des hourras formidables. La goélette hisse sa voile. Le docteur Massoit s'avance et entonne ce qui est pour nous le chant du départ.
Nous reprenons tous le refrain, et nos amis sur la rive faisant de même, nous nous éloignons de cette terre hospitalière en y laissant l'écho de la douce chanson canadienne:
Lève ton pied, légère bergère, « Lève ton pied légèrement.