QUELQUES DÉTAILS SUR LA CARRIÈRE SUBSÉQUENTE DE L'AUTEUR
Le voyage de retour fut orageux. Les exilés débarquèrent pourtant sans accident sur les rives de la baie Chesapeake. Ils se rendirent à Washington, puis à New- York, où la nouvelle leur parvint que le docteur Robert Nelson s'était mis à la tête d'un nouveau mouvement insurrectionnel au Canada.
Prévoyant les perturbations regrettables, les malheurs et l'effusion de sang qui devaient être les résultats inévitables d'une pareille tentative, ils en éprouvaient beaucoup de chagrin. La conduite de M. Robert Nelson était, du reste, absolument contraire à leur idée de revendication constitutionnelle; elle allait mettre toute la population canadienne clans une position fausse et embarrassante, dont ses adversaires ne manqueraient pas de tirer parti. On pourrait désormais révoquer en doute leur sincérité lorsqu'ils déclareraient qu'en prenant les armes en 1837 ils n'avaient voulu que résister h une arrestation illégale et à la violation de la constitution. Le fait est que sans ce malheureux incident, on eût compris bien mieux et bien plus tôt, en Angleterre, la véritable situation au Canada.
Cette échaffourrée leur interdisant pour le moment l'entrée dans leur pays, ils écrivirent à leurs amis pour les mettre en garde. Ils ne rentrèrent eux-mêmes que plus tard, et alors Bouchette se rangea sous la bannière de La Fontaine et de Baldwin qui avaient su continuer et mener à bien l'œuvre de l'émancipation constitutionnelle du Canada.
(1) Rédaction de M. Errol Bouchette.
Aussi est-ce ici que s'arrêtent, à proprement parler, les Mémoires. Les cahiers qui suivent offrent sans doute beaucoup d'intérêt pour la famille de leur auteur. Quelquesuns, surtout ceux qui traitent de l'organisation du ministère des Douanes et de la représentation du Canada à l'exposition universelle de Paris, en 1867, sont des pièces que pourrait consulter avec profit l'auteur d'une histoire générale du Canada. Cependant, il a semblé à l'éditeur qu'il valait mieux, dans le présent ouvrage, s'en tenir à l'important événement qui le remplit presque tout entier, sur lequel on a tant écrit et qui néanmoins, semble encore mal connu.
On a voulu offrir au lecteur une page d'histoire, non pas un registre de famille. Ceux qui s'intéressent aux deux ancêtres de l'auteur, en Canada, Jean-Baptiste, le marin, et Joseph, le géographe, pourraient consulter, entre autres ouvrages, ceux des regrettés Douglas Brymner et Joseph Marmette, archivistes du Canada. Ces écrivains ont, pièces en mains, rendu hommage à la science, aux services, à la modestie et au désintéressement de ces deux illustres Canadiens. Les amateurs de généalogie trouveront dans l'ouvrage de M. Pierre-Georges Roy, de Lévis, la famille Taschereau, des détails sur les alliances de famille de R.-S.- M. Bouchette. Mais ses enfants, bien que fortement attachés à la famille de leur excellente et bien-aimée mère, famille qu'ils ont toujours, et avec raison, regardée comme leur seule famille, leurs parents du côté paternel étant dispersés aux quatre coins du monde, estiment que ce sont là des choses d'intérêt privé qu'il ne faut pas infliger au public.
Bouchette, au physique, ressemblait à sa mère, Adélaïde Chaboillez, dont il nous a tracé le portrait dans les Mémoires. Il était de taille élevée et dans sa jeunesse, il excellait dans les exercices qui requièrent la force ou d'adresse. D'un caractère très vif et très sensible, chari-
table et généreux à l'excès, il était aimé de tous ceux qui le connaissaient. Au ministère des Douanes, il a laissé le souvenir non seulement d'un administrateur hors ligne, mais parmi ses subordonnés, d'un ami et d'un père, ainsi que pourront l'attester tous les fonctionnaires de son temps qui vivent encore. Jusqu'à la lin, il fut un travailleur infatigable, aimant et servant son pays, apprenant à ses enfants à l'aimer et à le servir, à son exemple. Il a laissé, outre les Mémoires, une foule d'écrits en vers et en prose, qui n'ont pas encore été recueillis, et une œuvre administrative, l'organisation du ministère dont notre pays tire encore aujourd'hui le plus clair de ses revenus. Une telle organisation n'était pas facile à créer dans un pays aussi vaste et aussi peu peuplé que le nôtre.
Comme Ruskin, et avant lui, il s'était voué au culte du beau. Il fut très malheureux dans sa prison de Montréal jusqu'à ce qu'il l'eût embellie au moyen de son pinceau. La politesse, disait-il, n'est que la charité dans les petites choses. Aussi a-t-il laissé le souvenir d'un homme du monde aimable et courtois. Savoir dégager la joie et la gaieté des moindres incidents de la vie! Pour faire cela il faut être bon et il faut une âme d'artiste. Soulignons d'un petit incident ce trait saillant de son caractère.
C'était en 1870, par un beau soir d'été. Plusieurs personnes étaient réunies sur la véranda de la maison de Bouchette, rue Daly, à Ottawa. Cette véranda donnait sur une pelouse qui s'étendait en arrière de la maison jusqu'à la rue suivante. Bouchette, s'accompagnant sur la guitare, chantait la romance napolitaine Santa Lucia alors peu connue au Canada. Madame Bouchette, madame Lemoine et plusieurs autres dames unissaient leurs voix à la sienne. Tout à coup, on entend au dehors comme un écho de la mélodie. Chacun prête l'oreille, mais Bouchette continue son chant et la musique invisible le suit et l'accompagne. La romance terminée, dames et messieurs
s'élancent vers l'endroit d'où était venu ce mystérieux accompagnement. Ils trouvent trois musiciens ambulants qui se sont arrêtés pour écouter ces accents qui leur rappellent leur beau pays. Bouchette leur parle dans leur langue, les ramène avec lui et organise sur-le-champ un concert inoubliable. C'est ce soir-là que celui qui écrit ces lignes entendit pour la première fois l'opéra du Trouvère rendu impromptu par Bouchette, par madame Robert Lemoine et par ces trois pauvres Italiens. Jamais depuis les accents des plus grands maîtres ne lui ont causé une pareille impression.
Bouchette aimait à rappeler les grandes choses accomplies par nos compatriotes et il devenait enthousiaste en démontrant l'importance des résultats obtenus. Ses idées sur ce point n'étant pas sans intérêt, nous y consacrerons notre dernier chapitre.