LE GOUVERNEMENT RESPONSABLE EST L'ŒUVRE DES CA- NADIENS
Pour bien comprendre, pensait-il, l'œuvre accomplie par nos compatriotes, il faut tout d'abord se pénétrer des problèmes sociaux qui attendaient ou qui attendent encore leur solution au nouveau monde. Au XVIIIe siècle, un souffle irrésistible de liberté semblait passer sur le vaste continent américain, et chaque peuple civilisé qui s'y était implanté, pour en prendre sa part, n'avait qu'à respirer l'air ambiant. Un seul peuple, le peuple canadien, eut à surmonter de très grandes difficultés.
Le problème, relativement simple pour les Anglo^Saxons des Etats-Unis et pour les Espagnols et les Portugais du sud, devenait complexe pour les Français du nord. Ceux-
ci, en effet, au même titre que leurs nouveaux compatriotes de langue anglaise, voulaient ardemment la liberté sociale et politique, mais sans abdiquer le génie national. Une centaine de mille cultivateurs, sans chefs et sans ressources, s'étaient posés en face des millions d'hommes de race étrangère qui les entouraient et avaient dit: Nous conserverons notre individualité française et nous deviendrons libres, et cela sans renoncer à l'allégeance britannique que nous avons franchement acceptée. C'est à cette pensée, qui semblerait utopique si nous n'en voyions pas la réalisation, que l'Angleterre doit d'être encore la suzeraine de la moitié du sol d'Amérique; c'est d'elle que naquit l'admirable système d'administration impériale qui fait présentement la gloire et la puissance de la Grande- Bretagne comme celle du Canada.
Sans doute, l'on ne voit au début que l'instinct de conservation d'un peuple désorganisé et décapité. Mais de ses résistances il se dégage bientôt une pensée plus distincte et plus grande, lorsqu'il surgit de la masse populaire des chefs capables de se faire ses interprètes.
Cet admirable système de l'autonomie coloniale est peutêtre la conception la plus grande qu'un peuple ainsi situé ait jamais imposée. Elle n'est pas l'œuvre d'un chef isolé, ni d'un parti. En lisant l'histoire de nos cinquante premières années de luttes constitutionnelles, on est frappé du calme plein de puissance de l'électorat canadien, qui, de parlement en parlement, change ses représentants chaque fois que ceux-ci s'écartent de la voie à suivre. Intelligence remarquable du devoir public, où l'on peut voir la synthèse de la pensée de tout un peuple résolu à vivre «ans abdiquer et trouvant dans l'excès de son patriotisme un remède à ses maux.
La plupart des peuples conquis se sont docilement plies sous le joug et ont fini par s'assimiler à leurs vainqueurs. D'autres se sont usés en colères inutiles et désintégrantes.
Chez nous, rien de semblable. Très peu de haines, de préjugés ou de tristesses. Les Canadiens n'ont pas de Jérémie. Gais et confiants, comme tous les peuples sains, ils respectent les lois et l'ordre établi, tout en continuant la revendication constante, calculée, irrésistible: donnez-nous la liberté et cette liberté deviendra la base de la grandeur de votre empire. Jamais la Grèce conquise ne sut tenir un pareil langage à son vainqueur.
Ce langage nouveau causait à la Grande-Bretagne un étonnement dont on peut aujourd'hui difficilement se faire une idée. Elle ne comprenait pas du tout. La conservatrice Angleterre concevait à la vérité qu'un peuple pût se révolter, mais nullement que ce peuple osât lui indiquer sa règle de conduite. Encore moins pouvait-elle croire qu'au lendemain de Waterloo, on pût songer à mettre de côté la vieille idée de gouvernement par la caste. Pendant vingt ans, la lutte entre la caste et la révolution avait ensanglanté l'Europe. La caste semblait triomphante. Ce triomphe, une certaine partie du pu'blic anglais le regardait comme le sien. C'était pour elle la consécration du principe aristocratique; aussi s'était-on hâté d'établir partout, dans les domaines coloniaux de la Grande-Bretagne, de petites aristocraties à l'image de la grande.
Et voilà que la démocratie qu'on croyait morte montrait de nouveau sa tête. Comment expliquer cela? On avait oublié ce mot d'un des grands hommes d'Angleterre: " L'esprit libre d'un peuple libre ne peut jamais périr et ne saurait être conquis."
Même de nos jours, chose singulière, il est des historiens qui semblent ne pas encore comprendre cette époque sur laquelle on a pourtant tant écrit. Ils relatent tant bien que mal les batailles et les changements de ministère, qui sont souvent la moindre partie de l'histoire, en les accompagnant de commentaires qui n'expliquent nullement la corrélation entre les événements et les idées. C'est ainsi que
M. Oastell Hopkins, un écrivain de bonne foi, sans doute, écrit comme suit sur cette période: "L'exclusivisme de la minorité anglaise, vivait bien sa contre-partie dans celle de la majorité française, et toute la généreuse hospitalité et la bonne volonté évidente des gouverneurs successifs ne purent amener les deux races ensemble. A maintes reprises le gouvernement proposa que les juges fussent rendus indépendants de la politique et exclus des sièges du Conseil, mais la mesure se brisa toujours sur le roc de la demande rivale de l'Assemblée, qui voulait contrôler le paiement et le montant de leurs traitements, et, par conséquent, contrôler réellement les nominations à la magistrature. . . A partir de ce moment que pouvait faire le malheureux gouverneur? Il ne pouvait donner le contrôle de toutes les finances à l'Assemblée sans établir un ministère responsable à ce corps, et le gouvernement anglais ne pouvait concéder cela, vu que par là même il aurait livré le pouvoir absolu dans la province à une majorité française qui se montrait de jour en jour plus agressive et plus anti-britannique ". Et pour expliquer que cette attitude qu'il qualifie d'anti-britannique, bien qu'elle fût de l'essence même de toute constitution britannique, était le fait des politiciens et non pas du peuple, il affirme que le Canadien-Français fut pendant plusieurs années réellement incapable de comprendre la signification d'une assemblée élective. Lorsqu'il la comprit, ajoute-t-il, les résultats ne furent pas précisément bienfaisants.
Voilà tout ce que lui dit à lui, ainsi qu'à un assez grand nombre d'écrivains, cette grande revendication politique qui, croyons-nous sincèrement, est sans exemple dans l'histoire. Il est vrai que les Canadiens étaient bien coupables. Ils ne tenaient pas compte de la bonne volonté évidente de nos gouverneurs, laquelle se traduisait en défiance ouverte, ni de leur généreuse hospitalité qui conviait les représentants du peuple à des repas et à des bals. Ne rien
accepter de tout cela, ne vouloir que le gouvernement responsable dans sa plénitude et le vouloir si résolument qu'on finit par l'obtenir, quelle ingratitude! Que cela était peu digne d'un peuple gentilhomme!
Au temps dont nous parlons, on n'avait pas écrit les lignes qu'on vient de lire, mais c'était alors comme aujourd'hui la thèse favorite de beaucoup de gens que les anciens Canadiens ne comprenaient pas les institutions représentatives et qu'ils ignoraient ce que pouvait être le gouvernement responsable. Leur agitation était vague et sans but, répétait-on volontiers. Le gouvernement responsable colonial n'est qu'un accident. Le hasard voulut que l'idée en fût exprimée dans un rapport officiel.
Ce n'est pas ainsi que les grandes idées prennent naissance. Elles sont une œuvre lente. Elles se dégagent d'une succession d'événements. Elles sont une résultante dont la philosophie de l'histoire sait trouver la genèse au sein même du groupe humain qui en doit profiter. Aussi des faits incontestés parleront-ils plus haut que toutes les théories contraires.
Analysons ces faits.
Que voulaient les Canadiens? La liberté politique d'abord; puis la conservation de leur langue, de leurs institutions et de leurs lois.
Pour maintenir celles-ci, ils refusèrent l'union avec les Etats-Unis. Mais ils voulurent conquérir, sur ce isol qui était leur unique patrie, une indépendance relative et suffisante pour permettre à la nation de se développer. C'est à quoi ils s'appliquèrent résolument durant cinquante années. Il y eut au début certains tâtonnements, nous l'avons vu, mais le peuple tenait le fil de ce labyrinthe et il ne l'abandonna pas. Il comprit que pour ce qu'il voulait faire il ne s'agissait pas de bouder, mais d'accepter franchement la situation, non pas avec feintes protestations et une humiliante sentimentalité, mais en
s' affirmant dans l'esprit pratique de gens qui ,se sont associés pour mener à bien une importante affaire, non pas par la force mais par la persuasion. Ainsi guidés ils s'avancèrent avec de plus en plus d'assurance jusqu'à ce qu'enfin ils réussirent à créer une impasse où le gouvernement responsable s'offrait comme la seule issue. De ce long effort, dont 1837 n'est que l'explosion d'impatience finale, se dégage ce principe actif: gouvernement responsable colonial, système dont les Canadiens, nous le répétons, sont les inventeurs. (*)
Ces mots, " gouvernement responsable colonial " étaient nouveaux; la chose qu'ils représentent était inconnue dans l'empire britannique. Celui qui a cette époque eût parlé d'un empire formé du groupement de grandes nations autonomes, eût passé pour ridicule. On ne soupçonnait pas même la possibilité de donner une telle extension au système constitutionnel anglais. Ce qui advint dans les treize colonies le prouve au delà de tout doute. Si on avait connu ce remède si simple et si efficace, on l'aurait appliqué. Ces colonies n'étaient pas ennemies de la métropole. Elles avaient jadis déployé un zèle extraordinaire contre la Nouvelle-France, elles comptaient dans leur sein des loyalistes tellement ardents qu'un grand nombre préférèrent abandonner leur pays et leurs biens plutôt que de vivre sous un nouveau drapeau. On trouve la trace de ce regret même chez les chefs de l'insurrection américaine. (2) Ils auraient accueilli avec enthousiasme le don du gouvernement responsable. Cela eût rendu la révolution améri-
(1) Ici un nom se trouvera sur toutes les lèvres, celui de Robert Baldwin, surnommé le père du gouvernement responsable dans le Haut-Canada. Il soutint dans sa province et avec le plus noble courage l'idée mère qui depuis longtemps animait la lutte politique dans le Bas-Canada.
(2) Il est remarquable que les résolutions adoptées par les législatures des treize colonies furent souvent presque la contre-partie de celles de la législature canadienne. On se serait contenté là aussi du self-govemment. " Nous avons pétitionné, s'écrie Patrick Henry, protesté et supplié, nous nous sommes prosternés au pied du trône pour que le roi mette tin aux mesures tyranniques de son ministère."
caine impossible. Mais ce remède n'était pas inventé encore, et le ministre des colonies, tâtonnant dans la cécité des vieilles idées, laissa perdre par impuissance un vaste empire à son pays.
Ce ne fut qu'en 1839 qu'on commença de songer à gouverner les colonies suivant le système autonome. Voici comment cela advint. Lord John Russell, revenant à la vérité après avoir donné dans les plus graves égarements, en inaugura le principe par une loi à laquelle il donna plus de force au moyen d'instructions spéciales envoyées à ses gouverneurs; il avait puisé ce principe dans le rapport de lord Durham. Lord Durham l'avait recueilli de la bouche des hommes d'Etat canadiens. Un instant de réflexion prouvera qu'il n'aurait pu le prendre ailleurs. Lord Durham était un homme aux théories libérales, mais son rapport pèche sur presque tous les points, hors celui qui nous occupe. Ou donc aurait-il puisé une idée si hardie, et qui cadre si peu avec les autres parties de son travail, si ce n'est dans le seul pays auquel cette idée pouvait alors vraiment profiter? Nous verrons tout à l'heure une preuve frappante de ce dernier avancé. Les individus, même les plus grands, et lord Durham, malgré les qualités qu'on doit lui reconnaître, n'était pas de ces derniers, n'ont pas de ces intuitions-là. Ce sont des semences qui germent au sein des peuples qu'une pensée forte et fixe pousse irrésistiblement de l'avant.
En niant à lord Durham la gloire d'avoir imaginé le système du gouvernement responsable colonial, nous devons lui concéder une part importante de mérite. Il transcrivit dans un document officiel la revendication de nos compatriotes. Malheureusement pour lui, il gâta sa solution. Il conseilla à son gouvernement d'admettre le principe politique réclamé par les hommes publics canadiens, mais il voulut qu'on s'en servît pour annuler ceux qui l'avaient inventé.
" C'est en Canada, dit Todd, que cette grande mesure de réforme administrative coloniale fut d'abord introduite. . . L'insurrection, en Canada, ayant été réprimée par la force, ... le comte Durham fut nommé gouverneur général et haut-commissaire pour s'enquérir des affaires de l'Amérique Britannique du Nord. En 1839, l'année d'après sa nomination, lord Durham présenta à la reine un rapport élaboré sur le résultat de ses recherches. Dans ce rapport, Sa Seigneurie indiquait comme panacée aux plaintes politiques existantes, l'introduction dans les colonies britanniques nord-américaines du principe de self-govemment local . . . M. Poulett Thompson (lord Sydenham) fut envoyé au Canada en l'automne de 1839 en qualité de gouverneur général; il avait instruction de mettre en pratique les recommandations de lord Durham."
Ces recommandations de lord Durham, que pouvaientelles être sinon l'écho des aspirations du pays qu'il venait de quitter? Il y avait trouvé, il le dit lui-même, une lutte de races. Il ne paraît pas s'être aperçu que si une telle lutte existait, elle se compliquait d'une lutte de castes. II crut comprendre que les colonistes de race anglaise demandaient qu'on dénationalisât les Canadiens-Français. Il crut se rendre à leur vœu en proposant l'union législative des provinces. Les Canadiens-Français demandaient pour l' Assemblée législative le contrôle des fonds publics, des fonctionnaires et la direction de la politique générale du pays, c'est-à-dire le self-govemment. Il recommanda donc le, self-govemment. Seulement, un point important lui avait échappé. Ce n'était pas la population de langue anglaise qui demandait la disparition des Canadiens-Français, mais bien la caste dirigeante qui s'était cantonnée au Conseil législatif, qui s'opposait à toutes les mesures libérales, sous prétexte qu'on ne devait pas se fier aux gens du Bas- Canada. De sorte que lors de l'établissement du nouvel ordre de choses, le peuple des deux provinces se servit de
la recommandation juste de lord Durham, c'est-à-dire du gouvernement responsable, pour neutraliser l'effet de la recommandation inconsidérée qui y était annexée. (*)
Le peuple des deux Canadas, dès la promulgation de la nouvelle loi, voulut affirmer sa victoire, en déclarant officiellement que le représentant du souverain ne pourrait désormais gouverner qu'avec l'assistance et d'après l'avis de ceux qui formeraient l'administration provinciale, laquelle devrait posséder la confiance de la majorité des représentants du peuple.
Cette proposition que le gouvernement responsable colonial tel qu'il existe maintenant dans presque toute l'étendue de l'empire est l'œuvre des Canadiens ne saurait donc être mise en doute, à la lumière des faits incontestés de l'histoire.
Si nous voulions citer des faits à l'appui, en dehors de ceux qui ont été signalés par les historiens et qui constituent déjà des preuves irrécusables, ces faits ne nous manqueraient pas. Songeons seulement que le système autonome fonctionnait déjà depuis seize ans au Canada avant qu'on songeât à l'appliquer aux autres colonies! Les provinces maritimes, qui ne faisaient pas alors partie du Canada, ne l'obtinrent qu'en 1848, l'Australie qu'en 1855, le Cap qu'en 1872. Les autorités le décrétèrent d'abord avec un regret qui se conçoit, car elles abandonnaient par là beaucoup d'autorité immédiate, surtout le droit de percevoir des impôts. Les gouverneurs s'y soumirent avec plus de regrets encore, car leur rôle leur parut fort réduit. Faisons remarquer, cependant, qu'il n'en est pas réellement ainsi et que la position de premier magistrat d'un pays constitutionnel n'a rien de pénible. Bien au contraire, si ce magistrat est un homme considérable et s'il com-
(I) Dans cette analyse des recommandations de lord Durham, il n'est question, bien entendu, que du politique. L'homme était courtois et humain. Il était personnellement respecté en Canada.
prend bien sa position et son rôle, son influence sera très importante sans qu'il outrepasse en quoi que ce soit ses attributions.
Circonstance plus remarquable encore, les colonies britanniques auxquelles l'on donna le gouvernement responsable ne surent pas toujours s'en servir. L'instabilité sinon la mauvaise administration fut la règle presque partout. De 1856 à 1877, la Tasmanie eut douze ministères, la Nouvelle-Galles-du-Sud dix-sept, Victoria dix-huit, l'Australie Méridionale vingt-neuf, un par neuf mois. On sait le fiasco du Cap. Quant aux Antilles, on leur avait d'abord donné le gouvernement responsable, mais les peuples ne surent pas s'en servir, et l'on dut le leur retirer à leur propre demande. L'on sait aussi que tout récemment il a été question de faire retourner Terre-Neuve à l'état de crown colony ; peu s'en est fallu que le même sort n'atteignît le Cap.
Enfin c'est au Canada seulement que le système a fonctionné dans des conditions satisfaisantes. Les ministères s'y sont succédé à des intervalles réguliers. Chaque chef de cabinet a eu le temps d'élaborer son programme et de développer ses idées de réforme devant un peuple sage, probe, qui connaît ses besoins et qui est décidé à faire respecter ses droits. L'autonomie coloniale est un système excellent qui nous a donné la liberté. Mais pour s'en servir utilement, il faut aimer sa patrie et aimer la liberté; ne pas regarder la terre qui nous nourrit comme une mine à exploiter, et qu'on abandonnera ensuite, fortune faite.
Ainsi l'idée du gouvernement autonome ne pouvait venir des Antilles qui n'en voulurent pas, ni de l'Australie ni du Cap qui ne surent pas tout d'abord s'en servir, ni des gouverneurs, ni du ministère des colonies qui l'appliquaient avec l'hésitation que comporte une expérience en matière de gouvernement, mais des seuls Canadiens qui en avaient un besoin urgent, qui en firent la base de leur système et
qui en usèrent avec une sagesse rare et qu'on admire en tout lieu.
Et c'est ainsi que 60,000 cultivateurs, entourés d'une innombrable population différente, conquirent la liberté constitutionnelle et le respect de leurs voisins. Ils firent plus. Les hommes d'Etat de la Grande-Bretagne puisèrent à leur contact des idées qui font aujourd'hui la stabilité et la gloire d'un empire plus vaste que l'empire romain et qui se maintiendra aussi longtemps que ce principe fondamental sera respecté.