‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 101 sur 108 · LETTRE DE MMR DU DEF FAN D SUR BUSSY. 4G · texte numérisé non relu

LETTRE DE MMR DU DEF FAN D SUR BUSSY. 4G

Sévigné sur lui ; celle-ci avoit infiniment plus d’âme et de vivacité, tout son esprit n’étoit que passion, imagination et sentiment; elle ne voyoit rien avec indifférence, et peignoit les amours de sa jardinière avec la même chaleur qu’elle auroit peint celles de Cléopâtre et de madame de Clèves. Ce n’est pas qu’elle fût romanesque, elle en étoit bien loin ; le ton du roman est à la passion ce que le cuivre est à l’or. Bussy avoit l’âme froide , il avoit la vanité d’une provinciale et toutes les bassesses d’un courtisan. Je ne regrette point qu’il soit mort ; il m’auroit souverainement déplu : sa vanité étoit insoutenable. Cependant la vanité tout à découvert n’est pas ce que je hais le plus, on peut la repousser, la combattre; celle que je déteste est celle qui prend le voile de la modestie, et qui, avec les dehors de la politesse, force à s’y soumettre ou du moins à la souffrir. Bussy ne disoit de lui que le bien qu’il en pensoit; il croyoit avoir infiniment de courage parce qu’apparemment ce qu’il en avoit eu, en faisant la guerre, lui avoit beaucoup coûté. C’est comme quand je me vante avec vous d’être extrêmement prudente; nous croyons toujours plus valoir par les qualités que nous acquérons que par celles qui nous sont naturelles, et nous leur donnons du prix à proportion de ce qu’elles nous coûtent. Voilà ce qui excuse les vanteries de Bussy sur sa valeur. Il avoit beaucoup d’esprit , très-cultivé, le goût très-juste, beaucoup de discernement sur les hommes et sur les ouvra-

pour sa fille , où il n’étoit que le singe de madame de Sévigné , et vous trouvez que je lui ressemble! me voilà bien humilié. Tout modeste que je suis , et je le suis par excès d’ambition, je me trouve si inférieur à ce que je voudrois être, que je ne vois rien en moi que de fort médiocre; au lieu que Bussy, qui au fond de son cœur se rendoit justice, s’imposoit l’air de se croire un génie : encore renforçoit-il ce faux mérite par l’orgueil de la naissance. Un homme comme moi , voilà le précis de tout ce qu’il a fait; bien qu’on est toujours fort peu de chose quand on n’est qu'un homme comme moi; ses Mémoires sont la platitude même, ses Lettres, sauf votre respect, du dernier froid. Enfin , il n’y a que son Histoire des Gaules qui vaille quelque chose, mais celle-là me plaît beaucoup.»

APPENDICE

ges, raisonnoit très-conséquemment; le style excellent, sans recherche, sans tortillage, sans prétention ; jamais de phrases, jamais de longueurs, rendant toutes ses pensées avec une vérité infinie; tous ses portraits sont très-ressemblants et bien frappés. Vous n’avez point eu la complaisance de lire la lettre que je vous ai indiquée; au nom de Dieu, lisez-la, et si vous ne vous y reconnoissez pas, je consens à être traitée par vous d’imbécile : c’est dans le cinquième volume, page 279, lettre clxxxix à madame de Scudéri, du 5 septembre 1672. Cette madame de Scudéri étoit la veuve de ce M. de Scudéri du Voyage de Bachaumont, gouverneur du château de la Garde, qui avoit fait la critique du Cid, et frère de mademoiselle de Scudéri, qui avoit fait les romans de Oyrus et de Clélie. Cette femme étoit extrêmement pauvre, sa noblesse étoit des plus minces, et elle vouloit être femme de qualité. Elle avoit cultivé son esprit qui étoit médiocre, elle prétendoit à la célébrité et avoit tous les ridicules que les prétentions peuvent donner. Ses lettres sont insupportables,

, et j’avoue, à ma honte, que je crois vous en avoir écrit quelquefois qui peuvent leur ressembler. Quand je suis dans mes grandes vapeurs, mes grands ennuis, je fais des efforts pour en sortir, je ne suis plus naturelle, je cherche mon âme et je n’en ai que la réminiscence. Quelqu’un qui auroit une certaine dose de bonté supporteroit cela patiemment et verroit bien que ce n’est point un état permanent, que ce n’est qu’une situation accidentelle, et ne se mettroit point en fureur, et ne taxeroit pas de romanesque la personne qui toute sa vie a été la plus éloignée de l’être. J’ajouterai à ceci que chacun aime à sa guise, que je n’ai qu’une façon d’aimer, c’est-à-dire, infiniment, ou point du tout. N’allez pas trouver mauvais ce que je vous dis; voilà où m’a amenée insensiblement ce que je voulois vous dire sur Bussy. J’ajoute qu’il n’a pas compté imiter madame de Sévigné. 11 étoit amoureux de sa fille (1) et couchoit avec elle, c'est ce que j’ai su par feu la

(1) Madame de Coligny. Nous aurons dans la Correspondance occasion de parler de ce bruit odieux que Saint-Simon a répété.

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