CARACTERE DE BUSSY
de donner à rire au public. Il a voulu se faire un mérite de sa liberté. 11 a affecté de parler franchement et à découvert, et il n’a pas soutenu jusqu’au bout ce caractère.
Après plus de vingt ans d’exil , il est revenu dans un état humilié, sans charge, sans emploi, sans considération parmi les courtisans et sans aucun sujet raisonnable de rien espérer.
Quand on a renoncé à sa fortune par sa faute, et quand on a bien voulu faire tout ce que M. de Bussy a fait de propos délibéré, on doit passer le reste de ses jours dans la retraite et soutenir avec quelque dignité un rôle fâcheux dont on s’est chargé mal à propos.
On s’expose au mépris quand on revient dans le grand monde après un certain âge sans y apporter qu’un mérite inconnu à la plupart, avec la réputation d’un esprit aigre et mordant, dont chacun se défie et que tout le monde appréhende, sans parler qu’on ne manque guère d’avoir des manières usées et hors de mode, qui rendent un homme désagréable, incommode et souvent ridicule.
On doit avouer que M. de Bussy avoit un esprit merveilleux. Les premiers ouvrages que nous avons de lui nous en donnent une idée très-avantageuse, et il auroit tout sujet d’en être content s'ils lui avoient coûté un peu moins cher. Son élocution est pure et ses expressions sont naturelles, nobles et concises. Ses portraits surtout ont une grâce négligée, libre et originale qu’on ne sauroit imiter. Il étoit d’ailleurs médisant jusqu’à l’excès. Ses meilleurs amis et les personnes de la cour ne furent pas exempts des traits perçants de sa médisance. Il a donné le démenti à l’Europe pour ternir la bravoure d’un homme qui a toujours passé pour téméraire (1), et il a dit du mal de certaines femmes (2) dont il n’a pas pu même inventer les désordres.
On ne sauroit mieux traduire qu’il a fait quelques endroits de Pétrone. On demeura pourtant quelque temps à reconnoître qu'il n’en étoit que le traducteur.
(1) Probablement la Feuillade.
(2) Madame de Sévigné,
APPENDICE
On trouve dans ses derniers écrits beaucoup moins de cette finesse et de ce sel qui piquoit si agréablement dans les premiers. Ses pensées y sont moins nobles et ses expressions moins naturelles.
Soit que son génie ne fût propre qu’à la satire, ou que dans un âge avancé il ait perdu ses plus belles idées, il est sûr que ses ouvrages sérieux plaisent fort peu.
On dit que l’on verra un jour l’histoire du roi de sa façon. J’ai de la peine à croire qu’il y réussisse. Les grandes actions de ce prince et les victoires sans nombre qu’il a remportées pourront malaisément être bien écrites par un homme à qui il faudroit, pour l’occuper heureusement et selon son goût, des fautes et des pertes continuelles.
Voilà, monsieur, quel est mon sentiment touchant M. de Bussy. Je l’ai connu autrefois très-particulièrement. Il n’aimoit personne et parvint enfin à n’être aimé de qui que ce soit. Peu de gens s’intéressèrent à sa disgrâce. On dit que moins encore se sont intéressés à son retour. Le bon cœur est une qualité qui sera toujours préférée au bel esprit dans la société civile.
Lettre de madame du Deffand à Horace Walpole
sur Bussy (1).
Paris, , vendredi 21 février 1772.
Je ne saurois être de votre avis sur les Lettres de Bussy (2) , si ce n’est dans la préférence que vous donnez à madame de
(1) Lettres de la marquise du Deffand à Horace Walpole, etc., Paris, 1812, in-8, t. II , lettre 128, p. 283 et suiv.
(2) Walpole avait écrit : « Comment! je ne vous reconnois plus : quoi donc! vous, vous qui ne vous souciez pas du style, qui n’aimez que les exhalaisons de l’àme et le naturel, vous trouvez belles les lettres de Bussy , où il n’y a que des riens en beau langage et la plus fade vanité du monde! Il est pétri de prétention jusqu’à son amour