‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 59 sur 108 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

De l’Amour qui jouit.

Savoir quelle est la force de la sympathie.

Iris, quand du destin la volonté suprême A fait de notre amour l’infaillible complot,

Sitôt que l’on se voit, le cœur dit que l’on s’aime ,

Et l’on le croit au premier mot.

Savoir ce qui témoigne le plus d’amour : de l’extrême jalousie ou de l’extrême confiance.

Quoi, serez-vous toujours contente?

Ne vous plaindrez-vous point de moi ?

Ah ! votre flamme , Iris , n’est pas fort violente ,

Car un grand amour nous tourmente Et souvent sans raison nous donne de l’effroi.

Enfin l’extrême confiance Tient beaucoup de l’indifférence.

Sur le même sujet.

Je craindrois fort une maîtresse Dont la fausse délicatesse Et le cœur trop rempli d’amour Me tourmenteroient nuit et jour.

C’est un grand bourreau de la vie Que l’excès de la jalousie;

Mais je tiens qu’on seroit encor plus tourmenté De l’extrême tranquillité.

Savoir comment il faut que les honnêtes gens soient jaloux et quand il faut qu’ils rompent.

Je veux qu’à sa maîtresse un amant se confie Et que , pour toute jalousie,

11 soit quelquefois alarmé De n’être pas assez aimé.

MAXIMES D’AMOUR

Mais si la dame est inquiète ,

Que l’amant la trouve coquette :

Cela sans en pouvoir douter,

Je le condamne à la quitter.

Savoir si c’est un grand mal à un amant que le mari de sa maîtresse soit un peu jaloux.

Bien loin de me mettre en courroux Contre votre mari jaloux,

Je l’aime, Iris , plus que ma vie.

C’est l’intendant de mes plaisirs :

Il donne par sa jalousie De la chaleur à mes désirs.

Sur le même sujet.

Quand pour rompre notre commerce,

Votre esprit jaloux nous traverse,

Tircis , vous réveillez nos soins Qui s’endormoient dans le ménage.

Si nous nous voyons un peu moins,

Nous nous aimons bien davantage.

Sur le même sujet.

Ce que j’ai de plaisir avecque ma Sylvie ,

Je le dois à la jalousie

D’un mari , qui par là réchauffe mon amour.

Le pouvoir que j’avois de la voir chaque jour,

Me rendoit Langés (ï) auprès d’elle;

Mais sitôt qu’il m’eût dit de ne plus voir la belle,

Je la vis en secret et je devins Saucour (2).

(1) Depuis le procès que le marquis de Langeais avoit soutenu et perdu contre sa femme (voy. t. i, p. 360, note 4), son nom étoit devenu synonyme d’impuissant.

(2) Charles-Maximilien de Bellefourière, marquis de Soyecourt ou Saucourl, avoit précisément une réputation toute contraire à celle de Langeais, et qui a été fort célébrée dans les chansons du temps.

Savoir s’il faut donner des jalousies.

C’est un méchant moyen, Sylvie,

Que d’employer la jalousie Pour retenir le cœur de son amant.

Aimez-le bien , point d’autre stratagème :

Car pour donner du plaisir en aimant ,

Il faut qu’un cœur se garde de lui-même.

Savoir quelle est la raison, entre autres, pourquoi les passions finissent, et le bon moyen de s’aimer toujours.

Je tiens que la possession,

Fréquente, commode et tranquille,

Est la mort à la cour, aux champs et dans la ville De la plus grande passion.

Amants donc qui mourez d’envie De vous aimer toujours; un peu de jalousie,

D’absence et de difficultés ,

Vous feront passer entêtés Tout le reste de votre vie.

Savoir sur quoi il faut rompre avec sa maîtresse.

On pardonne l’étourderie ,

On peut même oublier mainte coquetterie ,

(Quoique ce soient d’amour les vrais péchés mortels :)

Mais l’infidélité jamais on ne l’oublie ;

Et comme on est ami jusqu’aux autels ,

On est amant jusqu’à la perfidie.

Savoir ce qu’on doit faire quand on s’aperçoit qu’on est moins aimé.

Vous dites qu’il se faut attendre D’être moins aimé chaque jour,

Et que pour voir affaiblir un amour,

On n’en doit pas être moins tendre.

Pour moi je tiens que c’est abus ,

Et conseille alors l’inconstance,

Ne trouvant point de différence Entre aimer moins ou n’aimer plus.

MAXIMES D’AMOUR

Savoir s’il ne se faut rien pardonner en amour.

On seroit fort brutal de ne pardonner rien ,

Aux gens qu’on aime bien.

Au contraire il est vraisemblable Qu’après avoir été coupable ,

On sera désormais de faillir moins capable.

Mais, Iris, quand on voit qu’on retombe toujours, On doit compter alors sur de foibles amours;

Et sur de telles conjectures On peut prendre d’autres mesures.

Savoir pour quelles raisons et de quelle manière on cesse d’aimer.

Je veux dire comment l’on peut quitter un jour,

Afin que les sots n’en abusent.

L’infidélité rompt l’amour,

Et les petites fautes l’usent.

Savoir de quelle manière il faut qu’une maîtresse rompe avec son amant qui l’aime encore.

Si vous voulez rompre vos chaînes ,

D’accord avecque votre amant,

Vous le pouvez faire aisément Sans donner ni souffrir de peines.

Mais si vous avez projeté De faire une infidélité,

Ou de quitter par lassitude Un amant encore entêté ,

Iris, il y faut de l’étude.

Faites naître quelque embarras;

Changez-vous, de peur d’un fracas,

En diseuse de patenôtres.

Mais ne faites point de faux pas,

Et surtout qu’il ne pense pas

Que vous l’abandonnez pour d’autres.

Savoir de quelle manière on en doit user sur les présents qu’on s’est fait, après avoir rompu avec aigreur.

Lorsque le commerce amoureux Finit enfin avec rudesse,

Si l’amant, du temps de ses feux ,

A fait des dons à sa maîtresse ,

Il ne doit rien redemander,

Ni la maîtresse rien garder.

Savoir comment on en doit user avec une maîtresse décriée, quoique sage au fond.

Je ne dis pas, Iris , qu’un amant délicat Rompe avec sa maîtresse, et même avec éclat,

Lorsque pour un rival l’infidèle soupire,

Cela s’en va sans dire.

Mais si tout le monde en médit ,

Encore que son amant connoisse L’injustice au fond de ce bruit ,

Qui ne vient que de l’air dont elle se conduit ,

Il faut que sa délicatesse Le force à quitter sa maîtresse.

Savoir si une dame doit redemander ses lettres après qu’on a rompu avec elle.

Demander vos poulets quand vous avez rompu,

N’est pas d’une personne habile.

Cette demande est inutile ,

Car on n’a jamais tout rendu.

Il vaut bien mieux , Iris , obliger au silence Par une entière confiance.

Savoir si l’on peut avec raison refuser d’écrire à un amant à qui on a accordé les dernières faveurs.

Quand une dame en se donnant soi-même ,

Par une défiance extrême,

Refuse à son amant des lettres de sa main,

Elle fait voir, tant elle est bête,

Qu’elle s’apprête

A le quitter du jour au lendemain,

Et mérite, en suivant cette fausse maxime .

MAXIMES D’AMOUR

De rencontrer un amant qui la prime Et qui, découvrant son secret,

Se fasse prendre sur le fait.

Savoir de quelle conséquence sont les lettres en amour.

Amants aimés , qui n’avez d’autre envie Que de passer en aimant votre vie ,

Écrivez et matin et soir :

Écrivez quand vous allez voir;

Et quoique vous alliez dire: Ah! que je vous aime! Écrivez-le , et donnez votre lettre vous-même.

Écrivez la nuit et le jour,

Les lettres font vivre l’amour.

Savoir si une dame doit demander à son amant qu’il brûle ses lettres ou qu’il les lui renvoie.

A votre amant ne demandez jamais Qu’il vous renvoie ou brûle vos poulets.

On doit estimer quand on aime,

Et l’on a tort de s’engager Quand la défiance est extrême ,

Ou seulement qu’on peut songer,

Iris , qu’un amant peut changer.

Savoir comment un amant en doit user sur les lettres qu'il reçoit de sa maîtresse.

Gardez , amant plein de tendresse ,

Les lettres de votre maîtresse,

Non pour en abuser un jour,

Mais comme gage de l’amour.

Et là-dessus prenez bien garde Que la belle ne vous regarde Comme un impérieux vainqueur,

Qui dans une injuste contrainte,

La voudroit tenir par la crainte

Plutôt que par son propre cœur. •

Et pour lui mieux lever toutes les défiances;

Laissez entre ses mains dans vos moindres absences,

Ses faveurs , ses lettres d’amour,

Le tout jusqu’à votre retour.

Savoir si la maîtresse doit garder les lettres de son amant ou les brûler.

Vous que l’amour rend si sensible,

Iris , conservez chèrement ,

A moins qu’il vous soit impossible,

Tous les poulets de votre amant.

Quoi! bons dieux, brûler une lettre De l'objet qui tient notre foi :

Je la coudrois plutôt sur moi Si je ne savois où la mettre.

Savoir si une maîtresse doit écrire des lettres emportées à son amant quand il lui en demande.

Iris , on ne refuse rien A l’amant que l’on aime bien :

Au contraire on lui donne avecque complaisance Les choses où d’abord on avoit répugnance.

Que si depuis le temps qu’on a pu s’engager,

On a connu qu’il est indiscret , ou léger,

On a de le quitter une plus juste cause;

Bien que ce soit un grand malheur,

Que de refuser quelque chose,

A qui l’on a donné son cœur.

Savoir s’il est vrai , comme quelques-uns disent , que l’amour s’use dans un cœur sans qu’on en sache la raison.

Quand un amant vous dit que l’amour malgré soi S’est usé dans son cœur, et qu’il ne sait pourquoi , Il vous dit une menterie.

Mais la raison qu’a cet amant De finir sa galanterie

Vaut si peu , qu’il n’a pas assez d’effronterie Pour vous la dire librement.

Il craindroit de vous faire une trop grande offense ,

MAXIMES D’AMOUR

S’il vous disoit que l’inconstance Vient de sa propre volonté;

Si bien qu’il croit vous moins déplaire,

En vous parlant de cette affaire,

Comme d’une nécessité.

Mais cependant la vérité,

Iris , est que comme en soi-même On sait toujours pourquoi l’on aime,

Pour peu qu’on l’ait examiné;

Aussi jamais on ne se quitte Sans raison ou grande ou petite.

Savoir si , dans un grand sujet de plaintes, un amant peut s’emporter avec excès en parlant à sa maîtresse.

Lorsqu’une maîtresse coquette Vous forcera de vous aigrir,

Il ne faut pas vous retenir.

Mais dedans quelque état que le dépit vous mette,

Fuyez les termes insolents :

Qu’avec respect votre colère éclate.

Je ne défends pas qu’on la batte ,

Car c’est à faire aux paysans ,

Et je parle aux honnêtes gens (1).

Savoir de quelle manière il se faut conduire avec la personne qu’on aime quand on lui a donné sujet de se plaindre.

Lorsque l’on a fâché la personne qu’on aime ,

Il faut avec un soin extrême Tâcher de se raccommoder,

Si la chose peut succéder (2).

11 faut redoubler de caresses,

D’empressements et de tendresses ,

Et considérer un amant

(1) Voilà des préceptes que Bussy n’a guère suivis lorsqu’il s’est brouillé avec madame de Montglas. Voy. sa Correspondance passim.

(2) Réussir.

Comme un pauvre convalescent,

De qui la santé délicate Mérite bien que l’on le flatte.

Savoir de quelle manière il faut que les amants aimés en usent avec les maîtresses qui n’ont pas assez de soin de chasser leurs rivaux.

Auprès de la belle Climène ,

Dont vous aurez gagné le cœur,

Si quelque rival vous fait peine ,

Pour vous en délivrer employez la douceur.

Priez-la de vous en défaire,

Tircis, c’est là qu’il faut pleurer,

Ou plutôt que de lui déplaire,

Oflïez-lui de vous retirer.

Je suis fort trompé si la belle ,

Pour n’aimer que vous seul, ne chasse l’autre amant.

Mais quand cette beauté voudroit être infidèle ,

Vous travailleriez vainement A la garder en dépit d’elle.

Savoir pourquoi les amants se plaignent toujours.

Ce qui fait que dans nos amours Nous nous plaignons quasi toujours,

C’est ma faute, Iris , ou la vôtre.

Examinons un peu nos feux ,

Et nous verrons que l’un des deux A toujours plus d’amour que l’autre.

Savoir pourquoi on aime mieux après les réconci-

Dations.

Après les raccommodements ,

On voit croître toujours la flamme des amants Et se surpasser elle-même.

Nous l’avons cent fois éprouvé ;

C’est qu’on avoit perdu quelque temps ce qu’on aime,

Et qu’on est trop heureux de l’avoir retrouvé.

Savoir si , quand on se raccommode en amour, on doit garder quelque chose sur le cœur.

MAXIMES D'AMOUR

Au moment qu’on se raccommode ,

Sur quelque différend d’amour,

Iris, il est vrai , c’est la mode D’oublier tout jusqu’à ce jour ;

Et je la trouve assez commode.

Mais lorsque de faillir on a recommencé,

On rappelle tout le passé.

Savoir comment les choses se passent cTordinaire dans les brouilleries.

Vous prétendez être offensé Et voulez qu’on vous satisfasse ,

Tircis, c’est à vous mal pensé;

Il faut plutôt demander grâce.

J’ai vu du moins jusqu’à ce jour.

Qu’en pareil cas on la demande ,

Et je sais que c’est en amour Que les battus payent l’amende.

Savoir si les amants qui se plaignent avec emportement n’aiment plus.

Pauvres amants, qui criez nuit et jour Et qui vous plaignez d’une ingrate,

Je ne crois pas votre cœur sans amour,

Quoique votre fureur éclate.

On voit toujours l’amour dans le dépit Et jamais dans l’indifférence;

Et lorsque l’on fait tant de bruit ,

On aime encore plus qu’on ne pense.

Savoir si la régularité de l’amour contraint les amants.

Iris, la régularité,

Que donne une amoureuse flamme ,

Ne détruit pas la liberté.

Par exemple, quand une dame Donne un rendez-vous quelque jour,

Elle y va pleine de tendresse,

Non pas pour tenir sa promesse ,

Mais pour contenter son amour.

Savoir s’il est bon à une maîtresse d’obliger son amant à faire servir une autre de prétexte.

Quand pour cacher ses amourettes ,

La dame ordonne à son amant De conter ailleurs des fleurettes ,

Elle raisonne faussement ;

Car si celle à qui on s’adresse Egale en beauté la maîtresse,

Celle-ci beaucoup risquera.

Si la maîtresse est la plus belle,

Jamais personne ne croira Que son amant soit infidèle.

Savoir à quoi principalement une dame peut connoitre si son amant est toujours amoureux.

Lorsqu’un amant aimé vous deviendra suspect ,

Que, pour quelque raisons, vous douterez qu’il aime, Examinez s’il a toujours un grand respect,

Et croyez en ce cas que sa flamme est extrême.

Savoir à quoi l’on peut connoitre si l’on est aimé.

Si, pendant une longue absence,

L’objet qui cause tous vos feux Ne perd jamais une occurrence De vous confirmer ses vœux;

S’il est aise de vous revoir,

Mais de cette aise naturelle Qu’on ne peut montrer sans l’avoir,

Assurez-vous qu’il est fidèle.

Savoir ce qui prouve bien qu’un amant aimé aime.

Lorsqu’un amant près de sa dame,

Qui brûle aussi des mêmes feux,

Lui parle toujours de sa flamme ,

Il faut qu’il soit fort amoureux.

Savoir lequel de l’amant ou de la maîtresse se donne de plus grandes marques d’amour.

MAXIMES D’AMOUR

Quand, blessés des mêmes coups ,

Nos ardeurs sont mutuelles,

Les dames font plus pour nous Que nous ne faisons pour elles.

Nous ne pouvons pour ces belles

Rien faire équivalant un de leurs billets doux.

Savoir s’il suffit entre les amants de se faire les plaisirs qu’ils se sont promis.

A son amant aimé donner ce qu’il demande ,

La faveur n’est pas grande ;

Mais , Iris , pour lui faire un extrême plaisir,

Il le faut prévenir.

Car enfin je soutiens devant toute la terre Qu’on se fait peu valoir,

En amour ainsi qu’à la guerre ,

Quand on ne fait que son devoir.

Savoir si , quand on aime quelqu’un, on peut dire tout de bon à un autre : Que ne puis- je être à deux> sans me rendre infidèle , ou que ne suis-je à moi pour me donner à vous !

Ou l’on se moque d’une belle A qui l’on tient ces propos doux:

Que ne puis-je être à deux , sans me rendre infidèle ,

Ou que ne suis-je à moi , pour me donner à vous !

Ou si l’on parle sans feintise ,

On veut reprendre sa franchise Et faire quelque méchant tour.

Car enfin sitôt qu’on souhaite De partager ou quitter son amour,

Je tiens l’affaire déjà faite.

Savoir laquelle on devroit le mieux aimer, d’une maîtresse médiocrement tendre mais égale, ou d’une inégale qui auroit quelquefois plus de tendresse.

J’aimerois mieux un peu moins de caresses Avec beaucoup d’égalité,

IG

Que d’être un jour accablé de tendresses ,

Et l’autre de sévérité.

Savoir pourquoi, des deux amants qui s’aiment bien, il y en a toujours un qui aime plus que l’autre.

Vous demandez d’où vient qu’il est comme impossible Qu’on se puisse jamais aimer également ;

C’est que l’un plus que l’autre à l’amour est sensible;

Et cela, belle Iris, vient du tempérament.

Savoir s’il y pourroit avoir une galanterie qui durât toujours.

Vous demandez, belle Sylvie,

Si l’on ne peut s’aimer tout le temps de sa vie.

Quoiqu’il soit rarement d’éternelles amours ,

Si deux esprits bien faits faisoient galanterie ,

Ils s’aimeroient toujours.

Savoir si une dame peut être gaie en l'absence de son aillant.

Il est ridicule de voir Un chagrin public , en l’absence ,

Ne parler que de désespoir;

Mais aussi , belle Iris , je pense Qu’il est contre l’honnêteté De pencher à la gaieté.

Savoir si l’absence fait vivre ou mourir l'amour.

On parle fort diversement Des effets que produit l’absence :

L’un dit qu’elle est contraire à la persévérance,

Et l’autre qu’elle fait aimer plus longuement.

Pour moi voici ce que j’en pense :

L’absence est à l’amour ce qu’est au feu le vent ; il éteint le petit, il allume le grand.

Savoir ce que fait l’absence en amour.

La longue absence en amour ne vaut rien ;

Mais, si l’on veut que son feu s’éternise,

MAXIMES D'AMOUR

Il faut se voir et quitter par reprise.

Un peu d’absence fait grand bien.

Sur la même question.

Lorsqu’un amant , au bout de quelque temps ,

Revoit l’objet qui rend ses vœux contents ,

Je vous apprends, Iris ( qu’il ne vous en déplaise) ,

Qu’il n’a pas dans le cœur de plus fortes amours,

Mais qu’il est mille fois plus aise Que s’il le voyoit tous les jours.

Sur la même question.

En amour, comme en mariage ,

Iris, quand on s’est rapproché,

Après quelque petit voyage ,

Le cœur n’en est pas plus touché ,

Mais les sens le sont davantage.

Savoir comme il en faut user dans les absences quand il arrive quelque sujet de se plaindre les uns des autres.

S’il arrive dans vos absences Des sujets d’éclaircissement,

Amants, faites vos diligences Pour vous éclaircir promptement;

Mais si vous n’osez pas librement vous écrire,

Jusqu’à votre retour il faut là tout laisser,

Plutôt que de ne pas tout dire Et par là vous embarrasser.

Savoir si les amants se doivent laisser aller à leur douleur quand ils se disent adieu, ou s'ils ne se le doivent point dire pour s'épargner des chagrins.

L’amour ne perd rien de ses droits ;

On lui doit , aux adieux , des soupirs et des larmes ;

Et quand deux amants quelquefois Se sont , en se quittant, déguisé leurs alarmes ,

Ils tirent , en redoublant leurs mortels déplaisirs,

Un tribut plus amer de pleurs et de soupirs.

Savoir si l’amant n’est pas obligé comme la maîtresse de lui garder son corps aussi bien que son cœur.

Je sais fort bien que la débauche Tantôt à droit , tantôt à gauche ,

Déshonore infailliblement La maîtresse plus que l’amant.

Cependant je tiens pour maxime Qu’à tous deux , en amour, c’est un aussi grand crime ,

Et que le commerce des sens ,

Où l’on n’a point d’engagements,

N’est pas moins contre la tendresse ,

De l’amant que de la maîtresse.

Sur la même question.

Vous vous trompez fort lourdement Quand vous prônez comme Évangile ,

Qu’à vous seul, trop injuste amant,

Il est permis d’être fragile.

Philis auroit raison de vous répondre ainsi:

Et moi je suis fragile aussi.

Savoir si c’est par la faute d’une dame qu’un amant s’opiniâtre à l’aimer ou s’il dépend d’elle de s’en défaire.

La dame , Iris, la plus légère Ne sauroit jamais si bien faire Que, lorsqu’il plaît à quelque amant,

On ne lui parle tendrement ;

Mais quand cet amant persévère.

Elle y donne consentement.

Savoir si l’on se peut donner des leçons en amour.

Encor que l’amour seul apprenne à bien aimer,

11 n’est pourtant pas mal que les amants s’instruisent.

Ils feront donc fort bien , si parfois ils se disent Ce qu’ils croiront utile à se bien enflammer.

Savoir si dans les éclaircissements d’amour il faut entrer dans quelque détail.

MAX J MES D’AMOUR

Quand, après quelque fâcherie,

On vient à l’éclaircissement ,

11 faut parler profondément Du sujet de la brouillerie :

Car d’en parler en général ,

Cela ne guérit point le mal.

Savoir combien la sincérité est nécessaire en amour.

De la sincérité j’entends qu’on fasse vœu En honnête galanterie:

J’excuse volontiers et bien plus tôt j’oublie Un crime dont on fait l’aveu ,

Qu’une bagatelle qu’on nie.

Savoir si on peut bien aimer et n’être pas sincère.

Une honnête maîtresse et qui tâche de plaire Est sur toutes choses sincère ;

Elle craint plus, lorsqu’elle ment,

D’être elle-même sa partie ,

Que de déplaire à son amant ,

S’il la trouvoit en menterie.

Sur la même question.

Une honnête maîtresse aime la vérité

Et prend toujours plaisir à la sincérité.

Mais si , pour s’excuser auprès de ce qu’elle aime,

Elle parle une fois moins librement,

Elle craint plus en ce moment Ce qu’elle se dit à soi-même Que ce que lui dit son amant.

Savoir si une maîtresse peut avoir quelque raison de cacher à son amant qu’on lui a parlé ou écrit d’amour.

C’est m’offenser, Iris , que de ne me pas dire Lorsque pour vous quelqu’un soupire.

Si c’est une faute en amour De n’étre pas toujours sincère

Avec des gens pour qui l’on doit aimer le jour,

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