‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 58 sur 108 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

De l’Amour qui espère.

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Savoir ce que c’est que l’amour.

Vous qui vivez comme des bêtes ,

Quand vous soupirez nuit et jour,

Et ne savez ce que vous faites ,

Amants, quand vous faites l’amour,

(1) Madame de Montespan étoit née en 1 G4 1 et avoit alors vingttrois ans.

MAXIMES D’AMOUR

Votre ignorance est extrême.

Mais sachez, pour en sortir,

Que l’amour est un désir D’être aimé de ce qu’on aime.

Savoir de quelle manière il faut que les dames se conduisent pour ne se pas perdre de réputation en aimant.

Beau sexe où tant de grâce abonde,

Qui charmez la moitié du monde ,

Aimez , mais d’un amour couvert,

Qui ne soit jamais sans mystère :

Ce n’est pas l’amour qui vous perd ,

C’est la manière de le faire.

Savoir s’il y a des secrets pour être aimé.

Si vous voulez rendre sensible ,

L’objet dont vous êtes charmé ,

(Pourvu que dans le cœur il n’ait rien d’imprimé)

La recette en est infaillible :

Aimez et vous serez aimé.

Savoir si l’on peut espérer à la fin de se faire aimer d’une coquette.

Si vous aimez une coquette Qui soit insensible à vos maux.

Qui vous flatte, puis vous maltraite,

Et vous accable de rivaux ,

Ne vous rebutez point, (quelque sots’iroit pendre) ;

Ne vous rebutez pas , vous la verrez changer.

Attendez l’heure du berger.

Tout vient à temps qui peut attendre.

Savoir quel est l’effet des larmes en amour.

Pleurez , amants , aux pieds de vos maîtresses ,

Si vous voulez attirer leurs tendresses.

Qui pleure quand il faut des pleurs,

En amour est maître des cœurs.

Sur le même sujet.

Amants qui n’avez point de charmes,

Ni de grâces à vous exprimer,

Si vous voulez vous faire aimer.

Apprenez à verser des larmes.

Les sots qui pleurent à propos Sont souvent préférés aux diseurs de bons mots.

Savoir si Ton peut discerner le vrai amant d’avec le faux.

Lorsque l’on veut examiner (Sans prendre intérêt dans l’affaire)

Le faux amant et le sincère ,

Il est aisé de deviner.

Il n’en est pas de même ,

Belle Iris quand on aime :

Et voulez-vous savoir comment En ce cas-là l’aveuglement D’ordinaire est extrême,

Et qu’un trompeur, à point nommé,

Persuade quand il soupire?

C’est qu’on désire d’être aimé,

Et qu’on croit tout ce qu’on désire.

Savoir si les grands plaisirs de l’amour sont dans la tête ou dans les sens.

Je ne borne pas aux désirs La passion la plus honnête ,

Mais en amour les grands plaisirs Sont dans la tête.

Savoir quelles sont les véritables marques d’une grande passion .

Vous demandez chaque jour Quelles sont d’un grand amour Les preuves indubitables.

Les soins , les empressements ,

Sont les marques véritables Des véritables amants.

MAXIMES D’AMOUR

Savoir s’il se faut voir longtemps pour s’aimer.

C’est dans les premiers jours qu’on se sent enflammer,

Quand on attend plus tard, il n’en va pas de même;

Si l’on voit quelque temps les gens sans les aimer,

Rarement on les aime.

Sur le même sujet.

Vous nous dites d’un ton de maître ,

Que pour aimer il faut connoître;

Voulez-vous savoir justement Ce qu’enseigne l’expérience :

L’amour vient de l’aveuglement ,

L’amitié de la connoissance.

Savoir si l’on a toujours l’idée présente de son amant ou de sa maîtresse en leur absence.

Lorsque l’on aime extrêmement ,

Et qu’on languit dans une absence,

Iris, on songe incessamment A la cause de sa souffrance ;

Mais si par fois on s’en dispense ,

(Si l’on peut citer des dictons)

On en revient bientôt à ses moutons.

Savoir lequel est le plus difficile de passer de l’amitié à l’amour ou de retourner de l’amour à l’amitié.

Je tiens qu’il est fort difficile,

Quand on a tendrement soupiré plus d’un jour,

De faire à l’amitié retour.

Mais on n’en voit pas un de mille,

D’une longue amitié passer jusqu’à l’amour.

Savoir quelle différence il y a de l’amour des hommes à celui des femmes.

L’amour de la maîtresse a de la violence,

Je le sais par expérience,

Je le pourrois justifier.

Iris , s’il a de la constance ,

Je ne dis pas ce que j’en pense;

Mais vous ne me sauriez nier,

Que l’amant n’aime le dernier.

Savoir s’il est vrai que l’amour rend les gens fous.

Vous qui prônez incessamment Qu’on est fou quand on est amant ,

Apprenez, en une parole,

Ce que l’amour est en effet :

Il est fou dans une âme folle,

Et sage dans un cœur bien fait.

Sur le même sujet.

Je suis contre ce sentiment Qu’on est fou quand on est amant :

On peut fort bien lorsque l’on aime,

Avoir encor de la raison;

Mais alors qu’en tous lieux et qu’en toute saison ,

La prudence est extrême ,

L’amour n’est pas de même.

Savoir si une grande amitié est compatible avec un grand amour pour deux personnes différentes.

Lorsque l’amour nous remplit bien ,

Hors cela nous ne sentons rien :

Quand on a pour Tircis une extrême tendresse ,

On n’aime Philis qu’à demi.

Enfin sur ce chapitre, on ôte à sa maîtresse Tout ce qu’on donne à son ami.

Savoir si l’on peut apprendre à aimer par règles, comme l’on apprend les autres choses.

Quand à m’aimer je vous convie ,

Vous m’en demandez des leçons :

Il n’y faut pas tant de façons,

Ayez-en seulement envie ,

L’amour saura bien vous former :

Aimez et vous saurez aimer.

MAXIMES D'AMOUR

Savoir en quel endroit on aime mieux : à la cour, à la ville ou à la campagne.

D’ordinaire à la cour les cœurs sont tourmentés De l’amour et de la fortune;

A la ville souvent on voit trop de beautés ,

Pour être fort constant pour une.

Mais rien ne fait diversion ,

Aux champs, à notre passion.

Savoir pourquoi l’on voit si souvent des femmes de mérite aimer de malhonnêtes gens et d’honnêtes gens aimer des femmes sans mérite.

Lorsque l’on commence d’aimer,

On cache le désagréable ,

On montre ce qu’on a d’aimable;

On veut plaire , on veut enflammer;

La plus aigre est douce et traitable.

Mais après que l’un l’autre on a pu se charmer,

On ne se contraint plus, pas même aux bienséances, Ensuite chacun se déplaît :

Mais de peur en rompant'de perdre ses avances ,

On en demeure où l’on en est.

Savoir quelle est la plus aimable maîtresse de la prude ou de la coquette.

Sylvandre dans l’incertitude,

Quelle il aimeroit mieux, la coquette ou la prude,

Et ne pouvant enfin se résoudre à choisir,

Me demanda quelle victoire Seroit plus selon mon désir.

Voulez-vous, lui dis-je, me croire?

La prude donne plus de gloire,

La coquette plus de plaisir.

Savoir s’il faut prendre au pied de la lettre tout ce que disent les amants.

L’hyperbole plaît aux amants ,

Tout est siècle pour eux , ou bien tout est moments ,

Et jamais au milieu leur calcul ne demeure.

Ils vont tous dans l’extrémité;

Ils disent que leur bien ne dure qu’un quart d’heure Et leur mal une éternité.

Savoir si un grand amour peut compatir avec une grande gaieté.

Tircis, quand tu viens voir Caliste,

Tu lui parois toujours content :

Cependant il est très-constant Que qui dit amoureux, dit triste.

Prends donc un air plus sérieux,

Fais voir ton amour dans tes yeux :

Car tant que l’on te verra rire ,

On ne croira jamais que tu désire (1).

Sur le même sujet.

Je ne veux pas, Iris, que sans cesse on soupire ;

Mais lorsqu’un grand amour a bien surpris un cœur,

Quoiqu’on soit plus content , on aime moins à rire ,

Et le véritable air est celui de langueur.

Savoir quels sont les tempéraments les plus propres à l'amour.

Tous les tempéraments sont propres à l’amour,

Mais véritablement les uns plus que les autres.

Amants pleins de langueur, ne changez pas les vôtres ,

Avec les gens de feu vous perdrez au retour.

De ceux-ci la chaleur a plus de violence ,

Mais d’ordinaire ils ont moins de persévérance ,

Et quand ils aimeroient aussi fidèlement,

Toujours font-ils l’amour moins agréablement.

Je leur conseillerois en changeant leur nature,

De prendre, afin de plaire , en de certains moments,

De la langueur au moins le ton et la figure ;

(1) Voy. plus haut, p. 10J,

MAXIMES D’AMOUR

Car en se contraignant dans les commencements ,

Enfin ils pourroient fort bien prendre Et l’air et la manière tendre.

Savoir s’il est vrai qu’un amant ne soit jamais content.

Lorsque l’on commence d’aimer,

Pour l’objet aimé l’on soupire ,

Sitôt qu’on a pu l’enflammer ;

La crainte de le perdre est un cruel martyre ;

De sorte qu’il est vrai de dire ,

Qu’on n’est jamais content quand on est amoureux :

Mais que qui n’aime pas est encor moins heureux.

Savoir si le désir de plaire n’est pas une suite du dessein d’aimer.

Vous voulez qu’on vous trouve belle ,

Cependant vous êtes cruelle,

Et vous nous assurez qu’ou ne peut vous charmer.

Je ne vous crois pas trop sincère,

Car enfin lorsque l’on veut plaire,

C’est signe que l’on veut aimer.

Savoir lequel est le plus sûr à une dame , pour se faire fort aimer, d’être facile ou difficile à se rendre.

Si vous voulez nos cœurs jusqu’à l’éternité,

Et ne trouver jamais la fin de nos tendresses,

Faites-vous bien valoir par la difficulté ;

Car ce qui fait durer nos feux pour nos maîtresses ,

(Outre leur complaisance et leur fidélité)

C’est la peine et le temps qu’elles nous ont coûté.

Savoir ce qu’on doit croire du dépit d’un amant.

Lorsqu’à nos vœux la belle Iris contraire Se rit des maux que l’on souffre en l’aimant,

On fait dessein, au fort de sa colère,

De la quitter, et l’on en fait serment.

Mais des serments que le dépit fait faire,

Contre un objet qu’on aime chèrement,

Autant en emporte le vent.

Savoir si le plus de mérite est préférable au plus d’amour.

Vous souhaitez que je vous die ,

Qui je choisirois pour amant,

D’un homme d’un petit génie Qui m’aimeroit infiniment,

Ou d’un homme à mérite rare Qui m’aimeroit par manière d’acquit.

Puisqu’il faut que je me déclare,

Je baiserois les mains au bel esprit.

En voici la raison , Carite,

Raison plus claire que le jour :

11 est bon en amour d’avoir bien du mérite,

Mais nécessairement il y faut de l’amour.

Savoir si l’on peut aimer sans espérance.

Lorsque vous trouvez un amant Qui vous dit que sous votre empire,

Son cœur incessamment soupire Sans espoir de soulagement ;

Sous une modeste apparence ,

Il vous veut surprendre en effet.

Car pour aimer sans espérance ,

Personne ne l’a jamais fait.

Savoir comment une femme en doit user lorsqu’un homme qu’elle ne veut pas aimer lui écrit.

Quand quelque galant vous écrit Dont vous méprisez la conquête ,

Vous croyez être fort honnête De lui mander que ce qu’il dit Ne fait que vous rompre la tête.

Apprenez que c’est une erreur,

Et qu’en de telles conjonctures,

Iris, c’est faire une faveur Que de répondre des injures.

Savoir s’il convient à un homme d’être un peu bizarre avant que d’être aimé.

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MAXIMES D'AMOUR

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Je tiens qu’on a peu de raison D’être tyran étant patron :

Le bon succès en est fort rare;

Mais il faut qu’on soit insensé ,

Pour vouloir faire le bizarre,

Avant qu’on soit récompensé.

Savoir si c’est une nécessité qu’il faille aimer une fois en sa vie.

Il faut avoir un jour,

Belle Iris , de l’amour ,

Ou comme un bien fort désirable ,

Ou comme un mal inévitable.

Savoir si l’on peut avoir une forte passion pour deux personnes en même temps.

Tout ce que nous a voulu dire,

L’auteur de la Philis de Scire (I),

N’est rien qu’un jeu de son esprit :

Car je tiens qu’il est impossible D’être pour deux objets en même temps sensible ;

Qui partage l’amour aussitôt le détruit (2].

Savoir quel est l’équipage nécessaire à un amant.

Vous, qui sous l’amoureux empire Voulez vous donner tout entier,

Ayez et soie (3) et plume et cire ,

De bonne encre et de bon papier.

Car un amant dont l’écritoire N’est pas toujours en bon état ,

C’est un homme cherchant la gloire ,

Qui va sans armes au combat.

(t) Bonarelli, auteur de Filli di Sciro, favola pastorale , 1G07, 4°.

(2) Cette maxime semble une réponse à un petit livre, qui avoit paru en t G53 sous le titre de : L'amour divisé où est prouvé qu'on peut aimer plusieurs personnes en même temps également et parfaitement.

(3) Les lacs de soie étoient encore employés au xvii* siècle pour fermer les lettres.

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