ENTRETIEN DE BUSSY AVEC LE KOI
La galanterie pourtant a ses bornes. 11 y a un âge où elle est ridicule, et quand il reste assez de chaleur dans cet âge avancé, pour ne se pouvoir passer de femmes, il faut les tenir en chambre , plutôt que de filer le parfait amour publiquement.
Mais pour revenir au conseil que le duc de Saint-Aignan m’avoit donné de me présenter devant le roi toutes les fois qu’il entreroit au conseil, afin de lui donner occasion de m’appeler, je le fis : et voyant passer huit jours sans que Sa Majesté me dit rien, remarquant même qu’elle me traitoit aussi froidement qu’elle faisoit avant qu’elle eut dit à Saint-Aignan qu’elle ne croyoit plus rien de ce qu’on lui avoit dit contre moi , la peur me prit qu’on ne lui eût redonné quelque méchante impression; de sorte que je résolus sans attendre plus longtemps de lui parler, comme il sortiroit de chez la reine -mère et qu’il viendroit à son appartement, et de le remercier de la justice qu’il m’avoit faite, ne croyant pas qu’on pût déplaire à son maître en lui faisant connoître qu’on étoit content de lui.
Après avoir prié le marquis de Gesvres, qui étoit en quartier de capitaine des gardes , de ne laisser approcher du roi personne pendant que je lui parlerois, je l’abordai comme il entroit dans la galerie qui va depuis la chapelle de Freminet à son appartement. «Sire, lui dis-je, je viens rendre de très-humbles grâces à Votre Majesté, de la bonté qu’elle a eue de témoigner à M. de Saint-Aignan qu’elle étoit désabusée de tout ce qu’on lui avoit dit contre moi. — Oui, Bussy, me dit le roi avec une mine riante, je le suis, et je n’en crois plus rien du tout. — Je suis transporté de joie, Sire, répliquai-je, de la manière encore dont Votre Majesté le dit. 11 y a trois semaines que je ne fais que languir. Votre Majesté ne daignoit me regarder; j'aime autant qu’elle me fasse mourir, Sire, si elle ne me regarde pas : » et en disant ceci , les larmes me vinrent aux yeux par un dépit mêlé de tendresse. Le roi se tournant à moi
et me voyant ainsi , me dit : « Oh ! je vous regarderai maintenant; mais promettez-moi, ajouta-t-il, cpie vous ne ferez jamais rien qui me puisse déplaire. — Moi , vous déplaire, Sire , lui dis-je : je suis bien malheureux qu'il semble que le serment que Votre Majesté exige de moi sur cela, soit une marque qu’elle croit que j’ai de la peine à m’empêcher de lui déplaire. Ah! Sire, j’aimerois mieux mourir mille fois. — Mais vous me le promettez, me ditil. — Oui, Sire, lui répondis-je, je le promets de tout mon cœur à Votre Majesté ; mais je lui demande une grâce en même temps. Comme je ne doute pas que mes ennemis ne refassent des tentatives une autre fois pour tâcher à me nuire auprès de Votre Majesté , je la supplie très-humblement en ce cas-là, de dire à M. de Saint-Aignan ou à moi ce qu’on lui dira, afin de me donner moyen de me justifier, si je suis innocent, ou d’être convaincu, si je suis coupable. — Oui , Bussy, me dit-il tout haut, je le ferai, je vous le promets. » Je me jetai à ses pieds, et je lui embrassai les genoux : et, lui étant, entré au conseil, je me retirai plus content que je n’avois été il y avoit fort longtemps; et il est vrai aussi que par toutes les apparences je le devois être. Je voyois mes ennemis confondus, et la calomnie sans effet à l’avenir (ayant la parole du roi qu’il ne me condamneroit plus sans m’entendre.) Je voyois ma pension rétablie, puisque la raison qui me l’avoit fait refuser ne subsistoit plus. Je me trouvois un homme de qualité, de quelque réputation, de longs services, avec une belle charge de guerre que je possédois depuis longtemps. De dire maintenant ce que c’étoit qu’on avoit dit au roi contre moi, je n’en ai jamais rien su de positif, sinon que M. le Tellier me dit qu’il croyoit que c’étoit quelques vieux péchés renouvelés; et sur cela, je m’imaginai que ce pouvoit être le voyage de Roissy, dont on avoit dit au roi quelques particularités qu’il n’avoit pas sucs la première fois ; et ce qui me confirma encore dans cette pensée, c’é-