BUSSY ET LE ROI
toit ce que m’avoit dit Madame, qu'elle s’étonnoit que le roi s’en prît à moi seul , vu qu’il y avoit d’autres gens mêlés dans cette affaire (1).
Je ne sais si ce que Madame dit à Sa Majesté en ma faveur, me servit de quelque chose, mais je lui en sus aussi bon gré que si elle m’eût sauvé la vie ; et quoique je fusse persuadé qu’elle fût naturellement portée à faire du bien à tout le monde , l’honneur qu’elle me faisoit et la manière dont elle me traitoit quand je lui faisois ma cour me firent croire qu’elle s’étoit employée pour moi avec plus de chaleur qu’elle ne faisoit d’ordinaire pour les autres. Il faut dire aussi la vérité , elle voyoit en moi un grand attachement pour elle et une grande admiration de ses bonnes qualités : car c’étoit pour l’esprit et pour la personne, la plus aimable princesse qui fut jamais.
J’en dirois bien davantage si je ne craignois que l’obligation que je lui ai me fit soupçonner de flatterie , et c’est pourquoi, quelque glorieuse que m’ait été son amitié, je voudrois qu’on n’eût pas su que j’en eusse été honoré, afin d’avoir le plaisir de m’abandonner à ses louanges et d’être plutôt cru sur le bien que j’en voudrois dire.
Le soir de l’après dinée que je parlai au roi , il y eut comédie. Je ne pouvois me lasser de regarder Sa Majesté avec un visage qui lui témoignoit bien que j’étois content d’elle; et ce qui augmenta fort ma joie, ce fut que je trouvai que le roi affectoit de me montrer qu’il me tenoit la parole qu’il m’avoit donnée de me regarder désormais, et que tant que la comédie dura il eut toujours les yeux sur moi (2).
(1) Voy. plus haut, p. 89 et suiv.
(2) Ici finit le tome II du manuscrit appartenant à M. le marquis de Laguiclie. Il y en avait un troisième dont M. Monmerqué a eu communication lorsqu’il donna, en 1818, une édition de la correspondance de madame de Sévigné. — Mais depuis cette époque ce manuscrit a été égaré.
Comme j'ai déjà dit, il y avoit longtemps que je ne m’étois trouvé si content que je l’étois alors : ma fortune me sembloit en bon chemin et j’étois fort aimé de ma maitresse. L’état de mes affaires de la cour me donnoit pourtant plus de joie que celui de ma passion , et je crois que cela venoit de ce que ma fortune me coûtoit plus de peines que mon amour. J’avois affaire à un mari si facile, qu’il me paroissoit que j’étois moi-même le mari de sa femme ; et dans cette pensée, je m’amusai à traduire cette élégie d’Ovide (1) :
Si tibi non opus est servatd, stulte , puelld ,
At mihi fac serves , quo magis ipse velim.
Si tu n’es pas jaloux pour ton propre intérêt, Sois-le au moins , s’il te plaît,
Pour augmenter dans mon âme L’amour que j’ai pour ta femme :
Je tiens qu’il faut êtrebrutpl Pour pouvoir aimer sans rival.
A nous autres amants il faut de l’espérance ,
Mais sans la crainte on n’a point de plaisirs ;
On languit dans trop d'assurance ,
Et les difficultés irritent les désirs.
Climène qui n’étoit pas bête ,
Savoit sur cela mon humeur :
Combien de fois, feignant d’avoir mal à la tête, A-t-elle eu l’aimable rigueur De remettre à demain la fête,
Et par là d’échaulïer mon cœur.3 Combien de fois a-t-elle fait semblant De croire que j’étois coupable;
Alin qu’ayant paru quelque temps implacable,
Et revenant après à moi bien tendrement,
Je l’aimasse plus que devant.
Quelles douceurs, quelles caresses,
Quels baisers recevois-je , et combien de tendresse !
(I) üiid. Amor., lib. n, Eleg. xix. — Inutile de dire que la pièce de Russy est plutôt une imitation qu’une traduction.