CONVERSION DE BUSSY
vant les hommes. Ce sont ces vices qui ruinent toujours la fortune des gens, car les hommes ne pardonnent point; et qui ruineroient aussi toujours leur salut, si Dieu ne pardonnoit quand on l’en prie; et c'est ce qui me fait espérer d’être un jour sauvé après avoir vécu pécheur et misérable.
Je ne prétends pas parler à vous, mes enfants, qui vous êtes consacrés à Dieu , c’est à vous à me prêcher. Mais vous, mes enfants, qui êtes dans le monde, c’est à vous à qui je voudrois bien faire craindre les malheurs que causent l’amour, la médisance et la colère. Pour moi, mes enfants, je doute pas que tous ces vices ne m’eussent attiré de plus grands malheurs que les miens , et qn’enfin Dieu ne m’eût abandonné , si je n’avois toujours eu un fonds de religion et une dévotion particulière à la sainte Vierge. Ce sont ces sentiments-là qui m’ont fait survivre non-seulement à tous mes contemporains , mais encore à un nombre infini de gens plus jeunes que moi. Dieu a voulu récompenser d’une longue vie un bon cœur que je ne tiens que de lui , et par là me donner moyen de faire pénitence. Cependant comme la Providence ne s’en fie pas tout à fait à moi, elle m’envoie de temps en temps de petites peines qui me font plus mériter en les souffrant avec patience, que si elles étoient de mon choix.
Vous voyez bien, mes enfants, que ma disgrâce m’a servi à l’égard de Dieu. 11 me manquoit encore une chose qui étoit de goûter les lectures saintes : c’est à vous , ma fille de Dalets, à qui j’ai l’obligation de m’en avoir donné le goût, et Dieu vous en bénira.
Vous ne sauriez vous imaginer, mes enfants, quelle consolation j’ai trouvée en lisant la sainte Écriture et les Pères, saint Paul, saint Augustin, saint Jérôme, saint Bernard et saint François de Sales; et cela, joint aux bons exemples de madame de Bussy, m’a mis dans le chemin de la vertu , où je sens plus de douceurs et plus de paix ,
même dans la misère où je suis, que je n’en ai jamais senti dans les plaisirs et dans les honneurs du monde.
Il y a longtemps que je dis à mes bons amis que je vois bien par les grands et les continuels malheurs de ma vie que Dieu me veut avoir, mais qu’il m’aura. Quand je dis à mes bons amis , j’entends à fort peu de gens ; car, outre qu’il est ridicule de fatiguer le monde du récit de ses malheurs , c’est qu’on se les redit et qu’on se chagrine soimême en les disant aux autres. Voici donc comme je veux qu’on soit :
Être satisfait de son sort ,
Quel qu’il soit ne s’en jamais plaindre, Et regarder venir la mort,
Sans la désirer ni la craindre.