BUSSY RETOURNE A LA COUR
sa mère et lui furent obligés de prendre le nom de Dalels au lieu de celui de Coligny, parce que les aînés de la maison de Langhac ont toujours porté le nom de Dalets, depuis trois cents ans que cette terre est dans leur maison.
Au mois d’avril de la même année , je retournai à la cour offrir moi-même au roi les services que je lui avois offerts par tant de lettres; il me reçut fort agréablement, et pendant les deux mois que je fus à Versailles, Sa Majesté me traita toujours si bien, que si j’avois eu de quoi y demeurer plus longtemps, je l’aurois fait.
Jusqu’ici , mes enfants, je vous ai parlé de ma conduite . à la cour et à la guerre , mais je ne vous ai rien dit de mes mœurs ; cependant c’est un chapitre sur lequel j’ai à vous entretenir. Celui de la guerre et de la cour ne regarde que la fortune; celui des mœurs regarde la fortune et le salut.
Il n’est pas, mes enfants, que vous n’ayez su l’attachement que j’ai eu pour les femmes et la réputation d’avoir été médisant; et vous avez vu ma pente à la colère.
Pour l’amour, il est vrai que je n’y ai été que trop sujet, et quoiqu’il ne m’ait jamais fait perdre aucun temps à la guerre, il m’en a fait perdre à la cour où je ne devois songer qu’à me faire des amis et ne point donner lieu aux gens qui ne m’aimoient pas de dire, comme je sais qu’ils ont fait, que j’aimois trop mes plaisirs.
Les excessives dépenses sont encore inséparables de l’amour, et je ne trouve rien de plus vrai que cette parole du sage : La maison du voluptueux ne prospérera point.
Mais ce qui doit le faire craindre, c’est l’offense de Dieu et tous les autres crimes à quoi celui-ci peut engager et à quoi il engage ordinairement.
Je ne veux pas par mes conseils , mes fils , vous rendre des brutaux avec les dames; au contraire, je vous convie d’être toujours avec elles honnêtes et polis , mais seulement d’éviter le trop grand commerce avec elles.
Pour la réputation d'avoir été médisant , je ne la méritois pas dans toute l'étendue qu'on me l’a donnée. On a dit que j’étois un misanthrope, un homme qui faisoit profession de déchirer tout le monde : rien n’est plus faux que cela ni plus injuste.
J'avoue que quand on me fait du mal ou qu’on en a dit de moi, non -seulement je le rends, mais encore que quand j’ai pu , je l'ai rendu avec usure dans les rencontres. Cependant mon ressentiment ne m'a jamais rien fait inventer contre personne; et ma justice naturelle m'a même fait dire du bien , quand j’en ai trouvé à dire, de ceux de qui j’avois dit le mal que j'en savois. Il faut dire la vérité, mes enfants , peut-être , sous cette apparente justice , y avoit-il un mauvais dessein caché dans mon cœur, d’être plus croyable sur le mal que je disois , quand j’avois dit du bien.
Lorsque le maréchal de Turenne, par des dégoûts qu’un général peut donner à des officiers généraux qu’il n’aime pas, ne m'a pas obligé de l’aimer, j’ai essayé de lui trouver des ridicules, ne pouvant le décrier sur la guerre; car sur cela, ses meilleurs amis ne feront jamais plus d’honneur à sa vertu et à son héroïsme que j’en ai toujours fait.
Après tout , mes enfants , j’ai eu tort avec le maréchal : je devois dissimuler les chagrins qu’il me donnoit et ne pas tirer au bâton avec un homme de ce crédit-là , mon général, qui pouvoit ou faire valoir ou taire mes services.
Je me suis quelquefois moqué des présomptueux qui avoient quelque endroit ridicule, mais jamais des sottes gens qui se faisoient justice.
Pour ma colère, vous en avez souvent été témoins , mes enfants; et quoiqu'elle ait toujours été fort courte, un mot qu'elle m’a quelquefois fait dire m’a pu faire un ennemi qui ne me le pardonnera jamais.
Tout cela, mes enfants, ne vaut rien devant Dieu ni de-