HISTOIRE DE MADAME DE SÉVIGNÉ
Madame de Sévigné, continua-t-il, a d’ordinaire le plus beau teint du monde, les yeux petits et brillants, la bouche plate mais de belle couleur ; le front avancé , le nr z seul semblable à soi, ni long ni petit, carré par le bout, la mâchoire comme le bout du nez , et tout cela , qui en détail n’est pas beau, est à tout prendre assez agréable. Elle a la taille belle sans avoir bon air, elle a la jambe bien faite, la gorge, les bras et les mains mal taillés; elle a les che-
veux blonds, déliés et épais ; elle a bien dansé et a l’oreille encore juste : elle a la voix agréable, elle sait un peu chanter : voilà pour le dehors à peu près comme elle est faite. Il n'y a point de femme qui ait plus d’esprit qu elle et fort peu qui en aient autant : sa manière est divertissante; il y en a qui disent que pour une femme de qualité son caractère est un peu trop badin : du temps que je la voyois, je trouvois ce jugement-là ridicule et je sauvois son burlesque sous le nom de gaieté. Aujourd’hui qu’en ne la voyant plus, son grand feu ne m’éblouit pas, je demeure d’accord qu’elle veut être trop plaisante. Si on a de l’esprit, et particulièrement de cette sorte d’esprit qui est enjoué, on n’a qu’à la voir, on ne perd rien avec elle ; elle vous entend, elle entre juste à tout ce que vous dites, elle vous devine, et vous mène d’ordinaire bien plus loin que vous ne pensez aller. Quelquefois aussi on lui fait bien voir du pays, la chaleur de la plaisanterie l’emporte et en cet état elle reçoit avec joie tout ce qu’on veut lui dire de libre, pourvu qu’il soit enveloppé; elle y répond même avec mesure et croit qu’il ira du sien, si elle n’alloit pas au delà de ce qu’on lui a dit. Avec tant de feu, il n’est pas étrange que le discernement soit médiocre; ces deux choses étant d’ordinaire incompatibles, la nature ne peut faire de miracle en sa faveur; un sot éveillé l’emportera toujours auprès d’elle sur un honnête homme sérieux. La gaieté des gens la préoccupe ; elle ne jugera pas si on entend ce qu’elle dit, la plus grande marque d’esprit qu’on lui peut donner, c’est d’avoir de l’admiration pour elle; elle aime l’encens, elle aime d’être aimée, et pour cela, elle sème afin de recueillir, elle donne de la louange pour en recevoir; elle aime généralement tous les hommes , quelque âge , quelque naissance et quelque mérite qu’ils aient et de quelque profession qu’ils soient : tout lui est bon , depuis le manteau royal jusqu’à la soutane, depuis le sceptre jusqu’à l’écritoire. Entre les hommes, elle aime mieux un
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amant qu’un ami, et parmi les amants, les gais que les tristes; les mélancoliques flattent sa vanité, les éveillés son inclination ; elle se divertit avec ceux-ci et se flatte de l’opinion qu’elle a bien du mérite d’avoir pu causer de la langueur à ceux-là.
Elle est d’un tempérament froid , au moins si on en croit feu son mari; aussi lui avoit-il l’obligation de sa vertu, comme il disoit. Toute sa chaleur est à l’esprit; à la vérité, elle récompense bien (1) la froideur de son tempérament. Si l’on s’en rapporte à ses actions, je crois que la foi conjugale n’a point été violée; si l’on regarde l’intention, c’est une autre chose : pour en parler franchement, je crois que son mari s’est tiré d’affaire devant les hommes, mais je le tiens cocu devant Dieu. Cette belle, qui veut être à tousles plaisirs, a trouvé un moyen sùr, à ce qu’il lui semble, pour se réjouir sans qu’il en coûte rien à sa réputation : elle s’est faite amie à quatre ou cinq prudes, avec lesquelles elle va en tous les lieux du monde; elle ne regarde pas tant ce qu’elle fait qu’avec qui elle est. En ce faisant, elle se persuade que la compagnie honnête rectifie toutes ses actions; et pour moi je pense que l’heure du berger, qui ne se rencontre d’ordinaire que tête à tête avec toutes les femmes, se trouveroit plutôt avec celle-ci au milieu de sa famille. Quelquefois elle refuse hautement une partie de promenade publique pour s’établir à l’égard du monde dans une opinion de grande régularité, et quelque temps après, croyant marcher à couvert sur le refus qu’elle aura fait éclater, elle fera quatre ou cinq parties de promenades particulières. Elle aime naturellement les plaisirs ; deux choses l’obligent quelquefois de s’en priver : la politique et l’inégalité ; et c’est par l’une ou par l’autre de ces raisons-là que bien souvent elle
(1) Compense.
va au sermon le lendemain d’une assemblée. Avec quelques façons qu’elle donne de temps en temps au public, elle croit de préoccuper tout le monde et s’imagine qu’en faisant un peu de bien et un peu de mal, tout ce que l’on pourroit dire c’est que, l’un portant l’autre, elle est honnête femme. Les flatteurs, dont sa petite cour est pleine, lui en parlent bien d’autre manière; ils ne manquent jamais de lui dire qu’on ne sauroit mieux accorder qu’elle fait la sagesse avec le monde et le plaisir avec la vertu. Pour avoir de l’esprit et de la qualité, elle se laisse un peu trop éblouir aux grandeurs de la cour : le jour que la reine lui aura parlé et peut-être demandé seulement avec qui elle sera venue, elle sera transportée de joie, et longtemps après elle trouvera moyen d’apprendre à tous ceux desquels elle se voudra attirer le respect, la manière obligeante avec laquelle la reine lui aura parlé. Un soir que le roi venoit de la faire danser, s’étant remise à sa place, qui étoit auprès de moi : « Il faut avouer, me ditelle, que le roi a de grandes qualités; je crois qu’il obscurcira la gloire de tous ses prédécesseurs. » Je ne pus m’empêcher de lui rire au nez , voyant à quel propos elle lui donnoit ces louanges, et lui répondre : « On n’en peut pas douter, madame, après ce qu’il vient de faire pour vous. » Elle étoit alors si satisfaite de Sa Majesté que je la vis sur le point, pour lui témoigner sa reconnoissance, de crier : Vive le roi !
11 y a des gens qui ne mettent que les choses saintes pour bornes à leur amitié et qui feroient tout pour leurs amis , à la réserve d’offenser Dieu ; ces gens-là s’appellent amis jusqu’aux autels. L’amitié de madame de Sévigné a d’autres limites, cette belle n’est amie que jusqu’à la bourse; il n’y a qu’elle de jolie femme au monde qui se soit déshonorée par l’ingratitude; il faut que la nécessité lui fasse grand’peur, puisque, pour en éviter l’ombre, elle n’appréhende pas la honte. Ceux qui la veulent excuser
disent qu’elle défère en cela au conseil de gens qui savent ce que c’est que la faim et qui se souviennent encore de leur pauvreté. Qu’elle tienne cela d’autrui ou qu’elle ne le doive qu’à elle-même, il n’y a rien de si naturel que ce qui paroît dans son économie.
La plus grande application qu’ait madame de Sévigné est à paroître tout ce qu’elle n’est pas : depuis le temps qu’elle s’y étudie, elle a déjà appris à tromper ceux qui ne l’avoient guère connue ou qui ne s’appliquent pas à la connoître ; mais comme il y a des gens qui ont pris en elle plus d’intérêt que d’autres, ils l’ont découverte et se sont aperçus, malheureusement pour elle, que tout ce qui reluit n’est pas or.
Madame de Sévigné est inégale jusqu’aux prunelles des yeux et jusqu’aux paupières 5 elle a les yeux de différentes couleurs, et les yeux étant les miroirs de l’âme, ces égarements sont comme un avis que donne la nature à ceux qui l’approchent de ne pas faire un grand fondement sur son amitié.
Je ne sais si c’est parce que ses bras ne sont pas beaux qu'elle ne les tient pas trop chers, ou qu’elle ne s’imagine pas faire une faveur, la chose étant si générale, mais enfin les prend et les baise qui veut; je pense que c’est assez pour lui persuader qu’il n’y a point de mal qu’elle croie qu’on n’y a point de plaisir. Il n’y a plus que l’usage qui la pourroit contraindre, mais elle ne balance pas à le choquer plutôt que les hommes, sachant bien qu’ayant fait les modes , quand il leur plaira , la bienséance ne sera plus renfermée dans des bornes si étroites.
Voilà , mes chers, le portrait de madame de Sévigné. Son bien, qui accommodoit fort le mien, parce que c’étoit un parti de ma maison , obligea mon père à souhaiter que je l’épousasse; mais quoique je ne la connusse pas alors si bien que je fais aujourd'hui , je ne répondois point au dessein de mon père : certaine manière étourdie dont je
la voyois agir me la faisoit appréhender, et je la trouvois la plus jolie tille du monde pour être femme d’un autre. Ce sentiment-là m’aida fort à ne la point épouser; mais comme elle fut mariée un peu de temps après moi, j’en devins amoureux, et la plus forte raison qui m’obligea d’en faire ma maîtresse fut celle qui m’avoit empêché de sou-' haiter d’être son mari.
Comme j’étois son proche parent , j’avois un fort grand accès chez elle et je voyois les chagrins que son mari lui donnoit tous les jours : elle s’en plaignoit à moi bien souvent et me prioit de lui faire honte de mille attachements ridicules qu’il avoit; je la servis en cela quelque temps fort heureusement , mais enfin le naturel de son mari l’emportant sur mes conseils, de propos délibéré je me mis dans la tête d’être amoureux d’elle, plus par commodité de la conjoncture que par la force de mon inclination. Un jour donc que Sévigné m’ avoit dit qu’il avoit passé la veille la plus agréable nuit du monde, non-seulement pour lui mais pour la dame avec qui il l’avoit passée : « Vous pouvez croire, ajouta-t-il, que ce n’est pas avec votre cousine, c’est avec Ninon. — Tant pis pour vous, lui dis je ; ma cousine vaut mille fois mieux, et je suis assuré que si elle n’étoit votre femme elle seroit votre maîtresse. — Cela pourroit bien être, répondit-il. » Je ne l’eus pas quitté que j’allai tout compter à madame de Sévigné : « Il y a bien de quoi se vanter à lui, me dit-elle, en rougissant de dépit. — Ne faites pas semblant de savoir cela, lui répondis-je, car vous en voyez la conséquence. — Je crois que vous êtes fou, reprit-elle, de me donner cet avis, ou que vous croyez que je sois folle. — Vous le seriez bien plus, madame, lui répliquai-je, si vous ne lui rendiez pas la pareille que si vous lui redisiez ce que je vous ai dit; vengez-vous, ma belle cousine, je serai de la moitié de la vengeance, car enfin vos intérêts me sont aussi chers que les miens propres. — Tout beau,
monsieur le comte , me dit-elle, je ne suis pas si fâchée que vous le pensez. » Le lendemain , ayant trouvé Sévigné au Cours, il se mit avec moi dans mon carrosse; aussitôt qu’il y fut : « Je pense, dit-il, que vous avez dit à votre cousine ce que je vous contai hier de Ninon parce qu'elle m‘en a touché quelque chose. — Moi, lui répliquai-je, je ne lui en ai point parlé, monsieur; mais comme elle a de l’esprit, elle m’a dit tant de choses sur ce chapitre de la jalousie qu’elle rencontre quelquefois la vérité.» Sévigné s'étant rendu à une si bonne raison, me remit sur le chapitre de sa bonne fortune, et, après m'avoir dit mille avantages qu'il y avoit d'être amoureux, il conclut par me dire qu'il le vouloit être toute sa vie, et même qu’il l’étoit alors de Ninon autant qu'il le pouvoit être; qu'il s’en alloit passer la nuit à Saint-Cloud avec elle et avec Yassé, qui leur donnoit une fête et duquel ils se moquoient ensemble. Je lui redis ce que je lui avois dit mille fois que, quoique sa femme fût sage, il en pourroit faire tant qu'enfin il la désespéreroit , et que, quelque honnête homme venant amoureux d’elle dans le temps qu'il lui feroit de méchants tours, elle pourroit peut-être chercher dans l’amour et dans la vengeance des douceurs qu’elle n’auroit envisagées dans l'amour seulement ; et là-dessus nous étant séparés, je me retirai chez moi et j'écriv is cette lettre à sa femme :
Je n’avois pas tort hier, madame, de me défier de votre imprudence ; vous avez dit à votre mari ce que je vous dis : vous voyez bien que ce n’est pas pour mes intérêts que je vous fais ce reproche, car tout ce qui m’en peut arriver est de perdre son amitié; et pour vous, madame, il y a bien plus à craindre. J’ai pourtant été assez heureux pour le désabuser ; au reste, madame, il est tellement persuadé qu’on ne peut être honnête homme sans être toujours amoureux, que je désespère de vous voir jamais contente si vous n’apprenez qu’à être aimée de lui; mais que cela ne vous alarme pas, madame : comme j’ai commencé de vous servir, je ne vous aban-
donnerai pas en l’état où vous êtes. Vous savez que la jalousie a quelquefois plus de vertu pour retenir un cœur que les charmes et que le mérite ; je vous conseille d’en donner à votre mari , ma belle cousine, et pour cela je m’offre à vous si vous le faites revenir par là. Je vous aime assez pour recommencer mon premier personnage de votre agent auprès de lui et me faire sacrifier encore pour vous rendre heureuse, et s’il faut qu’il vous échappe, aimez-moi, ma cousine, et je vous aiderai à vous venger de lui en vous aimant toute ma vie.
Le page à qui je donnai cette lettre l’étant allé porter à madame de Sévigné, la trouva endormie; et commeil attendoit qu’on l’éveillât, Sévjgné arriva de la campagne. Celuici ayant su de mon page que je n’avois point instruit làdessus (ne prévoyant pas que le mari dût arriver sitôt), ayant su, dis- je, qu’il avoit une lettre à rendre de ma part à sa femme , la lui demanda sans rien soupçonner, et , l’ayant lue à l’heure même, lui dit de s’en retourner et qu’il n’y avoit nulle réponse à faire. Vous pouvez juger comme je le reçus, et je fus sur le point de le tuer, voyant le danger où il avoit exposé ma cousine ; et je ne dormis pas une heure cette nuit-là. Sévigné, de son coté, ne la [tassa pas meilleure que moi; et le lendemain, après de grands reproches qu’il lit à sa femme, il lui défendit de me voir; elle me le manda, et qu’avec un peu de patience cela s’accommoderoit un jour.
Six mois après (1), Sévigné fut tué en duel par le chevalier d’Albret; sa femme parut inconsolable de sa mort : les sujets de le haïr étant connus de tout le monde, on crut que sa douleur n’étoit que grimace. Pour moi, qui avois plus de familiarité avec elle que les autres, je n’attendis pas si longtemps qu’eux à lui parler de choses agréa-
(i Le 3 février 1051. Yov. son Historiette dans Talh niant.
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blés, et bientôt après jelui parlai d’amour, mais sans façon, et comme si je n’eusse jamais fait autre chose. Elle me fit une de ces réponses d’oracle que les femmes font d’ordinaire dans les commencements, que ma passion, qui étoit assez tranquille, me fit paroître peu favorable : peut-être aussi l’étoit-elle, je n’en sais rien. Que si madame de Sévigné n’avoit pas intention de m’aimer, on ne peut pas avoir plus de complaisance pour elle que j’en eus en ce rencontre. Cependant comme j’étois son plus proche parent du côté le plus honorable, elle me fit mille avances pour être son ami, et moi qui lui trouvois une manière d’esprit qui me réjouissoit, je ne fus pas fâché de demeurer sur ce pied-là auprès d’elle. Je la voyois presque tous les jours, je lui écrivois, je lui parlois d’amour en riant, je me brouillois avec mes plus proches pour servir de mon crédit et de mon bien ceux qu’elle me recommandoit; enfin, si elle eût eu besoin de tout ce que. j’ai au monde, je lui aurois eu grande obligation de me donner lieu de l’en assister. Comme mon amitié ressembloit assez à l’amour, madame de Sévigné en fut assez satisfaite tant que je n’aimai point ailleurs ; mais le hasard, comme je vous dirai ensuite, m’ayant fait aimer madame de Precy, ma cousine ne me témoigna plus tant de tendresse qu’elle faisoit lorsqu’elle croyoit que je n’aimois rien qu’elle. De temps en temps, nous avions de petites brouilleries qui véritablement s’accommodoient mais qui laissoient dans mon cœur, et je crois dans le sien, des semences de division au premier sujet que nous en aurions l’un ou l’autre et qui même étoient capables d’aigrir des choses indifférentes. Enfin s’étant présentée une occasion où j’avois besoin de madame de Sévigné et où sans son assistance j’étois en danger de perdre ma fortune, cette ingrate m’abandonnai )
(!) Voy. plus haut, p. 51 et suiv.
et me fit en amitié la plus grande infidélité du monde. Voilà , mes chers, ce qui me fit rompre avec elle; et, bien loin de la sacrifier à madame de Monglas , comme on a dit , celle-ci, quej’aimois il y avoit déjà longtemps, m’empêcha de faire tout l’éclat que méritoit une telle ingratitude.
Bussy ayant cessé de parler : «Qu’est-ce que c’est donc, lui dit Vivonne, que tout ce que Ton dit du comte du Lude et de madame de Sévigné? A-t-il été bien avec elle? — Avant que vous répondre à ceci , reprit Bussy, il faut que vous sachiez ce que c’est que le comte du Lude :
«11 a le visage petit et laid, beaucoup de cheveux, la taille belle ; il étoit né pour être fort gras, mais la crainte d’être incommodé et désagréable lui a fait prendre des soins si extraordinaires pour s’amaigrir, qu’enfin il en est devenu à bout : véritablement sa belle taille lui a coûté quelque chose de sa santé : il s’est gâté l’estomac par les diètes qu’il a faites et le vinaigre dont il a usé. Il est adroit à cheval, il danse bien, il fait bien des armes, il est brave, il s’est fort bien battu contre Vardes et on lui a fait injustice quand on a douté de sa valeur : le fondement de cette médisance est que toute la jeunesse de sa volée, ayant pris parti dans la guerre, il s’est contenté de faire une campagne en volontaire ; mais cela vient de ce qu’il est paresseux et aime ses plaisirs : en un mot, il a du courage et n’a point d’ambition; il a l’esprit doux, il est agréable avec les femmes; il en a toujours bien été traité et il ne les aime pas longtemps. Les raisons que Ton voit de ses bonnes fortunes, outre la réputation d’être discret, sont la bonne mine et d’avoir de grandes parties pour l’amour ; mais ce qui le fait réussir partout sûrement, c’est qu’il pleure quand il veut et que rien ne persuade tant les femmes qu’on aime que les larmes. Cependant, soit qu’il lui soit arrivé des malheurs tête à tête, soit que ses envieux veulent que ce soit sa faute de n’avoir point d’enfants, il ne déshonore pas trop les gens qu’il aime. Madame de II. 37
APPENDICE
Sévigné est une de celles pour qui il a eu de l’amour ; mais sa passion finissant lorsque cette belle commençait d’y répondre, ces contre -temps font sauvée et ils ne sc sont pu rencontrer; et comme il l’a toujours vue depuis, quoique sans attachement, on n’a laissé de dire qu’elle l’avoit aimé , et bien que cela ne soit pas vrai, c’étoit toujours le plus vraisemblable à dire. Il a été pourtant le foible de madame de Sévigné et celui pour qui elle a eu plus d’inclination , quelque plaisanterie qu’elle en ait voulu faire. Cela me fait ressouvenir d’un couplet de chanson qu’elle fit où elle faisoit parler ainsi madame de Sourdis, qui étoit grosse :
On dit que vous avez tous deux,
Ce qui rend un homme amoureux ;
J’entends un honnête homme,
Et non pas comme celui que je sai ,
Qui ne sait pas le mal que j’ai.
*> Personne au monde n’a plus de gaieté, plus de feu, ni l’esprit plus agréable qu’elle. Ménage en étant devenu amoureux , et sa naissance, son âge et sa figure l’obligeant de cacher son amour autant qu’il pouvoit, se trouva un jour chez elle dans le temps qu’elle vouloit sortir pour aller faire quelque emplette. Sa damoiselle n’étant pas en état de la suivre, elle dit à Ménage de monter dans son carrosse avec elle et qu’elle ne craignoit, point que personne en parlât; celui-ci badinoit en apparence, mais en effet étant fâché, lui répondit qu’il lui étoit bien rude de voir qu’elle n’étoit pas contente des rigueurs qu’elle avoit depuis si longtemps pour lui, mais qu elle le méprisât encore au point de croire qu’on ne pouvoit dire rien de lui et d’elle : « Mettez-vous, lui dit-elle, mettez vous dans mon carrosse; si vous me fâchez , je vous irai voir chez vous (1 ). »
(i) Ménage se vengea de Bussy par une épigiamme. Voy. la Notice.
Gomme Bussy achevoit ces dernières paroles, on vint dire à ces messieurs que l’on avoit servi sur table ; ils allèrent dîner et, le repas s’étant passé avec la gaieté ordinaire, s’en allèrent dans le parc, où ils ne furent pas plus tôt qu’ils prièrent Bussy de leur raconter l’histoire de madame deMonglas et de lui; ce que leur ayant accordé, il commença de cette manière :