‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 93 sur 108 · HISTOIRE DE MADAME DE MOX GLA S ET DE BUSSY · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE MADAME DE MOX GLA S ET DE BUSSY

Cinq ans avant la brouillerie de madame de Sévigné et de moi , m’étant trouvé au commencement de l’hiver à Paris fort ami de la Feuillade et de d’Arcy (1), nous nous mîmes tous trois dans la tête d’être amoureux ; et parce que nous ne voulions pas que nos affaires nous séparassent les uns des autres, nous jetâmes les yeux sur tout ce qu’il y avoit de jolies femmes, pour voir si nous n’en pourrions point trouver trois qui fussent aussi amies que nous ou qui le pussent devenir : nous ne cherchâmes pas longtemps sans rencontrer ce qu’il nous falloit. Mesdames de Monglas , de Précy et de l’Isle étoient fort amies et fort aimables; mais comme peut-être eussions- nous eu de la peine à nous accorder sur le choix , et que le mérite de ces dames n’étoit pas si égal que nos inclinations nous portassent à les aimer également, nous convînmes de faire trois billets de leurs trois noms , de les mettre dans une bourse et de nous en tenir en les tirant à ce que le sort en ordonneroit. Madame de Monglas échut à la Feuillade, madame de l’isle à d’Arcy et madame de Précy à moi : la fortune, en ce rencontre, montra bien qu’elle est aveu-

(1) Fils du marquis de Fontaine-Martel. 11 fut, en 1689, nommé gouverneur du duc de Chartres et mourut en 1694.

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gle, car elle fit une faveur à la Feuillade, dont il ne connut pas si bien le prix que j'eusse fait; mais il fallut me contenter de ce qu’elle m’avoit donné et, comme je n’avois vu que cinq ou six fois madame de Monglas, je crus que les soins que j’allois rendre à madame de Précy etfaceroient de mon âme l’ébauche d’une passion.

Nous nous embarquâmes donc auprès de nos maîtresses. La Feuillade ayant témoigné quinze jours ou trois semaines de l’amour à madame de Monglas par des assiduités, se résolut enfin de lui en parler. D’abord il trouva une femme qui , sans faire trop la sévère, lui parut si naturellement ennemie des engagements qu’il faillit à désespérer de réussir auprès d’elle, ou du moins d’y réussir promptement : il ne se rebuta point, et quelque temps après il la trouva plus incertaine et enfin il la pressa tant et lui parut si amoureux, qu’elle lui permit d’espérer d’être aimé quelque jour; mais avant que de passer outre, il est à propos de faire la peinture de madame de Monglas et de la Feuillade.

Madame de Monglas a les yeux petits, noirs et brillants, la bouche agréable, le nez un peu troussé, les dents belles et nettes, le teint trop vif, les traits fins et délicats et le tour du visage agréable : elle a les cheveux noirs, longs et épais; elle est propre au dernier point, et l’air qu’elle souflïe est plus pur que celui qu’elle respire; elle a la gorge la mieux taillée du monde, les bras et les mains faites au tour; elle n’est ni grande ni petite, mais d’une taille fort, aisée et qui sera toujours agréable si elle la peut sauver de l’incommodité de l’embonpoint. Madame de Monglas a l’esprit vif et pénétrant, comme son teint, jusqu’à l’excès : elle parle et elle écrit avec une facilité surprenante et le plus naturellement du monde ; elle est souvent distraite en conversation et on ne lui peut dire guère de chose d’assez grande conséquence pour occuper toute son attention : elle vous prie de lui apprendre quelquefois une nouvelle,

et comme vous commencez la narration, elle oublie sa curiosité , et le feu dont elle est pleine fait qu’elle vous interrompt pour vous parler d’autre chose.

Madame de Monglas aime la musique et les vers : elle en fait d’assez jolis; elle chante mieux que femme de France de sa qualité : personne ne danse mieux qu’elle; elle craint la solitude; elle est bonne amie jusqu’à prendre brutalement le parti de ceux qu’elle aime quand on en veut mal parler devant elle et jusqu’à leur donner tout son bien s’ils en avoient besoin. Elle garde religieusement leurs secrets : elle sait fort bien vivre avec tout le monde ; elle est civile comme il faut que le soit une femme de qualité; et quoique elle aime assez à ne fâcher personne, sa civilité tient plus de la gloire que de la flatterie : cela fait qu’elle ne gagne pas les cœurs sitôt que beaucoup d’autres plus insinuantes, mais, quand on connoît sa fermeté, on s’attache bien plus fortement à elle.

La Feuillade n’est pas tout à fait pour homme ce que madame de Monglas est pour femme : ce sont des mérites différents. Celui-ci , néanmoins , a quelque faux brillant qui peut éblouir d’abord les étourdis mais qui ne trompe pas les gens qui font des réflexions. Il a les yeux bleus et vifs, la bouche grande, le nez court, les cheveux frisés et un peu ardents, la taille assez belle, les genoux en dedans. Il a trop de vivacité; il parle fort et veut toujours être plaisant; mais il ne fait pas toujours ce qu’il veut : cela s’entend avec les honnêtes gens , car pour le peuple et les esprits médiocres, avec qui il ne faut qu’avoir toujours la bouche ouverte pour rire et pour parler, il est admirable : il a l’esprit léger et le cœur dur jusqu’à l’ingratitude; il est envieux , et c’est lui faire outrage que d’avoir de la prospérité : il est vain et fanfaron , et à son avènement dans le monde il nous avoit si souvent dit qu’il étoit brave, qu’on faisoit conscience d’en douter; cependant on fait conscience aujourd’hui de le*croire.

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Je vous ai dit que madame de Monglas , persuadée qu’il avoit une violente passion pour elle, lui avoit laissé croire qu’il pouvoit espérer d’être aimé. Tout autre que la Feuillade eût fait de cette affaire la plus agréable affaire du monde; mais il étoit logé comme je vous ai dit et n’aimoit que par boutades : il en faisoit assez pour échauffer sa maîtresse et trop peu pour lui faire prendre parti. Quand je disois à cette belle qu’il l’aimoit fort, parce que la Feuillade m’ avoit prié devant elle de parler pour lui en son absence, elle se moquoit de moi et me faisoit remarquer quelques endroits de son procédé qui détruisoient les bons offices que je lui voulois rendre. Je ne laissois pas del’excuser, et ne pouvant toujours sauver sa conduite je justifiois au moins ses intentions. Nous étions à peu près en ces termes d’Arcy et moi avec mesdames de Précy et de l’Isle, c’est-à-dire qu’elles vouloient bien que nous les aimassions, mais véritablement nous faisions mieux notre devoir auprès d’elles que laFeuillade auprès de madame de Monglas. Enfin trois mois s’étant passés, pendant lesquels cette belle se trouvoit plus engagée par les choses que je lui avois dites en faveur de la Feuillade que par l’amour qu’il lui avoit témoignée, il fallut que cet amant allât servir à l’armée à un régiment d’infanterie qu’il avoit. Cet adieu lui fit sentir qu’elle avoit pour la Feuillade un peu plus de bonté qu’elle n’avoit cru jusque-là : elle lui en laissa voir quelque chose ; mais quoique c’en fût assez pour rendre un honnête homme heureux , cela ne pouvoit pas choquer la vertu la plus sévère. La Feuillade, en partant, lui fit mille protestations de l’aimer toute sa vie, quand même elle s’opiniàtreroit toujours à ne point répondre à sa passion, et lui et moi la pressâmes tant de lui accorder la permission de lui écrire qu’elle y consentit.

Quelque temps avant ce départ , m’apercevant que le commerce que j’avois pour mon ami avec sa maîtresse m’avoit plus touché le cœur pour elle, en me la faisant

connoître de plus près , et que les efforts que j’avois faits pour aimer madame de Précy ne m’avoient point guéri de madame de Monglas , je résolus de ne la plus voir si souvent, pour n’être pas partagé sans cesse entre l’honneur et l’amour-propre. Tant que laFeuillade fut à Paris, sa maîtresse ne prit pas garde que je la voyois moins qu’à l’ordinaire; mais lorsqu’il fut parti, elle connut du changement en ma manière de vie, et cela la mit en peine, croyant que ma retraite étoit une marque du refroidissement de la Feuillade, de qui même après son départ elle n’avoit reçu aucune nouvelle. Quelques jours après, m’ayant envoyé prier de l’aller trouver :« Que vous ai-je fait, monsieur, me dit-elle, que je ne vous vois plus? Notre ami a-t-il quelque part à vos absences? — Non, lui dis-je, madame, cela ne regarde que moi. — Comment, dit-elle, vous ai-je donné quelque sujet de vous plaindre? — Non, madame, lui répliquai-je ; je ne me saurois plaindre que de la fortune.» L’embarras avec lequel je dis cela l’obligea de me presser de lui en dire davantage. « Eh quoi ! ajouta-t-elle, me cacherez-vous vos affaires à moi , qui vous fais voir tout ce que j’ai dans le cœur? Si cela étoit, je me plaindrois de vous. — Ah ! que vous êtes pressante, lui répondis-je; est-ce avoir de la discrétion que d’arracher le secret à son ami, et ne devriez-vouspas croire que je ne vous doive pas dire le mien puisque je ne vous le dis pas en l’état où je suis avec vous, ou plutôt ne le devriez-vous pas deviner, madame, puisque... ? — Ah ! n’achevez pas, m’interrompitelle; j’ai peur de vous entendre, j’ai peur d’avoir sujet de me fâcher et de perdre l’estime que je fais de vous. — Non, non, madame, lui dis-je, ne craignez rien : je suis en l’état que vous ne voulez pas apprendre et je ne laisse pas de faire mon devoir; mais puisque nous en sommes venus si avant, je m’en vais vous dire tout le reste : aussitôt que je vous vis, madame, je vous trouvai fort aimable, et chaque fois que je vous voyoisensuite vous me paroissiez

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plus belle que la dernière ; jenesentoispourtantencorerien d’assez pressant dans ces commencements pour m’obliger de vous chercher, mais j’étois fort aise quand je vousrencontrois. La première chose à quoi je m'aperçus que je vous aimois, madame, ce fut au chagrin que me donnoit votre absence; et comme j’étois sur le point de m’abandonner à ma passion et de songer aux moyens de vous la faire connoître, d'Arcy, la Feuillade et moi tirâmes au sort auprès de qui de vous, de madame de Précy et de madame de l’Isle chacun de nous s’attacheroit. Quoique ce que j’avois pour vous dans le cœur, madame, fut encore bien foible, je n’aurois pas mis au hasard une chose de cette conséquence, si je n’eusse été jusque-là fort heureux; mais enfin ma fortune changea pour ce coup, car vous échùtes à la Feuillade , et j’aurois bien plus gagné de perdre toute ma vie qu’en ce malheureux moment. Toute ma consolation fut, comme j’ai dit, que l’attachement que j’allois avoir pour madame de Précy, que j’avois autrefois aimée, m’arracheroit du cœur ce que j’y avois de commencé pour vous ; mais inutilement, madame. Vous jugez bien que le commerce, que l’intérêt de mon ami m’obligeoit d’avoir avec vous, me donnant lieu de vous connoître plus particulièrement et de remarquer en vous des principes admirablespour l’amour, je ne pus me défaire d’une passion que votre beauté seulement avoit fait naître. Lorsque la Feuillade me pria de le servir, je sentis quelque chose au delà de la joie qu’on a d’ordinaire de servir son ami et je m’aperçus bientôt après que, sans le vouloir tromper, j’étois ravi de me mêler de ses affaires pour avoir seulement le plaisir de vous voir de plus près. Il pouvoit à la fin me donner d’effroyables peines. Gela , madame, m’a obligé de vous voir moins souvent et, quoique vous n’y ayez pas pris garde, depuis le départ de la Feuillade, il y a déjà plus de quinze jours que j’ai retranché de mes visites. Ce n’est pas, madame, que vous n’ayez pu remarquer jusqu’ici que j'ai

servi mon ami comme je me fusse servi moi-même; je l’ai justifié quelquefois lorsqu'il étoit apparemment coupable, et que je pouvois, si j’eusse voulu, le ruiner auprès (le vous, sans paroître infidèle, laissant faire le ressentiment de mille fautes que vous prétendiez qu’il faisoit contre l'amour qu’il vous avoit témoigné. Mais je vous avoue que mon devoir me coûte trop en vous voyant, pour ne pas épargner en ne vous voyant plus tous les efforts qu’il faut que je fasse auprès de vous. Au reste, madame, je ne vous aurois jamais dit les raisons de ma retraite si vous ne me les aviez jamais demandées. — Il n’y a rien de plus honnête, monsieur, me répliqua madame de Monglas, que ce que vous faites aujourd’hui; mais il faut achever de faire votre devoir : vous devriez mander à votre ami l’état de toutes choses, afin qu’il ne soit pas surpris quand il apprendra peut-être par d’autres voies que vousne me voyez presque plus et qu’il ne s’attende pas inutilement à vos bons offices auprès de moi. » Et là-dessus madame de Monglas m’ayant fait apporter de l’encre et du papier j’écrivis cette lettre :

Puisque, de la manière que j’en use, l’amour que j’ai pour votre maîtresse n’offense ni mon honneur ni l’amitié que je vous dois , je puis bien sans honte vous l’apprendre : et, au contraire, je me déshonorerais en vous le cachant. Sachez que je n’ai pu voir longtemps madame de Monglas sans l’aimer ; que m’en étant aperçu j’ai cessé de la voir, et que m’envoyant chercher aujourd’hui pour savoir de moi d’où pouvoit venir le sujet de ma retraite, je lui ai dit que l’aimois, mais que pour rien faire contre mon devoir je ne la verrais plus. J’ai cru vous en devoir donner avis, afin que vous preniez d’autres mesures auprès d’elle , et que vous voyiez , dans le malheur qui m’est arrivé de devenir votre rival, que je ne suis point indigne de votre amitié ni de votre estime.

Ayant lu cette lettre à madame de Monglas : a Eh bien !

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madame, lui dis-je, ce procédé-là est-il net? — Ah ! monsieur, répliqua-t-elle, il n’y a rien de si beau ; mais quoique je croie que vous avez la plus-belle âme du monde, il seroit bien difficile que, vous mêlant des affaires de votre rival , trouvant mille raisons de vous rendre l’un à l’autre de mauvais offices et croyant profiter de nos brouilleries, vous résistassiez dans l’amour que vous avez pour moi à la tentation de nous mettre mal ensemble : et comme vous avez de l’esprit, il ne seroit pas malaisé de faire en sorte qu’il parût que l’un ou l’autre eût tort et de rejeter sur l’un de nous deux ou sur la fortune le malheur dont vous seul seriez la cause. Quand même votre ami cesseroit de m’aimer par sa propre inconstance, après ce que je sais de vous je croirois toujours, si vous vous mêliez de nos affaires, que ce seroit par vos artifices. Vous avez donc bien raison , monsieur, de ne me plus voir, et, quoique je perde infiniment en ce rencontre, je ne puis m’empêcher de louer cette action. » Après quelques autres discours sur cette matière, je sortis pour envoyer la lettre que j’avois écrite à la Feuillade ; et dix jours après, voici la réponse que j’en reçus :

Vous avez fait votre devoir, mon cher, et je vais faire le mien; j’ai plus de confiance en vous que vous-même: je vous prie donc de voir toujours madame de Monglas et de me servir auprès d’elle. Quand on est aussi délicat sur l’intérêt que vous me le paraissez, on estassurément incapable de le trahir; mais quand le mérite de madame de Monglas vous auroit tellement aveuglé que vous ne seriez plus en état de vous en retirer, je vous excuserois volontiers sur les nécessités qu’il y a de l’aimer quand on la connoît parfaitement.

Avec cette lettre, il y en avoit encore une pour madame de Monglas , la voici :

Je ne suis pas surpris, madame, d’apprendre que mon ami

vous aime; je m’étonnerois bien plus qu’un honnête homme qui vous voit et qui vous parle tous les jours conservât son cœur auprès de tant de mérite. 11 me mande qu’il ne vous veut plus voir, de peur de succomber à l’inclination qu’il a pour vous, et moi je le prie de ne se pas retirer sur l’assurance que j’ai qu’il aura plus de force qu’il ne pense et que , quand même il ne pourroit plus résister, vous ne donneriez pas votre cœur à un traître, après l’avoir refusé au plus fidèle amant du monde.

Aussitôt que j’eus reçu ces deux lettres , je les allai porter à madame de Monglas. Mais pour ne pas nuire à mon ami de qui la maîtresse étoit fort délicate, j’effaçai toute la fin de la lettre qu’il m’écrivoit, depuis l’endroit où il me mandoit que, quand le mérite de madame de Monglas m’auroit tellement aveuglé, je ne serois plus en état de me retirer sur la nécessité qu’il y avoit de l’aimer quand on la connoissoit bien : j’eus peur qu’elle ne jugeât comme moi que cet endroit ne fût fort galant, mais peu tendre. « Vous avez raison , répondit le comte de Guiche, et non-seulement cet endroit, mais les deux lettres me paroissent bien écrites, mais indifférentes. — La suite, répliqua Bussy, ne vous désabusera pas. »

Vous saurez donc, continua-t-il, que madame de Monglas, voyant cette rature, me demanda que c’étoit; je lui dis que la Feuillade me parloit d’une affaire de conséquence qui me regardoit. — Puisqu’il souhaite, me ditelle, que vous continuiez de me voir, j’y consens; mais, monsieur, c’est à condition que vous ne me parlerez jamais des sentiments que vous avez pour moi. — Je le ferai puisque vous le voulez , lui répliquai -je ; ce n’est pas que je ne vous en pusse parler sans vous devoir être suspect, car quoique je vous aime plus que ma vie, si pour reconnoître mon amour vous méprisiez celui de mon ami , en cessant de vous estimer je cesserois de vous aimer aussi. Ce n’est pas assurément à cause que vous êtes belle, ma-

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dame, c’est encore parce que vous n’êtes pas coquette que je vous aime. — Je le crois, monsieur, me dit-elle; mais puisque vous ne désirez ni ne prétendez rien , ne m’aimez plus; car qu’est-ce qu'un amour sans désirs et sans espérances? — Je ne prétends rien , lui dis-je, mais j’espère et je désire. — Que pourrez-vous désirer? reprit-elle. — Je souhaite, répliquai-je, que laFeuillade ne vous aime plus, et que cela vous soit indifférent. — Et quand cela seroit, reprit-elle, croiriez-vous en être plus heureux? — Je ne sais si je le serois, madame, lui dis-je, mais au moins en serois-je plus près que je ne suis. » Et là-dessus, je fis ce couplet de chanson :

Si vous aimer seulement Est un assez grand tourment,

Vous pouvez juger du mal Que Ton a quand il faut être Confident de son rival.

Ce qui me consoloit un peu dans la vue de toutes les peines que me donnoit un amour sans espérance, c’est que j’étois sur le point d’avoir la charge de mestre de camp général de la cavalerie, et que cette charge m’obligeant d’aller bientôt à l’armée, l’honneur me guériroit d’un amour qui n’étoit pas heureux. Quelques jours avant que de partir, je voulus adoucir le chagrin que me donnoit la violence que je me faisois à cacher ma passion , et pour cet effet , je donnai à madame de Sévigné une fête si belle et si extraordinaire, que vous serez assurément bien aise que je vous en fasse la description.

Premièrement, figurez-vous dans le jardin du Temple, que vous connoissez, un bois que deux allées croisent à l’endroit où elles se rencontrent ; il y avoit un assez grand rond d’arbres, aux branches desquels on avoit attaché cent chandeliers de cristal; dans un des côtés de ce rond, on avoit dressé un théâtre magnifique dont la décoration

méritoit bien d’être éclairée comme elle l’étoit, et l’éclat de mille bougies que les feuilles des arbres empêchoit de s’échapper, rendoit une lumière si vive en cet endroit que le soleil ne l’eût pas éclairé davantage; aussi par cette même raison , les environs en étoient si obscurs , que les yeux ne servoient de rien : la nuit étoit la plus tranquille du monde. D’abord la comédie commença, qui fut trouvée fort plaisante; après ce divertissement, vingt-quatre violons ayant joué des ritournelles, jouèrent des branles, des courantes et des petites danses. La compagnie n’étoit pas si grande qu’elle étoit bien choisie; les uns dansoient, les autres voyoient danser, et les autres, de qui les affaires étoient plus avancées, se promenoient avec leurs maîtresses dans des allées où l’on se touchoit sans se voir. Cela dura jusqu’au jour, et comme si le ciel eût agi de concert avec moi , l’aurore parut quand les bougies cessèrent d’éclairer. Cette fête réussit si bien qu’on en manda les particularités partout, et à l’heure qu’il est, on en parle avec admiration. Il y en eut qui crurent que madame de Sévigné en ce rencontre n’étoit que le prétexte de madame de Précy, mais la vérité fut que je donnai cette fête à madame de Monglas, sans lui oser dire, et je crois qu’elle s’en douta sans m’en rien témoigner; cependant je badinois avec elle devant le monde, je lui disois toujours quelques douceurs en riant, et je lui fis ce couplet de sarabande, que vous avez ouï dire assurément :

De tous côtés On vous désire ,

Mais quand vos yeux ôtent les libertés, On veut aussi que votre àme soupire :

Sur votre cœur j’ai fait une entreprise , Et ma franchise Ne tient à rien ;

Mais j’ai bien peur, adorable Belize ,

Que votre cœur soit plus dur que le mien.

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Vous jugez bien qu’ayant ces sentiments pour madame de Monglas, mes soins pour madame de Précy étoient médiocres; je vivois pourtant le mieux du monde avec elle et mon peu d’empressement s’accordoit fort bien avec sa tiédeur. Cependant, lorsqu’elle commença à soupçonner que j’aimois madame de Monglas, elle se réchauffa pour moi et fut fâchée quand elle vit que je ne faisois pas de même pour elle. J’admirai là-dessus le caprice des dames : elles ont du chagrin de perdre un amant qu’elles ne veulent pas aimer ; mais avec tout cela, ce que faisoit madame de Précy n’étoit pas si surprenant que ce que faisoit madame de l’Isle. J’avois parlé d’amour à la première, et il n’étoit pas fort étrange qu’elle y prit quelque intérêt; mais pour madame de l’isle (1), à qui je n’avois jamais témoigné que de l’amitié, je ne puis assez m’étonner de la manière dont vous allez entendre qu’elle en usa : sitôt qu’elle soupçonna mon amour pour madame de Monglas, il n’y a pas de ruses dont elle ne se servit pour s’en bien éclaircir; elle me disoit quelquefois en riant que j’en étois amoureux; tantôt elle m’en disoit du bien, et parce que je craignois qu’elle ne voulût par là découvrir ce que j’avois dans le cœur, j’étois assez réservé sur ses louanges ; une autre fois, elle en disoit du mal, et moi qui étois bien aise d’apprendre à madame de Monglas qu’elle étoit trompée de s’attendre à l’amitié de madame de l’Isle, ayant trouvé celle-ci en mille autres rencontres trahissant madame de Monglas, je la laissois dire, et lui donnois une audience favorable pour lui faire croire que j’y prenois plaisir. Enfin ne pouvant plus souffrir un soir l’emportement qu’elle avoit contre elle, j’en avertis madame de Monglas, ce qui fut cause quelles rompirent ensemble, et que dans la suite, cette belle eut toutes les raisons du monde de croire que j’avois véritablement de l’amour pour elle.

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