Mémoires de Russie
Sous la forme nonchalante d'un « journal », les Mémoires de Russie montrent par le menu ce qui s'est passé chez nos alliés depuis le début de 1916 jusqu'au printemps 1918, ce qu'on disait à la Ville, à l'Armée et dans les tranchées, comment on y vivait, et comment on s'y prenait pour organiser la défense. La bonne foi en est absolue; les renseignements douteux sont désignés comme tels ; ceux que je donne sous ma responsabilité sont rigoureusement authentiques, dans le fond comme dans la forme, et n'ont pas subi de retouche.
Pendant plus de vingt-cinq ans, j'ai parcouru la Russie dans tous les sens, et je l'ai étudiée sous tous ses aspects; j'ai été le témoin de ses plus grandes épreuves, famine ou choléra, et de ses diverses agitations politiques. La connaissance de la langue m'y a mis en contact avec les exemplaires les plus variés de la population, et j'ai vu se dessiner peu à peu une conception de ce pays, que les années ont confirmée et appuyée de nouvelles expériences. Le hasard de la guerre m'a de nouveau conduit en Russie; j'ai été tour à tour officier conférencier dans cinquante-deux unités du front, officier d'Etat-Major dans des Etats-Majors russes de corps d'armée, d'armée et de groupe d'armées; j'ai travaillé avec mes camarades russes à la préparation d'une offensive; j'ai servi quelque temps sous des chefs bolcheviks, et, sauvé par eux, j'ai battu en retraite dans un de leurs échelons; en
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un mot, j'ai vu se dérouler devant mes yeux les épisodes les plus divers, et j'ai coudoyé les liommes les plus célèbres de la tragédie russe. Des innombrables scènes, conversations ou réllexions relatées dans mes carnets, j'ai voulu ne retenir que celles qui m'ont paru caractéristiques; je n'ai pas conté pour conter, mais pour faire comprendre. J'ajoute qu'à cet égard, j'ai choisi en toute liberté, ne poursuivant aucun but que la vérité, et n'ayant subi aucune contrainte, ni morale ni matérielle : mon éditeur même, loin de m'imposer des limites, m'a, au contraire, généreusement incité à dire tout ce que je jugerais utile pour expliquer au public français la volte-face russe et l'écroulement qui l'ont tant surpris.
Ceux qui voudront bien lire ces pages, et, parmi la kaléidoscopie des images et des scènes, en dégager les idées dominantes, verront peu à peu naître et s'imposer les conclusions qu'on trouvera reprises, vers la fin du volume, dans un jugement d'ensemble. La Russie n'était pas telle que nous la montrait la diplomatie. Nos représentants à Saint-Pétersbourg, faiblement outillés au point de vue de la recherche du renseignement, et ne connaissant guère que les salons de la capitale, puisaient, dans la fréquentation des personnages les plus haut-placés du tsarisme, une certaine confiance dans la solidité du régime. Nos officiers, de leur côté, au cours de stages trop brefs et trop faiblement indemnisés, ne pouvaient, malgré tous leurs efforts, corriger complètement ces vues et embrasser d'un coup d'œil le mouvement politique, social et militaire. La Russie valait à la fois plus et moins que ne le pensaient nos représentants de tout ordre. Elle valait plus, grâce à la qualité intrinsèque de son peuple, qu'il était malheureusement de mode de confondre avec une population de sauvages ; elle valait moins en ce qui concerne la solidité de son édifice social. Depuis la guerre de Mandchourie, un double travail s'y était fait. D'une part, l'administration militaire, effrayée du résultat négatif de son premier contact avec une armée étrangère moderne, comme aussi des désordres qui avaient marqué la fin de la campagne, avait tenté les plus louables efforts pour régénérer les cadres, les méthodes et l'instruction militaire. D'autre part, l'opposition
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politique, renonçant à son arme d'antan, l'assassinat, travaillait, consciente de l'appui croissant que lui assurait le mécontentement général, à organiser la lutte et la révolution. On peut dire que, si c'est bien en effet la Russie tsariste qui a accepté la guerre, c'est la nation en mal de révolution qui l'a conduite.
La lutte entre ces deux éléments apparaîtra nettement aux lecteurs de ces pages. Ceux-ci verront en même temps quel problème tragique s'est posé pour la France : parler haut et ferme à un Tsar inconscient, — .et alors, risquer de le voir se jeter dans les bras de nos ennemis. Ou bien laisser faire, en conseillant discrètement — et alors, risquer de voir la révolution éclater, employant les moyens et les hommes auxquels on pensait le moins.
Quoi qu'il en soit, l'enseignement qui se dégage de ce volume peut se résumer en quelques lignes. L'armée russe a pu accomplir, au début de la guerre, des prouesses aussi magnifiques que bienfaisantes, le germe de sa future dissolution n'en apparaissait pas moins, dès cette époque, aux yeux d'un observateur attentif. C'était d'abord la folie des levées d'hommes, alors qu'on n'avait qu'un nombre infime de réservistes, et que les cadres étaient déficitaires. Puis, l'orgueil du commandement, incapable de souffrir, de la part des Alliés, le moindre conseil technique. C'était enfin un corps d'officiers que rien n'avait préparés, ni techniquement, ni moralement, à la tâche nouvelle que constituait la conduite de la nation armée.
Les officiers russes ne se sont pas aperçus que leurs soldats, au bout de peu de mois, avaient changé, et n'étaient plus les hommes qu'on avait préparés à loisir dans les casernes. Les cadres ne parlaient plus la même langue que les multitudes armées qui, après les hécatombes du début, vinrent occuper les cantonnements et les tranchées. Tout s'opposait d'ailleurs, dans l'éducation des officiers, à ce qu'ils pussent comprendre comment il fallait traiter de futurs citoyens : étroitesse de leur formation morale, médiocre amour du travail, pernicieux individualisme les rendant réfractaires au perfectionnement, enfin égoïsme sans limite,