LA PRÉPARATION DES OFFICIERS
Les générations d'officiers russes qui ont vu éclater la guerre européenne étaient, en ce qui concerne la technique militaire, plutôt bien préparées au rôle qu'elles allaient avoir à jouer. Ceux des officiers qui avaient déjà quelques années de grade avaient acquis une certaine connaissance du soldat : ils s'étaient occupés de le dresser, beaucoup d'entre eux l'aimaient, et certains même lui inspiraient une aveugle confiance. Mais les officiers de ce genre furent bientôt submergés dans les formations nouvelles. Un grand nombre d'entre eux, occupant des postes élevés, se trouvèrent enlevés au contact de la troupe; beaucoup furent tués, mis hors de combat ou faits prisonniers; ceux qui restaient se trouvèrent en minorité parmi les couches nouvelles d'officiers hâtivement créés. Ceux de nos camarades français qui ont été en contact avec des Russes durant une captivité en Allemagne, sont unanimes à reconnaître que les officiers russes capturés au début de la guerre, étaient incomparable-
3G0 MEMDIUKS DE HIJSSIE
ment supérieurs, coinine esprit, tenue et formation miliUiire, à la moyenne de ceux qui furent faits prisonniers ultérieurement.
J'insiste sur ce fait que les officiers du début ne furent pas, comme on le disait communément en Russie, à peu près tous fauchés ou capturés au cours des premiers mois de guerre. On rencontrait encore en 191G bon nombre d'entre eux dans les unités; seulement, ils avaient avancé en grade et avaient dû céder à des officiers de formation plus récefite et plus hâtive la tâche si importante de former le soldat. Leur grande faute consista à ne pas voir en quelles mains inexpérimentées ils abandonnaient les grades inférieurs, et à ne pas s'efforcer de faire l'éducation de leurs camarades plus jeunes.
A la suite de ces officiers qui étaient déjà en fonctions au moment où éclata la guerre, parut une seconde série, ou plutôt, parurent plusieurs séries successives d'officiers, dont la qualité diminuait de mois en mois. Il y eut d'abord les promotions de la guerre des Écoles militaires et les promotions anticipées de younkers. Ensuite, il y eut une fabrication accélérée de praporchtchiks^ jeunes officiers d'un grade immédiatement inférieur à celui de sous-lieutenant. Bien que les deux premières catégories fussent meilleures que la troisième, tous ces jeunes gens présentaient, à des degrés divers, le même défaut : ils ne connaissaient pas le soldat. Nul parmi leurs maîtres n'avait attiré leur attention sur la responsabilité qui allait peser sur eux, maintenant qu'ils allaient avoir à conduire des hommes dans des circonstances souvent tragiques. Nul probablement n'avait songé dans le passé, et nul certainement ne devait songer dans la suite à les inviter à la réflexion sur le rôle si important et si grave qu'ils allaient jouer. Nul ne leur avait répété qu'il fallait travailler maintenant avec une ardeur nouvelle, et que l'important n'était pas de placer à tout propos leur vie sur la balance, mais bien de mettre toute leur âme et toute leur force de volonté dans leur mission de conducteurs d'hommes, à qui ils devaient servir de vivants exemples. Au contraire, leurs chefs, qui auraient pu laisser un certain nombre d'entre eux en contact direct avec la troupe, ne fût-ce que pour les former prati-
quement, les en écartaient sans préparation en leur donnant d'emblée celte malheureuse étoile de l'ofiicier, du praporchtchik, qui devait leur enlever la saine vision de la réalité.
Ces praporchtchiks étaient très jeunes (les praporchtchiks âgés appartenaient à des promotions anciennes de « praporchtchiks de réserve »). Au début de la guerre, on exigeait d'eux qu'ils eussent fait en totalité ou du moins en majeure partie, leurs études secondaires. Peu à peu, l'autorité militaire devint moins exigeante. Les jeunes gens ainsi triés étaient rassemblés dans certaines villes du front et même de l'arrière, et préparés h leur rôle par des cours durant de trois à quatre mois. Les cours terminés, ceux qui avaient satisfait aux examens recevaient leur brevet d'officier, et étaient dirigés incontinent sur une unité. Du jour au lendemain, et sans autre forme de procès, ces jeunes gens qui n'avaient, le plus souvent, de militaire que le costume, qui avaient bien quelques notions des tranchées, des masques, de l'attaque, mais qui ignoraient tout de leurs futurs devoirs, devenaient des officiers I Du jour au lendemain, ces jeunes ignorants devenaient les camarades d'officiers de carrière rompus au service militaire; du jour au lendemain, ils allaient être appelés à commander des hommes, à les conduire peut-être à l'attaque. <( Nos praporchtchiks ne savent qu'une chose, me disait un colonel: c'est mourir! » Eh oui, bon nombre d'entre eux se sont fait tuer; mais mourir n'est pas le but de la guerre; mourir follement, c'est souvent abandonner à la mort ou à la captivité les hommes dont le sort vous a été confié. D'ailleurs, ils ne mouraient pas tous! Il en est resté un bon nombre, parfaitement vivants, dont une très sensible portion a servi à former le noyau du bolchévisme dans l'armée.
Ces créations hâtives d'officiers provenaient de ce fait qu'il n'y avait pas, en Russie, d'officiers de réserve. On comptait officiellement que, lors de la mobilisation, on utiliserait les cadres superflus de l'armée active pour commander les unités mobilisées. 11 existait cependant un certain nombre d'anciens volontaires d'un an qui, ayant passé, à l'issue de leur temps de service, l'examen de praporchtchiks de réserve, avaient
:i02 MKMOinES DE lUJSSIK
conservé ce grade, qui n'était pas Hiisceptihle de modification. Ce volontariat d'un an, sur lequel on avait jadis fondé quelques espérances, avait donné, au bours de la carnpa^'ne de Mandchourie, des résultats peu encourageants; aussi l'institution en avait-elle été abandonnée. La plupart de ceux qui restaient ont cependant pris du service dans diverses organisations militaires ou dans des Etats-Majors. Quelques-uns d'entre eux étaient des hommes remarquables.
Bien qu'il n'y eût pas, à proprement parler, d'officiers de réserve, il existait des « officiers du temps de guerre ^ qui y ressemblaient extérieurement. Ceux que j'ai vus peuplaient les Etats-Majors, oh ils remplissaient le plus souvent des fonctions qu'eussent pu tenir des sous-officiers. On comprenait que le règlement réservât à des officiers brevetés certains postes des Etats-Majors, quand on apercevait la parfaite incapacité militaire de ces élégants embusqués.
En ce qui concerne les officiers d'Etat-Major, leur situation, au début de la guerre, était la suivante : un certain nombre d'entre eux étaient en possession des hauts grades et commandaient des unités de diverse importance. La majorité des autres peuplait les Etats-Majors de Région et l'Etat-Major de l'armée.
Tous ces officiers furent casés de suite par la constitution des Etats-Majors de campagne : plus de cent divisions, plus de cinquante G. A; treize armées, cinq groupes d'armées, un G. Q. G. On dut rhême leur ajouter des camarades brevetés de deuxième catégorie. Ce ne fut pas encore assez. On créa alors des cours accélérés d'Ecole de Guerre qui durèrent, les uns un an, en deux périodes de six mois chacune, les autres quatre ou cinq mois seulement. Le résultat de ces derniers cours ultra accélérés fut, beaucoup trop souvent, de donnet* de la morgue à de très jeunes ignorants, qui s'imaginaient n'avoir plus rien à apprendre et être mieux que personne au courant du travail d'Etat-Major. J'en ai eu quelques-uns sous mes ordres et n'ai jamais eu à m'en louer, car ils opposaient aux indications les plus pressantes une orgueilleuse inertie. Si l'on excepte un certain nombre d'officiers de carrière doués de sens pratique, d'expérience et de modestie, qui gagnèrent
LES OFFÎCIEtlS 363
véritablement à fréquenter les cours des deux périodes de six mois, on peut dire que cette poussière d'ofticiers simili brevetés n'eut que la valeur d'une hâtive contrefaçon. Si l'armée russe avait subsisté, il aurait fallu remettre sur les bancs de l'École de Guerre un grand nombre de ces jeunes gens, qui n'ont, dans les États-Majors, guère fourni de travail utile.
11 était admis qu'un. officier d'État-Major n'allait qu'exceptionnellement au feu ; dans la pratique, ces officiers ne furent, au cours de cette guerre, exposés au contact avec l'ennemi que durant la guerre de mouvement, presque aussi dangereuse parfois pour les petits États-Majors que pour certaines troupes. Puis, pendant la guerre de position, ceux d'entre eux qui firent un stage à la tête d'un régiment, avant de recevoir les étoiles, furent parfois exposés.
Grâce à cet éloignement de la troupe, ceux d'entre eux qui étaient jeunes officiers se trouvaient dans une situation privilégiée. Peuplant les États-Majors, vivant sans danger, et parfois avec toUt le confort du temps de paix, ils avaient l'avantage de recevoir plus tôt qiie les officiers de troupe l'avancement, et parfois les décorations régulières. Quelques malins, hautement protégés, trouvaient également le moyen de faire une apparition sur le front (guerre de mouvement) et d'y récolter une croix de Saint-Georges. Mais pareil cas était rare. La plupart récoltaient seulement les Saint-Stanislas, les Sainte-Anne et le Saint- Vladimir obligés ; souvent ils se voyaient, comme colonels, promus au Saint-Vladimir de 3" classe (au cou), qui est une fort belle décoration, et s'en tenaient là, se contentant d'attendre le grade de général qui pouvait, à son tour, si on leur confiait une unité solide, leur rapporter un beau jour la croix de Saint-Georges. Voilà (quelle était en général la carrière d'un officier breveté.
Les règlements les concernant étaient tellement stricts et surannés qu'il leur fut longtemps interdit d'entrer dans l'aviation. Il semblait que leurs chefs eussent peur de leur voir accomplir, avec tous ses risques, leur métier de soldats.
Instruits comme ils l'avaient été par des militaires qui avaient rompu avec le service actif, et avaient perdu le contact avec la vie courante de l'armée, séparés, par leurs fonctions
364 MKMOIRES DE HIISSIE
Hpéciales, du maniement direct de la troupe, qu'ils n'avaient pu connaître qu'avant de suivre les cours de i'Kcoiede Guerre, entrés trop jeunes dans le service d'Ktat-Major pour avoir pu très bien connaître le soldat, ces ofliciers brevetés étaient, il faut avoir le courage de le dire, plus ou moins en marge de l'armée. Certes, ils en connaissaient à merveille les règlements et l'histoire, et ils étaient pénétrés du suc des leçons les plus savantes sur l'emploi qu'on en pouvait faire. Mais cette connaissance intime du soldat, ce je ne sais quoi qui ne s'acquiert que grâce à un long séjour dans la troupe, leur échappait communément. Ils découvraient parfois la troupe au moment de leur stage, et deux ou trois colonels brevetés m'ont fait à ce sujet des confidences caractéristiques — ou bien encore lorsqu'ils se trouvaient mis à la tète d'une unité importante. Mais dans les deux cas, à moins de dispositions spéciales, qui ne se rencontraient que chez les officiers d'élite, ils ne pouvaient profiter de ce tardif contact avec la réalité militaire autant qu'ils auraient pu le faire quelques années auparavant. Les charges de leur nouvelle fonction ne leur laissaient guère le loisir d'utiliser, autant qu'ils l'auraient désiré, cette occasion venue trop tard.
D'une façon générale, et en faisant abstraction des officiers d'élite, chez qui l'intelligence et le travail suppléaient aux lacunes de l'expérience, on peut dire que les officiers brevetés, dans les grades subalternes et supérieurs jusqu'à cinq galons inclus, avaient de la guerre, de ses méthodes et de ses moyens des conceptions d'un caractère abstrait. L'influence de l'Ecole de Guerre pesait sur eux. Les enseignements des maîtres et des formules apprises auprès d'eux, étaient restés pour beaucoup d'officiers la lettre même de l'Evangile militaire. Plus ils appliquaient exactement ces formules, plus ils se croyaient inexpugnables. 11 fallait chez eux une personnalité puissante pour se détacher de ces formules et tâcher d'en appliquer non la lettre, mais l'esprit. Les autres étaient positivement bloqués contre toute idée nouvelle. Si on leur suggérait quelque innovation en usage dans une armée étrangère, ils répondaient sans hésiter et peut-être avec conviction : « Parfaitement! c'est exactement
ce qui se pratique chez nous ! » De là, chez eux, sous la couche de politesse et d'amabilité extérieure qu'ils abandonnaient rarement, une morgue spéciale et un indéracinable orgueil qui les rendait hostiles à tout ce qui était apporté par l'étranger sans l'estampille de leurs professeurs. J'ai vu à cet égard de nombreux exemples d'étroitesse d'esprit, et il m'est arrivé d'être obligé de lutter contre des mensonges, par lesquels certains officiers brevetés s'efforçaient de masquer leur résistance à mes suggestions.
Pour caractériser la masse des officiers d'Etat-Major, (disons par exemple, 80 p. 100 d'entre eux, et abstraction faite, je le répète avec insistance, de très brillantes exceptions), on peut mettre en avant, d'abord un incommensurable orgueil de caste : ils se croyaient l'élite, la crème des officiers de l'armée, au point de vue intellectuel, technique et moral (le mot m'a été dit). Ensuite, un esprit particulièrement étroit, dénué de curiosité, d'élan vital. Je sais bien que, dans la pratique, la majorité des bons officiers briguaient l'honneur d'entrer à l'Ecole de guerre, puisque c'était la vraie porte du succès. Mais tous n'y entraient pas, et un certain nombre d'officiers sérieux, qu'attirait la vie du camp, ne souhaitaient même pas d'être d'Etat-Major, d'entrer dans une filière administrative. Il était donc exagéré de la part des officiers brevetés de se considérer aussi exclusivement comme des talons rouges. Pour le second caractère que j'ai souligné, en revanche, ils n'en étaient guère responsables : ce sont leur éducation faite à part et leur service spécial qui, en les abstrayant de la vie militaire vivante leur avaient comme fermé les yeux, à moins qu'une personnalité vigoureuse ne leur eût permis de réagir.
On comprendra mieux, après ces explications, les rapports qui s'établissaient entre officiers d'Etat-Major et officiers de troupe. Bien qu'il n'y ait probablement pas d'armée où les rapports entre ces deux catégories d'officiers soient empreints d'un sentiment de cordiale égalité, il me semble qu'il y avait en Russie quelque chose de plus qu'ailleurs. Ces deux catégories d'officiers ne semblaient pas parler la même langue, et ils avaient des intérêts distincts. Les uns étaient de la race
:mo MKMoii{[!:s DE H(:ssii=:
des nuiîtres, do ceux qui coiïJinaridaieril actuellement ou conimuuderaient ijn jour; les autres étaient de la race de ceux qui avaient tout juste le droit de se taire, et, à l'occasion, celui de se faire tuer. (Vatiquemont, dans les rapports ext(îrieurs, ces distinctions semblaient s'eiîacer; mais on les sentait poindre à la première opposition d'intérêt, ou simplement d'idées.
Pourtant, il faut, pour être équitable, insister sur certaines des qualités de l'officier russe d'Etat-Major, qqi, sous les critiques qui précèdent, pourraient passer inaperçues.
D'abord, il faut souligner qu'une majorité des officiers russes cultivés étaient brevetés ; tous n'étaient pas des aigles, mais ils avaient un minimum de connaissances, un passé d'instruction qui les mettait réellement au-dessus du type moyen de l'officier non breveté d'une armée où le travail et la tenue n'étaient pas partout en honneur. Ceux d'entre eux qui étaient doués d'une forte intelligence, et le nombre n'en était pas négligeable, étaient vraiment des officiers donnant, malgré certains défauts, l'idée la plus favorable de leur armée. 11 n'est pas jusqu'à leur esprit de corps — ou de caste — qui ne fût, à certains égards respectable, parce qu'il constituait un lien délicat et utile dans une armée aussi disséminée et aussi mêlée que l'armée russe.
Lorsqu'ils atteignaient les grades élevés, une nouvelle sélection se faisait parmi eux. 11 y avait d'un côté les bons élèves, ayant conservé avec l'âge tous les défauts précédemment signalés : ils végétaient dans d^s postes plus ou moins honorifiques, et ne jouaient plus de rôle que par leur nombre. De l'autre côté, un iiombre important de ceux qui, encore quelques années auparavant, manifestaient un fâcheux esprit d'exclusivisme, se réformaient tout à coup au contact de la réalité. Ayant à conduire des affaires multiples, à conférer avec les officiers des formations les plus diverses, ils sentaient rapidement qu'il fallait ne tenir aucun compte des étiquettes et n'apprécier que la valeur personnelle des hommes, parce qu'il importait de faire collaborer toutes les forces de la nation. Ainsi, peu à peu, cevix-là mêmes qui semblaient impénitents, quittaiei^t leur défiance orgueilleuse, et oubliaient même de revêtir leurs aiguillettes d'Etat-Major.
r.ES OFFICIERS 367
C'est parmi ces officiers que je rangerais les noois les plus célèbres et quelques autres de générau)^ russes remarquables : Alexéyef, Gourko, Loukomski, Klembovski, Balouyef, Yarone, Leczinski, etc.
Quelle coqduite les divers officiers ont-ils tenue daris leur service? Celte question, le public la résout communément d'un mot, en disant : « Ce sont les officiers qqi ont perdu l'armée russe ». Je voudrais essayer d'étudier sans parti-pris cette grave question.