SUR LA DISCIPLINE
Procédant par ordre, on doit, puisque les officiers avaient pour mission de veiller à la discipline, se demander d'abord comment et pourquoi ils ont failli à cette obligation.
Demandez à d^^ officiers russes quelle est la cause de la dissolution de l'armée; ils vous répondront invariablement : (( C'est la disparition des anciennes troupes disciplinées, anéanties au cours de la première année de guerre qui a fait se désagréger l'armée )>. A mon sens, la question n'est pas aussi simple qu'elle leur paraît ici. Avant de se demander si les soldats disciplinés ont, oui ou non, disparu de bonne heure dans l'armée russe, il semble nécessaire de bien s'entendre d'abord sur l'essence même de la discipline.
Qu'est-ce donc que la discipline?
Ou comprend soijs ce nom deux actions différentes et à certains égards opposées : la discipline morale et la discipline physique. La discipline morale se propose d'agir sur la volonté d'un individu ou d'une collection d'individus, à l'effet d'orienter cette volonté vers un but commun, lequel peut ne pas coïncider avec l'intérêt immédiat de cet ou de ces individus. Elle opère donc une éducation de la volonté. Tout autre est la discipline physique, puisqu'elle se propose au contraire
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(le masquer la volonté, les liabiliwJes, les sentirneriLs, les insliricls, c'est-à-dire la persorinalité des individus sur lesquels elle s'exerce, et de substituer à ces sentiments personnels des réflexes. Elle opère une création de ré/lexes. Elle tend à obtenir, par exemple, que des chats fassent bon ménaj^e avec des souris, et que — la chose est du môme ordre — des hommes qui ne sont pas autrement courageux fassent, en présence du danger de mort, la série des réflexes que ferait un homme inaccessible à la peur. En un mot, la discipline morale est l'opposé de la discipline physique, puisque la première s'appuie sur la volonté, tandis que la seconde tend à la supprimer. La discipline physique aboutit en effet à ce qu'on devrait appeler : le dressage,
La discipline militaire moderne procède de l'un et de l'autre de ces modes de discipline, et, si l'on étudie d'un peu près l'histoire militaire du xix^ siècle, on voit que la conception que Ton a eue de cette discipline n'a pas cessé d'évoluer. A l'époque présente, il semble qu'on fasse, dans notre armée, à la discipline morale une place d'honneur. Tout, d'ailleurs, dans les nations occidentales, concourt à la formation de cette discipline morale : la famille, l'école et le régiment. L'homme arrive k la caserne déjà fortement préparé, à son insu, à certaines des idées morales qui serviront de base au service militaire. Ses parents, les anciens, ont, même sans lui faire de morale, expliqué devant l'enfant les dangers d'une invasion, la douceur d'être maître chez soi, la honte d'une servitude. L'école a- nourri ces sentiments au moyen d'exemples historiques. Nos officiers trouvent donc le plus souvent, chez l'homme qui arrive au régiment, un terrain où sont en germe les grandes idées morales vers lesquelles il convient d'orienter le soldat : l'amour de la patrie, le respect de l'honneur national, l'accomplissement du devoir, coûte que coûte, jusqu'à la mort, inclusivement.
Toutefois, cette éducation morale, fût-elle parfaite, ne suffirait pas. D'abord parce qu'une troupe est composée d'éléments disparates et de qualité inégale. Ensuite, parce que, même s'il ne s'agissait que de soldats d'élite, l'éducation de la volonté ne suffirait pas pour obtenir entre eux cette solide
cohésion qui est le but tinal de la discipline et la force d'une armée. On sait, en effet, qu'une compagnie d'officiers, de même que des milices, n'ont pas de valeur sérieuse. C'est que même une élite doit être défendue, par des réflexes collectifs, contre les surprises de ses instincts individuels (par exemple la colère, l'inattention, la peur, etc.). Il convient donc, quelle que soit la qualité de la troupe considérée, d'ajouter à la discipline morale une certaine dose de dressage. On obtient par là que ces volontés, déjà tendues vers un même objet, voient leurs actes, même les plus dangereux, facilités par une série de réflexes que le dressage fera intervenir chez eux. C'est à ce prix seulement qu'une armée peut supporter les secousses d'une guerre terrible comme celle que nous traversons, qu'elle peut, sans se laisser abattre, réagir,, rebondir aux heures critiques, et faire jaillir de son sein des cadres improvisés, lorsque ses cadres naturels ont disparu. Tel est, dans ses grandes lignes, l'idéal vers lequel a tendu la conception française moderne de la discipline militaire.
Si la discipline morale est impuissante à assurer à elle seule la cohésion d'une troupe, on peut en dire autant de la seule discipline physique. Une troupe, en effet, qui n'agit que par les réflexes collectifs déterminés chez elle par le dressage, pourra se conduire admirablement à la manœuvre ou au feu, mais n'offrira aucune résistance aux causes morales de dissolution. Le soldat qui ne sait que manœuvrer et mourir, et qui n'a pas, à côté des réflexes qui lui dictent ces actes, un sentiment patriotique, l'amour de son foyer, la volonté de vaincre, etc., est à la merci des paniques sans cause et du découragement. La discipline physique pouvait suffire jadis, quand on n'avait que des armées peu nombreuses composées de mercenaires ou de spécialistes qu'on tenait perpétuellement en mains. Encore ces armées même avaient-elles un sentiment collectif de gloire ou de domination, qui assurait entre leurs unités une cohésion véritable. Mais, dans les temps modernes, les masses formidables que met sur pied la « nation armée » ne sauraient s'accommoder de l'emploi exclusif de l'une ou de l'autre forme de discipline.
Voyons ce qui se passait en Russie. Ici, rhonime n'appor-
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tait pas an régiment fût-ce la plus humble dos idées morales ((n'apporte ave(i (;lle nne recrue fran(;aise. La (Joncenr du i'uycîr, personne ne la lui avait jamais vantée. D'ailleurs, qn'est-elle aux yeux d'un Uusse, puisfju'il est toujours prêt a émigrer jusqu'au bout du monde sur la sini()le promesse d'un lot de terre abondant et fertile? La honte de la servitude? Qui donc parmi les chefs responsables eût osé la développer devant ce moujik esclave? La patrie? Qu'était-elle aux yeux d'un paysan russe qui, depuis l'enfance entendait dire qu'il devrait sacrifier au besoin jusqu'à sa vie à un tsar lointain, dont certains lui soufflaient à l'oreille qu'il n'était qu'un oppresseur et un secret ennemi?
D'ailleurs, ce qui était vrai des paysans illettrés l'était également, pour d'autres raisons, des éléments plus cultivés de la société russe.
C'est que l'éducation morale n'existe pas en Russie. Le clergé national ne possède ni l'instruction ni la dignité qui seraient nécessaires pour faire œuvre d'éducateur. Quant à la famille, ce noyau essentiel de l'éducation morale pour un Européen occidental, elle se désintéresse totalement, en Russie, de^ ce devoir. Lorsque les enfants sont encore tout petits, les parents russes cultivés répugnent totalement à les corriger physiquement, et s'efforcent de leur expliquer avec gravité les raisons qui leur font prononcer telle ou telle défense. Lorsque les enfants grandissent, les parents ne font qu'un insignifiant minimum d'efforts pour agir sur leur moral, pour faire luire devant leurs yeux la notion des devoirs devant lesquels, un jour ou l'autre, devront se courber leurs plus impérieux instincts et leurs plus captivants désirs. Quant à leurs actes, ils ne s'en préoccupent point, si Tordre de la maison n'en est pas troublé.
Il en résulte que la personnalité des jeunes gens russes se développe en toute liberté, sans connaître d'autres entraves que les empêchements physiques à la réalisation de leurs désirs ou volontés. A l'école ou au lycée, l'absence d'éducation morale est la même que dans la famille : il ne règne là que l'obligation physique d'apprendre. Les Russes parviennent donc à l'âge d'homme sans avoir jamais senti peser sur
eux cette perpétuelle obligation morale, parfois un peu puérile, mais, dans l'ensemble, si bienfaisante, qui nous a enserrés, nous autres, dès nos premiers pas. C'est pour cela que les Russes sont si impulsifs, ce qui les rend souvent si profondément sympathiques, mais en même temps si prodigieusement incapables de résister à nn désir ou à une tentation, et par suite, de fournir un efîort patient, désintéressé et continu. C'est pour cela également, et cela est grave [)Our la Russie de demain, que, lorsque, par exemple, cinquante Russes sont réunis pour discuter une question, il se trouve communément parmi eux une cinquantaine d'orateurs et tout autant d'opinions dilTérentes.
Les militaires russes, lorsqu'ils recevaient des recrues, ne trouvaient donc chez eux qu'une préparation morale rudimentaire ou inexistante. Certes, beaucoup des hommes avaient une noblesse et une générosité d'âme surprenantes. Mais ce n'étaient là chez eux que des instincts, au même titre que les sentiments contraires chez tels de leurs camarades. Or, puisque la constitution de la société russe privait la jeunesse militaire de tout cet apport moral dont dispose le jeune soldat d'Occident, quelle allait être, en face de cette situation, l'attitude des officiers?
Les officiers étaient eux-mêmes des produits de leur nation. Comme leurs compatriotes, ils n'attachaient pas d'importance au côté moral de la discipline. Les écoles militaires les avaient bien initiés aux grands devoirs de l'oflicier; mais, dans cette nation où l'on ne trouve pas d'éducateurs de la volonté, comment auraient-ils pu, sans préparation, sans modèles, s'improviser dans ce rôle? Fatalement, le côté moral de la discipline devait passer chez eux à l'arrière plan. I Ajoutons d'ailleurs qu'ils n'étaient nullement exempts de préjugés de caste, et que la masse grise de leurs soldats leur apparaissait communément comme frappée d'une invincible débilité d'intelligence, comme une pâte molle qu'il fallait î modeler sans se préoccuper le moins du monde de ses sensations ou de ses sentiments.
On voit que, chez les Russes, tout le poids de la discipline i militaire devait fatalement peser sur la partie matérielle, sur
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rc que nous avons appelé le dressaf/e. Mais aussi, avec quel amour et quel soin ils [)ratiquaient ce dressage! Les soldats qui sortaient de leurs mains faisaient à hon droit l'admirai ion des connaisseurs. Nulle troupe n'était plus plaisante à voir, et nulle n'entre[)renait avec plus de mâle assurance les actes les plus dangereux et les plus fous de la guerre. Nos camarades russes étaient à bon droit fiers de leurs hommes.
Toutefois, s'étant bornés au dressage exclusif, ils devaient se heurter aux difficultés que nous avons signalées. Tant que les cadres instructeurs ont été intacts, la troupe si bien dressée s'est admirablement comportée, encore qu'elle fût singulièrement passive dans les moments critiques. Elle se fit tuer ou prendre sans émotion, elle paya superbement les erreurs de ses Etats-Majors. Mais peu à peu, les cadres anciens ont été fauchés ou submergés d'apports nouveaux ; avec eux ont disparu une grande partie des hommes qui étaient dressés, et ils ont été remplacés par d'ignorantes recrues. Le propre de l'éducation morale est d'être contagieuse; celui du dressage est d'être strictement personnel et de s'oublier par l'absence d'exercice. On vit donc bientôt dans l'armée russe, à côté d'une minorité d'hommes parfaitement dressés, un certain pourcentage d'hommes qui n'étaient qu'imparfaitement dressés, et une énorme quantité d'hommes qui n'étaient pas dressés du tout. Cependant, tous ces soldats, si différents les uns des autres, au point de vue de leur éducation militaire, avaient ceci de commun que tous également ignoraient pour qui ils se battaient et pourquoi ils devaient se battre. Ils n'avaient aucune idée morale où s'appuyer dans les heures graves : ils devaient donc succomber, et l'inévitable se produisit. Peu à peu, ces hommes, dans le cœur desquels leurs chefs avaient omis de semer des idées tangibles de patrie, d'honneur, de devoir, se laissèrent envahir par d'enjôleuses théories parlant de fraternité universelle.
Certes, ils avaient, grâce à leur dressage, asséné des coups puissants sur les armées autrichiennes et les armées allemandes ; mais, la campagne se prolongeant, il leur fallait des principes : pour continuer leur travail de guerre, ils n'en avaient pas. Quand l'inaction des tranchées eut émoussé les
réflexes chez les hommes qui en avaient possédé, quand affluèrent des hommes qui n'avaient subi qu'un dressage hâtif, les instincts se sont vite débridés, et la désagrégation commença bien avant la révolution. Les troubles de 1917 ne firent que précipiter ce mouvement commencé, et la superbe armée russe, qui, en 1915, opposait des bâtons aux mitrailleuses allemandes, ne voulut plus se battre; tout d'un coup, les héros d'hier ont eu peur de mourir. L'armée des tsars n'existait plus. Un instant, ce qui lui restait de dressage lui donna comme un semblant d'énergie, et permit les ofTensives de 1917. Mais ce ne fut là qu'un soubresaut d'agonie, et bientôt après, le front, lamentablement, s'ouvrit.
Ainsi donc, à la base de cette catastrophe, il y a une erreur initiale du monde militaire russe sur la conception de la discipline. Mais, ce fait évident une fois constaté, convient-il d'accabler les coupables, c'est-à-dire les officiers? Je ne le crois pas, car nul ne peut soutenir que cette erreur soit imputable à telle classe spéciale de la société russe plutôt qu'à telle autre. Cette erreur pèse sur la Russie tout entière, sur la famille russe, si prolifique et si peu éducatrice. Elle est le résultat, d'une part, d'un état social chaotique et d'une civilisation trop primitive dans ses couches profondes pour pouvoir fournir aux soldats le bagage moral qui leur était indispensable — et d'autre part, de cet individualisme russe impénitent qui continuait à couler et à bouillonner sous la glace unitaire dont le recouvrait le régime autocratique.
C'est dans cette erreur initiale, dans cette immense faiblesse de la nation russe devant l'attrait de ses impulsions, qu'il faut chercher la cause profonde, lointaine, de la désagrégation de l'armée russe. Il y eut également d'autres causes et nous y insisterons. Mais celle-ci est fondamentale, et le souvenir en devra dominer toute étude impartiale de l'armée russe contemporaine.