‹ Mémoires de RussieChapitre 3 sur 18 · JULES LEGRAS · texte numérisé non relu

JULES LEGRAS

Je suis arrivé à Pétrograd le 20 février 1916. Le but de mon voyage est de faire, en Russie, de la « propagande ». Nos alliés russes nous ont été dépeints comme enclins à se décourager et à penser que nous avons peu fait pour les aider. Il s'agit, pour ma modeste part, d'expliquer, dans le plus grand nombre possible de villes, comment s'est opéré chez nous le début de la guerre, quelle charge énorme nous avons eue sur les bras, et comment nous réagissons présentement en activant notre production de canons et de munitions. A cet efl'et, je vais donner une série de conférences en russe, sous le patronage et au profit de la Croix-Rouge locale.

J'ai eu la bonne fortune d'assister aux visites que l'Empereur a faites à la Douma et au Conseil de l'Empire. Tous sont d'accord pour penser que ce rapprochement entre le trône et la représentation nationale est un événement d'importance.

Au palais de Tauride, où s'abrite la Douma, il y avait, cet après-midi, une foule considérable, mais soigneusement canalisée. J'avais trouvé place dans une tribune dont le balcon

surplombait l'entrée principale de la salle, et dominait la salle des l*as-l*erdijs. C'est par laque l'Empereur est arrivé. Il s'est d'abord arrêté longuement, tandis que le clergé, aidé de choristes, exécutait une de ces prières de bénédiction qu'on appelle en russe « molébiennes », et dont une cérémonie importante ne saurait se passer. Nicolas II a les traits tirés; il m'a paru très sensiblement maigri et vieilli. 11 était vêtu d'un uniforme très simple, sans col de linge ni manchettes, seulement orné d'aiguillettes bleues et de la blanche croix de Saint-Georges. Près de lui, son frère, le grand duc Michel, attirait l'attention : il est grand, mince, chauve, et pourvu d'un cou interminable que défend un col de tunique d'une hauteur inusitée; son expression est douce, son regard fatigué et câlin.

M. Rodzianko, président de la Douma, était un peu en arrière, exécutant les signes de croix d'une manière large et démonstrative, très différente des signes de croix discrets des autres assistants.

Les prières achevées, le Président harangua l'Empereur, qui répondit brièvement, et qui, après une courte promenade, regagna son automobile. Il était venu avec un minimum de précautions, se confiant en quelque sorte à son peuple en souci : l'accueil qu'il a reçu, et qui peut-être l'a surpris, a dû lui montrer qu'il avait touché juste. Quelle différence entre cette tempête de hourras frénétiques qu'il a entendus aujourd'hui et le silence glacial qui, il y a une dizaine d'années, fut la seule réponse de la première Douma au discours d'inauguration prononcé par lui au Palais d'Hiver!

La séance qui a suivi m'a paru terne, sauf par ce fait qu'elle a souligné la haine inspirée par M. Sturmer, le président du Conseil et, au contraire, la faveur dont jouit, parmi les députés, le général Polivanof, ministre de la Guerre.

Ce soir, je me suis retrouvé, dans une loge de rez-de-chaussée, au Conseil de l'Empire, derrière le grand duc Michel, qu'accompagnait sa femme. Les ambassadeurs sont là, très en vue, remuants : M. Paléologue pour la France, M. Buchanan pour l'Angleterre; M. Motono pour le Japon; puis un Italien, un Serbe; enfin, le tout Pétrograd officiel.

Le silence s'est fait tout à coup : l'Empereur venait d'entrer, à son ordinaire, sans bruit, avec simplicité; le président du Conseil de l'Empire, M. A. Koulomzine, l'accompagnait. Nouvelle prière ou « molébienne » aux chœurs particulièrement excellents; harangue du président; réponse de l'Empereur; tempête d'enthousiasme. Puis l'Empereur s'est laissé promener à travers quelques salles, adressant çà et là une question de détail au vénérable personnage qui le guidait. Après cela, il s'en est allé. J'ai été violemment frappé de ce qu'il y avait de menu et en quelque sorte d'impersonnel dans ces apparitions de Nicolas II.

Mon vieil ami Alexandre Goutchkof relève à peine d'une grave maladie. J'ai pu le voir plusieurs fois, et j'ai passé près de lui des heures instructives. Il m'a conté, entre autres choses, comment, s'étant convaincu, au cours d'un voyage sur le front, de la cruelle pénurie de munitions dont souffrait l'armée, il avait essayé de remuer ciel et terre à Pétrograd pour y porter remède; il tenta d'intéresser ses collègues de groupe dans le Parlement, puis M. Kokovtsof, ancien ministre des Finances, puis le général Voïekof, commandant du Palais, familier du souverain : partout, il s'est heurté à la même impuissance ou à un manque de décision. Le général Voïekof était parfaitement renseigné ; mais, du moment que, à coups d'hommes, on continuait à progresser en territoire autrichien, il n'était pas d'avis d'importuner l'Empereur. Ce n'est que lorsque l'offensive de Mackenzen eut pour résultat la formidable retraite des armées russes, que la coterie centrale, effrayée, autorisa la constitution de « Comités de Munitions » et entre autres « du Comité commercial et industriel », chargé de venir en aide au Ministère pour répartir entre les usines les commandes de guerre.

Entre temps, le général Soukhomlinof, ministre de la Guerre, a été mis en accusation. La commission d'enquête, présidée par le général Pétrof, membre du Conseil de l'Empire, vient de déposer son rapport. Les conclusions en sont

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les suivantes : i" Le ministre a touché des pots de vin ; 2" 11 a coinnriis des illégalités; 3" Il a été en rapport avec des espions utilisés par l'étrangler, et dont le rôle ne lui a jamais échappé. Reste à savoir ce que dira l'Empereur.

M. Goutchkof, m'ayant prié de lui résumer le contenu de mes conférences projetées, m'a affirmé que je ferais fausse route en allant parler, comme j'en avais l'intention, dans les villes de l'arrière, et que c'est au contraire sur le front que je devrais essayer cette consolante propagande. 11 m'a même adressé au ministre de la Guerre pour me faire confirmer sa manière de voir. En effet, le général Polivanof a paru s'intéresser à ma tentative, qu'il me fallait, a-t-il ajouté, faire dans les armées, sur le front même. 11 a poussé la bienveillance jusqu'à m'expliquer en outre que, si je parlais sur le front, je ne serais soumis qu'à la censure du G. Q. G., qui est large d'esprit, tandis que, pour parler à l'arrière, il me faudrait me soumettre à mille vexations et restrictions imposées par la censure tatillonne qui règne dans les cercles militaires de l'intérieur. Or, m'a-t-il dit, je tiens beaucoup à ce que nos militaires aient la connaissance intégrale des choses que vous avez l'intention de leur expliquer.

4 mars. — Je me rends à Moscou pour mettre la dernière main au texte de mes conférences, et pour m'entendre avec les membres de notre mission des munitions, qui est installée là-bas.

Les jours que je viens de passer à Pétrograd m'ont confirmé, ainsi que je m'y attendais, la difficulté qu'on éprouve en ce pays à organiser quoi que ce soit de nouveau. Ainsi, malgré les plus hautes recommandations, la Croix-Rouge, qui, pourtant, n'a rien à perdre, se réserve au sujet du patronage que je lui demande de m'accorder à l'arrière. Mes chefs militaires m'ont donné tout leur appui, mais ils ne peuvent agir sans autorisation, et il leur faut compter avec les Russe.s. Les diplomates m'ont reçu le mieux du monde; mais les questions militaires sont en marge de leur compétence. J'ai erré de l'un à l'autre, trouvant partout, chez nos compatriotes comme auprès des Russes, des mains tendues, des invitations, des encouragements et des promesses; mais,

finalement, il me faut me « débrouiller » seul. Militairement, je ne suis qu'un fort mince personnage; cela ne facilite guère la réalisation de mes projets.

Je voudrais signaler, pourtant, parmi tant d'aimables hôtes, d'abord le lieutenant-colonel Wehrlin, attaché militaire adjoint, à qui je dois le plus chaleureux appui et une mise an point des questions pratiques, dont j'ai ressenti avec une vive reconnaissance l'à-propos et l'utilité. Puis mon hôte et mon ami, Michel Stakhovitch, membre du Conseil de l'Empire, l'homme le plus répandu et le plus universellement apprécié et aimé dans le monde russe. C'est à lui que je dois desl rencontres curieuses, et des contacts inattendus avec des littérateurs, des militaires, des hommes politiques, des personnages du monde et du grand monde, grâce auxquels je pais mettre au point, peu à peu, l'idée qu'il faut se faire de l'état actuel des esprits en Russie.

Noterai-je une visite au président du Conseil, M. Sturmer? Elle fut assez terne. J'allais demander au ministre l'autorisation de promener librement à travers le pays mes conférences de propagande. 11 a esquivé la réponse nette et s'est contenté de vagues assurances. Il a cependant une apparence qui inspirerait conliance, si l'on n'était prévenu de se tenir sur ses gardes. Il ressemble à un brave propriétaire de la campagne russe qui s'habillerait chez un bon tailleur. Pourtant, il m'a fait une demande caractéristique, celle de venir le voir une fois ma tournée terminée, pour lui dire mes impressions sur l'état des esprits. J'ai promis de grand cœur, car il y aura là sans doute une belle occasion de dire la vérité (1).

^7 mars. — Echoué dans la gare de Koursk à Moscou, où j'attends un train qui doit me conduire à Pétrograd et qui a treize heures de retard, j'essaie de résumer les renseignements recueillis durant mon séjour dans la seconde capitale. Je suis peu sorti, ayant à travailler beaucoup. J'ai du moins été reçu avec une touchante prévenance par les camarades français qui dirigent la <i Mission des munitions et des explosifs. »

(1) Vain cspoirl M. Sturmer n'a même pas répondu à une réclamation officielle que j'ai dû lui adresser par lettre quelques mois après cette visite. Je ne l'ai jamais revu.

iO MÉMOJHES DE HUSSIE

Cette mission, envoyée dès les premiers moments de la guerre, s'est iieurtée ici aux plus grosses diflicultés. Le général Soukhomlinof, le ministre de la (iuerre actuelleme^it en jugement, a complètement ignoré les officiers qui la composaient, et il ne leur a pas accordé d'audience personnelle. Pourtant, leurs désirs étaient modestes : ils ne voulaient qu'aider les Russes à « intensifier y> leur production. Pour bien montrer combien la France était désintéressée en l'espèce, ces officiers ne voulaient rien diriger eux-mêmes, se bornant au rôle de conseillers techniques, et désirant que les Russes, qu'on savait susceptibles, eussent tout le mérite et tous les avantages de cette fabrication. La chose fut prise en mains par un général russe d'artillerie qui, en sollicitant du gouvernement l'autorisation de construire une usine, se portait garant des fonds nécessaires, lesquels seraient fournis par un riche négociant moscovite, M. Vtorof. L'autorisation officielle dépendait de l'avis du grand duc Serge Mikhaïlovitch, grand maître de l'artillerie, homme d'ailleurs intelligent, mais autoritaire. Le Grand Duc ne donna pas l'avis favorable. Ohl il ne le refusa pas non plus! Il lui suffisait de traîner les choses en longueur : c'est la grande tactique des Russes. Aux solliciteurs, il répondait: « A quoi bon nous donner cette peine? Nous avons fait en Amérique et au Japon d'énormes commandes : nous risquerions de nous encombrer ! ))

— Mais, Monseigneur, en attendant la livraison de ces commandes, ce que nous fabriquerons en Russie se trouvera à pied d'œuvre. Les étrangers sont obligés de construire des usines pour exécuter vos commandes ; à travail égal, nous gagnerons sur eux au moins le temps du transport : le gain n'est pas mince !

— Non, vraiment, à quoi bon? répondait le Grand Duc, d'un air aimable et las. Et il congédiait les solliciteurs.

Des mois, une année se passèrent sans qu'il fût possible d'obtenir que le Grand Duc revînt sur sa décision. Mais, une maladie l'ayant écarté des affaires durant quelques mois, son remplaçant donna l'autorisation nécessaire.

Actuellement, la Russie fabrique 75.000 — 80.000 obus par

jour. C'est peu encore. Pendant ce temps, la mission française des munitions est comme ignorée officiellement : le mot d'ordre est de n'en parler jamais, et son nom ne paraît point dans la presse, car il y est impitoyablement rayé par le censeur!

Les munitions fabriquées par les soins de la mission ont été essayées près de Baranovitchi : elles ont produit un effet excellent.

M. Nicolas Goutclikof, l'ancien maire de Moscou, m'a décrit les incroyables amoncellements de marchandises et de produits de toute sorte qui gisent sur les quais d'Arkhangelsk. Pour en sortir les matériaux dont leurs usines ont besoin, les industriels moscovites ont pris le parti de détacher là-bas un homme de confiance, qui dédouane les marchandises nécessaires et en surveille l'expédition. Dans ce grand corps sans tête qu'est la Russie, il faut évidemment ne compter que sur soi-même.

Juste au moment de quitter la maison, j'ai reçu l'autorisation de prendre la parole dans 14 villes importantes de l'intérieur. Mais, si dans les capitales mêmes, le désordre des transports est ce que je vois, au prix de quelles difficultés et de quels retards ferai-je le tour de la Russie? D'ailleurs, je vais commencer par le front; pour l'arrière, je verrai plus tard.

En attendant, je vais passer le reste de la nuit sur un banc du buffet.

i 8 mars. — Mon train est arrivé dans la matinée, et j'ai réussi, non sans peine, à m'y installer pour gagner Pétrograd. Les wagons sont bondés. On y voit un bon nombre d'aimables embusqués; de leur conversation, on conclut qu'ils font des affaires ou simplement s'amusent. — Tout ce monde paraît plutôt optimiste...

Dans les milieux industriels de Pétrograd, j'ai constaté que l'accord était loin de régner. Il y a d'un côté l'industrie

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de la capitale, personnifiée par M. Poutilof, le président des grandes usines nnétalliirgiqiies qui portent son nonn. Les re[)résentants de l'industrie française paraissent faire bloc avec lai. En face de ce groupe se trouve celui que constituent les autres industriels métallurgistes, représentés surtout ici par des honames politiques et le « Conriité conrimercial et industriel » dont M. A. Goutchkof est président. Les deijx camps se combattent, et je reçois des deux côtés des confidences.

Du côté Poutilof, on me dit : « Le Comité commercial et industriel a gâté la situation en introduisant dans la direction des usines de la capitale (l'usine Poutilof a 27.000 ouvriers) des membres ouvriers. Lors d'une visite de oO parlementaires à l'usine Poutilof, ces Ouvriers otlt déclaré ne pas vouloir être entendus en présence des directeurs bourgeois, et les députés ont fraternisé avec eux ». Un autre ami du groupe Poutilof, qui est le représentant d'une grande maison étrangère, a commencé, pour me mettre en goût, par me faire un éloge à tous crins du grand duc Serge Mikhaïlovitch. Après cet exorde, il a fulminé contre M. Goutchkof qui, selon lui, serait dévoré d'esprit démagogique.

Dans l'autre groupe, celui du Comité commercial et industriel, on m'a dit ceci : « M. Poutilof est un homme de rien; il n'est, à aucun titre, un industriel : c'est un financier qui ne songe qu'à gagner de l'argent. Autour de lui sont groupés un certain nombre d'hommes qui ne cherchent qu'à faire des affaires, et non à conduire les affaires de l'Etat, par exemple, pour tout ce qui concerne les achats de matières premières. En outre, les salaires, dans les usines Poutilof et consorts, sont mal répartis. L'animosité des gens du groupe Poutilof contré le Comité commercial et industriel vient de ee que les premiers auraient voulu, étant dans la ville même où s'obtiennent les commandes, pouvoir s'assurer, fût-ce au prix de sérieux pots de vin, la plus grande partie des commandes de l'Etat, quitte à les répartir ensuite sur la province et l'étranger en prélevant un honnête bénéfice. Le Comité, qui assare une scrupuleuse répartition des commandes, les a empêchés de réaliser leurs plans. De là leur irritation, »

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ââ mars. — J'ai dîné chez un homme politique en vue du parti octobriste. Il m'a expliqué les grèves actuelles par l'existence d'un parti de maximalistes et de défaitistes persuadés que rien ne peut être pire que le gouvernement actuel, et qui n'attendent des bouleversements militaires qu'un mieux social. « Maklakof, ajoute-t-il, a fort bien expliqué, dans un article intitulé le Chauffeur, la situation Où nous sommes : nous avons pris place avec nott-e famille dans une voiture automobile qui doit suivre urte route bordée à droite et à gauche d'un préci[)ice. Mais nous nous apercevons tout à coup qiiè le chauffeur est ivre, ou qu'il est devenu fou. Que devons-nous faire? Nous her à son instinct? C'est bien risqué ! Le tuer sur place? Mais comment arrêter la voiture dont rioiis ignorons les commandes?... »

L'ami qui me cite cet article voit l'avenir très noir et me paraît imbibé de pessimisme.

L'offensive a été commencée sur le front nord, pour essayer de faire diversion à l'effort allemand contre Verdun : les blessés commencent à arriver à Pétrograd. Cependant, il neige et la gelée reprend.

23 mars. — Je m'étais adressé au général Biélayef, chef d'État-Major général, pour obtenir l'autorisation de faire en Russie des conférences militaires. Il m'a fort bien reçu et m'a adressé à son adjoint, le général Léontief, ancien attaché militaire en Roumanie, lequel m'a convoqué sur l'heure. Général d*antichambre, pommadé et portant beau, d'une intelligetice médiocre et d'une prétention sans égale, il m'a fait des discours dont le sens était le suivant : présenté par les autorités militaires et civiles françaises accréditées en Russie, je ne lui apparaissais pas encore comme assez pourvu de recommandations pour qu'on pût me donner un laisser-passer intellectuel. D'ailleurs, à quoi bon aller parler à des officiers russes? Que dirai-je qu'ils ne sachent pas et ne sentent pas comme moi? C'est en Roumanie que je devrais me rendre, pour catécliiser le peuple et lui persuader d'ent^e^ en guerre à nos côtés... J'ai répondu que je n'avais pas l'habitude de réformer d'après mes impressions les ordres de mes chefs, et j'ai demandé au g;énéral «e

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qu'il penserait de moi si, lui étant subordonné, j'agissais de la sorte. Il n'a pas insisté, et m'a prié de remettre le texte des conférences projetées au général l*olapof, qui en ferait la censure. Par maladresse, je suis juste tomhé dans le piège que m'avait signalé le ministre de la Guerre.

29 mars. — Grand soleil et dégel. Les pavés reparaissent par endroits ; pigeons et moineaux font bombance parmi la couche épaisse de crottin que recouvrait la neige. C'est le printemps. L'eau ruisselle de partout; la rue morte et blanche aux bruits assourdis a fait place à une rue bruyante où l'eau bavarde pénètre de toutes parts, dégringole des toits et des gouttières, creusant des crevasses dans la neige durcie. Et les portiers tapent, cassent, raclent, balayent la glace. C'est une vie nouvelle, tout de même, un peu d'espoir qui vient au cœur, dans la ville maudite qu'est Pétrograd.

Il paraît que les fils de l'espionnage sont réunis par un banquier influent qui tient Raspoutine dans sa main. Les renseignements seraient portés à Biélo-Ostrof (frontière finlandaise) et de là, glissés dans des marchandises, à Tornéo, d'où ils passeraient à Haparanda, où les recueillerait l'agence allemande.

3i mars, — Mon ami Serge Maslof, président du Comité exécutif (sorte de Conseil général) du zemstvo du gouvernement d'Orel, est arrivé à Pétrograd, et descendu comme moi chez Michel Stakhovitch. De tous côtés, des amis accourent pour le voir et s'entendre avec lui ; c'est une bienfaisante animation qui nous pénètre tous, et notre hôte, tout égayé, un sourire au coin de ses yeux malins, redevient l'artiste en paroles que le souci des affaires avait fait taire en lui.

Ce soir, Maslof-me disait : « Songe que, parce que quelques millions de Russes ont mangé de la viande tous les jours à raison de 400 grammes par jour, et que le quart peut-être de nos chevaux a mangé de l'avoine, nous n'avons plus en Russie ni viande ni avoine. Il y a bien en Asie d'immenses réserves de viande, mais les transports n'arrivent pas à s'organiser. Il y a, de plus, une crise du bois de chauffage, par suite de l'absencede bras pour le préparer, une crise du fer, qui manque

pour les usages civils... Tout bien considéré, on se demande si la Russie pourra soutenir la guerre une année encore. »

En revanche, la guerre active le développement industriel. C'est ainsi que, dans le département d'Orel, par exemple, l'industrie domestique et la petite industrie fabriquent pour l'armée les objets les plus divers, des roues, des selles, des courroies, des boîtes à munitions, etc. D'autre part, on a pu se convaincre ainsi de l'avantage qu'on aurait à se passer des Allemands après la guerre : une usine des environs d'Orel fabrique des charrues qui sont meilleures que les charrues allemandes d'exportation. En outre, des industriels émigrés des régions occupées, en particulier des environs de Riga, ont réussi à reconstituer ici des usinés qui contribuent au relèvement de l'industrie locale.

Maslof m'apprend qu'on lui offre, au ministère de l'Agriculture, une direction qui le portera rapidement au poste de ministre-adjoint. Il hésite. Je le verrais avec peine, lui qui est le centre consulté et aimé d'une riche province, s'enterrer dans un ministère : tout espoir étant perdu de réformer la Russie politique par la persuasion, il serait fâcheux de voir les valeurs de la Russie de demain se démonétiser à l'avance. C'est au fond l'avis qu'il attendait. On ressent une profonde tristesse à se voir forcé de raisonner ainsi et à se montrer « extrémiste » ou maximaliste à sa façon, en face d'un gouvernement dont les jours sont comptés.

J'ai fait visite à V. Bourtsef, que j'avais rencontré hier chez des amis. Le célèbre révolutionnaire est un homme menu, grisonnant, au profil accentué, avec je ne sais quoi de noble dans l'ensemble. Par ses yeux impatients, par l'insistance à ne suivre qu'une seule idée, l'idée-clou, par la réserve aussi, il me rappelle les révolutionnaires dont j'ai connu jadis tant d'exemplaires en Sibérie. Il me raconte comment, la guerre déclarée, il est venu simplement se mettre à la disposition du gouvernement russe. Celui-ci a commencé par l'envoyer, les menottes aux mains, au fin fond de la Sibérie, un peu au nord de Touroukhansk. Puis on l'a relâché. En ce moment, il vit à Pétrograd, sans être fugitif, mais sans avoir de passe-port; il estime cependant qu'on lui en donnera un

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procIminerT>cnt, pour li|j perfpuHre (|e se rendre à l'étranger. Ce serait, de la pari du gouvernerrient, une faute insigne que de le persécuter. Son plan est de se rendre en Occident pour lutter contre les défaitistes, si nombreux parmi les réfugiés russes. A ses yeux, l'Allemagne est essentiellement le suppôt de la réaction : souhaiter la victoire de l'Allemagne, c'est souhaiter ÙL la Russie un raffermissement de l'autocratie tsariste.

4 avril, — Je viens eplin de recevoir l'autorisation de me rendre au G» Q. G. pour m'entendre avec le général de Laguiche. C'est une grande jqie, car voilà plus d'un mois que je ine débats au milieu d'amabilités impuissantes et, qu'envoyé officiellement de France, je perds n>on temps à Pétrograd, exactement comme si j'étais un simple touriste. Je me rends donc à Moguiliof (Mohilef).

Dans le train bondé, on m'a assigné une place dans un compartiment à deux lits superposés; mon compagnon de voyage est une dame, femme d'un colonel du génie...

3-7 avril. — Le commandant Buchsenschutz m'attendait à la gare pour me conduire aux généraux : le général de Laguiche, de qui dépend mon sort, et le général Pau qui, malade, g^rde la chambre depuis longtemps. Je ne saurais exprimer le soulagement éprouvé par moi en me retrouvant enfin loin des préoccupations de la capitale, et dans un piilieu exclusivement militaire — et choisi.

J'ai été présenté au général Alexéyef, qui est, pratiquement, le généralissime russe. C'est un homme au front haut, au visage russe typique, larges mâchoires, yeux plissés, nez rond, qui donne l'impression tout h la fois d'une intelligence profonde et d'une inépuisable bonté. Aussi bien lui que ses collaborateurs, parmi lesquels le général Poustovoïtenko s'est plus spécialement occupé de jiioi, approuvent le projet de mes conférences sur le front. Je ne trouve plus trace ici des réserves hostiles formulées par les généraux de l'arrière, les Léontief et autres. Je sens qu'il existe entre notre mission et le grand Etat-Major russe des relations de collaboration affectueuse, et il m'asufli de connaître le général de Laguiche, 4e constater de près ses manières délicatement prenantes et le sérieux de son information, pour comprendre la part

qui lui revient dans rétablissement de cette difficile liaison. L'autorisation d'aller parler sur le front m'a été accordée séance tenante, et Ton ne m'a pas inquiété de censure ni d'inquisition. C'est en vérité une Russie toute nouvelle que celle où je viens de pénétrer. lia été décidé que j'irais parler à l'Etat-Major du groupe des armées de l'ouest, puis dans la i° armée, puis dans la 3'^ armée, après quoi, je reviendrais au G. Q. G. ou Stavkay pour y parler devant l'Empereur, si celui-ci en donnait l'autorisation.

Je suis arrivé le matin à Minsk, dans la pluie, la boue et le froid. Un sous-oflicier de gendarmerie m'attendait à la gare : ses petits yeux souriants m'ont vi|.e repéré parmi le Ilot des voyageurs, et me recevant comme un officier d'importance, il m'a enlevé en automobile pour me conduire à l'hôtel. Je me suis présenté, à l'Etat-Major du groupe d'armées, au très aimable colonel Samoïlo, qui est comme l'introducteur des ambassadeurs, et qui m'a conduit au général Paul Lébédief, « Quartier-Maître », net, exact, pratique; puis au général Kvésinski, chef d'Etat-Major, un homme accueillant, aux manières choisies. Le soir, j'ai été reçu par le commandant en chef, le général Evert, ancien gouverneur général d'Irkoutsk, un homme de h^utP taille, portant jeune, extrêmement important et cérémonieux, mais qui, devant un visiteur fort dilTérent de ceux qu'il reçoit d'ordinaire, s'est subitement détendu et fait tout aimable. Comme il me reconduisait en souriant, un des officiers qui nous aperçurent m'a dit : « Qu'avez-vous donc pu raconter au général Evert, pour le faire sourire! Cela ne lui arrive pas souvent! »

L'un des officiers supérieurs m'a confié : « Si les Allemands faisaient ici upe poussée analogue à celle qu'ils fout à Verdun, rien ne résisterait, car nous n'avons ni assez do canons ni assez de munitions. Quant' à l'aviation, elle ne dispose que d'appareils de types anciens, et se procure difUcilement des moteurs ». Ce propos m'a rappelé un détail qui m'a été conté récemment. Le gouvernement russe s'était adressé au chef de la mission française d'artillerie en lui demandant de lui procurer luû tubes de canons.

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— Le moyen le pins expédilif, répondit cet officier, est de les commander à la société russe X..., qui est outillée j)Our cette fabrication.

— Nous ignorons totalement cette société I

— Pourtant, je sais qu'elle a déjà fourni à l'Etat russe d'importantes commandes.

— C'est possible, mais nous ne l'ignorons pas moins! C'est que, tout simplement, cette société recevait les

commandes de l'Etat par l'intermédiaire d'une autre société, qui empochait une partie des bénéfices, de connivence, probablement, avec son client.

8 avril. — J'ai fait ce matin, dans la grande salle où se tient d'ordinaire la popote de l'État-Major, ma première conférence de propagande en russe. La salle était aux deux tiers pleine, et contenait quelque 250 officiers, avec le général Evert au premier rang. Rien n'est plus agréable que de parler devant un public russe : il vous écoute avec une attention soutenue. Au bout d'une vingtaine de minutes, j'ai senti que je tenais mon auditoire : c'est là un sentiment familier à tous ceux qui parlent en public, et il facilite beaucoup la parole.

La conférence terminée, les applaudissements calmés, le général Evert m'a remercié, et a invité l'assemblée à pousser un (( hourra! » en mon honneur. Cette première épreuve s'est donc très convenablement passée.

Dans l'après-midi, j'ai pris le train pour Kaïdanovo, une petite gare qui dessert l'État-Major de la 4^ armée. Le commandant de la gare de Minsk m'avait casé dans une moitié de compartiment réservée oii se trouvaient déjà un individu en costume d'apparence militaire, et un jeune homme vêtu comme un ouvrier endimanché. Ce jeune homme avait des traits réguliers et une expression d'énergie concentrée qui frappait dès l'abord : il ne parlait pas le russe, soi-disant. Nous n'avions pas fait un quart d'heure de route, que déjà le militaire m'avait expliqué qu'il était chargé d'organiser l'espionnage en Allemagne, et que le jeune homme présent était un de ses agents. J'ai ressenti un petit choc en entendant librement traiter en wagon, en présence d'un étranger et d'un inconnu,

des questions aussi secrètes. Je me suis même demandé si l'alcool était étranger à cette confidence.

L'Etat-Major de la 4** armée est installé dans un bien seigneurial nommé Stankof, appartenant à une grande dame de la société polonaise de Minsk, la comtesse Tchapska. C'est une jolie et vaste maison d'habitation, au milieu d'un parc. Le général Rogaza, qui commande l'armée, a invité le ban et l'arrière-ban de ses officiers à venir m'entendre, et il en arrive à toute minute, par les moyens de transport les plus variés. J'ai fait ma conférence. Après une conclusion un peu enlevée, sur une note optimiste, j'ai eu la douce surprise de voir venir à moi le général Dragomirof, qui m'a serré la main, les yeux remplis de larmes. Ne me proposant ici d'autre but que de convaincre et de toucher nos camarades russes, j'ai senti, par ces larmes involontaires, plus que par les hourras de circonstance, que mon exposition touchait juste. Désormais, je n'aurai plus la moindre inquiétude sur l'accueil qui me sera fait.

Le général commandant avait probablement ordonné à ses jeunes officiers de me distraire. De fait, vers la fm de l'aprèsmidi, un lieutenant fort aimable m'a emmené en voiture, dans la direction du front, pour me faire tuer une bécasse, à la passée, dans une forêt marécageuse. J'ai passé là une heure inoubliable, dans le silence du bois qui allait s'endormir, bercé par le bruit de la rare canonnade lointaine.

10-13 avril. — Le plan établi pour mes déplacements me fait passer de la 4*" à la 3^ armée. Le plus simple serait de se rendre d'une armée à l'autre en suivant la direction approximative des lignes. Mais, en raison du dégel intermittent, les chemins ruraux sont impraticables pour une voiture. Il me faut donc regagner Minsk et, de là, repartir par chemin de fer dans une nouvelle direction, pour atteindre la « chaussée » de Moscou à Brest-Litovsk, c'est-à-dire une route empierrée où l'on peut, en toute saison, circuler même en automobile. A Minsk j'ai appris qu'un avion boche avait jeté une bombe dans le voisinage de l'État-Major, tandis que je faisais ma conférence : je n'avais rien entendu.

Minsk est une grande ville, mais, sauf d'assez belles rues

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centrales, assez informe. En ce moment, il y tonribe une neige fondue qui la rend plus hostile encore. Pourtant, la traversée des faubourgs encombrés de convois interminables, dans la boue glacée, parmi les pavés déchaussés, dans je ne sais quoi de gris, de sale, de triste et de puissant, tout à la fois, est impressionnante.

Sloutsk, où je suis arrivé ce matin, est une petite ville ancienne et remarquablement sale, mais active, comptant une quinzaine de mille habitants; la population est juive en majorité. Mais je suis descendu chez un fonctionnaire russe qui me choie comme un ami rare. La présence d'un État- Major produit une grande animation ; on ne saurait affirmer, toutefois, que la population voie d'un bon œil tout cet appareil militaire.

J'avais demandé au général Lech, commandant la S*" armée, l'autorisation de visiter, entre les deux conférences que je lui ai promises, un secteur typique des lignes de son armée. Il m'a répondu qu'il m'emmènerait avec lui, et nous sommes partis, de bon matin, en automobile, par la grande chaussée. Le front passe à 75 kilomètres de Sloutsk, près de la petite gare de Siniavka. La région traversée est cultivée, et paraît assez peuplée. Au fur et à mesure qu'on approche du front, l'animation se fait plus grande : d'interminables convois de véhicules suivent lentement la route ou ses bas-côtés; la (( chaussée » est entretenue par des femmes-cantonniers. Dans un champ, gît un aéroplane. Nous traversons une troisième, puis une deuxième ligne de tranchées que des femmes creusent sans ardeur, sous la direction de quelques sous-officiers. Les réseaux de fil de fer sont posés à l'avance, et ils sont, çà et là, très adroitement dissimulés dans un marécage. De place en place, nous croisons des « Points d'étape ». C'est là une des excellentes organisations du front russe, et, durant la première partie de la guerre, ils ont rendu de grands services. Voici en quoi ils consistent. A certains croisements importants de routes ou de voies ferrées, comme aussi à des étapes réparties sur un trajet direct, se trouvent installés, aux frais d'organisations civiles de l)ienfaisance, des réfectoires du caractère le plus simple, dans lesquels

tout pilitaire et tout réfugié civil trouvent accueil. On est sûr airjsi, quels que soient les retards et les hasards de la route, de ne pas rpourir de faim ni de froid, et de ne pas manquer d'abri pour passer la nuit. Sans compter les soldats, dont le flot est incessant dans les deux sens, ces points d'étape ont été utilisés, en 1915, par des centaines de mille réfugiés. La rputp est bordée de cimetières où reposent un grand nombre de ces malheureux, victimes de l'épuisement et du typhus : à quelle catastrophe eût abouti la fuite du troupeau de cjvils chassés par le Boche, s'ils n'avaient pas trouvé Je bienfaisarit asile des Points d'Étape!

Toutes les fois que nous croisons des soldats en groupe, et même isolés, le général Lecb, qui est un homme de très forte stature, leur crie de sa voix tonnante : « Zdorovo rébiata! (bonjour, les enfants!) ». Les autres répondent : « Nous souhaitons le bonjour (la santé) à votre Haute Excellence! ». Le général reprend, si l'auto a stoppé : « Merci pour vos services militaires! » Et les soldats de répliquer, en marquant les syllabes : « Heureux de nous efforcer, votre Haute Excellence! )> Après quoi l'on s'en va. Au début, c'est très gentil; à la longue, cela devient un peu « bateau ». En tout cas, c'est une formule ordinaire de salut entre les officiers et les hommes. Ces derniers sont dressés soigneusement aux réponses à donner en mesure; mais, comme l'appellation varie avec le grade de l'officier qui interpelle, on croira sans peine qu'il y ait de temps à autre des « couacs ».

Un peu au-delà de Siniavka, le général était attendu par le commandant du X'' corps et par les officiers de l'État-Major de la 31* division. Nous quittons les autos pour monter en tarentass (voiture à quatre roues, solide et rustique) et nous nous enfonçons, par des routes boueuses, dans la forêt de conifères, qui Heure délicieusement. La gare de Liakhovitchi, de la ligne de rocade Vilna-Rovno, estabandonnée, parce que l'ennemi la tient sous son feu. En ce moment, il la canonne par intervalles.

Nous visitons quelques abris de cantonnement : ils ne sont pas profonds, parce que, dès qu'on creuse, l'eau apparaît. D'ailleurs, en continuant à suivre les lignes, dans la

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direction du sud, vers Pinsk et, le canal O^iiinski, on trouverait une réj^ion beaucoup plus marécageuse encore, où s'enterrer est im[)Ossible, et où les sacs de terre même s'affaissent et se fondent. Les abris que nous avons sous les yeux sont propres et attrayants, et défendus par des couches de rondins.

Voici une installation nouvelle pour moi : elle porte le titre de « Dezinsektsionny pounkt » (point de désinsectisation) et de « Bania » (bain). Voici en quoi elle consiste : Dans un grand bâtiment de bois, se trouvent, d'un coté, un bain, de l'autre, une salle, avec de grandes cuves traversées par des perches. Les vêtements quittés par les hommes qui descendent des tranchées sont suspendus à ces perches, et soumis à une émission de vapeur à 130", qui en assure la désinfection radicale. Pendant que s'opère ce travail, les hommes, par escouade de 25, prennent, à quelques mètres de là, dans le même bâtiment, leur bain de vapeur. Un vestibule d'entrée donne accès à une chambre meublée de bancs et de casiers. C'est là que les hommes se déshabillent. En échange de leur paquet d'habits, ils reçoivent un numéro qu'ils suspendent à leur cou. Le linge qu'ils viennent de quitter est enlevé par le gardien, et les vêtements sont portés dans les salles de « désinsectisation ». Quand les hommes reviendront, ils trouveront leurs vêtements dans le casier correspondant à leur numéro; sur ces vêtements, seront déposés un caleçon et une chemise propres remplaçant ceux qu'ils viennent de quitter. Leur linge, n'étant pas matricule, est interchangeable. L'Union des zemstvos et des villes (cf. p. 65), qui a organisé ce genre d'installation, s'est entendue avec l'Intendance pour fournir aux soldats du linge propre en échange du linge sale quitté par eux, lequel est ensuite lavé dans une buanderie voisine. L'avantage de ce roulement est que les hommes n'ont pas besoin de s'embarrasser d'une seconde « paire » de linge, qu'ils pourraient perdre ou vendre, et qu'ils sont régulièrement mis en mesure de se changer. C'est là une fort ingénieuse création. Celle que j'ai sous les yeux est l'installation typique la plus complète de la région du front avoisinant la forêt;

il s'en faut qu'on trouve partout le même confort et la même perfection ; mais, sur tous les fronts (ixés en forêt, ce même genre cj'étuves et de bains se retrouve plus ou moins. Il n'en est pas de même quand le front s'est fixé dans une région déboisée.

Quant au bain, c'est le bain de vapeur russe classique. Les hommes, une fois déshabillés, pénètrent dans une salle fournissant de la vapeur pour activer la sudation, puis dans une autre salle où, trouvant des baquets de bois (ou de métal), et des récipients contenant de l'eau très chaude et de l'eau froide, ils se savonnent et se rincent à loisir.

J'avoue avoir ici l'impression d'être dans le voisinage d'une confortable maison bourgeoise, dans la campagne russe, plutôt que de me trouver à quelques kilomètres du front.

Nous atteignons la tranchée de première ligne. Les boyaux sont trop peu profonds et souvent trop larges ; le profil en est fort négligé. Quant aux tranchées, ne pouvant pas s'enterrer suffisamment, à cause du voisinage de l'eau, elles sont à moitié en superstructure. Dans une forêt épaisse comme celle où nous sommes, cela n'a pas grand inconvénient ; mais, en terrain découvert, cette tranchée serait intenable. La tranchée est faite avec soin ; les terres y sont retenues au moyen d'un mur de rondins qui témoigne d'un travail considérable. Le parapet de la tranchée, qui est en superstructure, est également fait de rondins superposés. Un auvent en planches protège... de la pluie — la ligne des guetteurs : en cas de marmitage, ces auvents voleraient en éclats presque aussi dangereux que les éclats d'obus. Les créneaux sont constitués par des embrasures rectangulaires mesurant 0 m. 80 sur 0 m. 20 ou 0 m. 25. On y recevrait, chez nous, tous les pruneaux possibles. Mais ici, un marais séparant les deux lignes opposées, règne le plus grand calme. Le canon se tait, et c'est à peine si, çà et là, partent des coups de feu isolés. C'est, à n'en pas douter, le point qu'on fait visiter aux généraux et aux métèques; tout est soigné, propre, coquet, charmant, sous le soleil qui rit à plein ciel. Les généraux semblent persuadés que, d'un bout à l'autre de leur front, tout est organisé avec le même soin, mais je suis trop habitué à ce

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qui se passe en Hiissio pour ne pas en douter. Je me promets d'esquiver, quand cela me sera possible, les visites du front faites en compagnie d'un grand chef.

Les Boches sont en face à quelque 400 mètres, derrière leur réseau. On ne distingue pas leurs tranchées, parce que, s'étant placés sur un bourrelet qui domine le fond marécageux 011 se sont arrêtés les Russes, ils ont eu assez d'épaisseur de sol résistant pour s'enterrer complètement.

Les soldats que nous voyons sont de fort beaux hommes, tous jeunes, et paraissant pleins d'entrain. Sans que l'ennemi réagisse au bruit, on leur fait exécuter un exercice d' « alarme », et tout se passe correctement.

Je remarque que les embrasures de mitrailleuses sont iriasquées par des rameaux de sapin fixés à une perche, ce qui permet de les écarter à volonté, quand on veut tirer. Cette organisation n'est, elle non plus, possible que lorsqu'on est sous bois, et à sérieuse distance de l'ennemi.

Nous avons visité une batterie de 77 non enterrée et à peine camouflée. Puis, avec de nombreux arrêts auprès d'unités en réserve, nous nous dirigeons vers Grouchevka, oii se trouve le Q. G. de la 31^ division. A chaque arrêt, le général Lech fait un speech et me présente aux troupes. Nous avons également visité des abris collectifs pour cantonnement de « demi-repos » : ils sont spacieux, clairs et propres. Toutefois, je ne crois pas qu'ils puissent résister un quart d'heure à un bombardement, même « demi-sérieux ». Enfin, voici une école de sous-officiers, installée d'une façon qui semble pratique ; puis nous atteignons la jolie propriété seigneuriale où loge l'État-Major. Un somptueux déjeûner nous y attendait avec vodka, vins, Champagne, hors-d'œuvre choisis, liqueurs, etc. C'est à Moscou et à Kharkof qu'on envoie les hommes chargés de faire les achats de vivres et de liquide. J'ai tout de suite l'impression de la façon dont on respecte la loi : toutes les liqueurs alcooliques sont défendues par la loi ; or, on les sert à profusion, et nous sommes au milieu de troupes à qui l'usage en est interdit... Mais cette critique ne saurait atténuer la gratitude éprouvée par moi devant l'accueil affectueux et flatteur qui m'a été réservé,

bien que je fusse, en quelque sorte, dans le sillage d'un commandant d'armée.

En revenant, le général m'a conté comment s'est effectuée, dans une des unités de son arméC; la capture d'un Etat-Major de division boche. Les Allemands avaient vu un jour un paysan venir leur proposer de lui acheter un pofc : c'était une aubaine dont ils profitèrent. L'homme, qui était un soldat déguisé, feignit d'avoir apporté l'animal du territoire occupé par les Uusses, en esquivant les patrouilles et les sentinelles. Il fit connaître que, si l'on y mettait un bon prix, il déterminerait des camarades à tenter la même aventure. Deux autres paysans apportèrent en effet d'autres porcs. En réalité, les trois hommes avaient ainsi prospecté l'accès de l'État- Major allemand par trois routes différentes, et constaté que la garde était peu attentive. Par une nuit sombre, ces hommes guidèrent un détachernent russe qui, sans avoir éveillé l'attention des patrouilles, se trouva réuni près du Q. G. de la division. Les sentinelles, adroitement surprises, furent tuées sans bruit ; la maison où dormaient les officiers fut cernée, et, à l'exception d'un colonel qui périt dans la courte lutte qui s'ensuivit, tout l'Etat-Major, son général en tête, fut cueilli et amené, ficelé, dans lés lignes russes. Par malheur, un officier russe fit rendre ses armes au général, qui en profita pour se brûler la cervelle. Il paraît que Guillaume II déclara que c'était là une manière de faire la guerre qui était indigne de soldats!... Le bon apôtre!...

Le général Lech m'a fait donner Une automobile pour me rendre à Moguiliof, ttl'épargnant ainsi un jour et une nuit de chemin de fer : il s'agit de quelque 250 kilomètres. La route que j'ai suivie est la « chaussée » déjà citée, qui joint Moscou à Brest-Litovsk. J'ai traversé Bobruisk, petite ville judéo-russe, arrosée par la Bérésina qui, en ce moment, est ici une rivière considérable, dont l'eau est superbement transparente. Il n'y a plus trace de neige que dans quelques sous-bois. De Bobruisk à Moguiliof, Oh roille d'une façon à peu près ininterrompue dans une belle forêt de conifères et de bouleaux. Des équipes de cantonniers mâles et femelles travaillent à l'entretien de cette

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route; je n'ai guère vu «lilleurs d'exemples de pareil zèle. Serait-ce le voisinaj^e de l'Empereur rjui l'explique? On dit qu'il se promène souvent sur celle roule. Quoi qu'il en soit, c'est là une voie de premier ordre.

Moguiliof^ 4^i-4H avril, — Un officier français de liaison vient d'arriver par la voie du nord. Débarqué à Alexandrovsk sur l'Océan Glacial, dans la baie de Kola, un petit port de guerre créé en 1899 et fort délaissé depuis lors, il a gagné, en remorqueur, un autre point de la baie appelé Sémionova, qui est le terminus du récent chemin de fer de Kola. Celui-ci ne disposant, en ce moment, que de plateformes, notre camarade a dû prendre place sur le tender, où, naturellement, les étincelles de la locomotive ont parsemé de trous sa belle pelisse. Le lendemain, arrivée à Kandalakcha, sur la mer Blanche. De là, prenant place sur un traîneau attelé de rennes, il a gagné Rovaniemi, petite ville finlandaise située à 360 kilomètres à l'ouest et rattachée par voie ferrée à Tornéo et Pétrograd.

Le chemin de fer de Kola est une création de la guerre. Pour éviter d'encombrer le port d'Arkhangelsk, dont, d'ailleurs, l'accès est impossible durant quelques mois, les Russes ont songé à joindre, par un ruban ferré, Pétrograd à un point de la vaste baie de Kola, située un peu à l'est de la pointe septentrionale de la Norvège. L'Océan Glacial ne gèle pas le long de la côte de la presqu'île de Kola, et, dans la baie, les plus fortes gelées ne produisent qu'une glace très peu épaisse qui ne met point obstacle à la navigation. En ce moment, la voie ferrée est à peu près achevée depuis Pétrograd, ou plutôt Svanka (gare de la ligne Pétrograd- Viatka-Sibérie) jusqu'à Kiem sur la mer Blanche. Le port de Kiem ne gelant que rarement, on avait espéré pouvoir épargner de prolonger la ligne, le long de la mer Blanche, jusqu'à Kandalakcha, où elle reprend jusqu'à une baie située en face des îles Sémionof, et qui, comme me l'apprend un officier russe arrivant de cette région, portera le nom de Mourmansk. Toutefois, il est à présent établi qu'il sera nécessaire de construire la voie ferrée sur tout le parcours, pour éviter de longs transbordements. Un détail m'est conté par cet officier russe : on lui a

dit à Kiem que la construction du tronçon septentrional (Kandalakcha -Mourmansk, environ 300 kilomètres) avait été partagée entre des équipes russes partant du sud, et canadiennes partant du nord, et que ces dernières n'auraient fourni qu'un travail insignifiant, de sorte que les Russes auraient terminé la ligne presque seuls.

A propos d'Alexandrovsk, le petit port de guerre dont j'ai parlé plus haut, un des généraux russes du grand quartier, le général Adlerberg, je crois, en aurait ignoré l'exislence et se serait demandé par oi^i pénétraient en Russie les fusils qui s'accumulaient dans ses magasins... La Russie est si grande, en vérité !

L'Empereur a demandé à voir en détail la situation exacte de Verdun : vite on se démène : il faut fabriquer des extraits et, sur la carte, un calque partiel. Et c'est pour tout ainsi : sous prétexte de lui supprimer toute peine inutile, c'est la vérité nue, c'est la vie vivante que l'on cache perpétuellement au malheureux souverain !

Tous ces jours-ci ont été pour moi occupés par la préoccupation relative à la conférence que je dois faire au Grand Quartier : l'Empereur y assistera-t-il? iMon amour-propre et la curiosité me font vivement souhaiter qu'il y assiste. Pourtant, les nouvelles ont été indécises jusqu'à hier : j'ai appris alors à l'improviste que je parlerais ce soir devant Nicolas IL

J'ai été invité à dîner à la table impériale, afin d'être présenté avant la conférence. J'arrive dans le salon avec le général de Laguiche et les autres chefs de mission. Présentations diverses, au comte Frédériks, très vieux géné'ral portant beau ; au bon gros amiral Nilof, que j'ai connu jadis lieutenant de vaisseau, à une foule de gens dont les noms m'échappent, puis au grand duc Serge Mikliaïlovitch, grand, maigre, pâle, rappelant, en très petit format, la large ligure d'Alexandre III. Tout à coup l'Empereur arrive, seul, menu, léger, très simple, par une petite porte du fond, prestement refermée. Il va de l'un à l'autre, serrant les mains, disant quelques paroles. Je lui suis présenté, et il me dit un mot aimable. Il a le visage plutôt fatigué, mais deux yeux qui

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sourient geiilinienL; sa voix a quelque cfiose de niâle et rj'im peu dur. 11 parle le français à la perfection.

Après les liors-d'œuvre, qu'on prend debout, nous nous sommes assis à table. J'étais placé entre un haut fonctionnaire diplomatique qui me parlait français, et un brave colonel, avec qui je m'exerçais à parler russe pour me mettre en forme. Le dîner était léger, plutôt copieux, et bien préparé. La vaisselle d'argent, encore qu'elle soit fort lourde, fait penser à de la vaisselle de restaurant.

A la table impériale, le grand duc Serge Mikbaïlovitch, grand maître de l'artillerie, se trouvant placé à côté de l'Empereur, prend une pomme, la regarde bien sous toutes ses faces, puis la met paisiblement dans sa poche...

Le dîner terminé, nouveau cercle. L'Empereur s'approche du général de Laguiche, puis, se tournant vers moi, il me demande le sujet de ma conférence, si je la ferai en russe et si cela ne me trouble pas. Je réponds que je suis habitué à parler en public, mais que sa présence pourra me causer une certaine émotion.

— Alors, s'écrie-t-il, je ne viendrai pas, pour ne pas vous troubler !

— Sire, ai-je fait en souriant, ce n'est pas de jeu !

— Allons ! je viendrai donc! A tout à l'heure !

Je rapporte ce menu détail pour montrer la timide et câline délicatesse de ce souverain. Que lui importent une conférence et un professeur étranger, pourvu d'un modeste galon? Pourtant, il a voulu évitera ce conférencier une émotion inattendue; il l'a, à sa façon, mis à son aise. Evidemment, tant de soins sont expliqués par le crédit dont jouit à la Cour le général de Lnguiche, mon chef. Mais il n'en reste pas moins la preuve d'un trait de caractère de Nicolas II : dans le détail de la vie, il est plein de ménagements pour son entourage, comme aussi, paraît-il, sans pitié pour ceux qui manquent de ménagement à son endroit.

Après la conférence, que j'ai faite plus courte et plus serrée que d'ordinaire, l'Empereur est venu à moi et m'a félicité. Puis, il a engagé avec moi, à mi-voix, une conversation îiiilitaire consistant en une série de questions et de

brèves remarques, auxquelles je répondais de mon mieux, m'efforçant d'accrocher, par mes réponses, des questions nouvelles. Tous les assistants étaient debout et silepcieux, et j'éprouvais un sentiment de satisfaction spéciale avoir un des nôtres ainsi distingué publiquement et honoré d'un entretien que n'avait pas prévu, le protocole. Quant à ma reconnaissance personnelle, elle allait à mon général qui, par son aménité, par le soin qu'il prend de toutes choses, par les amitiés qu'il a su nouer, a su préparer les voies à cette importante petite scène.

19 avril. — Les Russes ont pris Trébizonde. On dirait qu'ils sont en passe de devenir les grands « outsiders » de cette guerre !

Il est décidé que je vais aller parler maintenant dans les armées du sud-ouest.

Le général de Laguiche est secondé ici par le commandant breveté Buchsenschutz. Avec son nom alsacien, c'est le plus français des officiers français. Elégant et agile, vif comme la poudre, aimable et serviable, méthodique, jeune de corps et mûr d'esprit, il est, en outre, une intelligence de tout premier plan. Nul plus que lui ne pouvait donner à nos alliés une haute idée de notre corps d'officiers. J'ai pu constater déjà qu'il était l'officier étranger le plus volontiers accueilli et écouté dans les bureaux du grand quartier russe. Je dois beaucoup aux discrètes indications qu'il a su donner avec à propos, à mon sujet.

J'ai quitté hier Moguiliof pour Berditchef, où se trouve le Q. G. du général Broussilof. Un colonel d'artillerie de la Garde partage mon compartiment. Il m'a conté qu'une Française lui avait affirmé, il y a quelques mois déjà, que la Tour Eiffel avait été détruite par une bombe d'aéroplane. Le brave colonel croyait dur comme fer à cette enfantine invention; je ne suis pas bien sur de l'avoir détrompé, non plus que de lui avoir fait toucher du doigt l'impossibilité pour une bombe d'aéroplane actuelle de détruire une pareille masse de fer ajouré. Les Russes les plus instruits réfléchissent rarement aux nouvelles qu'ils propagent : la critique n'est guère leur fait.

L'arrivée d'une brigade russe à Marseille fait grand bruit ici : tout le monde m'en parle. Un peu plus, nous serions

des petits garçons que les invincibles géants russes vont défendre contre le méchant ogre hoche!

Arrêt d'une demi-journée à Kief, faute de coïncidence entre les trains. Sous un ciel radieux, dans une atmosphère d'une incomparable légèreté et d'une douceur sans égale, Kief est toujours la capitale enchanteresse qu'on ne se lasse point d'admirer.

A Berditchef, nul ne m'attend à la gare, et aucun ordre n'a été donné à mon sujet. Tandis qu'on s'enquiert par téléphone auprès de F Etat-Major, je bavarde avec l'adjoint du commandant de la gare. Il a eu, en Prusse orientale, les poumons traversés par une balle. Ce lieutenant, intelligent et précis, entreprend de me démontrer, à propos de la baisse du change russe, que, même en cas d'une victoire, dont il ne doute d'ailleurs pas un instant, la guerre laissera parmi nos nations victorieuses plus de traces que dans l'Allemagne vaincue.

Un officier de l'Etat-Major, arrivé au bout de quelque temps, m'a installé dans un coupé du train du général. Ce train sert d'asile aux passagers de marque et à quelques autres officiers. 11 s'y forme un petit cercle dans lequel un aimable général raconte les souvenirs de guerre les plus pittoresques. Je n'en note pas le détail, parce que j'ai appris que ce général était un célèbre hâbleur, et sous le coup d'une grave enquête disciplinaire.

23 avril. — Jour de Pâques. La chaleur est considérable; le séjour dans le wagon, et le déjeuner copieusement arrosé qu'on m'y a fait faire sont loin de nous procurer de la fraîcheur. J'ai fait visite au général Klembovski, chef d'État- Major du front sud-ouest; c'est un homme qui paraît intelligent et réfléchi. De là, je suis passé chez le général Dideriks, général quartier-maître, une tête claire et précise. J'ai l'impression que les deux collaborateurs immédiats du général Broussilof sont d'une qualité intellectuelle supérieure à ce que j'ai vu dans les postes correspondants du front ouest.

Berditchef est une ville très peu compacte, où des masures et de petites maisons s'égaillent parmi des terrains cultivés; les rues sont abominables. La population, qui compte environ

80.000 âmes, comprend 90 p. 100 de Juifs, m'affirme-t-on. Du moins, les casernes et les bâtiments de l'Etat-Major sontils construits sur une colline assez éloignée qui les soustrait h la poussière et à la pénible promiscuité de la ville.

24-27 avril, — Présenté ce matin au général Broussilof, je n'ai eu avec lui qu'un rapide contact. C'est un homme de petite taille, qui parle volontiers, et qui semble fort occupé, ou du moins qui laisse voir que son temps lui paraît précieux. Je n'ai pas l'impression d'être tombé ici dans un milieu où ma conférence apporte une agréable diversion : on me reçoit avec beaucoup de politesse et de prévenance, mais, à n'en pas douter, on me subit.

Le général Broussilof a écouté ma conférence avec soin ; comme il est artilleur, et comme il a été fréquemment question d'artillerie, dans mon exposé, un certain lien s'établissait entre nous. Aussi m'a-t-il posé deux questions au cours de ma conférence, m'ayant au préalable demandé si cela ne me dérangeait pas. Lorsque j'ai eu terminé, il m'a posé encore plusieurs questions : par exemple, en ce qui concerne la destruction des fils de fer ennemis; il ne partage pas la théorie qui vient de nous être apportée tonte chaude de Chantilly, à savoir que les meilleurs résultats sont obtenus avec l'artillerie de campagne, il préfère, pour ce travail, l'artillerie lourde, et attribue notre revirement en faveur de l'emploi du 75 à ce fait que les canons lourds sont plus dispendieux, et que nous en possédons moins. Je n'ai pas laissé d'être un peu embarrassé, car, en somme, je n'ai fait là que constater un fait de notre expérience. J'ai du moins répondu que la question de prix n'entrait pas en ligne de compte pour nos canons, et que, si nous préférions maintenant les canons de campagne pour ouvrir les brèches, c'est que l'on était sûr, au moyen d'un nombre connu de projectiles de ce calibre, d'ouvrir une brèche complète de la dimension désirée, et cela très rapidement, ce qui n'était pas le cas avec les canons lourds, dont le tir est moins rapide et le point de chute des projectiles souvent moins précis. J'ai ajouté qu'il pouvait y avoir des cas d'espèces, mais qu'il devait être intéressant, pour les artilleurs russes, d'expérimenter sans parti-pris le

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procédé qui donnait .satisfaction à lour.s camarades français.

A[)rès une assez lonj^ue conversation teclinique, dans laquelle je ine sentais fort petit garçon, mais me tirais d'alTaire en m'a[)pnyant sur ce que m'avaient appris nos artilleurs, le général, visiblement satisfait, plus peyt-ètre de ma ténacité à soutenir les opinions qu'il combattait, que des autres affirmations acceptées par lui, m'a remercié avec une amabilité dont je ne le croyais pas capable. Les généraux de son entourage ont gentiment précisé leurs compliments personnels, si bien que j'ai eu l'impression d'avoir, en quelque sorte, piqué, grâce à la discussion inattendue, l'attention d'un auditoire qui n'était venu m'entendre que par politesse.

Le général Broussilof passe, dans son Etat-Major, pour un homme fort intelligent et d'une énergie de fer. 11 serait accessible aux idées nouvelles en matière militaire, et ses officiers le bénissent d'avoir supprimé l'obligation de porter le sabre, cette malheureuse latte que l'officier russe traîne toujours avec lui, indissolublement.

De Berditchef, je suis passé à Rovno, une petite ville juive tapie dans la verdure, oîi s'abritent l'Etat-Major et les nombreux services de la 8^ armée, commandée par le général Kalédine, un très brave homme de Cosaque. J'ai obtenu l'autorisation d'aller visiter un secteur du front de l'armée, et je suis venu, ce soir, coucher dans un wagon qui doit me conduire vers l'avant.

La ligne que j'ai suivie cette nuit et ce matin est une ligne stratégique de très récente construction. A la station de Broussilovo, où il n'y a encore que des quais et quelques baraquements, j'étais attendu par un capitaine de l'Etat- Major du XXX® corps d'armée. Nous partons en automobile par la forêt rare et marécageuse où la route, sur plusieurs centaines de kilomètres, a été faite au moyen de madriers, appuyés, dans les endroits trop peu solides, sur des caissons en bois. Il y a là un travail énorme, et je l'admire sans réserve, étonné de la volonté que déploient ici les Russes pour se défendre et faire la vraie guerre.

Au bout d'une demi-heure, apparaît un misérable village de huttes basses et brunes, impressionnant de misère. Là

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encore, cependant, on reconnaît les traces d'une active organisation. La route, artificielle en partie, est bordée, de chaque côté, au traverser des lieux habités, par un fossé dont les parois sont fixées au moyen d'un astucieux clayonnage. Il y a là des traces tangibles de civilisation, et le village misérable en reçoit comme un rayonnement.

Dans toute cette région, il y avait des colons allemands. En général, me disent les officiers rencontrés, ils sont restés purement allemands, et ont trahi leur patrie d'adoption avec un froid sans-gêne.

Visite au 317® régiment d'infanterie, qui se trouve en réserve. J'ai vu les cantonnements, l'école de sous-officiers, etc. C'est infiniment moins soigné qu'à la 3® armée à l'endroit où je l'ai visitée ; mais ce n'est pas mal pour autant. Il faut dire, d'ailleurs, qu'on ne dispose pas ici des arbres de haute futaie qu'on avait là-bas sous la main.

L'Etat-Major du général Zayontchkovski s'abrite dans la propriété bourgeoise de Lapno. J'y suis invité à un somptueux déjeuner, après quoi, remontant en voiture, je gagne les premières lignes, juste en face de Berestiany. La première ligne est imprudemment organisée dans une dépression, au bord d'un marais; à environ un kilomètre en face, les Autrichiens occupent une position légèrement dominante. Comme dans la 3^ armée, les « tranchées » sont faites, en avant, au moyen d'un parapet de gros madriers, qui s'élève de près de 2 mètres au-dessus du niveau du sol, car il est impossible de creuser sans trouver l'eau à quelques centimètres de profondeur; le revers consiste dans une levée de terre. Un auvent pare-éclats recouvre en partie la tranchée, laquelle présente une série d'alignements à peu près rectilignes, complètement dépourvus de traverses. Les créneaux sont carrés et mesurent environ 0,25 X 0,23 centimètres.

Pour parvenir à la « tranchée », il faut descendre dans la dépression où elle est logée. Notre groupe, comprenant sept ou huit ofliciers supérieurs, se présente ainsi en pleine vue des Autrichiens, avant de gagner l'illusoire protection du parapet. Naturellement, les gens d'en face nous saluent de quelques balles obstinées. Un officier d'administration à cinq

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jalons salue sans rolAclic les halles. Qii'esl-il venu faire ici? Kn somme, les adversaires affrontés ne paraissent passe vouloir beaucoup de mal. l*ourtanl, les Russes font, un peu [)lus loin, des avancées importantes qui doivent présaf^er une attafjue. Les Autrichiens, qui les canonnent la nuit, se sont avisés, tout à l'heure, de faire un tir anodin de 77. On dirait qu'ils ne veulent que faire peur aux ouvriers, car il leur suffirait d'envoyer quelques salves sur le parapet pour y pratiquer de sérieux dégâts et nous incommoder. On a un peu l'impression d'une comédie.

Nous avons suivi la première ligne sur environ 2 kilomètres, grâce à un chemin pratiqué en plein marécage au moyen de rondins assemblés. Puis on m'a montré, en arrière, les bains, la désinfection, les cantonnements, etc. C'est le même principe que dans la 3® armée ; mais l'exécution est inférieure à ce qu'on m'a montré là-bas. Naturellement, il n'y a pas d'abris sous terre, puisque l'eau affleure le sol.

Une batterie de campagne, que nous visitons ensuite, me paraît pauvrement organisée ; son observatoire aérien, sur un arbre, ne possède même pas de lunette à branches.

En somme, dans ce secteur oii l'on s'est beaucoup battu, il a été fourni une certaine somme de travail de voirie, mais on a l'impression que l'ennemi n*offre ici aucune réaction, en dépit des manifestes intentions offensives dont témoignent les avancées que creusent les Russes. Evidemment, on ne me fait voir que des secteurs tranquilles, mais celui-ci passe la mesure.

Je suis revenu dîner à l'Etat-Major du corps d'armée. Le général y prend son repas du soir en compagnie de quelquesuns de ses familiers et de quatre ou cinq jeunes infirmières qui ne paraissent pas avoir froid aux yeux. Deux d'entre elles, qui ont étudié à Paris, m'entreprennent avec diligence. Je n'avais pas encore vu sous ce jour la vie du front... Tard dans la nuit, un train spécial m'a ramené en quelques heures à Rovno.

Je suis allé voir l'escadrille de la 8^ armée. Les appareils sont au nombre de 6, tout juste, et tous disparates : c'est à en pleurer I Voici Hartmann, le plus brillant pilote, me dit-

on, de son armée, et, comme ses camarades, il est, tour à tour, observateur, chasseur, bombardier, photographe et correcteur de tir, et cela, sur des appareils de pacotille, dont les meilleurs sont ceux qu'on a pu enlever aux Autrichiens.

Je monte dans le train pour gagner Volotchisk et l'Etat- Major de la 11" armée. En prévision d'une prochaine offensive, ordre a été donné d'évacuer les familles des officiers. Voici justement un colonel qui évacue sa maîtresse, une fort jolie personne aux yeux clairs : il me présente à elle et me recommande à cette dame, avec qui je dois faire une partie de la route.

A partir de Kazatine, je reçois un demi-coupé, que je partage avec un colonel breveté fort aimable. A peine a-t-il appris qui j'étais, qu'il m'a interrogé. S'asseyant sur ma couchette, il m'a tenu éveillé jusqu'à 2 heures du matin, et j'avoue n'avoir pas protesté, tant j'ai eu plaisir à cette « giberne » avec un homme intelligent et instruit.

28-29 avril. — La pluie tombe à torrents : me voici dans les boues de Volotchisk. Accueil d'une cordialité choisie et émue auprès du général V. V. Sakharof, commandant la 11" armée. L'après-midi, conférence, puis départ, en train spécial, pour Tarnopol.

La partie de l'Autriche oh nous pénétrons s'étend en lentes ondulations vers l'horizon bas. De place en place, on y voit nichés des villages aux murs blanchis. La pluie fait rage. Enfin, logé à Tarnopol dans un hôtel de forme européenne, mais de service russe, je prends contact avec le bon gros général N. von Krouzenslern, habitué du boulevard parisien, et officier de la Légion d'Honneur.

Tarnopol est une petite ville proprette, dont les Russes n'ont pas encore réussi à effacer le caractère européen. La population restante est composée en majorité de Juifs et de Roussines. (Slaves autrichiens.)

De bon matin, je file, en voiture, vers les lignes. L'histoire de la guerre en cette région est comme écrite sur le sol. Voici les retranchements individuels des Russes au cours de leur première offensive; voici leur retraite, puis leur nouvelle poussée en avant. On voit partout des tranchées orientées

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dans les deux sens, el des rcseanx de lil de fer encombrant la campaj^ne. Las pont^ du chemin de fer sont détruits : celui d'Ostrof s'est fièrement cassé en deux moitiés qui sont tombées dans la rivière sans se briser.

Nous abordons la première tranchée du front le plus tranquillement du monde, sans nous cacher, exactement comme s'il n'y avait pas d'Autrichiens en face. Les tranchées sont plus profondes que celles que j'ai vues jusqu'ici, mais trop larges comme ouverture; elles n'offriraient aucun abri contre le marmitage. Mais on me confirme de tous côtés la répugnance des soldats russes à creuser profondément les tranchées. On voit, à la jumelle, les Autrichiens d'en face travailler tranquillement à creuser des parallèles de départ : les nôtres en font autant de leur côté ; c'est de plus fort en plus fort!... Pourtant, voici les Russes qui lancent quelques 77 sur les travailleurs autrichiens : l'ennemi ne répond pas. Il n'ignore pas, sans doute, qu'il est venu des visiteurs chez les Russes et que ceux-ci sont bien obligés, par politesse, de faire un peu de musique...

30 avril. — Je roule en automobile dans la direction de la 7^ armée. Nous sommes en territoire autrichien. Les villages traversés sont prospères, mais sales; ils sont parsemés d'arbres fruitiers. Les Roussines qui les habitent sont des Slaves, au visage large et aux yeux tout petits ; ils ont l'air de faire bon accueil aux vainqueurs. La route, fort jolie, zigzague entre des hauteurs et parmi de soigneuses cultures, oii d'innombrables arbres fruitiers étalent, sur les pentes, leur floraison blanche.

On me contait hier le trait suivant : un jour, huit soldats Autrichiens, des Tchèques, ont déserté en amenant dans les lignes russes deux soldats hongrois, soigneusement ficelés et bâillonnés. C'est tout à fait agréable pour l'Autriche de faire la guerre avec des armées dont les unités se jouent entre elles de ces charmantes plaisanteries !

La 7^ armée a logé son Etat-Major à Gousiatine (rive autrichienne), dans un pavillon de chasse du comte Goluchowski. Le général Ghtcherbatchof, qui la commande, a failli récemment s'empoisonner en prejiant une dose massive d'as-

pirine; bien qu'encore très faible, il m'a reçu avec aménité. Son chef d'État-Major est le général Golovine, que connaissent beaucoup de généraux français, car il a fréquenté notre École de Guerre, avant d'introduire dans celle de Kussie la réorganisation de 1909. Enfin, le général quartier-maître, A. Neznamof, me prend sous sa protection, et m'accapare le plus gentiment du monde.

Je dînais ce soir, dans le bâtiment des Services, avec quelques joyeux colonels et un agréable pope. Voici ce qu'a raconté ce brave homme. Se trouvant avec le colonel commandant le régiment auquel il était attaché, il entend celuici lui dire, je ne sais plus où, au cours d'une affaire :

« — Les Autrichiens sont encore loin, on peut avancer!

« — J'avance (continue le prêtre), quand, tout à coup, st! st! Ifi^ balles sifflent : les Autrichiens étaient tout près!

« — Couche-toi, curé I me crie le colonel.

« — Je m'aplatis, m'aplatis le plus que je peux, et, lentement, lentement, dans la nuit, j'ai rampé à reculons pour sortir de la ligne de feu. J'en ai eu un mal! Et la trouille! D'ailleurs, nos héros ont pris la tranchée ennemie. »

Et le brave pope d'ajouter : « Le colonel a demandé pour moi la croix de Saint-Georges; mais le général a rayé sa proposition : je ne sais pas, après tout, s'il en avait bien le droit! »

J'ai trouvé cette histoire et la conclusion extrêmement savoureuses.

Reçu la visite du général A. P. Andréyef, espérantiste acharné et entreprenant; il est président du conseil de guerre de la^7® armée, et m'explique l'organisation de la justice militaire russe. Les officiers qui font partie du conseil de guerre sont formés par une École de justice militaire. La justice est donc rendue par des juges de métier, qui sont rompus aux questions militaires, et sont d'ailleurs assistés de deux officiers de troupe constituant le jury qui juge en fait. Le général ajoute qu'il penche vers une grande indulgence, et s'efforce d'éviter la peine de mort. Cela n'est peut-être pas très prudent • mais les Uusses sont enclins, sur celte matière, à une sensiblerie qu'excuse leur indifférence au désordre.

k\ MKMOIIiES DE lUISSIE

Au cours (le ma conlVîrcrice, j'ai (Jonné, en passant, un aperçu (Je quelques prix [)raliqués en France à l'iieure actuelle. L'olficier de gendarmerie que l'on a déniché je ne sais où, pour me servir de compagnon, m'a dit, en sortant de la salle où j'avais parlé : « Savez-vous ce qui m'a le plus intéressé, dans votre conférence? C'est ce que vous avez dit de la cherté des vivres!... » Je l'ai remercié avec effusion.

2 mai. — Je viens, en six jours, de faire six conférences : cela ne me repose pas des visites ofHcielles, des visites sur le front et des nuits en chemin de fer. Cependant, il me faut me hâter, et je pars aujourd'hui pour Kamenets-Podolsk, où je dois parler au Q. G., de la 9" armée. Celle-ci a poussé l'attention jusqu'à m'envoyer une forte voiture Peugeot, où se trouve le jeune officier qui doit m'accompagner, M. C. Tchervinski. Parti hier soir de son Etat-Major, il est arrivé ce matin à la 7^ armée; personne n'étant levé, il n'a pu savoir où j'étais, et ne Ta appris que quand il a pu enfin se présenter au sous-chef d'Etat-Major. Je plains le chauffeur, qui a conduit toute la nuit, qui s'est égaré, puis embourbé, puis, sa voiture remise en ordre, va de nouveau conduire durant plus de 200 kilomètres. Mais nul ne semble ici apercevoir qu'il est éreinté...

La route que nous suivons d'abord est neuve : elle croise une voie ferrée neuve également : les Russes ont fait par ici beaucoup plus de travail que sur le front ouest. Puis nous bifurquons; par endroits, la chaussée est tellement creusée par le passage des innombrables attelages qui circulent dans cette région, qu'on se demande si une automobile comme la nôtre pourra s'en tirer : nous sommes, par endroits, à la limite même de l'infranchissable. Mais, à Yarmolintsy, nous atteignons une « chaussée » splendide, aux grands alignements, qui nous permet de rouler par instants à l'allure de 65 kilomètres à l'heure. La campagne, les bouquets de bois, l'horizon à perte de vue, ne sont qu'une immense floraison blanche de cerisiers, de merisiers et de pruniers.

Partis de Gousiatine un peu avant 10 heures, nous avons atteint Kaménels-Podolsk vers 16 heures. Présentation, visites officielles, puis, en salle pour la conférence 1

La ville, que me fait visiter ensuite le très accueillant lieutenant-colonel baron Nolken, est fort pittoresque. Un pont ancien enjambe un énorme ravin rocbeux où, très loin, coule une rivière, et dont les parois sont littéralement tapissées d'une sorte de giroflée jaune. La forteresse centrale et les ruines, que décorent les taches claires de la giroflée sauvage, proviennent de l'occupation turque : elles sont extrêmement pittoresques. Le soleil couchant éclairait tout à l'heure d'un rose délicat la cathédrale et les bâtiments blancs de la hauteur; on eût dit des lueurs de couchant sur la neige d'un glacier.

Au cours du dîner, le colonel Nollcen me disait que, du haut en bas de l'échelle sociale, on est ici pour la guerre à outrance, pour la guerre jusqu'à la victoire, pour la guerre sans trêve ni merci. J'enregistre volontiers ce renseignement, mais je me promets de le contrôler.

Le général Létchitski, commandant la 9' armée, qui m'a reçu ce matin, est le seul des commandants d'armée qui, depuis le début de la guerre, n'ait été ni limogé ni promu. Il a l'air d'un travailleur ami des paroles précises, et l'opinion lui est unanimement favorable.

Je n'ai pas trouvé une seule armée ob. l'on m'ait reçu avec autant de prévenance que dans celle-ci. Est-ce parce que le général Sannikof, chef d'État-Major, est lié avec le général Janin, le nouveau chef de la mission française en Russie? Je ne sais. Je crois plutôt qu'il s'est trouvé un officier, le lieutenant-colonel Nolken, curieux des choses étrangères et comprenant l'isolement d'un conférencier qui débarque dans une armée en préparation d'offensive, et qui a voulu y parer. Voici qu'il me comble aujourd'hui en me donnant de nouveau une automobile et un compagnon pour me conduire, avec un pittoresque détour par Oujitsa, jusqu'à la gare de Proskourof, c'est-à-dire à plus de 200 kilomètres. J'ai fait, durant la partie nocturne de ce voyage, une expérience nouvelle pour moi, la rencontre d'une pluie de hannetons, laquelle ne présente qu'un agrément discutable pour ceux qui roulent, le visage découvert, à 60 kilomètres à l'heure! Qui donc aurait cru qu'on pût être blessé par un hanneton?

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4-H mai. — J'écris flans le hnlTet (Je la ^are de Kief : j'attends mon train. J'ai passé la journée [iresque entière dans l'adorable ville 011, en cette saison, éclate la symphonie des bleus; bleu du ciel, bleu de l'eau, bleu des lointains, dans la ville qu'on ne peut oublier et qu'on ne se lasse point d'admirer chaque lois que le hasard vous y dépose... J'attends mon train. La Russie passe son temps à attendre : à attendre les trains, à attendre son tour dans les institutions diverses, à attendre, sans cesse et en tout lieu, patiemment, sans se presser! Elle attend demain, au lieu d'aller à sa rencontre : c'est là, sans doute, la clef de son caractère et de son attitude morale.

Quel remue-ménage dans cette gare de Kief, et comme, avec le besoin de confort que ressentent les Russes, quand ils ont de l'argent en poche, tout s'arrange ici commodément ! Le coiffeur garde menus bagages et vêtements, et le quart des passagers descendant du train passent par son atelier : on se fait raser, couper les cheveux, cirer les chaussures, brosser les habits. Chez nous, nul ne songerait à aller se bichonner à la gare; mais ici, que faire, lorsque le train le plus, important n'a pas moins de ii heures de battement? La Russie attend, peu lui importe...

Je suis rentré à Pétrograd; M. Albert Thomas m'y a reçu: il a des yeux pétillants de malice intelligente, une mémoire fraîche, une personne bedonnante, et ce qu'il appelle des manières rondouillardes : c'est quelqu'un, et il a beaucoup de charme. Je devais déjà au ministre de précieux renseignements, utilisés par moi dans mes conférences; il en joint de nouveaux, en particulier sur Verdun.

9-H mai, — Me voici à Pskof, où je dois parler à l'État- Major du groupe des armées du nord. J'ai été présenté au général Kouropatkine, commandant le groupe. Il produit médiocre impression. Est-ce le souvenir de son vaste échec en Mandchourie? est-ce son imperturbable confiance en sa propre infaillibilité? est-ce sa manie du détail? Je ne sais, mais de tout cela se dégage un ensemble qui ne prévient pas en sa faveur. Les officiers de l'Etat-Major ne font pas grand mystère de l'opinion défavorable qu'ils ont d'un chef tatillon,

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