J.-W. BIENSTOCK
Histoire du Mouvement Révolutionnaire en Russie
Un vol. in-8 12 fr.
Ce volume est la première étude qui paraisse en France sur les origines éloignées du bolchévisme, sur ses antécédents enchevêtrés, sur les tendances et les mouvements révolutionnaires en Russie depuis leur apparition jusqu'à la fin du règne d'Alexandre 111... Un tel livre, bourré de faits et de documents, pittoresque et comme haletant de vie, est d'une lecture passionnante. JOACHIM GASQUET.
PAYOT & C". IC6. Boulevard Saint. Germain. PARIS.6'
Les dangers mortels"
de la Révolution russe
Un vol. in- 16
L'auteur, qui a rédigé son livre en septembre 1917, s'y révèle prophète infaillible du développement qu'ont pris les événements de Russie depuis la révolution maximaliste de" novembre. Ce volume est un des plus instructifs qui aient paru sur la] Russie.
(Gazelle de Lausanne.)
Du même auteur
Que faire de TEst européen?
Un vol. in- 16
6 fr
L'auteur reste anonyme, mais les études qu'il a déjà fait paraître le placent au premier rang de ceux qui connaissent les affaires de l'Europe orientale. (Journal des Débats.)
FRANÇOIS DENJEAN
Agrégé de l'Université, chargé de mission en Russie
Le Commerce russe
et la Révolution
Un
5 fr
M. François Denjean montre dans ce volume, en même temps que les origines et les principes de la politique commerciale des bolcheviks, l'importance considérable du marché russe pour les pays d'Europe et les perspectives du commerce^avec la Russie. (L'Homme libre.)
plus intéressé par un détail de bouton que par le plan d'une opération militaire. C'est un revenant qu'on eût mieux fait de laisser dans l'administration où, paraît-il, il excelle.
Le général quartier-maitre m'avait proposé de faire une promenade en aéroplane de bombardement du type géant dit : Ilia Mouromiets. J'ai accepté avec plaisir, très curieux de voir de près le fonctionnement de ces appareils, sttr lesquels les avis sont contradictoires. Pour commencer, on me propose de monter un gros appareil tout neuf de 600 chevaux, qui n'a fait encore qu'un essai, et que l'on doit aujourd'hui éprouver en hauteur jusqu'à 4,000 mètres. C'est une occasion vraiment unique! Mais je me suis réjoui trop tôt. Les 4 moteurs n'ont pas voulu tourner convenablement, et il faudra regarder de près l'un d'entre eux. Après tïne longue attente, on me dit qu'on partira dû moins sur un appareil d'école. Je m'y installe, mais nous capotons légèrement au départ, et, dans la bande qui est donnée, une des hélices entre en contact avec le sol, et se Drise. Il ne reste plus qu'un appareil de chasse, d'un type voisin de celui que nous devions essayer d'abord. 11 est pourvu de 4 moteurs, développant ensemble environ 500 chevaux. Le fuselage est transformé en une nacelle couverte, munie de vitres sur les côtés; les passagers y sont assis sur des chaises ordinaires ou des pliants. Le pilote est à l'avant, ayant sous la main ses quatre commandes. On circule librement dans le fuselage, en cours de vol, et les pilotes se relaient le plus simplement du monde. J'ignore les dimensions de la surface portante : elle est manifestement considérable, et les ailes semblent offrir une grande solidité. On dit qu'un appareil atteint par le feu de l'ennemi a pu rentrer dans ses lignes avec un seul moteur intact; je ne m'explique guère le fait que par une sorte de vol plané.
Au départ, on a l'impression (ki poids considérable de l'appareil, lequel semble ne décoller qu'à regret. Il monte avec lenteur, réagit durement dans un trou d'air, et ne développe qu'une vitesse peu considérable : l'appareil de 000 chevaux, parexemple, fournit une vitesse de 120 kilomètres. Les quatre i moteurs ont, à tour de rôle, des ratés, ce qui ne permet pas
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l'accélération souhaitée; quant au vacarme, il est assourdissant, et doit s'entendre de très loin.
L'atterrissage s'est elTectué avec une douceur qu'on ne connaît pas toujours avec des apjjareils du type ordinaire : l'avion géant est muni à l'arrière d'une espèce de bêche qui, maniée convenablement, fait l'office d'un robuste frein arrêtant sans la moindre secousse la lourde machine, dès que ses roues ont pris normalement contact avec le sol et roulé quelques mètres.
L'Ilia Mouromiets est une création russe : l'auteur de cet avion est un ingénieur du nom de Sikorski. Les Russes en paraissent fiers. Cependant, il n'est pas besoin d'être grand clerc en matière d'aviation pour comprendre les dangers de l'avion géant. Le bruit de ses moteurs décèle son approche longtemps à l'avance ; le maniement de 4 moteurs est délicat ; l'arrêt, fût-ce d'un seul moteur, est grave : un appareil de 600 chevaux est, par exemple, descendu avant-hier de 4.000 à 2.000 mètres par suite de l'arrêt d'un moteur; la grande superficie de l'appareil le rend très vulnérable; son ascension et sa progression sont lentes. En revanche, il peut emporter plusieurs personnes (6-8) ou des bombes nombreuses ou d'un poids considérable (environ une tonne, me diton). On me dit d'ailleurs qu'on l'emploie, à cette heure, à peu près exclusivement pour des missions de bombardement : l'ennemi a beau jeu de les combattre.
J'ai quitté sans regret TEtat-Major du général Kouropatkine : on y a l'impression d'être enseveli dans le passé : la méiliocrité satisfaite du chef pèse lourdement sur ses subordonnés. Je viens d'arriver à Dvinsk (5^ armée), où, sur une échelle moindre, je trouve un monde tout autre. Le général Gourko, qui est homme de grande valeur, a su s'entourer de collaborateurs choisis. Certes, j'avais été prévenu en leur faveur : mais il m'a suffi de les entendre et de les voir travailler pour me rendre compte de l'esprit vraiment militaire, au sens moderne du mot, qui les anime. A Pskof, c'était le solennel hiératisme de l'armée russe d'hier, masquant des vides inquiétants; ici, c'est la conception moderne du travail de guerre. Le général et les officiers qui l'en-
tourent n'ont pas leur siège fait : bien qu'ils sachent beaucoup, ils sont curieux de suggestions nouvelles, et leur pensée travaille sans cesse. L'impression que je ressens ici est réconfortante.
On m'a montré des canons automobiles antiaériens de construction russe (système Tarnovski) ; l'automobile cliargée pèse 7 tonnes. Plus loin, une autre batterie concourant au même travail s'est ingénieusement installée sur une char pente en bois tournante, à la façon d'une plaque tournante de gare, afin de pouvoir donner aux pièces l'angle de tir convenable. Les canons automobiles sont, naturellement, très rares ici, et il a fallu y ajouter des pièces du type ordinaire. Du moins, depuis la mise en batterie de ces pièces antiaériennes, les avions allemands et les zeppelins ne s'aventurent-ils plus aussi souvent au-dessus de Dvinsk.
Le général Gourko m'a longuement entretenu : politique russe, guerre en Russie et en France, il a abordé les questions les plus actuelles et môme les plus délicates. Sur l'envoi de troupes russes en France, il s'étonne que ces renforts ne soient pas exclusivement employés au front de Salonique.
J'ai fait, après le dîner, une lente promenade sur la digue qui longe le ileuve, défendant la ville contre les inondations printanières. La pluie, qui a cessé depuis quelques heures, a fait place à une brume diaphane qui estompe les lointains. La Dvina coule, large et claire, reflétant la rive opposée et le fin croissant de la jeune lune. Sur cette rive d'en face, à Grivka, dans des maisons grises et basses, sont cantonnés des soldats qui, de place en place, ont allumé sur le sable des feux, dont les taches gaies éclatent dans le crépuscule. En attendant que l'eau destinée au thé du soir entre en ébullition sur ces feux, les hommes, s'étant groupés de place en place, entonnent la prière du soir : ils chantent à pleine voix et avec un accent qui vous pénètre, d'abord : « l'Otché nache » (Notre Père), puis un admirable : « Que Ta volonté soit faite ». Ces voix mâles, se mêlant avec force et avec douceur, montent dans le crépuscule : peut-être quelques-uns des chanteurs songent-ils h un Dieu de miséricorde, tandis qu'à
liO MKMOIRES f)E IKJSSIE
une (liznine do kilornèlrcs, la voix lente du canon ponctue le silence de la nuit... Le « B')jé Tsaria Klirani », qu'on fait entonner aux liomrnes après l'f^mouvante prière du soir, [)roduit relîet d'une dissonance...
42 mai. — A[)rès une visite à l'Etat-Major du XXIX" corps, je me dirige d'abord vers les lignes occupées par le {1)2" régiment ; nous pouvons avancer en automobile jusqu'à environ 800 mètres de la première tranchée, grâce à des arbres qui font un épais écran. La tranchée que nous suivons maintenant s'étend à quelque distance des restes du village de Gorbounovka, où l'on s'est beaucoup battu à l'automne dernier. Les positions russes font ici un saillant prononcé dans les positions allemandes qui les entourent presque de trois côtés, les dominant même en partie. Pourtant, l'ennemi ne semble pas se préparer à réduire ce saillant.
Les boyaux que nous avons suivis sont d'une profondeur médiocre, à cause de la proximité de l'eau; ils n'offrent pas de traverses pare-éclats. Creusés à même le sable, sans revêtement de planches ou de branchages, ils coulent sans cesse vers le fond et s'élargissent au fur et à mesure qu'ils perdent de la profondeur. La tranchée est à peine enfoncée de 1 m. oO à 1 m. 60, toujours à cause de la proximité de l'eau. Mais le parapet et le revers en sont soigneusement revêtus de planches ou de madriers, ce qui permet d'en maintenir le profil intact. Le parapet est, comme presque partout ici, pourvu d'un auvent qui met les guetteurs à l'abri des intempéries. Les créneaux, qui affleurent le sol, n'oiïrent pas ici l'inquiétante largeur constatée dans les autres armées : ils sont protégés par des sacs de terre dont la disposition permet de conserver un important champ de tir en diminuant les chances de visibilité de l'ouverture. Pourquoi cette utile précaution est-elle employée dans cette armée et ignorée dans les autres?
En somme, ces tranchées sont les mieux faites que j'aie encore vues. Le seul point à critiquer est l'usage des auvents. Cet usage s'explique sans doute par l'impossibilité de creuser ici des abris enterrés : les hommes ne peuvent rester vingtquatre heures durant exposés à toutes les intempéries. Pour-
PREMIER CONTACT Kl
tant, ils ne sont pas difliciles : sous la pluie qui fouette, j'en vois qui, étendus dans le fond de la tranchée, sous un manteau, dorment paisiblement.
Les défenses accessoires paraissent, ici comme presque partout ailleurs en Russie, un obstacle plutôt moral que réel. En ce moment, .les Russes, se préparant sans doute à une offensive dont nul ne me parle, mais dont je vois les préparatifs sur toute la longueur du front, creusent paisiblement des parallèles de départ, dans la belle forêt de conifères semée de marécages. J'aperçois des boyaux ébauchés qui éventrent le sable jaune, et où déjà guettent des hommes aux uniformes et aux visages du même gris terreux; dans quelques jours, ces boyaux seront reliés à la tranchée voisine.
Les hommes produisent une excellente impression. Mais je suis de plus en plus frappé de voir la médiocrité apparente des cadres. Ici, comme partout ailleurs, on ne voit, dans les compagnies en secteur, que de jeunes praporchtchiks (sorte d'adjudant-officier), évidemment sans expérience. On se demande avec inquiétude ce qu'ils pourront faire, quand il s'agira de remuer et de diriger en rase campagne cette masse d'hommes qui leur est confiée. D'un bout à l'autre du front, c'est bien la même armée russe, composée de beaux hommes, à la fois forts et dociles, médiocrement encadrés, surtout par en bas, et défendus par des lignes dont l'organisation est en général assez précaire. 11 est évident qu'un effort ennemi n'aurait pas besoin de disposer des moyens déployés à Verdun pour emporter le morceau. Cependant, contre l'effort moyen que fournissent les armées allemandes opérant sur le front russe, cette organisation est certainement suffisante. Il ne faut pas nous hypnotiser par le souvenir de notre front où les moyens d'action et la rage du combat sont incomparablement plus développés que sur le front russe.
Les tranchées boches sont ici assez rapprochées (en moyenne, 200 à 250 mètres) : elles sont aussi partiellement en superstructure. Les guetteurs y sont vigilants et prétendent nous interdire jusqu'à l'usage du périscope. La canonnade est rare.
r,2 MÉMr)IlŒS DE RUSSIE
Je suis revenu \mr un ravin d'où les Russes comptent faire partir une attaque; ils creusent dans la paroi sablonneuse des abris communicants, on logeront les réserves. J'ai bien peur que, dans ce petit vallon, dominé par les hauteurs voisines, où certainement les Boches ont des observatoires, et qui le prennent d'eniilade, jamais une troupe de quelque importance ne puisse se réunir sans être rapidement écrasée par le canon. En somme, s'agit-il d'une ofl'ensive projetée ou d'une précaution en cas d'une attaque ennemie? Je ne sais : nul ne me donne de précisions, et je me garde d'interroger. Seule, la juxtaposition de mes expériences répétées tout le long du front me fait pencher en faveur de l'hypothèse d'une offensive générale projetée pour l'été.
Après une conférence, que j'ai faite au retour de la fatigante excursion, le général Gourko, après m'avoir remercié, a dit aux 150-200 officiers qui m'avaient écouté : «Ne nous décourageons pas en entendant ces chiffres de production que nous ne pouvons aligner. Disons-nous que c'est justement parce que notre alliée est puissante, que l'ennemi commun dirige contre elle la majorité de ses forces ». Jamais encore un officier russe de quelque poids ne m'avait paru se douter de la différence qu'il y a entre les difficultés militaires à résoudre sur le front français et celles du front russe.
J'ai passé la nuit en wagon et suis revenu à Pskof, d'où on a la prétention, en m'y faisant revenir chaque fois, de me faire rayonner vers les différentes armées qui constituent le Front nord. J'ai du moins appris une nouvelle. Des ingénieurs belges sont arrivés, qui vont étudier la construction d'une digue ayant pour but d'élever les eaux du lac Babit pour les faire se déverser dans les tranchées allemandes, qu'elles inonderont.
4à-16mai. — Arrivé ce soir à Riga, j'ai été de suite reçu par le général Radko Dmitrief, Bulgare naturalisé Russe depuis de très longues années, commandant la 12® armée. De taille plutôt courte, le corps étoffé, le front têtu, il vous a deux bons yeux doux qui caressent. Il parle avec volubilité. Gomme il se trouve que nous avons des amis communs, il est vite en confiance, et me montre le plan des défenses de
Riga, qui paraissent des plus sérieuses; il ajoute : « J'ai trois fois plus de monde que mon adversaire : je ne désespère pas de le culbuter! ».,. Oui, mais!... fais-je à part moi.
Je suis allé voir, en secteur, le 47»^ régiment sibérien. Depuis Riga jusqu'aux premières lignes, ce ne sont que tranchées : je crois bien qu'il y a quelque chose comme sept ou huit lignes successives. Par malheur, la nature marécageuse du terrain force les Russes à établir leurs tranchées en superstructure. Ils en dissimulent extérieurement la saillie au moyen de terre et de gazon. Les boyaux, qui sont clayonnés sur toute leur longueur, sont les premiers dignes de ce nom que je rencontre sur le front russe. Ils sont, par malheur, en superstructure, eux aussi. Les Allemands, au contraire, qui se sont arrêtés à six cents pas de là, sont juste h la limite du marais, si bien qu'ils sont au sec, dans le sable, et complètement enterrés : on devine l'avantage énorme que cette circonstance leur procure. J'ai déjà rencontré sur ce front divers cas analogues. Les Russes se sont arrêtés partout à peu près là où l'ennemi le leur a permis, et ils ont parfois mis un acharnement sauvage à organiser pauvrement des marais qu'il eût mieux valu abandonner pour se fortilier plus en arrière.
Il existe ici des abris de petite dimension, à l'épreuve, avec couverture en bois et sacs de terre : l'épaisseur des rondins croisés est d'environ 2 m. 50; plusieurs lits de sacs de terre recouvrent le tout. L'apparence en est solide et on peut admettre qu'ils suffisent pour protéger contre les calibres en usage sur ce front. Il y a également des abris collectifs qui paraissent bien camouflés avec de la terre et du gazon. C'est, en somme, la première fois que je vois un travail d'ensemble à la fois soigné et correspondant plus ou moins aux idées qu'on se fait chez nous d'une ligne de tranchées et de ses annexes. Il faut dire aussi que les troupes que l'on m'a montrées après les « Sibériens » sont composées de Lettons. On sait combien ce petit peuple a été martyrisé par les barons allemands qui dominent dans les provinces baltiques. Ce qu'on sait moins, c'est que tous les conscrits lettons savent lire et écrire, et aussi que la haine de l'Allemand atteint chez eux une acuité qui la rend au moins égale à la
ti4 MKMOIHKS DE RUSSIE
nôtre. Ce sont d'oxccllciils HohJats ; ils cornplent parmi les incillcurs de l'armée russe. Le {^oiiveriiemeril, <jiji voit en eux des esprits avancés, et qui, d'ailleurs, subit l'iiilluence déplorable des barons allemands, ne perd pas une occasion de les lancer dans les entreprises les plus dangereuses : ils y vont allègrement, puisque, groupés autour de Uiga, ils défendent leur ville capitale. Les oliiciers russes qui m'accompagnaiept m'ont lait grand éloge de leur valeur : ils n'ont pas ajouté le commentaire que j'y ai joint, à savoir qu'on n'était pas fâché, en haut lieu, de provoquer des carnages de Lettons!
La question des bains, qui, à juste titre, préoccupe à un haut degré le commandement russe, n'est pas seulement résolue de la fap-on dont j'ai récemment noté le détail. Les associations d'arrière q;ui ont créé les « Bains et Désinsectation 2), ont également résolu le problème du bain dans les régions dépourvues d'arbres, mais pourvues d'une voie ferrée. C'est surtout dans la moitié méridionale du front que ce système serait utile : il y est peut-être appliqué, mais je dois avouer que c'est aux environs de Riga que j'en ai vu le premier exemplaire. Je veux parler des wagons-bains. Un train comprenant dix-sept wagons est aménagé à cet effet : un des wagons comporte le logement du personnel; un autre sert de magasin pour le linge ; il y a en outre deux compartiments 011 l'on distribue aux hommes, gratuitement, du thé sucré; il Y a deux baignoires à l'usage des officiers, puis une buanderie oi^i le linge est lavé, et une étuve où les vêtements sont désinfectés ou « désinsectés », suivant le néologisme russe. Enfin, il y a les deux voitures où se prend le bain de vapeur. Chacun de ces voitures est divisé en deux moitiés inégales, la première, plus petite, où les hommes se déshabillent, la seconde, où ils s'étuvent et se lavent. La vapeur, fournie, comme l'eau chaude, par une tuyauterie reliée à la machine, tapisse la partie supérieure du wagon : les hommes désireux de la haute température s'étendent sur des planches ménagées à cet effet près du plafond. Et là, ils se fustigent, avec leurs balais feuillus, avec des han ! de satisfaction. En bas, ils se lavent, et un caillebotis les empêche de patauger dans l'eau sale. Pendant l'opération du bain, les
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vêtements des hommes sont portés à l'étuve et désinfectés; quant à leur linge de corps, il est abandonné par eux ainsi que nous l'avons vu précédemment (p. 28), et remplacé par du linge propre que fournit la société, d'accord avec l'administration militaire. L'eau sale s'écoule par des rigoles et tombe sur la voie : elle constitue le seul côté fâcheux de cette installation, car le ballast se dégrade à la suite de ces tonnes d'eau qu'on y déverse.
Une foule patiente attend en bas son tour. Les hommes entrent dans l'un ou l'autre wagon à tour de rôle, sans qu'il y ait d'escouades organisées. Le chef du train m'a dit qu'on lavait ainsi de 1.^00 à 2.000 soldats par jour. Le médecin qui me guidait a ajouté que l'on ne voyait que rarement les hommes avoir des parasites. Aussi n'y a-t-il pas parmi eux d'épidémie.
Riga est une grande et belle ville. Elle est pavée et entretenue tout à fait comme une ville importante de l'Europe occidentale. On sent ici les traces d'une civilisation autrement solide que la civilisation russe.
La ville possède deux ponts métalliques, que l'ennemi s'efforce de détruire. Pour parer à toute éventualité, on a construit, sur l'énorme Dvina, un troisième pont en bois. Pour le reste de la ville, les Allemands l'épargnent : ils caressent évidemment l'espoir de s'en emparer intacte, et ils préfèrent diriger leurs efforts sur Dvinsk pour isoler Riga, qui tomberait ainsi d'elle-même.
J'ai été invité à parler à l'État-Major du XLIIP corps, logé dans une petite ville d'eaux, à Bilderlingshof. Riga s'étend loin vers le nord, indéiiniment prolongée par de gracieuses villas de banlieue, parmi des parcs verts et des sables. On atteint la mer sans s'en douter.
Après ma conférence, que j'avais terminée par une note assez vibrante, le général commandant me fait passer, à travers le jardin, dans la salle à manger. Là, brusquement, éclatent les sons de la Marseillaise. Brusquement aussi, mon échafaudage nerveux s'écroule. Resté impassible devant des scènes beaucoup plus émouvantes, je m'amollis devant cet appel inattendu des souvenirs de là-bas; dans un éclair, je
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revois Verdun et ceux (]ui y ineureiil, la grandeur de notre défense, Je traj^iqiie de cette guerre, à qui s'ap[)lique si exactement le chant sublime, et, pour la [)remi«'ire fois de ma vie, cet air. qui a fini par nous devenir à tous insupportable, cet air galvaudé, cet air banal, m'a paru exprimer le battement de cœur du pays que je venais de glorifier.
-/? mai, — Aujourd'hui, c'est à Stubberode que j'ai parlé, à l'Ktat major du VP corps sibérien. De là, j'ai gagné le Q. G. de la 120" division, où je dois prendre un guide pour aller voir la tête de pont d'IxkiïU. La route suit le plateau, en pleine vue des Allemands qui occupent les hauteurs de la rive opposée, et elle est parsemée d'entonnoirs. Mais, en ce moment, l'ennemi ne tire pas, et nous passons aussi vite que nous pouvons, seulement distraits par quelques projectiles que lancent par-dessus nous des batteries russes. Nous atteignons enfin, au-delà de la voie ferrée, un observatoire soigneusement camouflé et assez solidement protégé, qui offre sur Ixkûll une vue merveilleuse. Les Russes, bravement, follement pourrait-on dire, occupent sur la rive gauche de la Dvina une minuscule tète de pont; ils s'y >sont fortifiés de leur mieux, et même, peu à peu, se rapprochent des lignes allemandes au moyen de parallèles. Les Boches, qui occupent une colline sablonneuse, y ont accumulé des moyens de défense tels, qu'ils peuvent assister tranquillement aux préparatifs russes d'offensive. D'abord les Russes n'ont pas de moyens suffisants pour écraser les défenses ennemies, puis ils ont une tète de pont sans avoir de pont : leurs communications avec la rive droite sont des plus précaires, puisqu'elles ne peuvent se faire que par les nuits sombres et seulement au moyen de barques. Passer de jour, sur une petite barque, est parfois possible, mais on passe alors au milieu d'une grêle de balles de mitrailleuses.
Au retour, les Boches nous ont remarqués, et nous ont poursuivis de quelques obus.
L'Etat-Major timoré de Pskof voulait me faire repasser par cette ville pour gagner la région de Dvinsk. Or, il existe entre Riga et Dvinsk une ligne de rocade, souvent détruite par le feu ennemi, oii passent, cependant, un certain nombre
de trains. J'ai demandé au général Radko Dmitrief, dont la bravoure est légendaire, de ne pas tenir compte du désir du Q. G. de Pskof, et de m'autoriser à emprunter la ligne de rocade, quels qu'en soient les risques. lia rélléchi un instant et m'a répondu : « Si vous voulez risquer quelque chose, je ne m'y oppose pas, non pour vous exposer, mais parce que, véritablement, il n'y a guère de sens à vous faire retourner à Pskof. D'autre part, il ne m'est guère possible de vous envoyer par le train, parce que les envois de wagons sur la ligne parallèle au lleuve sont très irréguliers, dépendant de l'état de la voie, souvent endommagée, et de la disposition de l'ennemi, qui, parfois, rend tout passage impossible en certains points. Vous qui devez être annoncé et attendu à jour fixe, ne pouvez prendre un moyen de locomotion aussi aléatoire. Mais, si vous consentez à parler dans tous mes corps d'armée et dans quelques-unes de mes divisions, je vous donnerai une automobile pour passer directement en longeant le fieuve ». Naturellement, j'ai accepté : rien n'est plus doux pour un conférencier que de se voir demander la répétition de sa conférence. C'est pour cela que je suis venu, précisément. Voilà pourquoi j'ai déjà circulé dans les unités situées au nord de Uiga, et comment je me trouve amené à rouler aujourd'hui dans la direction de Krappenhof, oh loge l'Etat-Major du XIII" corps. La route est charmante : elle offre des parties boisées et accidentées qui font penser au Jura. Puis ce sont des chemins fleuris où les chevaux s'affolent au passage de l'auto.
Arrivé à 2 heures, je parle à 4 heures, et, à o h. 1/2, me voilà parti pour les lignes : le chef d'État-Major m'a promis tant de choses intéressantes que, s'il en réalise le quart, je serai fort satisfait. L'automobile est conduite par un lieutenant-C(donel qui m'explique qu'il écrase tout ce qui le gène, et m'oiïre le type tout à fait soigné d'une brute à froid. D'ailleurs, on ne m'a rien fait voir du tout. J'ai compris que ces messieurs aimaient mieux se tenir loin des lignes. Ils m'ont offert de grimper sur un observatoire installé sur un arbre, et c'est tout. On ne sait pas toujours, quand un Russe vous promet quelque chose, s'il est sincère ou s'il plaisante. Cette
ns MI<:MOmRS DE RUSSIE
iois-ci, je pense, tout uniment, que tout ce inoncie-là avait la digestion laborieuse.
La 1'" armée a envoyé au devant de moi une automobile et un colonel d'artillerie, un homme de trente-deux ans, aimable et causeur, un compagnon idéal : discret, savant, confiant. Je suis stupéfait de tout ce travail de combinaison que font les armées entre elles, derrière mon dos. Je remarque que lorsque mes visites sont arrangées par le groupe d'armées, elles sont médiocrement combinées. Au contraire, lorsque des unités de moindre envergure me passent à leurs voisines, je jouis d'un maximum de confort et d'un chaleureux accueil.
Nous avons atteint au début de l'après-midi Stockmanshof, sur la rive même de la Dvina; c'est là qu'est l'Etat-Major du IP corps sibérien, commandé par le général Gandourine, un des généraux les plus sociables que j'aie rencontrés jusqu'ici.
A quelques pas du quartier général, on a exécuté, sur la rive même du fleuve, des tranchées (o^ ou 6° ligne) destinées à défendre éventuellement le passage. Ici, le sol se prêtait au travail de creusement, car il est constitué par une espèce de glaise; aussi les tranchées sont-elles exécutées à la profondeur nécessaire — mais, naturellement, elles sont pourvues d'auvents, ce qui nécessite une saillie qui rend la tranchée encore plus visible de loin. Les créneaux sont constitués par des sacs de terre. Les abris paraissent sérieux.
L'annonce de ma conférence a attiré du monde, et les dames de la Croix-Rouge de l'ambulance voisine (la générale Gandourine en est la présidente) organisent au (( Point Pourichkiévitch » un thé-goûter qui est fort bien accueilli.
Les (( Points Pourichkiévitch » doivent leur nom à un député de la droite, célèbre par ses interruptions, tantôt brutales ou grossières, tantôt spirituelles et mordantes, par exemple celle-ci : au moment où le président du Conseil, M. Sturmer, qu'on accusait d'être germanophile, reçut de l'Empereur le titre de Haut chambellan, titre pour lequel les Russes n'ont que des appellations allemandes, M. Pourichkiévitch demanda, en séance, au président de la Douma, de l'autoriser à prononcer simplement trois mots d'allemand
(il était alors interdit, sous peine d'amende, de parler publiquement en allemand); le président, étonné, ayant acquiescé, le député se leva, et, lentement, dans le silence (jui s'était établi, prononça les trois mots : « Ober llolmeister Stiirmer », puis se rassit au milieu d'une tempête d'applaudissements. C'est ainsi qu'on faisait de l'opposition politique au début de cette bonne année 1916.
M. Pourichkiévitch s'est donné pour mission, pendant la guerre, de recueillir des souscriptions à l'elTet de créer et entretenir, à certains points du front, des buffets gratuits à l'usage des officiers, et, accessoirement, des hommes, lorsque ceux-ci n'ont pas sous la main de « Point d'étape » (v. p. 2(j). C'est un de ces buffets qui fonctionnait à Stockmannshof.
Je ne me suis pas attardé au IP C. A. sibérien, et suis reparti dans l'après-midi pour gagner, dans la nuit glaciale, Kreuzbourg, où s'abrite l'État-Major du XXVIiP corps. Le lendemain, à midi, j'y avais déjà fait ma communication et déjeuné, et je partais pour les lignes.
Nous avons traversé Yakobstad et gagné, par une route que l'ennemi canonne de temps à autre, une espèce de clairière sublonneuse, dans un cirque naturel, orienté de telle façon que les Allemands ne peuvent l'atteindre par leur tir. Là se trouvent une série d'abris d'ofliciers et de troupe ; on a l'impression d'une place de village, et cette impression se confirme lorsque je m'y vois reçu aux accents de la Marseillaise. J'escalade une colline où se trouve installé un excellent observatoire, qui me permet de me rendre exactement compte de la position respective des tranchées adverses, lesquelles sont, en certains endroits, presque nez à nez.
La tranchée de première ligne, que j'ai gagnée ensuite, m'a paru en fort bonne condition. La profondeur en est suffisante, et elle est revêtue entièrement de madriers. Les créneaux sont organisés au moyen de sacs de terre : dans les endroits particulièrement dangereux, des boucliers renforcent les sacs de terre. 11 y a, comme presque partout en Russie, des auvents en planches. Le seul inconvénient de ces tranchées, c'est que les abris des hommes n'y sont pas attenants, mais placés à quelque distance. Je n'ai pas tardé à en voir les
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consér|ijences. Les Boches, eu re()rés;iille, pour lirie torpille heureuse lancée par les Russes sur leurs ouvriers, s'étaient mis ti canonner avec violence la tranchée où je me trouvais. Mon {^uide, elTrayé de la subite responsabilité qui lui incombait à cause du danger inattendu où j'étais mêlé, perdit un peu la tête, et pensa me faire tuer en s'obstinant à me sortir de ma tranchée pour me faire circuler, sous le copieux marmitajj^e, jusqu'à une galerie de mine. Là, nous étions effectivement à l'abri, sans compter que les tranchées sont si rapprochées à cet endroit que l'artillerie ne peut les prendre sous son feu. Au bout de quelques minutes, je vois accourir cinq soldats, l'air fort effrayé. Questionnés par mon compagnon, ils racontèrent qu'un de leurs camarades ayant été blessé dans la tranchée, leur chef de section leur avait dit de laisser deux guetteurs, et d'aller se mettre à l'abri. Je touchais du doigt l'mconvénient présenté par l'absence d'abris profonds à proximité de la tranchée de guet, laquelle se dégarnissait à la moindre réaction de l'ennemi.
Pourtant, il s'agit d'être ici fort vigilant, car la tranchée boche n'est pas, à certains endroits, dans la forêt, à plus de trente mètres de la tranchée russe. On aperçoit les créneaux ennemis en quelque sorte à les toucher. Il ne fait pas bon s'attarder à les examiner, et il ne faut même pas s'y risquer de face. La proximité des lignes favorise la guerre de mines, et les deux adversaires s'y livrent à cœur joie. J'ai visité une galerie en préparation. Elle est entièrement boisée, et exécutée avec un soin remarquable. Comme on se trouve ici entre des marais, les endroits de passage des galeries de mine sont peu nombreux. Il semble que les Russes soient ici plus prompts que leurs adversaires à éventer les contre-mines et à occuper les entonnoirs. Les soldats russes aiment ce travail qui rompt la monotonie de leur vie de tranchée. Dans l'ensemble, c'est ici une des meilleures positions, et des plus sérieuses que j'aie vues; ces tranchées valent celles qui défendent Riga.
En revenant, mes guides me font admirer une batterie de mortiers de 11 pouces (environ 270 mm.), avec lesquels on canarde l'ennemi jusqu'à une portée de huit kilomètres. Ces
canons, dont le bâti seul pèse GOOpouds (environ 10 tonnes), ont été fondus à Perm.
21 mai. — J'ai atteint ce matin le Quartier Général de la !'•* armée, installé, au milieu de prairies semées de petits bois, dans une propriété seigneuriale, à Martsen. Le commandant est le général Litvinof : son chef d'Etat-iViajor, le général Uytchkof, me sachant pressé par des engagements antérieurs, et voulant bien oublier que je viens de circuler depuis plusieurs jours aux frais de son armée, m'olTre de plus de me faire conduire en auto jusqu'à Pskof, ce qui est une épargne considérable de temps et de fatigue.
On mesure, par les prévenances dont je noie çà et là quelques exemples, la bienveillance avec laquelle presque toutes les unités m'accueillent. Je suis très fier de toutes ces attentions, car ce n'est pas à moi qu'elles s'adressent, mais à ceux ([ui m'ont envoyé, et, plus généralement, à ma qualité d'oliicier français. En outre, je suis bien obligé de constater que mes communications paraissent intéressantes, et que l'attrait s'en propage par le témoignage de mes guides. Le brave colonel d'arlillerie, qui m'a piloté depuis le 18, a assisté à trois de mes conférences, et il se dispose à recommencer aujourd'hui. Avec l'appui de camarades aussi bienveillants, je dois être précédé d'une réputation dont je sens les elTels à un genre d'accueil plus cordial et moins cérémonieux que ce n'était le cas lors de mes débuts.
Ici, j'ai été longuement interrogé par les généraux sur des questions d'artillerie, à propos desquelles, [)ar bonheur, j'avais les derniers renseignements venant de France. A trois heures, je suis monté dans une forte voiture américaine, en compagnie d'un capitaine, et je me suis dirigé vers Pskof, qui doit être distant de quelque 250-300 kilomètres, à travers une contrée charmante, parsemée de bois, de collines sablonneuses, de petits lacs et de champs cultivés. Le froid est pénible. Nous avons atteint Pskof juste à temps pour me permettre de sauter dans un train bondé.
J'ai eu la bonne fortune de rencontrer à Pétro2:rad le irénérai Janin, qui vient remplacer le général de Laguiche, et, avec lui, le colonel Lavergne. Grâce aux renseignements qui
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m'ont él6 donnéf? par ces ofiiciers, j'ai pu ajouter quelques détails intéressants h ceux que je produis dans nnes conférences.
i?^ mat. — Je devais faire à Moscou, au prolit do la Ooix- Ilouge russe, une conférence en français sur « nries innpressions de guerre ». Or, j'ai appris au débotté que le secrétaire de l'Alliance française, qui devait organiser cette soirée, s'est heurté à la mauvaise volonté la plus évidente de la part des autorités russes : à n'en pas douter, le Gouvernement a donné des ordres sévères pour empêcher le plus possible les manifestations publiques de la pensée étrangère, fût-ce de la part d'un Allié. Cette défiance est caractéristique. Je vais du moins faire une conférence en russe, et, bien que j'aie déjà présenté devant l'Empereur la plus grande partie des idées que je veux exprimer ici, il me faut faire de multiples démarches et faire jouer des influences, pour obtenir l'autorisation. Derrière toutes les difficultés qu'on accumule sur ma route, dès que je reviens dans la zone de l'arrière, je reconnais la main du ministre de l'Intérieur : l'Ober-Hofmeister Stûrmer...
26 mai, — J'ai attendu deux heures et demie avant d'être reçu par le général commandant la région de Moscou : c'est de lui que dépend l'autorisation qui m'est nécessaire pour faire, en russe, une conférence militaire. J'ai obtenu mon autorisation, et j'ai été rejoint, en sortant, par un officier du Grand Quartier qui, m'ayant entendu parler à Moguiliof, me demande de répéter ma conférence devant les officiers de la garnison de Moscou : cela ne se refuse pas.
Tandis que j'attendais dans les bureaux de la Place, j'ai pu assister au défilé des « suppliants » : /le général est tout puissant, ou passe pour tel en ce moment, et toutes les misères de la capitale s'adressent à lui. Un tchinovnik sec et ridé, mais qui n'a pas l'air brutal, reçoit les suppliques et les fait commenter par ceux ou celles qui les apportent : un père vient demander qu'on élargisse son fils, emprisonné pour raisons politiques; la mère d'un officier tué vient demander qu'on lui donne du pain... Mais voici le bouquet : un jeune étudiant vient insister pour être afîecté à l'artillerie et non pas à l'infanterie : — Ah oui! je comprends, fait le
tchinovnik : dans l'artillerie, 14 p. 100 de mortalité; dans l'infanterie, 61 p. 100; je comprends! — L'étudiant rougit, se trouble un peu, et insiste pour que sa supplique soit appuyée... Sans doute, un seul exemple ne prouve rien; mais, moi dont, en France, tant d'étudiants ont été tués, je me sens pris d'un doute au sujet du patriotisme de bien des gens d'ici.
J'ai terminé la soirée avec des amis appartenant à la bourgeoisie riche, des gens particulièrement intelligents et cultivés. L'un d'eux est dans des transes, non plus pour Verdun, mais au sujet de la paix, qu'il sait imminente : il le sait par X. qui a entendu Z. déclarer à la Douma que les négociations de paix étaient avancées, et qui affirme en outre que l'Intendance a, pour cette raison, cessé de passer des commandes! Un autre ajoute que Pétrograd va être peu à peu évacué, ce qui prouve, à ses yeux, que la prise de Riga est imminente. Enfin un troisième rapporte un bruit d'après lequel la Russie aurait livré à l'Allemagne quelques millions de pouds de blé en échange d'une fourniture d'aspirine dont elle avait le plus pressant besoin ! L'insanité de ces bruits ne frappe pas mes amis; ils ont, en ce moment, je ne sais quoi dans l'esprit qui déforme les idées, comme certains miroirs déforment les images. Cependant, si l'élite intellectuelle et sociale de Moscou présente aussi peu de critique, que se passe-t-il dans les bas-fonds sociaux?
J'ai trouvé les officiers de la mission française des munitions fort animés contre les bureaux russes. Ils se plaigneni, de la lenteur qu'on leur oppose, de l'hostilité sourde qu'ils rencontrent à chaque pas. On constate, dans ce pays; dans les hautes sphères, un entêtement féroce et un amour-propre indéracinable, sans compter le désir fréquent de profiter matériellement et personnellement de toutes les innovations autorisées. On me cite l'exemple des projectiles en fonte aciérée, qu-e recommandent nos compatriotes, disant que cinq obus, contenant chacun huit livres d'explosifs, font plus d'eiïet qu'un seul obus en acier qui en contient vingt livres. Les Russes résistent, comme de grands seigneurs qui, pouvant installer l'électricité, préféreraient se borner au luxe rare des bougies.
Ci MÉMOIRES DE RUSSIE
En aUendiinl l'organisaiion de ma conf'érenre civile à Moscou, j'ai clé invité à venir [)arler àOrel. I*nhlic très mélangé, et pourtant, à ma grande surprise, nul n'est parti avant la lin. Fait curieux pour moi, des femmes du peuple étaient là, écoutant de toutes leurs oreilles : est-ce que l'opinion publique commencerait à naître en Russie?
J'ai visité de petites usines familiales transformées en vue de la fabrication des obus. L'idée a été lancée en octobre 191o, et, au printemps, le zemstvoa pris commande de 180.000 obus de 77 pour le 31 décembre 1916. C'est bien peu, sans doute, mais on est heureux de voir que la Russie, en dehors même des énormes usines, cherche à s'aider elle-même. Faute d'outils convenables, certains de ces ateliers sont obligés de forer les obus et de les finir extérieurement au rabot. D'autres possèdent déjà une presse ; d'autres, enfin, occupent des femmes à la fabrication de grenades à main : on sent que la production augmentera dans de grosses proportions dès que tout sera convenablement installé.
D'ailleurs, les civils ont déjà fait ici beaucoup pour l'armée, et on me parle avec une légitime satisfaction des organisations d'arrière qui ont surgi. Avant la création de la Douma d'Empire, '\\ n'y avait, en Russie, qu'une sorte de corps électif de caractère provmcial, c'étaient les zemstvos. Les uns s'appliquaient à un district (arrondissement), les autres à un gouvernement (département) tout entier; ces derniers rappelaient, à certains égards, notre Conseil générai. Bien que leur président fût obligatoirement le Président ou « Maréchal » de la noblesse locale, c'est-à-dire un homme dévoué au Gouvernement, les zemstvos avaient tourné la difficulté en obtenant de pouvoir élire dans leur sein un bureau exécutif : le président de ce bureau était devenu le véritable président moral du zemstvo, et, en plus d'un cas, un personnage important. Les zemstvos étaient donc des institutions placées en relation directe et proche avec le pays qu'ils représentaient. Ils en connaissaient les hommes et les ressources avec beaucoup plus de précision que les fonctionnaires attachés à l'administration de l'Etat. Ils étaient donc en mesure de fournir à l'administration de la guerre une aide efficace
pour trouver, dans leur région, les denrées dont elle pouvait avoir besoin. L'hostilité plus ou moins avouée qui existait jusqu'alors entre les zemstvos et le Gouvernement disparut aussitôt que la guerre eut fait l'union des partis, et les zemstvos songèrent à s'unir, afin de pouvoir donner à l'aide qu'ils fourniraient plus d'ampleur et d'efficacité. Leur association, qui prit le nom à' Union des Zemstvos (zemski soyouz), fut, par extraordinaire, autorisée par l'administration centrale. Elle se compléta par une Union des Villes (soyouz gorodof) qui poursuivit un but analogue sur une base plus large. Désormais, ces unions prirent une grosse importance; évitant l'éparpillement des efTorts et des commandes, elles centralisèrent les demandes émanant des Directions générales de Pétrograd pour le ravitaillement, et purent ainsi en accélérer l'exécution. Bientôt, ces Unions des zemstvos et des villes devinrent indispensables au ravitaillement de l'armée, et c'était justice, puisqu'elles représentaient, en somme, la Russie industrielle, commerciale et agricole. Elles seules étaient en mesure de combiner la fabrication des ateliers familiaux avec les besoins de l'Etat, de faire tourner ici des roues de voiture, fondre là des obus, comme de préparer ailleurs des conserves de légumes ou de réunir du bétail de boucherie. Grâce à ces efforts combinés, on vit, dès la fin de 1915, une grande partie de l'Empire russe travaillant par tous les moyens, les plus savants comme les plus précaires, à la défense nationale.
Les fonds de secours affluèrent d'autant plus à l'union des Zemstvos et des villes, que la société libérale avait plus de confiance en elle que dans les organes de l'Etat, pour administrer les fonds de donation. Dès lors, il fut possible aux Unions d'étendre leur mode d'action; ne se contentant plus d'exécuter les commandes de l'Etat, de servir d'intermédiaires entre l'administration de la Guerre et les petits producteurs disséminés dans la province, elles songèrent à réaliser à leurs frais diverses installations utiles pour le soldat. L'ingéniosité la plus attentive présida souvent à ce travail, et j'ai signalé déjà l'œuvre des bains, des wagons-bains et des étuves de stérilisation*
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Je no lais pas l'histoire de ces deux institutions : elle inérilerait un volume entier, et on m'a môme dit que ce volume aurait été écrit. Je dois me contenter de dire que des services inappréciables furent rendus aux militaires, aux réfugiés, à l'Ktatetaux industriels, par ces associations. J'ai décrit en détail l'installation des bains sur le front, les Points d'Ktape; ce sont les créations qui viennent à l'esprit quand on a vécu sur le front russe. Il en est cent autres, d'une envergure moindre, mais tout aussi ingénieuses et aussi utiles.
Ces associations ont été critiquées. Certains leur reprochent d'être beaucoup trop libérales et, par l'intermédiaire de leur personnel subalterne, de préparer la Révolution. C'est un reproche qui est venu de personnages haut placés ; or, comme la Révolution n'est pas moins préparée par les agissements d'en haut que par ceux d'en bas, le reproche est banal.
On dit également, et cela semble plus exact, que l'argent des donations n'est pas toujours employé tout entier pour ce à quoi il est destiné, en dépit du contrôle de l'Etat qui s'exerce sur ces associations. Il est certain qu'en présence des sommes considérables maniées par les bureaux de ces Associations, on a pu, dans certains cas, faire des dépenses exagérées, et dans quelques autres, laisser, par inadvertance, se produire quelques détournements. Mais cela même n'est pas d'une importance capitale : l'argent aurait risqué d'être bien autrement gaspillé, si on l'avait confié, sans plus de contrôle, aux administrations gouvernementales.
Enfin, une critique qui, du moins, est palpable, signale que ces associations ont permis de s'embusquer à déjeunes et florissants jeunes gens, qui, riches naturellement, ou profitant de leur situation, et un peu de la caisse qu'ils administrent, se sont installés dans des villes importantes proches du front, et y mènent une fête effrénée et parfois scandaleuse. On a dit que c'était là un exemple pernicieux pour les soldats, et un sujet d'irritation pour les officiers : le fait n'est pas douteux. D'ailleurs, grâce à d'élégants costumes à coupe militaire, ces jeunes gens se donnent une vague tournure d'officiers ; aussi les désigne-t-on, sur le front, du nom méprisant de : Zemgoussar (Hussard du
Zemstvo). Ce nom est resté comme une flétrissure à ceux qui ne font pas leur devoir.
Il existe en Russie une autre association puissante qui s'est tenue en relation étroite avec Fadministration de la Guerre : c'est le Comité commercial et industriel (torgovo-promychlenny komitét), fondé à Pétrograd au début de 1915. J'en ai parlé précédemment : le but principal qu'il poursuit est de répartir les commandes faites par l'armée entre les principaux rayons de production et les principales usines. On veut assurer par là une plus rapide exécution des ordres, et une répartition plus équitable des bienfaits que constituent les commandes de l'Etat.
Toutefois, une sourde hostilité n'a pas tardé à se faire jour dans certains milieux du gouvernement. Il est clair qu'un certain nombre de hauts fonctionnaires se trouvaient privés, par cette intervention du Comité, des pots de vin que leur eussent procurés les commandes de l'Etat, s'ils avaient pu en disposer à leur gré. De puissants industriels russes et étrangers se trouvaient également lésés, car ils ne regardaient pas à dépenser en pots de vin des sommes considérables, mais ils entendaient accaparer les grosses commandes que l'Etat paye sans compter. De là des haines violentes d'homme à homme, et une campagne de diffamation. On représenta que ce Comité nourrissait des buts politiques de caractère subversif, et l'on fit valoir qu'il favorisait avec persistance les industriels du rayon de Moscou, parce que son président est un Moscovite, M. Alexandre Goutchkof. Le Comité, voulant parer aux possibilités de grèves que l'argent allemand suscitait dans les usines, avait admis dans son sein des représentants des ouvriers : on lit valoir que c'était là une pratique révolutionnaire. Des perquisitions furent ordonnées par le ministre de l'Intérieur; les membres ouvriers du Comité furent même arrêtés. Mais leurs collègues bourgeois ayant déclaré se solidariser avec eux et arrêter toute la production de leurs usines,
OH MÉMOinES DE ItUSSIE "^
Je gouvernement dut céder, et relâcher sa proie. Cela ne s'est pas lait sans une certaine agitation politique.
Le ministère, dissimulant ses griefs politiques, a essayé de faire pièce au Comité en lui créant une concurrence officielle qui est la « Commission spéciale pour la Dé fense Nationale 1> , 11 y eut bientôt même des « Commissions spéciales > d'un caractère analogue pour opérer la répartition de chacun des produits ou articles nécessaires à l'armée ou à la vie du pays : les métaux, le coton, le charbon, etc. On se rend compte du temps qui se perd à ces multiples palabres. Mais il est certain que ces nombreux comités rendent des services, ne fût-ce qu'en provoquant le contact entre les intéressés de chaque groupe, en facilitant leurs échanges d'idées, et en leur fournissant des exemples et des suggestions utiles (1).
if. if.
Les diverses Unions et Commissions, ainsi que les Comités qui ont surgi en Russie pendant la guerre, présentent un caractère commun : à peine créés, ils ont pris rapidement une importance nationale. Nous possédons en France une multitude d'unions et de comités analogues, mais tous, ils sont, au contraire, limités comme but et comme rayon d'action. Cette difîérence s'explique aisément. Chez nous, l'Etat est organisé, et les particuliers ne font que l'aider sur des points de détail. En Russie, au contraire, le Gouvernement est indécis, corrompu, haï. Dès lors, toute association de particuliers, une fois consciente de sa force, tend à substituer^ sur des points déterminés, son action à celle de ce gouvernement qu'on traite d'incapable. 11 n'est pas douteux que, si l'élan patriotique est
(1) Aussi bien pourra-t-on admettre qu'il n'était vraiment pas inutile de constituer des comités de répartition, quand on connaîtra le fait suivant : en 1918, le Comité du Cuivre a découvert, à Pétrograd même, une quantité de cuivre suffisante pour assurer, durant quatre ans, les besoins de la Russie militaire et civile. Si l'on veut une échelle de comparaison, il suffira de savoir que les stocks de cuivre que nous utilisions en France étaient prévus, en moyenne, pour six mois. En matière de stocks, les Russes ne croient jamais en avoir assez et ils ne se décident qu'à regret à mettre en service les stocks qu'ils ont ainsi réunis.
bien à la base de ces associations, une arrière-pensée politique n'a pas tardé à s'y mêler. (1)
6 juin — Ma conférence a eu lieu, ce soir, dans un grand amphithéâtre à moitié vide, à cause de la saison avancée, me dit-on. Après un passage où je disais : (( Nos soldats savent pourquoi ils se battent », un bravo! part d'une tribune, et les applaudissements n'en Unissent plus. Dans cette atmosphère morale surchauffée où vit la Russie, les paroles les plus simples sont prises pour de perfides allusions : dans le grand silence de la Russie bâillonnée, le moindre orateur fait de l'opposition sans le savoir.
Pendant l'entr'acte, un journaliste ami est venu me dire que l'olTensive du front sud-ouest était commencée, et qu'on avait cueilli 13.000 prisonniers.
Me voilà derechef à Minsk, où l'Etat-Major a envoyé à ma rencontre, avec une automobile, le môme sous-officier de gendarmerie qu'il y a deux mois, et que je reconnais au sourire poli de son regard. Je commence à être acclimaté au front russe. Après quelques marches et contre-marches à l'Etat-Major, où l'on avait égaré les papiers me concernant, j'apprends qu'on m'envoie dans la S*' armée.
40 juin. — J'ai été installé, en gare de Boudslav, dans le train du général Smirnof, commandant la 2® armée. Le général est un homme âgé, mais d'esprit alerte, inliniment simple et rond ; je le sais adoré de ses subordonnés, et, à le fréquenter un peu, on sent qu'il n'achète pas la popularité par autre chose que par son intelligence, sa clairvoyance et sa bonté. L'Etat-Major occupe une maison seigneuriale enfoncée dans la verdure et dans les roses; on y sent planer une atmosphère de paix ensoleillée. D'ailleurs, les esprits sont très excités par l'offensive du front sud-ouest, où les 8% 11% 7" et Q'' armées, que j'ai récemment visitées, ont attaqué le l*^' juin sur un front de 400 kilomètres, et capturé, à la date du 4 juin, une centaine de mille prisonniers. Ce coup de maître
(l) Le Goiivornement ne s'en aperçut pas à temps; ou du moins, il ne sut pas profiter de ce mouvement né parmi les classes cultivées, en lui imprimant une (iirection nouvelle et tn le canalisant. Ainsi, peut-être, aurait-il pu, sinon éviter la R(''Volution, du moins ménager la transition entre le Tsarisme et l'ère nouvelle de liberté.
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aura pour premier résultat de déf^af^er les Italiens, que les Austro-llonj^rois commençaient à presser un peu vivement^ et qui ont demandé ici une diversion. Pourtant, en face de ce beau succès, je ne puis me défendre d'une préoccupation : les [lusses garderont-ils ces gains? En tout cas, on prépare aussi quelque chose par ici, car je vois passer sans arrêt des trains chargés de troupes et de matériel.
Par des routes invraisemblahlement exécrables, j'ai atteint, vers 2 heures, l'Etat-Major de la 9^ division sibérienne, d'où j'ai gagné, un peu plus tard, le cantonnement du 30" régiment sibérien. C'est là que j'ai parlé, en présence des officiers et d'environ 400 soldats; ces derniers paraissaient boire mes paroles.
L'après-midi s'est passé à regarder des exercices de gymnastique et d'assouplissement faits par des gars particulièrement solides, et a été couronné par un joyeux dîner qu'ont animé les frais minois de quelques « sœurs de charité ». On se trouve en famille, positivement ! Le soir, il y a eu bal (c'est aujourd'hui la Pentecôte) : je voyais, dans l'ombre, sous les grands arbres, des soldats considérer silencieusement les couples de danseurs fortement éclairés. Ces officiers et ces jeunes filles affriolantes, qui tournaient enlacés, n'ont pas l'air de se douter qu'il y a autour d'eux, dans la forêt, des milliers d'hommes jeunes et forts qui se disent peut-être, en les voyant : « Quand donc sera-ce mon tour de faire la guerre de si joyeuse façon?...»
12 juin. — Passé la nuit dans une cagna d'officier. J'ai regagné dans la matinée, à Loujy, l'Etat-Major du P^ corps d'armée sibérien, dont le commandant, le général M. Plechkof, m'a fait les honneurs avec une grâce prévenante. J'ai convenu avec lui de répartir mes conférences entre diverses unités voisines, avant de venir parler dans la sienne. Précisément, un colonel d'artillerie, avec qui j'ai voyagé depuis Minsk, et qui doit se rendre au V^ corps en passant par son groupe de batteries, me propose de m'emmener avec lui. La route est mauvaise, mais fort jolie, dans une forêt de pins, animée de groupes incessants de soldats. Puis on traverse une plaine marécageuse plantée de buissons verts,
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et bordée par une ligne de hauteurs sablonneuses, où les Boches pratiquent en ce moment un des marmitages les plus sérieux que j'aie encore vus sur le iront russe : c'est là!
Les batteries du colonel Gachkévitch, mon hôte, sont toutes camouflées et doublées d'abris enterrés, d'une profondeur suffisante pour résister aux gros calibres. Nécessité fait loi : les Allemands, qui ont parfaitement repéré les positions russes d'artillerie, et qui soull'rent de leur tir, cherchent à s'en débarrasser par des marmitages fréquents.
D'un observatoire qui fournit une vue excellente sur les lignes, j'ai assisté à des tirs au commandement, dont j'ai admiré à la fois la rapidité et la justesse. Si les Russes possèdent des artilleurs aussi bien stylés, on peut bien augurer de l'avenir dès qu'ils auront assez de matériel.
On m'a donné des détails sur la raison qui a permis aux Allemands de reprendre ici (voisinage du lac Narotch), le 28 avril, les gains faits sur eux par les Russes lors de leur attaque du 15 mars. De jeunes soldats, faisant partie d'une unité du V" corps, qui gardaient un marais, ont pris peur, et se sont inopinément repliés, permettant à l'ennemi de faire un mouvement d'enveloppement, où les Russes ont perdu des hommes et 24 canons, dont, d'ailleurs, ils ont repris 18.
Les Allemands ont tiré toute la nuit; je comprends pourquoi autant de soin a été apporté à la confection des cagnas. Dès le matin, nous sommes partis, le colonel et moi, pour Martianovka, Q. G. du V" corps. La route que nous avons suivie est, par endroits, charmante, grâce à des forêts clairsemées, et à une brume légère qui estompe le contour des marais. Le colonel se rend au V' corps pour assister à une {( Douma » destinée à distribuer les croix de Saint-Georges de la 2" armée.
Les ofliciers restés sur le front depuis le début de la campagne ont, en général, plusieurs croix, qui peuvent être, dans l'ordre ascendant, les suivantes : Saint-Stanislas de 3" classe; Sainte-Anne 4" classe (ruban à la garde de l'épée); Sainte-Anne 3° classe; Saint-Stanislas 2" classe (au cou); Sainte-Anne 2" classe (au cou); Saint-Vladimir 4" classe (à la poitrine). Sauf les colonels, dont quelques-uns peuvent avoir
un vSaint-VIadimir de 3* classe au cou, les décorations citées sont à peu près les seules fréquemment représentées sur le front : elles sont ornées de glaives, quand elles sont conférées pour un fait de guerre.
Mais, à côté, ou, pour mieux dire, au-dessus de ces croix, qui, il faut le dire en passant, sont réservées aux officiers, et inaccessibles aux soldats, il existe les décorations de Saint-Georges qui, bien qu'elles ne soient pas ornées de glaives, sont considérées comme les décorations militaires par excellence. Ici, encore, on distingue les décorations pour officiers de celles qui sont réservées aux hommes. Ces derniers peuvent obtenir, pour faits de guerre, des médailles et des croix de Saint-Georges en argent ou en « or », en nombre indéfini. Les officiers, de leur côté, peuvent obtenir soit le « sabre de Saint-Georges » ou « Tépée d'or », c'est-à-dire le droit de faire représenter en relief la croix du même nom sur le pommeau de leur épée, et de prendre du ruban noir et orange en guise de dragonne, — soit la croix de Saint- Georges. Elle est en émail blanc, à quatre branches, et du plus gracieux effet. On voit au centre, dans un minuscule cartouche, une image de Saint-Georges terrassant le dragon. Cette décoration ne comprend que trois degrés : la 2* et la 1'" classe se portent au cou. Mais la 2" classe est extrêmement rare, et, quant à la 1" classe, on ne cite guère que deux ou trois généraux qui l'aient reçue au cours du siècle dernier. Je pense qu'on la réserve pour quelque général vainqueur définitif.
La croix de Saint-Georges n'est pas seulement, dans tous les sens du mot, une fort belle décoration : elle comporte certains avantages matériels. D'abord, une petite pension ; mais, pour y avoir droit, il faut prendre rang ; ensuite et surtout, le droit, pour l'officier décoré, de sauter un grade à son choix au cours de sa carrière, avec, toutefois, certaines restrictions. On devine l'avantage que constitue ce droit, par exemple pour un officier breveté; ce sont, avec un peu de chance, les étoiles de général assurées de fort bonne heure. Mais les officiers brevetés ont relativement peu d'occasions de recevoir pareille croix, puisque, théoriquement, ils ne
servent pas dans la troupe. Quelques-uns, cependant, se sont débrouillés, au cours de cette guerre..., et je ne parle pas, naturellement, des commandants de grandes unités, qui peuvent, en cas de succès, recevoir Saint-Georges, comme chez nous un général reçoit la croix de guerre.
La croix de Saint-Georges pour officiers est conférée de diverses façons. D'abord, pour certains cas exceptionnels et pour les étrangers, par l'Empereur, qui peut conférer les trois degrés. En outre, pour le deuxième degré, par un collège d'officiers généraux importants, qui se réunit à Pétrograd ; pour la 3^ classe enfin, par un collège d'officiers qui porte le nom de douma (réunion délibérative), et réunit un certain nombre de chevaliers de l'ordre, chargés d'examiner les propositions faites par les chefs de corps, et de rendre compte à l'Empereur de leur décision collective. C'est l'Empereur qui confère les croix ainsi attribuées.
On voit que Saint-Georges est conféré, dans la plupart des cas, par cooptation. Mais le choix des votants est limité par le statut de l'ordre. Ce statut, composé au début du xix" siècle, contient un assez grand nombre d'exemples de bravoure, destinés, primitivement, à montrer aux doumas inexpérimentées que le courage peut revêtir les formes les plus diverses. Or, dans la Russie bureaucratique et servile, les exemples de ce statut ont été considérés comme autant d'articles d'Evangile, de sorte que la croix n'est attribuée théoriquement que pour des faits de guerre prévus à la lettre dans le statut. La guerre actuelle a d'ailleurs contraint l'autorité supérieure à faire des additions au statut de Saint-Georges, qui n'avait prévu ni les mitrailleuses, ni les avions. Mais ce statut n'en reste pas moins en-dessous de la réalité, dont il ne saurait embrasser la déconcertante diversité de cas. Il ne reste plus alors, dans la pratique, qu'un moyen, celui de faire « cadrer » — et l'on fait cadrer! L'art d'un chef de corps consiste à faire des propositions rentrant exactement sous une des rubriques du statut : autrement, le plus bel acte de bravoure et le plus rare est sûr de ne pas être pris en considération par la douma compétente.
Ce statut, dont les Russes sont si fiers, présente donc un
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grave inconvénient d'applicalion. Kn entre, une douma eHt moins indépendante qu'un ministre pour attribuer des croix, car les intrigues agissent, et il est difficile de demander k de jeunes officiers, par exernf)Ie, de se faire des ennemis en « blackboulant » les candidats favoris de tel ou tel général important.
Dans la pratique, cependant, ce sont réellement, dans la grande majorité, sinon dans la presque totalité des cas, de belles actions de guerre qui se voient récompensées par la croix de Saint-Georges pour officier.
J'ai fait une observation relative aux très nombreux cbevaliers de Saint-Georges que j'ai connus jadis, ou côtoyés jusqu'ici dans les armées. Tous, quelles que soient d'ailleurs leurs qualités intellectuelles et leur valeur technique, sont également ce qu'on appelle de bons garçons, des hommes sympathiques, ayant la main aisément tendue, le sourire prompt, et même le verre de vodka aimable, quand ils ne sont pas abstinents. J'en conclus que ce que nous appelons la (( cote d'amour » joue un rôle important dans ces nominations, que le bénéficiaire soit d'ailleurs un lieutenant ou un capitaine qui ont été effectivement au feu, ou bien un général dont les troupes se sont bravement fait massacrer...
L'attribution des croix de Saint-Georges pour hommes de troupe peut être faite par les commandants de corps d'armée, lesquels en arrosent volontiers, outre les soldats, certaines infirmières, et jusqu'à leur ordonnance fidèle. Ces croix sont accompagnées d'une petite pension fort appréciée du troupier. C'est, je crois, la raison principale qui fait rechercher par les hommes la décoration de Saint-Georges. Ils se rendent compte de la facilité avec laquelle elle est attribuée : la réclamation d'un pope, que j'enregistrais il y a quelque temps, m'a paru assez caractéristique à cet égard. On sent que ce sont à la fois des actes merveilleux de bravoure et des actes quelconques que l'on récompense ainsi dans la troupe : la condition semble être, pourtant, que l'homme soit un soldat sympathique à ses chefs.
Le général Balouyef, commandant le V" corps, est un des militaires les plus sérieux que j'aie rencontrés dans ma longue tournée. Je le placerais volontiers à côté du général Gourko. Il va sans dire que je ne suis pas en mesure d'avoir une opinion sur tous les généraux rencontrés. N'ayant pas la compétence nécessaire pour les juger au point de vue technique, je ne puis faire porter mon appréciation que sur leur méthode de travail, chose qu'il m'est facile d'apprécier. Encore faut-il, pour cela, que ces généraux me fassent l'honneur de parler devant moi métier et méthode. J'ai rencontré, par exemple, dans les armées du sud-ouest, des généraux de quelque réputation; mais il est rare qu'ils aient échangé avec moi autre chose que d'aimahleshanalités. Seul ou à peu près, parmi les hommes qui comptent sur le front sud-ouest, le général Broussilof m'a fait l'honneur de me questionner et de discuter mes renseignements.
Lorsqu'au contraire j'ai eu contact avec des hommes qui n'étaient nullement préoccupés de marquer leur supériorité, comme j'en ai rencontré sur le front nord, et comme j'en vois maintenant sur le front ouest, il m'a été possible d'apprécier leur méthode, et, par suite, leur valeur. C'est ainsi que j'ai souligné en son temps celle du général Gourko : j'en dirais autant du général Balouyef. Cet homme, disgracié de la nature, et défiguré par des taches de vin, est un des chefs les plus attachants et les plus remarquables que j'aie encore rencontrés dans le monde militaire russe.
Je cite d'ordinaire, dans ma conférence principale, un passage d'une brochure du capitaine Lafargue, sur les méthodes touchant l'attaque de positions ennemies; cette page, très enlevée, a été traduite par moi avec soin, avec l'aide d'unofiicier de la Stavka, et, comme je la dis en y mettant un certain accent, ce qui, en somme, rentre exactement dans les attributions de mon métier, j'obtiens toujours un succès avec ce court passage : l'Empereur, par exemple, l'a remarqué et m'en a complimenté. Lors de ma première apparition en public, à Minsk,
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le général rjuarlier-maître in'avait (JernafxJé 1(î texte de ma conlérerice, et, à son défaut, le passaf^e de Lafarf^ue. Je le lui copiai, et à quelques semaines de là, ma surprise fut grande, lorsque je m'aperçus que ce passage, démarqué, isolé de son contexte, et mis sous mon nom, avait été envoyé dans tous les Etats-Majors du front ouest. Le général Halouyef en avait reçu, lui aussi, un exemplaire; aussi me dit-il, quand j'arrivai: « Je connais vos idées : nous discuterons! i> Comme on peut s'en douter, mes idées personnelles sur la méthode d'attaque des positions fortifiées n'importaient à personne; mais j'étais en liaison constante avec nos représentants militaires, grâce à qui je faisais subir de perpétuelles retouches à mon texte primitif. C'est ainsi que la page de Lafargue, qui préconise de pousser en avant jusqu'à ce qu'on n'ait plus rien devant soi que des troupes en mouvement, et qui correspond aux idées des offensives d'Artois en mai 1915 et de Champagne en septembre 1915, ne s'adaptait plus aux idées que suggérait à notre Etat-Major Texpérience faite par les Allemands devant Verdun. J'expose donc maintenant des idées nouvelles, maisje conserve la page de Lafargue, d'abord parce qu'elle plaît toujours à mon auditoire russe, puis parce qu'elle me permet de soutenir qu'il n'y a pas, en l'espèce, de méthode unique, parce que l'ennemi arrive toujours à dérouter des procédés dont il a fini par comprendre l'économie : Lafargue n'est plus ainsi présenté que comme un exemple historique.
Le général Balouyef fut charmé de voir que je ne venais pas prêcher une méthode qui lui paraissait fausse ; il se trouva que les idées que j'exposais étaient conformes aux siennes. A partir de ce moment-là, le général fut en confiance. Je lui dois des renseignements précis sur les opérations du mois de mars, près du lac Narotch, opérations qu'il commandait en chef, ayant trois corps d'armée combinés avec le sien. J'ai eu, par des textes explicites, la preuve de la façon dont travaillaient l'Etat-Major du front ouest, et en particulier le général Evert : ordres et contre-ordres perpétuels, jusqu'à la veille de l'attaque ; hésitation incessante sur les groupements d'unités, immixtion dans la conduite de l'opération, par
exemple en faisant relever, Tavant-veille de l'oiïensive, une unité qui connaissait le secteur, par une autre qui ne l'avait jamais vu — enfin, après l'insuccès, reproches sanglants adressés au général commandant et aux généraux qui lui avaient été subordonnés. J'ai éprouvé de cette communication de pièces une grande tristesse : la nullité du général Evert y apparaissait dans ses phrases grandiloquentes et vides ; son indécision était soulignée par ses innombrables contreordres ; son incompréhension de la réalité éclatait dans des directives que tout homme, connaissant les tranchées et les moyens matériels dont disposaient les Boches, savait irréalisables. Le général Balouyef m'a remis un exemplaire d'une note qu'il vient d'adresser au général en chef, et qui est pénétrée d'idées pratiques, prudentes, et probablement justes, parce qu'au lieu de partir de conceptions théoriques, elle s'appuie sur les expériences faites sur le front. Ma visite à ce corps d'armée a été tout illuminée d'un rayon d'intelligence sympathique et forte (1).
Par des routes en partie neuves, mais que les pluies incessantes ont bien endommagées, j'ai atteint Ija, où séjourne l'Etat-Major du XXXVl^ corps. J'ai parlé deux fois aujourd'hui, et, demain, on me convie à aller faire une conférence devant une brigade de la 68° division, après quoi j'irai parler encore à l'Etat-Major du I" corps sibérien, à Gouchary.
46-18 juin. — Installé au Q. G. du P"" corps sibérien où j'ai fait hier deux conférences, je dois parler de nouveau aujourd'hui à l'Etat-Major de la 2° division sibérienne.
Ma conférence s'est effectuée dans une cagna du 8* régiment sibérien qui est en ligne. Le toit taisait eau, et les vitres bondissaient aux coups de canon. Une trentaine d'officiers avaient trouvé moyen de s'empiler pour m'entendre. Après le déjeuner, visite des lignes, où je suis tout porté. Les boyaux, creusés dans le sable, sont assez profonds (nécessité fait loi), mais imprécis, et encombrés de fils téléphoniques qui traînent partout. Les Allemands arrosent abondamment des parallèles
(1) Le général Balouyef a fait, en 1917, une belle carrière dans le sud. lorsque la Révolution eut balayé les pauvretés creuses et cbamarrées d'ordres. 11 fut tué par les Bolcheviks.
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(le départ que les liasses creusent en ce moment, et ils n'oublient [)as non plus la première tranchée, où nous sommes, ainsi que ses abords. La pluie incessante a inondé beaucouj) de tranchées : attaquer dans ces conditions paraît difficile.
40-24 juin. — J'ai passé la nuit dans la cagna du colonel Lébédief, commandant le Sf)" régiment. Madame Lébédief a fait toute la guerre aux côtés de son mari : « Je suis son ordonnance n*^ 1 >, répond-elle modestement à ma question. Je sais en vérité plus d'un camarade français qui se contenterait d'une « ordonnance » comme celui-là! mais, tout de même, pas sur le front!
J'ai payé mon écot par une conférence faite en plein air, sous de grands pins, en présence des officiers et de quelques centaines d'hommes de troupe. On ne saurait croire combien ces conférences accumulées, et qui exigent, dans une langue étrangère, un effort vocal et une attention considérables, sont épuisantes. Je suis allé me reposer dans la nacelle de la (( saucisse » du corps d'armée. Premières impressions de ballon captif : on est remué, tourné, secoué, bercé, on n'a pas un moment tranquille; mais on jouit, en revanche, d'une vue excellente. M'aidant de la carte, j'ai repéré clairement la situation du front en ces parages. Les aérostiers d'ici n'ont pas de parachute : être attaqués par un Boche, c'est pour eux la mort certaine.
Etonné de n'être pas embourbé ou noyé dans les fondrières de la route et dans la boue liquide, je suis, arrivé hier à FEtat-Major du'XV^ corps, à Nikosets. Le général chef d'Etat-Major, prévenu par télégramme officiel, m'a reçu avec beaucoup de grâce, et, en me quittant, m'a demandé si j'avais un passeport!...
Ce matin, j'ai fait une visite aux lignes du 22^ régiment que commande un colonel letton nommé Kourel. Les tranchées sont faites avec soin, et entretenues. Elles sont mieux organisées que celles que j'ai vues au I" corps sibérien.
Arrivé ce soir à l'Etat-Major du XXXIV^ corps sibérien : l'accueil que j'y ai reçu du général Chatylov, son commandant, iri'a reposé de la défiance étrange manifestée d'abord par le corps voisin. On paraît comprendre ici que ce n'est
pas pour mon plaisir que j'erre par les routes défoncées de ce front, m'épuise les poumons à parler en public, et me détraque l'intestin avec les choses variées qu'on veut me faire absorber à toute heure du jour ou de la nuit, ainsi que les alcools inévitables qui scellent toutes ces agapes.
Après avoir parlé au XXXIV® corps, j'ai dû recommencer ma conférence au village de Savitchi, devant les officiers de la ilG" division. Nous sommes ici dans des villages peuplés d'une population polonaise, qui ne sait que fort mal le russe, mais qui paraît fort tranquille.
A Stary Dvor, j'ai fait fa connaissance du charmant général Balanine, commandant le XXXVII^ corps, homme intéressant à écouter, et qui exprime des idées qui me semblent fort justes sur la façon dont on doit comprendre la discipline, point faible de l'armée russe. Quand il m'a dit avoir une ascendance française, j'ai compris pourquoi il s'extériorisait de la pratique militaire russe beaucoup plus aisément que la plupart des autres généraux rencontrés.
On m'a conduit à proximité des lignes grâce à une voie ferrée que les Russes ont construite dans ces parages, et qui leur rend d'éminents services. 11 faut avoir pataugé dans les marécages qui, même en cette saison, remplacent ici les routes, pour apprécier comme il convient les bienfaits d'un chemin de fer. Le général Kouzmine-Karavayef, ancien attaché militaire à Bruxelles, commandant la 76" division, m'a préparé une véritable réception, exactement à 4 km. 500 des Boches, qui doivent entendre et la Marseillaise et les hourras et la musique. Ils savent la position du « Vollwerk » où je prends la parole, car ils l'ont déjà en partie démoli. Pourtant, l'ennemi ne donne pas signe de vie. Je me suis embarqué au retour sur le « tortillard » à la station de Postava (à 2 kilomètres des lignes ennemies) dont les bâtiments sont en ruines, au milieu des arbres hachés par le canon : mais tout se tait ce soir.
24 juin. — Le général Eltchéninof, bien qu'il soit professeur à l'Ecole de Guerre, n'essaie de marquer aucune supériorité : il me « nurse » avec des attentions touchantes. Il m'a emmené aujourd'hui au cantonnement du 38® régiment
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(lo lirailleiirs sibériens, et j'ai été fort ^ëné en voyant qu'il allait y subir pour la troisième fois ma conférence.
Je ne [)arle pas chaque fois, dans ces notes, des aj^apes auxquelles je suis convié : elles sont incessantes, parfois superbes et toujours infiniment cordiales. Mais je suis gêné plus que je ne saurais dire de voir tous ces officiers boire en plein air de l'alcool et des vins, bien que cela soit interdit par la loi. Des centaines de soldats assistent à ces ripailles : que doivent-ils penser, eux qui sont les seuls pour qui la loi d'abstinence soit inexorable?...
J'ai passé la nuit sous une tente, près de la limite du camp. Tout près de moi, dans l'ombre, j'entendais deux soldats s'entretenir de ma conférence... A 10 heures du matin, je me trouvais déjà loin : j'assistais, car c'est dimanche, à la messe orthodoxe au cantonnement du 4-0* régiment de tirailleurs sibériens. Il y a là un bataillon complet : il est formé en carré. Dans le centre, un beau pope lit des prières, tandis qu'un chœur de soldats fait les répons; les prières principales sont reprises en chœur par tous les hommes. Les psalmodies de la liturgie russe ont beaucoup de charme; mais une prière chantée en chœur, en sourdine décente, par un millier d'hommes à la fois, c'est une grande impression, une grande chose, à la fois religieuse, morale et militaire tout ensemble. Après l'office, le général a expliqué aux hommes qui j'étais, d'oii je venais, et la signification de ma visite.
Souvent, après les déjeuners, dîners, goûters, lunchs, thés, cafés, rafraîchissements ou casse-croûtes qui me sont offerts, ici ou là, les hommes nous régalent de chants russes, dont certains sont de toute beauté. Ensuite, des soldats s'avancent et dansent, isolément ou à deux, se faisant face ou s'évitant : j'aime ces danses animées, légères, monotones et rythmées; comme un vrai Russe, je les regarderais durant des heures.
On ne saurait se figurer dans quel état sont les routes du prochain arrière de cette armée. Evidemment les ingénieursvoyers n'en ont cure, ou bien les grands chefs militaires ne les actionnent pas. Il y a là une négligence qui fait peine à voir : une poussée de l'ennemi aboutirait ici à une catastrophe pour les troupes russes*
21-30 juin, — On va me passer maintenant à la lO" armée : l'échange s'est fait en gare de Vileïka, où sont venus prendre livraison de ma personne deux officiers du XX' corps.
J'ai rencontré hier le colonel Lébédief, chez qui j'ai parlé récemment, et dont le régiment est envoyé sur le front sudouest. Je le rencontre ce soir de nouveau à Vileïka : son échelon a fait 27 kilomètres en trois jours. Si cela continue de ce train-là, le V" corps entier n'est pas près de rejoindre Broussilof I
Le XX^ corps a pour commandant le vieux général Yévreïnof, qui passe pour vouloir tout faire par lui-même et dicter des ordres tout faits à son chef d' Etat-Major, à son commandant de Q. G. et aux commandants de ses régiments. Il a reçu récemment la cravate delà Légion d'honneur, en récompense du succès de son corps d'armée, qui aurait liquidé ici l'arrêt de l'offensive boche : il m'a parlé de lui-même en termes satisfaits. Quand je lui ai demandé, comme je l'ai fait partout jusqu'ici, à visiter un point de son secteur, il a refusé, sous le prétexte, vrai ou faux, que, l'ennemi étant très nerveux et les boyaux d'accès fort imparfaits, je risquerais beaucoup, et qu'en tous cas ma présence déclencherait un tir qui ferait tuer des hommes. Je me suis efforcé de percer la vraie raison de ce refus insolite. Je pense que le général n'était pas curieux de voir un étranger constater l'état médiocre de ses tranchées : il préférait être peint par moi comme un ours, plutôt que comme un chef négligent. L'un, pourtant, n'empêche pas l'autre.
J'ai eu, dans un cantonnement, une conversation intéressante avec un capitaine commandant une section de projecteurs. Il m'a dit, entre autres choses : « On vous dit parfois que nous sommes clients de l'Allemagne plutôt que de la France. C'est vrai, en partie, pour ma spécialité. La raison en est simple : les maisons françaises ne veulent pas comprendre nos besoins, que les Allemands et les Américains comprennent à merveille. Il nous faut : toujours un jeu de pièces de rechange; des pièces à la fois légères et robustes, d'un maniement peu compliqué; enfin, des appareils capables de résister aux chocs que leur imposent les routes abominables
dont vous voyez en ce moment l'exemple. Lefj Français nous envoient des merveilles de précision, qui sont déréglées ea un tour de main, et qui nous laissent dés.irrnés pour longtemps. »
Je n'ai guère séjourné dans le XX* corps, on comprend pourquoi : le soir même, je dînais avec le général Guerngross, commandant le XXVI"' corps, et que je connais depuis la Mandclîourie. Ici du moins, on est accueilli en camarade.
4^' juillet. — J'ai gagné de bon matin l'Etat-Major de la 64" division à Zatichié, d'où je dois partir pour visiter les lignes de Smorgone. Arrivé à la route, avec un capitaine qui m'accompagne, j'ai abandonné mon automobile et continué à pied. La belle route, jadis bien entretenue, et plantée d'arbres, est déserte : des entonnoirs y marquent çà et là que l'ennemi la surveille. Pourtant, à cette heure matinale, les Boches ne dérangent pas leurs artilleurs pour deux militaires isolés : ils nous voient certainement, mais ils n'en ont cure, apparemment.
La petite ville de Smorgone est détruite : ses églises sont en ruines; ses maisons de bois ont brûlé jusqu'au ras de terre. La première ligne des tranchées russes coïncide presque avec la limite nord-est de la ville ; elles sont pourvues d'abris solides recouverts de gros madriers alternant avec des sacs de terre. La tranchée est très propre, et tout y est tenu dans un ordre exemplaire : les fusils, graissés, reposent en ordre sous une toile, la crosse isolée de terre par une planchette. Sauf de rares guetteurs, tout le monde dort à cette heure : les hommes ne peuvent, à cause du feu des Allemands, qui, par endroits, sont à moins de 50 mètres, travailler que la nuit, et dorment le matin. L'ennemi veille, à n'en pas douter, car il nous a poursuivis de ses balles.
Ainsi qu'on me l'avait annoncé, les artilleurs allemands ont commencé à tirer vers les 10 h. 1/2; ils ont copieusement arrosé les tranchées qui commandaient l'issue, et les boyaux d'accès à la ville. C'est, à n'en pas douter, un secteur oîi l'on s'observe. D'ailleurs, les Allemands ont le droit d'être nerveux, car ils ne doivent pas ignorer ce que je n'ai appris que ce soir, en arrivant au W corps caucasien, à savoir
qu'une série d'attaques locales vont se produire du cùLé russe.
Le commandant du II" corps caucasien est un j^énéral mahométan qui s'appelle Samed-Bek Sadyk-Bek iMekmandarof : c'est un fort aimable vieillard.
J'ai fait la connaissance de l'aérostier d'un corps voisin, qui m'a mené voir son installation. Il a eu l'idée de lixer le treuil de son aérostat sur une plate-forme de wagon. 11 se permet ainsi de rapprocher la « saucisse » jusqu'à 4 kilomètres des lignes, sans la laisser jamais à la môme place, ce qui déroute le tir ennemi. Mais gare les' avions ! Ce même oflicier m'a appris une petite infamie qu'on a fait signer à l'Empereur. Un oukaze impérial a déclaré que la croix de Saint-Georges ne pourrait jamais être attribuée à un officier aérostier. Quand on sait, comme moi, comment ont été attribuées certaines croix de Saint-Georges, cette exclusion de tout un corps d'officiers de ce qui est considéré ici comme la récompense suprême du courage, m'apparaît comme aussi sotte qu'elle est injuste.
Quittant Markovo, le gros village boueux où réside le IP corps caucasien, je me suis transporté à Losk, auprès de r Etat-Major du XXIV** corps, où l'on prépare également une petite attaque locale, destinée surtout à lixer des Allemands sur cette partie du front, et à les empêcher de secourir les Autrichiens. Le général Tsourikof m'a proposé de l'accompagner cette nuit pour gagner le P. G., d'où il va assister à l'opération tentée par ses troupes. Les Allemands doivent être prévenus de quelque chose, car ils ont beaucoup tiré aujourd'hui sur notre arrière.
L'observatoire où nous sommes arrivés au petit jour, à cheval, est assez loin des lignes (3 kilomètres environ) et nullement camouflé. En revanche, il est installé au sommet d'un monticule boisé, et offre une vue excellente. Ce n'est pas chose agréable que d'assister à une attaque : le vacarme des fusils et des mitrailleuses reste tragiquement obscur, et on se reproche sa propre sécurité, quand on voit des hommes déboucher. Au bout d'une heure environ, toute la mousqueterie a cessé; au retour, nous avons appris que l'attaque avait échoué dans l'ensemble, et que les Russes s'étaient seu-
Si MPÎMOinES \)K nussiR
J(Mncnt emparés d'un élément de tranchée d'où les Allemands faisaient partir des mines. L'insuccès relatif s'explique à mes yeux par ce fait que l'artillerie russe n'a fait de préparation que sur la portion même des lignes ennemies où on voulait attaquer. Les Allemands, ainsi avertis, n'ont eu qu'à prendre leurs dispositions.
Quelques heures passées dans la nacelle de la <f saucisse » m'ont permis d'examiner à loisir l'ensemhle des positions : de Smorgone à Krèvo, dont la silhouette s'estom[)e dans la brume, les Allemands sont presque partout embusqués dans des bois de haute futaie : il ne doit pas être aisé de les en déloger avec les moyens dont on dispose ici.
4 juillet. — J'ai parlé ce matin en plein air dans un cantonnement en forêt, au 193* régiment d'infanterie, où j'ai eu pour auditeurs, outre les officiers, plusieurs centaines de soldats attentifs. Après quoi, j'ai gagné Valojine, où se trouve l'État-Major du XXXVIIP corps.
J'ai été accueilli avec une prévenance touchante par le lieutenant-colonel M. Svièchtchnikof, adjoint du chef d'État- Major (« Starchi adioudant »). Nous avons beaucoup causé, et je dois à cet officier fort intelligent la mise au point de certains renseignements que j'ai cueillis de-ci de-là sur l'Ecole de guerre russe. Mon hôte m'explique que, breveté et décoré de la croix de Saint-Georges, il sera colonel cette année, à trente-quatre ans, et que, faisant jouer la clause d'avancement des chevaliers de Saint-Georges (cf. p. 72), il sera général-major à trente-cinq ans. C'est, en même temps, un gros travailleur et un homme entreprenant ; il me confie que son rêve est d'occuper un jour deux chaires à l'Ecole de guerre.
Je ne crois pas qu'il y ait une autre armée où la distinction entre officiers de troupe et officiers de l'État-Major général soit aussi marquée qu'en Russie. L'officier breveté est tout, Fofficier de troupe n'est rien, à moins qu'il n'ait de puissants appuis ou un mérite exceptionnel et qui ne fasse ombrage à
personne. L'exemple de ce brillant officier, qui espère être général à trente-cinq ans, appuie mon affirmation.
Les officiers de « rF]tat-Major général » sont formés à l'École de guerre, ancienne « Académie Nicolas ». Ce respectable établissement est situé à Pétrograd, ce qui n'est pas très favorable à certains enseignements pratiques, mais flatte Tamour-propre des professeurs et des élèves.
Il n'est pas aisé d'être reçu à cette école. Les examens sont à deux degrés ; d'abord des examens éliminatoires, qui se passent à l'Etat-Major des régions militaires; puis un concours, qui se passe à l'école même. Les premiers examens permettent de faire un tri sérieux parmi les 1.100 à 1.200 candidats, dont on retient à peine la moitié. Les épreuves portent sur l'histoire et la géographie, ainsi que sur des notions élémentaires de tactique. Toutefois, le concours d'entrée offre un caractère plus sérieux et en même temps plus général. On peut dire que l'objet en correspond, dans son ensemble, au programme de la classe de première dans nos lycées, et, pour ce qui est des matières plus particulièrement importantes : l'histoire, la géographie et les mathématiques, au programme d'entrée à l'Ecole militaire de Saint-Gyr.
Jusqu'en 1909, époque d'une réforme importante réalisée par le général Golovine, les officiers, pour se présenter à l'Ecole de guerre, devaient avoir : au moins trois ans de grade, et au plus les galons de capitaine en second (chtabskapitane). Cette disposition peuplait l'Ecole de jeunes gens n'ayant encore aucune expérience militaire. Depuis 1909, il est permis de se présenter à l'Ecole avec le grade de capitaine, ce qui retarde la limite d'âge d'une dizaine d'années. Cette réforme eût gagné en importance si la limite d'âge inférieure avait été également retardée. En effet, les officiers s'efforcent, comme par le passé, d'entrer le plus tôt possible à l'école, de sorte que les rares capitaines qui s'y font recevoir ont sur leurs camarades un retard de huit ou dix ans parfois, qui se fait sentir sur toute leur carrière ultérieure. J'ai vu, par exemple, au I"' corps sibérien, un capitaine breveté, qui avait plus de quarante ans.
Le réforme de 1909 n'a pas modifié le caractère du con-
cours d'entrée; c'est, après comme avant, un concours de caractère général, et non spécial, comme c'est le cas chez nous, au seuil d'une grande école. Cette particularité est due surtout, me semhle-t-il, à deux causes. La première est que, les ofliciers ayant le droit d'entrer fort jeunes à l'école, on ne peut pas exiger d'eux une spécialisation militaire trop marquée. La seconde raison est la nécessité où l'on est, en Russie, de contrôler dans le détail les résultats obtenus par l'Enseignement secondaire. La discipline familiale et la discipline scolaire n'existent guère là-bas; en outre, les professeurs de lycée, auxquels les universités apprennent beaucoup de choses, mais jamais la façon de les enseigner, manquent trop souvent de préparation technique; ainsi s'expliquent les médiocres résultats de l'enseignement secondaire en Russie. Son principal défaut est de laisser partir les jeunes gens sans les avoir dressés à une méthode de travail, et d'admettre certaines lacunes inquiétantes dans leurs connaissances. Il est donc indispensable, quand ces jeunes gens se présentent, non pas à l'Université, où ils se spécialisent, mais à une école importante, de procéder à une révision générale de leur culture.
Le concours d'entrée, et en général tous les examens qui ont lieu en cours d'études à l'École de guerre, appellent une autre remarque technique, relative au système de la cotation des épreuves. On cote ici, comme d'ordinaire en Russie, de 0 à 12; mais il existe un minimum éliminatoire extraordinairement élevé, car il est égal à o pour la plupart des matières, à 6 pour certaines autres, et à 8 pour l'ensemble des épreuves relatives à la tactique. Considérée de l'extérieur, une telle sévérité est imposante, surtout quand on sait que les examinateurs « cotent sec ». Mais, en réalité, ce système n'est qu'un trompe-l'œil. Quand on voit les examinateurs ne se réserver, sur l'ensemble des 13 points (12+0) mis à leur disposition par le législateur, que les points de 6 à 12 pour certaines matières, de 7 à 12 pour d'autres, de 8 à 12 pour la tactique, 'On comprend qu'ils se ligottent volontairement et se privent de la faculté de nuancer par des notes l'appréciation des épreuves. Ou bien ils forcent
la note pour sauver un candidat intéressant, ou bien ils groupent leurs notes autour du maximum, lorsque le candidat répète exactement la leçon du maître. La méthode suivie est donc funeste, puisqu'elle tend à anniliiler la personnalité de l'élève, tout en lui donnant faussement une haute idée de sa valeur.
Si j'insiste sur ces détails techniques, c'est pour tâcher d'expliquer les observations que j'ai faites sur les innombrables officiers russes brevetés avec lesquels j'ai eu contact depuis plus de deux mois. Beaucoup d'entre eux m'ont raconté, avec une intarissable fierté, que, dans tous leurs examens de l'Ecole de guerre, ils n'ont jamais mérité que des moyennes étourdissantes, faute de quoi ils auraient été exclus. Or, si j'ai rencontré parmi eux beaucoup d'hommes fort intelligents et parfois très cultivés, en revanche, j'ai souvent constaté chez eux l'absence de méthode, d'idées générales, de volonté suivie dans l'action sociale. En outre, j'ai rencontré de franches nullités qui feraient tache dans n'importe quelle armée.
La durée normale des études est de deux ans, sans compter sept mois supplémentaires, au cours desquels s'achèvent les examens de sortie. La première année est consacrée à la tactique générale d'armes; les études se diversifient et se spécialisent par la suite. Toutes les interrogations et tous les travaux de la période d'études comptent pour la moyenne de sortie. On peut être éliminé pour moyenne insuffisante; mais, en ce cas, on conserve le droit de se représenter. Les officiers travaillent donc beaucoup, mais on reconnaît, quand on les fréquente, qu'ils ont cultivé à l'École plutôt leur mémoire que leurs qualités d'originalité. Par là s'explique qu'ils apparaissent, longtemps encore après la sortie, comme tous taillés sur le même modèle. Ce n'est que plusieurs années après avoir quitté l'École que les esprits vigoureux et originaux se dégctgent de la gangue officielle, et manifestent leur vraie valeur.
Les officiers qui sortent avec i>ne moyenne supérieure à 10 sur 12 (excusez du peu!) sortent dans la (n première catégorie » : ce sont, de beaucoup, les plus nombreux. Us sont
RR MKMOIHRS DE lUJSSIE
immédijitcmcnt placés dans un Etat-Major (ministère ou région); si le nombre des places vacantes n'est pas suflisant, ils marquent le pas dans un corps de troupe, jusqu'à ce qu'il se produise une vacance. Les officiers qui n'ont obtenu que la moyenne de iO sont réintégrés dans la troupe, mais ils font partie de la « seconde catégorie », et jouissent des droits à l'avancement accéléré qui sont dévolus aux officiers brevetés. On les emploie, en temps de guerre, dans les P^tats-Majors : j'en ai vu quelques exemplaires qui m'ont médiocrement édifié. Ceux qui ont une moyenne inférieure à 10 sont exclus. Les professeurs de l'Ecole de guerre sont, en général, bien choisis. On peut seulement regretter que, maintenus indéfiniment à leur poste, ils perdent le contact avec l'unique source vivante de la science militaire : l'action. Peut-être cette inamovibilité a-t-elle cependant pour avantage de fortifier l'indépendance d'esprit de ces maîtres, dans un milieu où la servilité est plutôt de règle. D'ailleurs, les Russes n'enseignant guère que la science, et presque jamais la méthode, l'abstraction de ces maîtres offre probablement moins d'inconvénients ici que ce ne serait le cas dans une autre armée. Quoi qu'il en soit, ils lisent énormément, dans plusieurs langues, connaissent à fond la bibliographie, et, au témoignage même d'étrangers qui les ont entendus, font des leçons extrêmement savantes. Leur seul défaut est d'être un peu livresques et pas assez préoccupés de la pédagogie et de la réalité. Quelques-uns d'entre eux sont des hommes qui feraient honneur à n'importe quelle armée de l'Europe occidentale. Si leur mérite n'obtient pas toujours sa récompense en faisant éclore, dans leur Ecole, aussi souvent qu'on le désirerait, des spécialistes dignes de les remplacer, et de nombreux hommes d'élite, ils donnent en revanche à l'ancienne Académie Nicolas un lustre dont tous ses élèves peuvent s'enorgueillir ajuste titre.
Le commandant du XXXVIIl" corps, au Q. G. duquel j'écris ces lignes, est le général Artémief : je l'ai trouvé, malgré la réputation qu'on Ijii fait, remarquablement accueil-
lant. Il m'a autorisé h me rendre sur l'avant pour assister à une opération de détail que doit engager une de ses divisions. En attendant, j'ai dû parler deux fois : tout d'abord, devant les officiers de la (H" division, dans un village paisible, au milieu des bois, où Ton m'a préparé un local ouvert, orné de fastueux bouquets de fleurs des champs. Puis, à l'Etat- Major du corps d'arrhée.
A 22 heures, je suis parti en automobile, en compagnie d'un capitaine; il nous a bientôt fallu éteindre nos phares, ce qui a permis à notre chauffeur de nous verser dans un fossé. Nous avons alors réquisitionné un cosaque qui passait, guidant un télégraphiste, et nous nous sommes mis à la recherche des chevaux que nous avions commandés par téléphone. Les voici enfin; nous partons, suivant le cosaque, à la recherche du poste de commandement de la 62" division. L'obscurité est profonde : en avant de nous, l'horizon est illuminé de coups de canon et de nonchalantes fusées. Mais le ciel s'est obscurci. Il fait de plus en plus noir, et je ne puis que m'abandonner à l'instinct de mon cheval. L'orage s'abat sur nous, furieux. Dans la tourmente, je n'ai plus qu'une préoccupation, la lutte contre les (ils téléphoniques, tendus sur des perches, et qui sillonnent notre chemin; des éclairs me permettent d'apercevoir, de temps à autre, le dos de mon compagnon, qui suit le cosaque à pied. Enfin, on nous dit: « C'est là! » Et, bientôt, nous atteignons une isba où se trouvent le commandant de la division, le général commandant l'artillerie du corps, et quelques autres officiers. Il n'est pas question de poste de commandement, et l'opération est d'ailleurs terminée!
Pourtant, je n'ai pas regretté ma nuit passée sur les grandes routes et sous l'orage, car j'ai vu de près ce qu'on pense ici d'une préparation de coup de main. Le colonel S. m'avait dit, hier soir, à l'Etat-Major du corps, que l'attaque devait avoir lieu à deux heures du matin, les passages dans les défenses accessoires ayant été pratiqués à l'avance. — « Mais comment les maintiendra-t-on ouverts ? » avais-je demandé. — « Nous avons des moyens! » avait discrètement répondu le colonel; et je m'étais dit que nos alliés avaient
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vniimcnt hoanconp d'ingéniosilé. Maintenant, me voici, vers une heure du malin, auprès du général qui dirige l'opération qui devait se faire à deux heures; or, cette opération est terminée déjà! Klle est manquée!
— Voyez-vous, me dit le général, les Allemands ont bouché avec un réseau instantané de chevaux de frise et avec des hérissons, les brèches que nous avions pratiquées dans les iils de fer. Quand mes grenadiers ont voulu passer, ils se sont heurtés à ces défenses, et ont perdu en un clin d'œil une centaine d'hommes. Maintenant, que dois-je faire? Détruire le réseau ennemi durant la nuit est impossible, parce qu'on ne voit pas où l'on tire; attaquer de nuit n'est pas non plus facile, parce qu'on ne voit pas où l'on va. J'ai voulu pratiquer les brèches pendant qu'il faisait clair et attaquer au point du jour; mais l'ennemi a tout rebouché! J'ai envie maintenant de placer mes grenadiers en face du trou, pendant la nuit : ils empêcheront l'ennemi de refaire son réseau, et attaqueront dès l'aurore.
A ce monologue, dont je garantis le texte, quelqu'un a répondu qu'il suffirait d'une mitrailleuse ennemie pour anéantir tous les grenadiers qu'on posterait à demeure et sans abri en face du réseau boche. Le bon général a enfîn^ compris qu'il n'y avait qu'un moyen : attaquer dès que la trouée serait faite. Comme il est naturel, les Russes sont placés en contre-bas des Boches, puisque, presque partout, ils se sont enterrés, en face de l'ennemi, dans la position la plus défavorable. S'il y a beaucoup d'officiers généraux de ce calibre, je doute qu'on puisse enregistrer de grands succès de ce côté du front. Que pensera-t-on, à ce propos, de la question que me posait hier,- après ma conférence, un officier du môme corps d'armée : « Je me demande pourquoi les Allemands tiennent tant de monde sur votre front et si peu, relativement, sur le front russe? — C'est apparemment, n'aije pu m'empôcher de répondre, qu'ils craignent beaucoup notre armée, et ne font pas grand cas de la vôtre! » Les officiers auxquels il fallait apprendre ces choses-là vont de pair avec ceux qui se livrent au petit jeu des trouées faites un jour à l'avance dans le réseau ennemi.
Lorsque le jour est venu, j'ai pu gagner un observatoire : tout est calme maintenant; les cadavres ont disparu; on voit le réseau réparé à la hâte, et, des tranchées boches, d'innocentes fumées s'élèvent dans l'air du matin frais...
Je devais me rendre de Valojine auprès de l'Etat-Major du XLIV" corps : justement, le général commandant ce corps était venu voir son voisin; il m'a emmené dans son automobile. C'est un homme solide, l'œil vif et gai, allant, causant, énergique, un vrai boule-en train. Il s'appelle le général Brjozovski. Nous sommes arrivés dans une forêt où s'élève un pavillon de chasse du comte Tichkièvitch, à Vialaya; c'est là que j'ai reçu logement dans un immense fumoir-billard. Pour la première fois, depuis bien longtemps, j'ai touché un matelas, une table de nuit, s'il vous plaît, et une toilette pour moi tout seul !
1 juillet. — Visite à la 111^ division, à Roum. Puis à un régiment dont le numéro m'échappe, commandé par un bon gros colonel Letton. Le colonel m'a mené auprès d'une batterie qui a installé son observatoire de la façon la plus paradoxale et la plus hardie. Une maison en briques, à demi détruite par le canon, dresse, au bord d'une éminence rocheuse, un pan de mur qui semble prêt à s'écrouler. L'ennemi est en face, à 200 mètres environ. C'est dans cette masure que se tiennent le sous-oflicier et les hommes qui en ce moment observent. Je laisse à penser si la vue est bonne! Mais on redescend de là sans déplaisir. Amusante ironie de la guerre, les Boches respectent cet innocent pan de mur, ne croyant pas, sans doute, les Russes assez follement audacieux pour l'utiliser contre eux. Mais, tout alentour, ce ne sont qu'entonnoirs : l'ennemi, apparemment, cherche l'observatoire ! Il a d'ailleurs, ici comme presque partout ailleurs, l'avantage de la position.
La journée s'est terminée dans un cantonnement où, à propos de je ne sais quelle fête, des soldats jouaient la comédie. D'abord une saynète où un entrepreneur de spectacles loue un domestique chargé de recevoir et d'éprouver les artistes qui viennent proposer leurs talents : une danseuse, un magnétiseur, un danseur, un lutteur. Avec la naïveté
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obligée, il y <i, (j.uis le détail, des traits finement ob^tervés. Puis ce sont des déclannations et des chœurs. Enfin — pour les officiers seulement — un souper...
Au flanc gauche du corps d'armée, le iii* régiment m'a reçu. Ce sont ici plutôt des grands gardes entre les marais qu'une ligne continue de tranchées. Le secteur est fort tranquille, mais un avion boche est venu indiscrètement bombarder le village que nous venions à peine de quitter : ont-ils ici des espions?
Quelles jolies randonnées je fais en automobile dans tout ce pays paisible, entre des marécages, d'où, le soir, monte une brume légère, par des ponts rustiques, des routes sablonneuses ou planchéiées et de hautes futaies, où les phares éclairent fantastiquement les troncs d'arbres !
Le médecin du corps d'armée m'a, sur ma demande, emmené pour assister à sa contre-visite d'un arrivage de soldats atteints de scorbut, ainsi que de divers autres malades et de blessés. On opère l'examen en plein air. Malades et blessés font piètre figure, dans ce carré d'herbe rare et de sable où ils sont installés; ils ont pour la plupart l'air âgé, comme chez nous des territoriaux. Le séjour dans les tranchées marécageuses du secteur épuise les hommes, et développe chez eux le scorbut. Voici également des prisonniers russes qui ont franchi les lignes boches : ils sont atteints, eux aussi, de scorbut, et cette maladie sévirait, paraît-il, en ce moment chez l'ennemi.
Le général est venu, comme il le fait souvent, bavarder chez moi, et il m'a conté son odyssée. Simple commandant d'artillerie de forteresse, il a été appelé à remplacer, au pied levé, le commandant du fort d'Ossoviets, qui est tombé malade au début du siège. Il a commandé le fort pendant six mois et demi, et ne l'a évacué que par ordre, après l'avoir fait sauter, et en emmenant ses canons transportables et ses archives. Le gouvernement a créé, avec ses troupes et d'autres troupes de forteresse rendues libres par l'avance allemande, le XLIV® corps d'armée, dont on lui a donné le commandement. C'est pour lui un avancement inouï : il le constate avec une modestie rare, en déclarant n'être qu'un
soldat, sans aucune formation académique, et n'avoir rien des qualités d'un homme qui combine de grands mouvements stratégiques. Il n'en est que plus sympathique.
Est-ce parce que je termine ici la série de mes conférences sur le front que je m'attarde si volontiers auprès de ce brave homme de général et de son aimable chef d'Etat- Major, le général Uomanof ? En tout cas, le repos dont je jouis, bien que j'aie encore parlé ici une fois chaque jour, me fait sentir nettement la fatigue de cette cinquantaine de conférences, de ces conversations techniques avec l'élite de l'armée russe, de ces innombrables visites dans les tranchées, aux batteries, aux observatoires haut perchés, de ces milliers de kilomètres parcourus en auto par des routes souvent abominables, de ces courses en voiture non suspendue ou à cheval, entin de cette nourriture si peu conforme aux habitudes de mon estomac occidental. Pourtant, je suis soutenu par le sentiment d'avoir utilement travaillé. Beaucoup d'officiers m'ont dit : « Vous nous avez fait une révélation » ; je ne les ai donc pas seulement intéressés pour un moment. La liaison personnelle, si humbles que soient mon grade et ma personnalité militaire, a porté ses fruits. Il n'est pas ici une unité importante qui ignore l'effort de la France. C'est de la propagande utile au premier chef.
En outre, ces quatorze semaines, que je viens de passer en étroit contact avec les Etats-Majors et les troupes russes, m'ont beaucoup appris. Je voudrais résumer les choses qui m'ont le plus frappé.
En premier lieu, j'ai été fortement déçu de l'impression produite par quelques-uns des grands chefs. Parmi les commandants de groupes d'armées, les généraux Evert et Kouropatkine paraissent hors d'état de comprendre le rôle qu'ils devraient jouer. Ils sont paperassiers et distants ; ils ont des attitudes de satrapes, ils sont réfractaires à l'esprit nouveau, et la guerre, pour eux, se passe tout entière dans leur bureau. Ce sont des représentants de l'ancienne Russie, oij il suffisait de montrer du cran — par les ordres qu'on donnait à des troupes merveilleuses de force et de courage.
A l'échelon suivant du commandement, j'ai trouvé fort
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iné^juix loH commandants d'armée et de corps d'armée. (Jiielqiies-uns sonl des liommes cminents, de premier plan, qui ont une vision claire de la réalité, qni travaillent, et font utilement travailler leurs ofiiciers et leurs hommes : ils ne sont malheureusement pas nomhreux. D'autres, qui ont beaucoup de réputation, sont surtout des savants de cabinet, qui connaissent mal le soldat. Un grand nombre enfin, surtout parmi les commandants de corps d'armée, sont trop âgés; bien qu'ils continuent à fumer leur cigarette et à se hisser à cheval, ils ne sont plus, moralement, que des épaves du passé, et l'on s'étonne que les grands chefs ne s'en aperçoivent pas. Enfin, quelques généraux, occupant des postes plus modestes, font preuve d'une ignorance inquiétante. On souhaiterait une refonte totale de ce commandement inadéquat. Mais, peut-on bien attendre une réforme mûrie et pénétrée d'esprit nouveau d'hommes comme le général Evert ou le général Kouropatkine?
Les commandants de régiment m'ont paru, dans l'ensemble, bien mieux adaptés à leur rôle. J'explique ce fait par leur jeunesse. Beaucoup sont brevetés, et font leur stage de troupes; les autres ont gagné, durant la guerre, de rapides galons, et le contact de la troupe les a invités à réfléchir et à agir utilement. On trouve, parmi les colonels, relativement moins de médiocres que parmi les généraux.
Les officiers subalternes sont, trop souvent, plutôt au-dessous de ce qu'on en devrait attendre. Là encore, il y a de très honorables, et même, de très brillantes exceptions ; mais les jeunes gens de valeur risquent de s'étioler dans un milieu qui leur est nettement inférieur. D'autre part, beaucoup des officiers du temps de paix ont disparu dans les combats ; les autres ont monté en grade. De la sorte, les postes inférieurs sont presque tous occupés par des officiers de carrière ou de complément, très jeunes, et issus d'une préparation hâtive. Je me demande s'il en est beaucoup parmi eux qui soient vraiment à la hauteur de leur tâche.
Les hommes font, en revanche, une impression excellente, tant par leur apparence physique et leur regard, que par la façon dont ils exécutent les mouvements.
Les fortifications de campagne m'ont surpris. J'avais toujours entendu dire que les Russes sont « de grands remueurs de terre ». Or, ce qui m'a frappé, c'est que leurs trancliées et boyaux sont de beaucoup inférieurs, comme somme de travail, aux tranchées du front de France. Evidemment, il y a là une négligence du commandement : la meilleure preuve en est que, là oCi j'ai vu des généraux ou des colonels du bon coin, les tranchées étaient profondes et soigneusement revêtues de rondins ou de clayonnage, pourvues de caniveaux pour l'écoulement des eaux, de traverses, et aussi de boyaux dignes de ce nom. Au contraire, dans un très grand nombre de secteurs (j'ai vu des exemplaires de toutes les tranchées du front russe), les ouvrages n'étaient pas capables d'offrir un abri sérieux contre un tir d'artillerie. Certes, la présence de l'eau dans tant de secteurs, en forçant les tranchées à s'édiiier en superstructure, les expose davantage au tir ennemi; pourtant, ce n'est que dans les secteurs soulignés plus haut que j'ai vu faire un judicieux emploi des sacs de terre et des abris à l'épreuve placés à proximité des lignes. Si les Allemands avaient intérêt à percer, ils pourraient le faire en cent endroits. Mais ils savent bien qu'une pareille percée ne servirait qu'à reculer leurs lignes de leur base de ravitaillement, et à exiger d'eux de nouvelles dépenses en hommes et en matériel : or ils savent à merveille que la décision de la guerre ne peut s'obtenir sur ce front-ci, tant que le nôtre est en état de résister. En outre, si la Russie a des fortifications qui peuvent céder, elle a, en revanche, des hommes, en quantité, et qui ne se laisseraient pas facilement passer sur le corps, maintenant qu'ils sont armés.
J'ai consigné précédemment quelques détails sur la formation des ofliciers brevetés. Je note maintenant comment sont préparés tous les ofliciers russes.
Il existe des écoles militaires à Pétrograd, iMoscou, Kief et Volsk. Les écoles d'armes spéciales (artillerie, cavalerie, génie) sont installées à Pétrograd. Les élèves des écoles
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inilil.iires provienncnl on j>nj|)orLioM.s iric^alos de trois sources (lilTérenles, qui sont toutes des établissements d'enseignement secondaire :
1° Le corps des pages, où n'entrent que des fils de généraux (militaires ou civils); 2" Les établissements publics d'enseignement secondaire; '^^ Les corps de cadets.
Il existait, en 11)00, vingt-quatre corps de cadets, ayant une population scolaire totale d'environ 12.000 enfants. Ces établissements ne sont ouverts qu'à des iils d'ofiiciers : ce sont des internats. Une discipline à tournure militaire y est appliquée dès les plus basses classes, et on trouve là une pépinière importante de futurs officiers. Il est bon de noter que l'enseignement des corps de cadets est généralement considéré comme inférieur à la moyenne des lycées de la même ville, ce qui sans doute s'explique par une différence dans l'enseignement, et peut-être par un recrutement moins large, différences que ne compense pas le travail, généralement plus productif, de l'internat.
Dressés à la discipline militaire depuis leur plus tendre enfance, les officiers russes semblent vivre dans le souvenir des gestes qui résument cette discipline. En revanche, on est frappé de voir combien sont légères les traces laissées dans leur esprit par la méthode de l'enseignement reçu. Il semble d'ailleurs que ce soit une erreur d'élever les futurs officiers à l'écart du reste de la nation. On risque par là de fausser leur jugement, et de les soustraire à ces influences impondérables qui agissent sur les générations d'enfants confiés à l'enseignement public commun. Les jeunes cadets prennent, à la vérité, de fort bonne heure des habitudes militaires ; mais se pénètrent-ils par là de cet esprit militaire qui constitue la force des armées? Je me permets d'en douter. Toutefois, l'internat du corps de cadets présente l'avantage d'un bon marché relatif : de là, sans doute, la pullulation de ces établissements.
Lorsque les jeunes gens,* Cadets ou lycéens, sont admis dans une école militaire, ils prennent le nom de Younkers. C'est dans ces écoles qu'ils reçoivent l'instruction technique. La plupart de ces jeunes gens ont déjà subi une préparation
gymnastique, sportive et militaire : on s'efforce de faire d'eux des otliciers agiles, physiquement solides, connaissant bien leur théorie, et munis d'un bagage peu compliqué, mais pratique, de connaissances générales. Comme on peut s'y attendre dans un empire aussi étendu, les Younkers sont des provenances les plus diverses. Cependant, il faut arriver à fabriquer avec ces éléments divers le type de l'ofiicier moyen : on y arrive.
En sortant des écoles, les jeunes officiers (je parle ici des fantassins) ne sont peut-être, en général, ni très savants ni très accoutumés à réfléchir; leur pensée n'a peut-être pas été dirigée sur la grave question qu'ils vont avoir à résoudre, celle de l'éducation morale de la troupe ; mais, en revanche, ils sont très développés physiquement, et solidement ferrés sur tout ce qu'on leur a appris de leur spécialité militaire. Ceux qui, parmi eux, sont particulièrement bien doués ou particulièrement travailleurs et ambitieux forment le milieu où se recrutent les candidats à l'Ecole de guerre.
J'ai quitté l'hospitalier Etat-major du KLIV** corps, oi^ l'on m'a fêté sans relâche. J'ai fait un arrêt à l'État-Major de la 10" armée, puis à Minsk, au groupe des armées de l'ouest. Enfin, ce matin, je suis arrivé à la « Stavka », à Moguiliof.
là juillet. — Invité à déjeuner au Palais, avec mes camarades de la mission, j'ai vu, pour la première fois, le Tsarévitch. C'est un garçon de douze ans, qui se tient très droit : par le visage et par la taille, il rappelle sa mère; sa voix fait penser à celle de son père. Il pousse en longueur, mais n'a nullement l'air mal portant. La maladie dont il soufîre est l'hémophilie, qui rend dangereux pour lui les moindres épanchements de sang; à part cela, il est vif et gai comme un pinson. A table, il était placé à gauche de son père, et s'amusait de mille choses; son bavardage avec ses voisins semblait par moments égayer l'Empereur. Quand on a allumé les cigarettes, il s'est mis à jouer avec des allumettes extraites de trois boites, et représentant des troupes qu'il condui-
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sait à l'aitaque : ici des tué», là des blessés... Mais, quand on s'est levé de table, au lien de pbinter là son joujou improvisé, le [)rince s'est bâté de réintégrer les alliiniettcs dans leurs boîtes, ce qui n'a pas été une |)etite aiîaire : j'ai aimé ce trait d'ordre. Cet enfant tient beaucoup de son père moralement : il a son amabilité accueillante. On ne peut que lui soubaiter les qualités nécessaires pour retenir le sceptre si lourd qui lui sera remis...
2 août. — J'écris dans une auberge de la petite ville de Mtsensk, où des amis que je vais voir à la campagne m'ont envoyé des chevaux. Le contraste avec ce que je viens de voir sur le front est saisissant. Là-bas. quand j'arrivais à une gare, on m'y attendait; si ce n'était pas avec une automobile, c'était avec un attelage de trois chevaux {troïka) fringants. Le cocher était un jeune soldat qui, à mon salut, répondait d'une voix claire. Ici, mes amis n'ont plus que des chevaux dépareillés, tout le reste ayant été réquisitionné : la troïka qui m'attend compte deux chevaux blessés sur le dos; le cocher est un moujik hirsute et bête qui, à une question posée, n'a rien répondu. La petite ville de iMtsensk est vide et triste. Dans l'auberge, c'est le sommeil, la saleté, les mouches, et la privation de tout ce qu'on avait jadis en abondance : pour m'aider à boire un verre de thé non sucré, on m'a servi, sur une soucoupe, un bonbon anglais et un morceau de sucre déjà grignoté, gros comme un haricot. L'aubergiste, à qui je demande s'il a du beurre {maslo), me répond en précisant : de l'huile à brûler? {garnoyé maslo; le mot maslo désigne le beurre et l'huile). L'idée ne lui est pas venue qu'on pouvait encore manger du beurre. Ce contraste, c'est celui du front et de l'arrière. Le front leur a tout
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pris : les jeunes hommes, la joie de vivre au seuil même de la mort, et les provisions et l'abondance. L'arrière me fait penser à ces vieux parents (jui se dépouillent pour envoyer à leur lUs, dans la capitale, leurs derniers sous. Ce contraste, dont nous n'avons aucune idée en France, m'a violemment ému et passablement inquiété.
8 août. — C'est aujourd'hui qu'on inaugure les jours sans viande : pour être sûr de ne pas se tromper, on en a institué quatre de suite : de mardi à vendredi. On ne constate, à Moscou, que de la curiosité; nulle manifestation. On se tire d'affaire avec du poisson, des champignons, des œufs, de la volaille et du gibier. Docilement, ce peuple subit les fautes de ceux qui le gouvernent d'une main si débile et si maladroite.
Dans les rues, et surtout dans les tramways, l'uniforme et le képi rouge des officiers français sont l'objet d'une véhémente curiosité. Les gens vous dévisagent avec une impudence tranquille : pour un peu, ils vous toucheraient pour voir si ça vit, si ça ne mord pas ! Ce matin, j'étais en grande tenue et allais descendre d'un tramway, en passant près d'un brave homme d'une cinquantaine d'années : celui-ci, n'y tenant plus, me dit au passage avec plein les yeux de curiosité enfantine, ce simple mot : « Autrichien? »... J'ai peur d'avoir réagi un peu fort, tandis que, dans le fond de la voiture, quelqu'un disait : « Mais noni c'est un FVançais!... »
J'ai rencontré un officier supérieur qui m'a reçu sur le front : il m'a appris que les Russes viennent de recevoir 100 batteries, dont 32 de 200 m/m. Il a ajouté que le P' corps sibérien, qui a attaqué sur le lac Narotch au mois de mars a pris deux tranchées boches, puis les a reperdues, et que cette opération lui a coûté 10.000 hommes. Maintenant, il est parti pour une destination inconnue.
iô août. — Je suis officier russe depuis hier. C'est toute une histoire!
Lorsque j'ai eu terminé mes conférences sur le front, j'ai appris que le général Janin, chef de la mission militaire en Russie, ne voulait pas me laisser repartir en France, parce que ma connaissance du russe me rendait apte à rendre des
services à la Mission. Après avoir examiné divers emplois à me confier, il a fini par concilier le désir arrêté que j'avais de travailler sur le front, avec la nécessité de détacher un certain nombre d'officiers français auprès de l'armée russe. Je serais donc un de ces officiers, l'un des premiers en date parmi ceux qui fonctionneraient dans un Etat-Major, en dehors des aviateurs qui travaillent déjà dans des escadrilles. Mais lorsqu'on en est venu à discuter les modalités du rattachement, le G. Q. G. russe, par la voix d'un de ses colonels, a déclaré que, pour être rattaché à un organisme de l'armée russe, je devais passer dans cette armée. Si pénible que soit la nécessité de quitter son uniforme, j'ai consenti cependant à ce sacrifice, espérant le voir racheté par une forme de travail plus productive. Notre Ministre a consenti à me « mettre à la disposition de l'armée russe pour la durée de la guerre. »
Le colonel russe qui a mené toute l'affaire m'a alors proposé d'entrer dans un grand Etat-Major. J'ai répondu que je n'accepterais pas d'aller plus haut qu'un Etat-Major de corps d'armée. Mon séjour sur le front russe m'a en effet appris que c'est là précisément, et non à l'échelon armée ou division, qu'il y a, en Russie, du travail utile à faire. En outre, j'ai sollicité une nomination au P"" corps sibérien, d'abord, parce que c'est un des Etats-Majors qui ont souhaité ma collaboration, et ensuite parce que c'est un des corps les plus solides, à en juger par son histoire antérieure. Je ne désespère pas de pénétrer en Allemagne avec lui. Mes désirs une fois admis en principe, il a fallu se concerter sur la façon de réaliser mon incorporation. La première idée, qui était charmante, était de me rattacher hors cadre au l*"'" régiment sibérien de Sa Majesté. C'est un régiment d'élite, commandé par un excellent colonel; j'aurais eu là ma cellule militaire, et j'aurais été détaché à l'Etat-Major du corps d'armée dont fait partie ce régiment. Mon uniforme était prêt, lorsque les Russes ont fait volte-face. Au lieu d'un uniforme d'officierdu 1" régiment sibérien, ils m'ont imposé celui d'officier d' Etat-Major non breveté : or, les officiers russes d'État- Major, s'ils sont brevetés, portent leurs insignes ad hoc; s'ils
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ne le sontpai^, portent les insignes (en l'espèce, les épanlelles et les passepoils) (Je l'unilé ou de Parme dont ils l'ont partie. Les Kusses, abusant de l'ignorance où j'étais, et où peut-être étaient mes mandants, des chinoiseries de leur organisation militaire, m'ont imposé un uniforme qui n'existe pas. J'ai dû, pour le commander, « faire cadrer )>, et je suis vêtu comme un officier de « l'Etat-Major principal », c'est-fi-dire de la partie non brevetée de l'Etat-Major russe. Ces officiers ne mettant jamais les pieds dans un corps de troupe, je suis sûr, m'affirme-t-on, de faire sensation quand je serai sur le front.
Enfin, une autre déception m'est venue pour le grade. Je viens d'être promu en France à deux galons; cela correspond au grade de capitaine en second dans l'armée russe : je pensais qu'en raison de mon âge, de ma situation civile qui me fait en Russie l'égal des généraux, et aussi de ma qualité d'étranger, les Russes m'auraient pris comme capitaine en second ou même en premier. Rien de tout cela n'a été fait. Quand je dis « les Russes », cela désigne tout simplement un petit colonel d'Etat-Major fantasque et bilieux, qui dirige un bureau à la Stavka. Brochant sur le tout, mon passage dans l'armée alliée me peine très sincèrement, et cela d'autant plus que je vois à quelles difficultés je me heurterai. Mais j'ai la volonté de lutter. Et puis, après tout, ce n'est pas par intérêt personnel que j'ai accepté cette situation...
Me voilà donc lieutenant d'infanterie russe, et je suis invité à rejoindre « d'urgence » l'Etat-Major du P"" corps d'armée sibérien. C'est une page nouvelle qui va s'ouvrir pour moi...
48 août. — Dans la soirée que j'ai passée avec mon ami Goutchkof, il m'a été donné de toucher à des questions vitales qui m'ont passablement agité.
J'ai commencé par lui signaler que le ministre de la Guerre, qui est maintenant le général Ghouvayef, semblait s'être donné pour mission de traquer les usiniers français ou belges, dans le sud et le centre de la Russie. Il m'a répondu que le ministre de la Guerre est d'une bêtise qui n'a d'égale que son honnêteté. C'est un homme qui se pâme d'émotion quand il approche le Tsar ; « Je voudrais, dit-il, lui baiser les
lains pendant tout le temps que je passe auprès de lui ». Au îours de ses visites dans les centres usiniers, il a fait aux luvriers des discours, il les a invités à pousser des hourras m l'honneur de l'Empereur et de sa famille, et a termine ;haque fois par le Bojé Tsaria khrani. En même temps, il a déplacé diverses personnes et modifié certains ordres de fabrication. En un mot, c'est le « Terrible Touchatout ». Mon ami ne croit pas qu'il y ait eu de sa part la moindre animosité contre la France. Les faits qui ont inquiété les usiniers français ne sont que des cas particuliers du grand remueménage provoqué par le Touchatout ministériel. Toutefois, mon ami ajoute que les représentants de la France devraient visiter souvent et tenir en haleine ces usines.
Notre conversation est venue à toucher le Comité militaire industriel et commercial, l'Union des Villes et les associations d'arrière (v. p. 64). M. Goutchkof m*a dit que le Gouvernement, qui a peur d'elles, les sape par tous les moyens. 11 a ajouté ceci : « Le danger sera grand lorsque l'armée regagnera ses foyers. Cette armée n'est plus la troupe artificielle, disciplinée, de l'ancienne « active » : c'est la nation armée, ce sont des milices, c'est le peuple entier en armes. Quand ils reviendront, s'il se produit par ailleurs des revendications sociales tant soit peu bruyantes, on ne pourra pas attendre d'eux qu'ils tirent sur le peuple. L'union, si longtemps redoutée par le Gouvernement, de l'armée avec le peuple s'est réalisée sur le champ de bataille, de sorte que rien ne se dresse plus maintenant entre les menaces populaires et le souverain. Pour écarter ces menaces, il faudrait de larges modifications dans l'ordre social : au lieu de cela, on prend des mesures policières sans aucune portée. La tète étant sans aucune idée, sans aucune force, tournant à tous les vents, risquera d'être emportée. Il n'y aurait, à mon avis, qu'une solution : l'abdication de l'Empereur et la nomination d'un conseil de Régence... »
J'ai répondu que je ne croyais pas à l'efficacité d'un tel remède : le temps n'est plus où les peuples se bercent d'espoir au cours d'une minorité; ils ont maintenant le sentiment de leur force et de leur responsabilité.. Je doute qu'en
lOi MKMOIHES DE lUJSSIE
ayant repris la libre dispositior), ils les dél«'f;ijent de nouveau à un enfant inconnu... Du moins sort-il de tout cela une sombre im|)ression. Cette révolution, (jue j'ai depuis si longtemps prédite à mes amis russes, j'avais cessé d'y croire pendant cette guerre; or, aujourd'bni, son image m'apparaît de nouveau et m'effraye.
49 août. — J'ai passé plusieurs heures avec un grand personnage russe du monde parlementaire, avec lequel je me suis entretenu du mouvement de xénophobie qui se manifeste en Hussie, à mesure qu'on se pénètre davantage de l'importance des succès obtenus en Galicie. Je lui ai signalé aussi une véritable hostilité contre la France dont je crois remarquer çà et là, dans le monde de la capitale, des traces visibles. Voici comment il m'a expliqué la genèse de ces sentiments, dont il ne nie pas la réalité, surtout dans les cercles parlementaires, qu'il connaît particulièrement. Lorsque les parlementaires russes sont allés faire une visite en Angleterre et en France, l'ambassadeur d'Angleterre en Russie aurait prévenu son Gouvernement de l'importance qu'il y avait à ménager l'un de ces parlementaires, M. Gourko, membre du Conseil de l'Empire et frère du général. Ce renseignement a été utilisé adroitement, et iVI. Gourko est revenu enthousiaste de FAngieterre. Il n'en a pas été de même en France, où ni lui ni ses collègues n'auraient été satisfaits de l'accueil reçu lorsqu'ils ont touché la question des Dardanelles. Les Français auraient déclaré sans ambages qu'il leur semblait inutile de russifier les Dardanelles, l'internationalisation des Détroits devant offrir encore plus de garanties. Le président Poincaré ne se serait pas prononcé, mais les parlementaires russes seraient revenus pénétrés de cette idée que l'Angleterre est disposée à laisser les Détroits à leur pays, mais que la France est fort loin de cette solution. Et mon vénérable interlocuteur a conclu par ces mots : « Si l'Allemagne est écrasée, nous n'aurons plus aucun point de contact avec la France : nous deviendrons étrangers l'un à l'autre. »
Cette déclaration m'a frappé de tristesse. Mais je suis obligé de me répéter que la Russie est double, et que, si
MON CORPS D'ARMEE lOH
c'est avec la Russie ofiicielle que nous avons fait alliance, c'est-à-dire avec un monde qui ne peut guère nous aimer, en revanche, nous avons avec l'autre Russie, celle qui travaille et qui pense, des af'linités profondes, que la question des Dardanelles ne touchera jamais. D'ailleurs, la crise actuelle de xénophobie durera ce que dureront les succès présents : elle se calm.era au prochain échec. On ne se rend pas compte ici, à l'arrière, que battre des Autrichiens, ce n'est pas battre les Boches.
25 août. — Après un court séjour à Moscou, je suis venu au Grand Quartier pour y prendre les derniers renseignements au sujet de mon incorporation dans l'armée russe. Je ne saurais assez dire combien le colonel Assanovitch, qui a traité toute cette affaire avec notre mission, y a mis de mauvaise grâce. J'ai l'impression que les Russes, habitués à faire des promesses vagues, qu'ils oublient, sont vexés d'avoir été, en ce qui me concerne, pris au mot. Ce colonel m'a dit en propres termes, ce matin, ceci : « Il est pins agréable, je vous assure, d'être professeur de Faculté que lieutenant russe ». J'ai répondu être bien sûr que jamais aucun oflicier russe ne me ferait sentir la différence entre ces deux situations, et je n'ai pas daigné rappeler au malappris la promesse qu'il m'avait faite précédemment de me faire accorder de suite un grade plus en rapport avec ma situation. Au fond, je suis beaucoup plus préoccupé de cette attitude qu'il n'en paraît au dehors : je prévois mille difficultés, et je ne me sens la force morale d'en supporter la menace que parce que, réellement, je suis persuadé de pouvoir travailler utilement.
Ce soir, me trouvant à la gare, j'ai rencontré un officier du I*"" corps d'armée sibérien, qui m'a appris qu'on m'attendait là-bas avec grande impatience. Or, ce matin môme, le colonel Assanovitch m'avait affirmé ne pas savoir encore si le général commandant le corps consentait à me recevoir. Je vois que, dans cette armée où tout se traite par télégrammes, il n'y a guère d'ordre dans l'utilisation des renseignements.
28 août. — Ce matin, deux nouvelles : la Roumanie a déclaré la guerre à l'Autriche, et l'Italie a déclaré la guerre à l'Allemagne.
lOf; MKMDIMKS DE liUSSIE
Je quille ce soir mes arnis (Je la mission pour m'enfoncer dans rinconnu du service russe...
J'ai été reçu à Minsk par le colonel Hampont, attaché depuis peu à l'Etat-Major du f^roupe des armées de l'ouest. C'est un homme d'une carrure superbe, et une belle fif^ure de soldat : il a commencé h se faire connaître dans les unités du front ouest, et partout, la sympathique fij^ure de ce beau et bcm Français a été reçue avec enthousiasme. Il m'a accueilli avec une bienveillance pleine d'attention, et a tenu à m'accompagner jusqu'à l'Etat-iMajor de la {()" armée, où je dois me présenter avant de gagner le Quartier général du P*" corps sibérien. Cette prévenance in-extremis me touche infiniment. En outre, je me demande, à part moi, comment il se fait que j'ai dû passer dans l'armée russe, tandis que le colonel est parfaitement resté officier français : évidemment, il y a, à l'origine de ma mutation, une erreur qui vient soit de moi, soit du colonel russe qui a tout arrangé. Quoi qu'il en soit, la chose est faite, et je n'ai plus qu'à tirer de ma nouvelle situation le plus d'utilité possible pour l'œuvre que nous poursuivons...
L' Etat-Major de la 10* armée est installé dans la petite ville historique d'Iziaslavl : il ne donne pas l'impression de se faire beaucoup de bile. Il y a là des officiers dont plusieurs paraissent fort intelligents, et qui tous sont très accueillants. Après le déjeuner, beaucoup font la sieste, puis l'après midi se passe gentiment : les uns lisent des romans sous les ombrages; les autres sont partis à cheval; quelquesuns s'amusent longuement à faire, dans la cour, des tours de force sur une bicyclette ; les derniers, enfin, jouent aux « gorodki », avec de lourds bâtons qu'il faut jeter à distance pour en atteindre d'autres... Je n'avais guère vu, jusqu'ici, d'Etat-Major d'armée russe en déshabillé, car ma présence, lorsque j'étais officier français conférencier, y était l'occasion d'une sorte de fête, et, d'ailleurs, j'étais trop accaparé par les chefs pour me rendre compte de la vie menée par la majorité des officiers moindres. Maintenant que je suis officier russe, nul ne fait attention à moi, ou plutôt, on me traite en camarade. L'heure du dîner est ainsi fort doucement arrivée,
et, après le dîner, des officiers ont chanté ; après les chants, on s'est promené. Je n'ai pu m'empêcher de comparer cette vie de Cocagne à celle que nous menions en France, dans l'État-Major d'armée où j'ai débuté, et je me suis demandé si, de haut en bas, c'était ainsi qu'on passait le temps. En somme, ils ne font rien. Le chef d'Etat-Major seul m'a paru très occupé, en partie d'ailleurs, par le soin de sa famille...
4^^ septembre. — Je suis arrivé hier soir dans une propriété qui s'appelle Bogdanovo, près de laquelle le l^*" corps sibérien est an repos, après la dure action à laquelle il a pris part sur la Stokhod. Je suis venu d'Iziaslavl à Molodetchno en wagon de voyageurs ; de là à Vileïka, je n'ai pu trouver place que dans un wagon de marchandises : cela me change du confort dont on entourait, il y a un mois à peine, mes moindres déplacements dans cette région! Mais, à Vileïka, une auto m'attendait depuis trois heures d'horloge, et, à Bogdanovo, l'État-Major, mon État-Major, m'attendait sur la route. Là, ce fut un accueil! J'ai été payé d'un seul coup de tous les ennuis matériels et moraux que m'a coûtés mon changement de situation.
Si j'ai bien saisi, c'est moi qui serai le 2® bureau et le S. R. C'est un peu gros. Mais, du moment que nous sommes au repos, j'aurai le temps de me mettre au courant et de mûrir mon plan de travail. Ce plan, je ne l'ai pas inventé : je n'ai eu qu'à me souvenir de ce que faisaient nos corps d'armée, et du genre de renseignements qui étaient nécessaires. En outre, j'ai lu avec soin nos plus récentes instructions sur le service de 2'' bureau : je suis donc paré.
J'ai feuilleté des rapports relatifs aux deux dernières opérations auxquelles a pris part le I®'' corps d'armée sibérien. L'attaque de mars a été exécutée par lui (sous la direction générale du général Balouyef), au S. 0. du lac Narotch : deux lignes de tranchées allemandes ont été enlevées, mais l'absence de réserves a empêché les Russes d'élargir cette trouée. Finalement, les troupes ont été rejetées dans leurs trancliées de départ, et le corps d'armée a perdu 8.000 hommes.
Sur la Stokhod, cela a été mieux encore : voici ce que m'
lOS NfKMOIMES DE HUSSIR
;i[)[)ris un rapport oldcJoI. Le 1'"^ C. A. sibérien devait relever, avec l'une de ses divisions, la 11" 1). I. sur la rive gauclie (occidentale) de la rivière Stokhod : à cet eiîet, le I*"" C. A. sibérien avait été attribué à la 3' armée, commandée, comme on s'en souvient, par le général Lecb. Le général Plecbkof, commandant le corps d'armée, fît une visite au général Lech pour solliciter de lui des renseignements sur l'ennemi en face duquel il allait s'engager; il demanda en particulier des renseignements recueillis par avions. Le général Lech répondit, avec une certaine rudesse, qu'il ne possédait ni renseignements aériens ni autres sur l'ennemi, et que le meilleur moyen de se rendre compte de la force des Boches était de les attaquer. Il ne sortit pas de ce triomphant raisonnement, et, comme il était le chef, et un chef peu commode, il n'y avait qu'à s'incliner.
Pendant ce temps, une autre scène se passait entre le général Ziborof, chef d'Etat-Major du I-'' G. A. sibérien, et le général Bayof, chef d'Etat-Major de la 3" armée. C'est que, lorsque la l*"" division sibérienne avait voulu relever la 77^ sur la rive gauche de la Stokhod, elle avait appris que la division précédente avait repassé sur la rive droite, en raison du feu violent de l'ennemi. Alors, de deux choses l'une, ou bien il s'agissait de la rive droite, ce qui constituait une simple relève; ou bien il s'agissait de la rive gauche, et alors il fallait la reprendre de vive force, puisqu'elle avait été perdue par les troupes qu'on relevait.
— Faites ce que vous voudrez, répondit le général Bayof, je m'en tiens au texte du télégramme qui dit : rive gauche.
— Mais une attaque et une relève ne s'exécutent ni de la même façon ni avec les mêmes moyens !
— Je n'ai qu'une chose à vous répondre, conclut le général Bayof : vous avez un ordre écrit : eh bien, exécutez-le!
Le général Ziborof et le général Plechkof n'ont pas eu le courage civique nécessaire pour passer outre : ils ont ordonné l'attaque au lieu de la relève. Ce fut une abominable boucherie, à travers une rivière vaseuse, encombrée de bas-fonds marécageux, où les pieds s'enlisaient : un homme blessé qui tombait dans la vase se noyait. Cependant, le P^ C. A.
MON COBPS D'AKMÉE 109
sibérien enleva de vive force la rive gauche, et, comme on lui refusait l'appui d'une division linlandaise qui était aux environs, il continua à refouler tout seul les Allemands de façon à créer une sorte de tète de pont. Mais, quand il fut lui-même relevé, les pertes qu'il avait subies s'élevaient à 13.000 hommes. Voilà comment on fait la guerre en ce pays-ci! Pour comble, c'est le général Plechkof qui a reçu les plus vifs reproches du général Evert, commandant le groupe des armées de l'ouest, non à cause de ses pertes, mais à cause du succès incomplet...
Si je n'avais pas lu ces détails dans un rapport officiel, je croirais qu'il y a exagération. Cette lecture m'a impressionné, et, comme on ne parle ici que de cette attaque, je me rends compte de l'horreur qui est restée dans le souvenir des ofticiers. Que doivent en penser les hommes?
Ali premier rayon de soleil, les avions boches viennent nous bombarder : quelle musique leur répond de notre côté! mais ce qu'ils s'en moquent!
A 8 h. et demie, le bureau commun, appelé opérativnaya, est encore désert; les uns dorment, un autre « ne se sent pas bien » et se condamne à la chambre. Au fond, on se laisse en paix, entre camarades : fais ce que tu voudras, mange, bois, dors, fume, travaille, promène-toi, joue aux cartes, fais des réussites, peu importe, nul ne s'en inquiète. Nul n'est plus que les Russes respectueux de la liberté d'autrui; nul n'est plus individualiste que ce peuple, qui, pourtant, surtout dans les couches obscures de la société, a des instincts si moutonniers. Il semble qu'en s'élevant à la lumière de la culture, ces hommes soient comme grisés par les horizons de liberté morale qu'elle leur ouvre, et qu'ils s'élancent pour les toucher les uns après les autres, au hasard. Ce faisant, ils sont si préoccupés de leurs propres excursions, qu'ils se désintéressent totalement de celles de leurs voisins. De là vient l'absence totale de discipline qu'on remarque en Russie, de discipline personnelle, familiale, sociale, et de^là aussi ce
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i'ail que ce peuple individualiste se plie aisément aux fonnes extérieures du dressage, [)arce que ces formes ne gênent pas l'expansion individuelle des âmes. Ici, d'ailleurs, nous sommes au re[)0s.
Nous nous sommes rendus, (juelques camarades et moi, au XX" corps, logé à Ganouta; nous devons en effet le relever prochainement, et notre commandant désire prendre contact. Nous sommes allés, en passant, déjeuner à liouskoyé Sélo, où loge 1' E. M. d'une division du XX** corps. Il y a deux mois, j'étais déjà passé dans cette maison pour y faire une conférence. Il pleuvait alors et, dans la maison froide, humide, négligée, régnait, comme une araignée au fond de sa toile, le général Yévreïnof que je dois revoir aujourd'hui à Ganouta, vieillard autoritaire et entêté, qui, à force de vouloir tout faire par lui-même, en arrive à commander les mouvements de ses régiments. Aujourd'hui, il fait soleil; dans la maison, se meiivent sans contrainte des officiers jeunes et vieux, des secrétaires, des soldats, tous proprement tenus, et occupés sans avoir l'air affairé; au milieu de tout cela s'encadre la jolie figure du général von Brincken, commandant la division, homme élégant, de manières exquises. On dirait un changement truqué.
Nous arrivons au moment d'une molébienne (prière dite par le clergé). Pour moi se pose, une fois pour toutes, la question de l'attitude que je dois prendre en présence des cérémonies religieuses orthodoxes. Toute réflexion faite, le mieux est de ne pas se distinguer des autres, et de suivre le flot.
Après avoir admiré les douze chevaux du général, nous sommes repartis, copieusement lestés, pour Ganouta, où le général Yévreïnof nous a fait un accueil cérémonieux mais aimable. 11 est plutôt vexé d'avoir à changer de résidence et d'apprendre cette nécessité par la bouche d'un lieutenantcolonel, et non par un télégramme de l'armée.
1 septembre. — On fête aujourd'hui le second anniversaire du départ de Nikolsk-Oussourisk, d'où le I^"" corps sibérien est originaire : festin, boissons, chants et danses. On célébrera demain la fête du l""' régiment : il y aura festin, boissons, chants et danses...
Rencontré hier, chez un camarade, un type curieux de capitaine en second : quarante-deux ans, en portant à peine trentecinq, bedonnant, bavard, et doué d'un humour impayable. Son métier pourtant n'a rien de gai : il commande un détachement de l'ossoyeurs. J'ai retenu quelques-uns des traits typiques contés çà et là : un cadavre étendu et, tué sur ce cadavre, au moment où il le fouillait, un infirmier à brassard dont la main droite est restée dans la poche du mort. Surtout, les horreurs de la Stokhod. 11 faut que cette offensive ait été une boucherie pour laisser dans le souvenir des survivants des traces qui reparaissent à la moindre occasion.
J'ai touché récemment une ordonnance. Il s'appelle Pavel Konnof. C'est un garçon de vingt-cinq ans, de petite taille, mais râblé. Il a de bons yeux de toutou caressant, le visage criblé de petite vérole, une voix douce — comme la plupart des soldats russes — et, sur la poitrine, une belle croix de Saint-Georges, qui fait de lui, automatiquement, un éfreïtor (soldat de 1" classe). Il est marié et père de deux enfants; sa docilité semble appréciable; il paraît adroit et dégourdi. Il a déjà manifesté une grande adresse en capturant des puces qui me taquinaient; j'espère que nous ferons bon méiiage.
D'après les cuistots, nous allons être envoyés en Roumanie !...
Les Roches ne se contentent pas de nous bombarder tous les jours par avions, nous tuant des hommes, des chevaux et du bétail : voici qu'ils ont envoyé un zeppelin sur Vileïka. Il y a quelque chose de tragique à se dire que nous ne leur opposons que de rares batteries et quelques mitrailleuses.
Nos divisions vont entrer en secteur, et notre Etat-Major va s'installer à Lioubane; nous allons relever le XXX Vl" C. A. et non le XX% qui, d'ailleurs, ne reste pas à l'endroit où nous l'avons vu. Mon chef d'Etat-Major m'a dit qu'il me faudrait, dès le début, aller m'installer successivement au Q. G. de nos deux divisions pour y organiser le service de renseignements.
J'ai travaillé à mon ordre de bataille, rangé mes archives, collé, inventorié des pièces; j'ai fourbi mes armes, mais à quoi bon? Je viens d'apprendre qu'on nous refuse une esca-
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(Jrille. Ces messieurs veulent nous laisser sans défense aux mains des Boches, et ils imaginent que nous étudierons les positions boches sans avions ! C'est la funeste théorie du j^énéral Lech sur la Stokhod. Ici, du moins, on tente une explication, et on nous dit : vous avez un secteur passif : vous n'avez besoin de rien d'autre que d'occuper vos tranchées. Mais les reconnaissances, l'étoufîement dans l'œuf des attaques, la défense contre les vagues de gaz, le tir de l'artillerie, cela n'est-il rien pour cçs messieurs de l'armée et du groupe d'armées? Il est vrai qu'ils promettent de faire de pressantes démarches pour qu'on nous octroie du moins une « saucisse »...
Le commandant du Q. G. m'a emmené en avant à Lioubane, où il va organiser l'installation de l'Etat-Major. C'est un Polonais de cœur exquis, de qui l'on obtient toujours une promesse, quoi qu'on lui demande. Il promet ce qu'on veut, persuadé sans doute que, s'il réalise ne fût-ce que la moitié de ses promesses, on sera encore satisfait. Ce n'est pas chose facile que d'installer un Etat-Major : il s'est contenté d'envoyer un jour d'avance ses deux adjoints, avec des ordres verbaux; aussi s'est-il trouvé assailli de plaintes lorsque les officiers ont commencé à arriver. Il a écouté doucement les plaintes, et il a bouleversé les premières dispositions. Demain, il fera sans doute d'autres changements. Quoi qu'il en soit, on m'a donné, comme précédemment, une chambre pour moi tout seul. C'est le maximum de confort pour un homme de mon âge : les officiers russes se logent volontiers à plusieurs dans une même chambre, mais je n'ai pas les mêmes habitudes qu'eux; je ne fume pas au lit, je me couche de bonne heure, je ne fais pas la sieste — et, par-dessus tout, il y a des heures tristes où j'éprouve le besoin d'être seul, avec les souvenirs du pays, avec quelques papiers intimes, des lettres, des photographies, un peu de rêve enfin...
Ma fenêtre donne sur une immense cour où sont des magasins et beaucoup de soldats. Je vois une sentinelle qui s'en-
nuie et se promène en se servant de son fusil comme d'une canne. Je l'ai montré à mon ordonnance, qui m'a répondu : (( Gela n'est pas permis ! » Pavel est un soldat intelligent, docile, dressé,... et un éfréïtor!
49 septembre. Je me suis rendu, en compagnie du colonel commandant le génie du G. A., aux positions de la 2" division sibérienne. G'est le génie qui, en Russie, dispose et exécute les tranchées : le colonel veut se rendre compte de ce qui lui reste à faire pour rendre facile la nouvelle occupation. Les tranchées, occupées par nous depuis trois jours seulement, sont encore en état assez médiocre. Du moins y a-t-il une première ligne solidement établie, là où, lors de ma visite précédente, il n'y avait que des avancées que marmitaient les Boches. Les soldats sont jeunes et paraissent robustes. Quant aux officiers, ils sont beaucoup trop jeunes, et manifestement sans expérience ; de plus, avec le sentiment d'individualisme féroce des Russes, leurs supérieurs les laissent se débrouiller à leur idée, c'est-à-dire fort mal. Les Russes font la guerre comme ils travaillent le bois : à coups de hache; il faut dépenser là beaucoup d'entrain, d'aptitude même et d'adresse, mais on gâche ainsi beaucoup de matériaux, et parfois, on abîme les plus belles pièces...
Le « Starchi adioudante » (adjoint du chef d' Etat-Major), le capitaine breveté Zilbermann, un brave homme, un ami, m'avait confié tout le 2" bureau. Mais un autre capitaine, Barychnikof, breveté aussi, mais delà « seconde catégorie », me l'a retiré le plus naturellement du monde. Non seulement il m'a enlevé la confection des télégrammes de renseignement, sous le prétexte que je ne suis pas Russe, mais encore il a eu la prétention de diriger l'interrogatoire que j'allais faire d'un déserteur Lorrain ! Je me suis rebiffé froidement, sèchement. Un peu plus tard, j'ai compris que mon arrivée avait tout simplement dépossédé Barychnikof, qui est un sot prétentieux, et qu'il la trouvait mauvaise. Le chef d'État-Major m'a mis sur la voie.
114 MÉMOIRES DE lUJSSIE
Ce soir, pourtant, j'ai encore eu avec mon camarade une vive discussion. Le déserteur, questionné par moi sur ce qu'il savait, de projets d'attaques ennemies par va^ue de f^az, m'avait répondu avoir entendu parler d'une attaque de ce genre montée par une compagnie voisine de la sienne (il précisait : la compagnie la plus proche du lac Narotch); cette attaque avait été, disaient ses camarades, diiïérée parce qu'un soldat ayant déserté, on craignait qu'il n'eût prévenu les Russes. Je sautai sur ce grave renseignement, d'autant plus que nous venions seulement d'occuper le secteur, sans avoir, d'ailleurs, pris la peine de prendre contact avec l'Etat-Major que nous avions relevé.
Mais le capitaine Barychnikof, ayant pris connaissance de mon brouillon d'interrogatoire, avant de le faire taper, me déclara (( qu'il ne s'agissait là que d'un bruit et non d'un fait, et que nous n'avions pas le droit d'encombrer l'État-Major de l'armée du récit des bruits de tranchées. Que d'ailleurs, de deux choses l'une, ou bien un déserteur avait réellement vendu la mèche, et alors, on avait, en haut lieu, pris les dispositions nécessaires; ou bien il n'y avait pas eu de déserteur, et le renseignement était un pur canard ». J'ai eu beau discuter, insister, disant que nous venions seulement d'effectuer la relève, et ignorions ce qu'avaient pu entendre nos prédécesseurs; rien n'y a fait : mon renseignement en luimême ne l'intéresse pas; ce qui le choque, c'est la manière inusitée dont je l'ai mis en relief : cela ne se pratique pas ainsi dans les schémas de l'Ecole de guerre ; donc, il faut le supprimer. Cet officier est un sot, c'est entendu, mais il agit comme on l'a dressé à le faire, comme un automate. Aussi bien, nul des officiers présents à la discussion ne m'a-t-il soutenu. Ces questions leur sont à tous indifférentes. Pour moi, je me suis senti humilié, parce que je constate, au-dessus de moi, l'autorité d'un incapable, et inquiété, parce que je me demande si je pourrai continuer à travailler dans ce milieu où, après m'avoir promis carte blanche, on fait une opposition féroce à la moindre de mes initiatives.
2i septembre, — Le commandant de mon corps d'armée fait la guerre en compagnie de sa femme. Madame Marie
MON CORPS D'ARMEE iib
AntonovnaPlechkof est, en eiïet, la directrice du21« détachement sanitaire de la Croix-Rouge, qui accompagne dans tous ses déplacements TEtat-Major du corps d'armée, tantôt installé porte à porte avec lui, tantôt relégué dans un proche village. Madame Plechkof, qui n'a pas été sans s'apercevoir des troubles graves de nutrition qui ont accompagné mes débuts dans mon corps d'armée, m'a invité, une fois pour toutes, à prendre mes repas dans son ambulance, soit seul, si je venais à midi, soit avec le général, si je venais le soir. Je ne saurais assez dire combien cette invitation m'a été douce. Notre popote est de beaucoup la plus mauvaise de toutes celles dont j'ai tàté sur le front russe : avoir la possibilité de m'alimenter convenablement, de temps à autre, est un privilège d'autant plus précieux que je le ferai dans un milieu agréable, composé surtout de médecins, et auprès d'une femme intelligente et bonne. Le général m'a précisément emmené ce soir dans le boueux village de Diaditchi, où, dans une grande isba blanchie à la chaux, qui abrite la salle à manger du 21* détachement sanitaire, nous avons gaîment, sainement et copieusement dîné. Détail amusant, l'automobile personnelle du général, dans laquelle nous sommes venus ici, est celle que le prince Joachim de Prusse a dû abandonner, lorsque, cerné par les Russes, il a dû fuir en aéroplane.
22 septembre. — Ce matin, grande et triste nouvelle. Les Allemands ont lancé une attaque par les gaz et nous ont empoisonné environ 2.000 hommes. C'est l'attaque que j'avais annoncée, il y a deux jours, et dont le capitaine Rarychnikof a bilTé la mention. Ainsi, en me laissant agir, on sauvait ces malheureux !
Le capitaine a voulu crâner ce matin lorsque je lui ai dit que la mort de ces hommes pesait sur sa conscience; ce que j'éprouve est une espèce de mépris attristé.
2A septembre. — Rarychnikof est venu me voir dans ma chambre, fort ennuyé de ce qu'il avait fait. Il m'a dit en propres termes : « Nié goubitié! » (Ne me perdez pas!)
— Tout le monde ici, ai-je répondu^ est au courant de votre faute. Je pense que, chez nous, un oflicier aussi léger serait envoyé dans la troupe. Mais, ce qu'on fera ici n'est
416 MEMOIRES DE lUJSSIE
pas mon afTaire, et vous pouvez être sûr que je n'inlrif^uerai pas contre vous. Seulennent, désormais, comprenez que j'ai, plus que vous, le sens des méthodes occidentales — qui sont les bonnes — , et n'entravez plus mon travail.
Au fond, cet officier médiocre ne doit pas porter seul la responsabilité de son acte. Les tranchées que j'ai vues, il y a quelques jours, précisément dans la région de l'attaque, n'étaient pas pourvues des moyens ordinaires employés contre les vagues de gaz. J'avais remarqué que les masques n'étaient pas sous la main, que les dépôts de matières inflammables n'étaient pas en vue, que les tonneaux contenant de l'eau je crois, étaient vides. Officier russe, je ne pouvais rien dire, puisque le colonel russe que j'accompagnais ne disait rien. En outre, j'ai appris aujourd'hui que tous les soldats n'avaient pas encore reçu leur masque : le médecin à cinq galons du G. A., à qui incombe le soin de distribuer les masques, était fort agité hier par la nouvelle de l'enquête qui se prépare.
Il y a un excellent officier dans cet État-Major, c'est le chef d'Etat-Major; mais, malgré son intelligence, il est quinteux, inégal, et bassement grossier avec certains subordonnés. D'ailleurs, on le sacrifie à cause de l'affaire de la Stokhod, où il a dit son fait au chef d'Etat-Major de la 3* armée ; il est envoyé au 38® corps. Quelles que soient sa valeur et sa bonne volonté, un chef d'Etat-Major ne peut être partout ni remonter tous les courants. Les sous-ordres doivent l'aider, autrement rien ne se fera. Mais, si plus tard le peuple demande compte d'incuries comme celle d'aujourd'hui, que lui répondre?
Après le déjeuner, on m'a annoncé trois prisonniers, savoir deux Autrichiens et un Turc. Je me suis hâté, fort intrigué par la présence de Turcs et d'Autrichiens en ces parages, et quand j'ai vu mes trois « bonhommes » j'ai constaté que c'étaient trois prisonniers russes évadés des lignes allemandes ! Mes compliments aux camarades qui ont vu là des ennemis d'une espèce rare!
J'ai été de garde cette nuit au bureau, et, à mon tour, j'ai fait une « gaffe ». J'ai reçu, vers le matin, un télégramme de l'armée annonçant le passage, durant la nuit, d'une de nos
escadrilles de bombardement; j'ai cru, en raison de l'heure de la communication, que le passage aurait lieu dans la nuit prochaine, et je n'ai pas averti nos divisions. D'ailleurs notre escadrille avait passé nos lignes sans encombre.
Ce soir, grand dîner d'adieu au général Ziborof, qui nous quitte. Ce fut une belle ripaille, mais si cordiale !
J'ai eu, durant la nuit, un long entretien avec le colonel Moukhanof, chef d'État-Major de la T" division sibérienne. C'est un homme fort intelligent, et qui, lui du moins, sait comment doit se faire le travail du deuxième bureau. J'espère qu'il soutiendra utilement mes efforts.
Le jour de l'attaque par les gaz, nous avons perdu 2.300 hommes, presque tous par les gaz. Les Boches ont pourtant été repoussés. J'ai vu, il y a trois jours, quelques centaines des cadavres de ceux qui ont été victimes des gaz. Un tampon d'écume s'est iïgé autour de leur bouche et de leur nez, et, dans un geste spasmodique, ils ont, pour la plupart, en étouffant, déchiré leurs vêtements pour se procurer un peu d'air. Ce spectacle est plus horrible que celui d'un champ de bataille, car nul de ces hommes ne serait mort si les officiers, au lieu de se désintéresser, avaient compris et fait leur devoir quotidien. La question qui me revient sans cesse à l'esprit est celle-ci : comment réagissent les survivants devant cette incurie patente de leurs chefs? Un lieutenant-colonel du G. Q. G. est venu pour faire une enquête. C'est un homme visiblement intelligent et de bonne compagnie, mais il passera à côté des coupables, et tout se terminera « en eau de boudin »...
Ici, le mot « Renseignements sur l'ennemi » n'a pas de sens. Le travail du bureau se résume dans deux dépêches quotidiennes que Barychnikof — et probablement ses collègues des autres C. A. — s'appliquent à faire aussi incolores que possible. Se préoccuper d'une nouveauté, encourager un essai, cela n'entre pas dans leur cervelle. Avec cela, ils ont un intarissable amour-propre, et sont persuadés que, eux d'abord, leur pays ensuite, sont hors de pair. Je disais ce soir que les armées occidentales donnent des noms à leurs tranchées et à leurs boyaux, et que cela en rend l'utilisation plus commode pour les occupants et pour les chefs.
dis MEMOIRES DE HUSSIK
— Hall! répond liîirychriikof : cela est bon quand on rente loni^teinps à la môme place, comme c'est le cas sur le front occidental I
— 11 y a, ce me semble, ai-je répliqué, un certain nombre de mois que vous êtes à la môme place : vous auriez eu le temps de classer vos positions.
— Oui I a fait alors mon camarade, d'un air négligemment protecteur : en France, vous avez la technique, mais, en Russie, nous avons la force créatrice (tvortchestvo) !
Evidemment, cette phrase ne vient pas de lui : il l'a cueillie dans quelque parlote d'Etat-Major. Elle n'en est que plus caractéristique de ce monde militaire russe moyen. Quelques tapes qu'ils reçoivent, ils continuent à se croire de grands hommes de guerre.
J'ai essayé de travailler sur des photos déjà anciennes : prises à des hauteurs variant, soi disant, de 1.100 mètres à 2.S00 mètres, elles sont réunies sans ordre, sans classement, et parfois même dépourvues de llèche d'orientation. Elles ont été prises par des débutants non guidés. Cela, d'ailleurs, est conservé ici comme l'or le plus pur.
Le colonel Moukhanof est venu ce soir, fort tard, bavarder avec moi : j'étais couché; il s'est gentiment installé près de mon lit, et nous avons repris notre conversation de l'autre jour. Parmi le personnel militaire que j'ai vu jusqu'ici dans ce G. A., c'est Tofficier qui ferait le plus honneur à un Etat- Major français. Outre sa vive intelligence et sa culture, il a un rare besoin de méthode et d'organisation. Il me disait : (( Du moment que nous faisons la guerre de positions, il nous faut mettre au premier plan l'étude des organisations ennemies; elle est difficile, sans doute, mais il y faut tendre par tous les moyens, ne pas négliger un seul détail, le moindre petit indice. Mais nous, a-t-il continué, nous n'avons jamais su tirer enseignement des circonstances. Lorsque, l'an dernier, les Allemands ont commencé à nous écraser de marmitages, nous n'avons pas, de longtemps, songé à creuser des tranchées d'où nous puissions défier leur feu ; nous avons reculé pas à pas, glorieusement, mais dangereusement. De même à présent : je me demande si les Boches ne vont pas
tirer des circonstances actuelles la conclusion qu'il faut faire du nouveau, par exemple faire en grand une chose qui réussit en détail : des attaques par les gaz. Quant à nous, à cet égard, ayant trouvé un masque, nous croyons avoir tout fait. »
A un autre moment, le colonel a ajouté : « J'ai fait comprendre aux artilleurs de ma division le danger qu'il y avait à tirailler à tout instant sur un Boche qui montre son nez ou une charrette qui passe sur la route. C'est montrer exactement à l'ennemi quels sont les points que l'on aperçoit depuis nos observatoires. Par conséquent, c'est l'inviter, lui qui est si méthodique, à repérer exactement ces points-là, pour ne jamais y passer, ou tout au moins pour ne rien y installer. De cette façon, le jour où nous attaquerons, nous ne verrons absolument rien de l'ennemi, puisqu'il sera minutieusement averti de la portée de notre vision. »
Quelle tristesse de voir un officier, qui juge aussi clairement, noyé parmi tant de non-valeurs et de paresseux!
C'est ce même colonel qui m'a dit avec humour : « L'Etat- Major du corps d'armée se considère vis-à-vis de nous, division, comme une centrale téléphonique; il ne songe pas un instant que nous sommes des agents d'exécution, et que les obstacles doivent être déblayés devant nous au fur et à mesure, par ses soins ». On ne saurait mieux dire.
29 septembre, — Un prisonnier russe évadé des lignes allemandes a tenté, à deux reprises, de tuer à la grenade trois de nos ofliciers. Sous sa blouse russe, il portait un uniforme autrichien. Evidemment, il était à la solde des gens d'en face, pour qui tous les moyens sont bons.
On va nous donner deux saucisses, et une escadrille à par-, tager avec un corps voisin. En revanche, l'attaque que nous devions faire est décommandée.
9 octobre. — Nous avons un nouveau chef d' Etat-Major : le général V. I. Yarone. C'est un homme grand et fort, à la grosse voix, aux gros traits, aux manières tant soit peu brutales, mais qui montre, quand il se surveille, un fond d'éducation parfaite. Très intelligent, il voudrait chaque chose et chacun à sa place. En attendant, il « remonte les pendules ». C'est le balai neuf, dont le proverbe dit ([u'il balaie mieux :
420 MÉMOIHES DE RUSSIE
ses ordres pourraient être signés du nneillciur officier français. Le camarade JJarychnikof a de suite pris le vent : il travaille à son bout de table sans ouvrir bi boucbe, et se fait venir un verre de thé qu'il boit sur place, exactenrient comme le patron. Seulement, le patron ne dort pas l'aprèsmidi, et son esprit est sans cesse en mouvement, tandis que le camarade B., sous prétexte d'insonmies nocturnes (il joue) va s'étendre deux ou trois heures durant l'après-midi ! 11 est de ceux qui, ayant beaucoup travaillé pour entrer à l'École de guerre, se sont imaginé qu'on y distribuait la science militaire toute faite. Il a scrupuleusement emmagasiné ses cours, et maintenant, il est fermé à toute chose nouvelle. Il sait tout, il a réponse à tout. C'est un insupportable pédant, mais cela ne serait rien encore, si ce pédant orgueilleusement nationaliste n'était pas, dans l'armée russe, tiré à de si nombreux exemplaires.
41 octobre. — Le général Yarone est un homme énergique : il me séduit de plus en plus. Certes, impulsif, il oublie trop aisément que ses subordonnés ont un amour-propre : il écrase l'amour-propre d'autrui avec la plus royale indifférence. Mais, ce qu'il veut, il le veut bien, et il le réalise. Travailleur, méthodique, et sachant observer, il veut grouper autour de lui des officiers remplissant leur fonction d'une manière impeccable. A la difîusion vers l'infini des compétences, et, par suite, des responsabilités, il veut substituer l'individualisation des unes comme des autres. C'est pour cela qu'il m'a donné mon petit coin. Lorsque je lui ai demandé s'il songeait à m'employer, il a répondu qu'il y était tout à fait disposé, et qu'il me demandait, en particulier, d'organiser la photographie par avions et de l'interpréter, et, en outre, d'interroger les prisonniers de toute langue qui pourraient être faits. Je suis le seul officier de l'Etat-Major qui sache bien l'allemand, et mon affaire de l'autre jour, qui a transpiré, a prouvé que je savais interroger. Pour le reste, je suis, ainsi que tous les camarades du bureau, assujetti à la garde, et j'ai le droit de lire toutes les pièces qu'on reçoit et qu'on envoie.
48 octobre, — Fête du grand duc héritier. Il fait gris et
froid. Un service se dit dans une église en bois édifiée, comme avec des décors de théâtre, sous les arbres de la cour d'honneur. Complète indiiïérence du public à l'égard de la cérémonie; complète liberté de tenue et d'allures. iMais qu'il est dégoûtant de baiser le crucilix que vous tend le pope, après un tel, tout fleuri de boutons et de gales!
Le général Tsourikof(v. p. 83) a reçu le commandement de notre armée ; nous attendons sa visite. 11 a crânement déplacé son Etat-Major d'Iziaslavl, pour l'amener à Molodetchno, qui est bombardé tous les jours et toutes les nuits par avions.
Le bon gros J. racontait ses impressions de guerre du début. Gela me faisait analyser sa nature. Pas plus chez lui que chez les autres, je ne remarque le sentiment du : je dois. Avec lui, quoi qu'il arrive, on s'arrange toujours; et comme il est très bon, il soufTrirait s'il en était autrement. 11 ne faut pas demander à ces flexibles natures slaves la netteté de contours de nos natures et de notre éducation. L'éducation, en Russie, n'existe pas. L'enfant, en s'élevant, fait à peu près ce qu'il veut. Certaines manières lui sont imposées par les gouvernantes, s'il en a; d'autres sont négligées. C'est que chacun se croit libre, et, même dans les meilleures familles, cette liberté s'entend de la façon la plus large. Résultat, les Russes, même cultivés, ne sont pas accoutumés à s'imposer, par sentiment du devoir, un certain nombre de choses qui les ennuient. Ils font parfois des actes qui passent pour ennuyeux, mais alors, ils agissent par passion, « na hourra» comme ils disent...
Nos généraux sont partis vers l'avant ; il n'y a plus de chefs, et notre bureau s'est complètement vidé. Certes, il n'y a pas grand chose à y faire, mais, ne serait-ce qu'à cause des inférieurs, s'absenter est de mauvais exemple. Les Russes ne s'inquiètent jamais de l'exemple qu'ils donneront : c'est une règle absolue. De là, dans l'armée, un relâchement qui, peu à peu, prend des proportions inquiétantes. Des femmes de soldats viennent retrouver leurs maris dans les environs des lignes; mais faut-il s'en étonner, puisque les officiers ont commencé. Un de nos camarades a ici sa femme et sa fillette; elles parties, d'autres viendront; tout s'autorise, et
i22 MKMOIHES DE RUSSIE
l'on n'est limite que par le manque de place. Je m'efforce de ne pas faire paraître mes sentiments à ce sujet, mais les camarades perspicaces les devinent. C'est ainsi que le petit et charmant Savitcli m'a dit ce matin : « Savez-vous ce qu'il faudrait vous faire, la guerre terminée? Vous pendre haut et court, car vous écrirez sur nous les plus sanglantes critiques ! » Mon ami Savitch voit clair.
Ainsi, chez les Russes, pas d'éducation au sens matériel du mot; et, ce qui est plus grave, absence totale d'éducation de la volonté. Ils sont tous, plus ou moins, des impulsifs ou des hommes enserrés dans leurs habitudes. Jamais, chez eux, un homme moyen n'aura une série de scrupules (sauf religieux), ne prendra une série de résolutions (sauf dans le domaine de la foi), relatifs à ce qu'il doit faire. Ou bien ce sont des natures absolument saines et droites, — ou bien ce sont des déviés, que nul n'essaie de redresser. Dans l'un et l'autre cas, ils suivent leur pente et sont pleins d'indulgence pour leurs semblables. L'ensemble de la Russie forme donc un conglomérat oi^i bouillonnent toutes sortes de choses indécises. En même temps, il s'en dégage je ne sais quel charme, fait d'imprécision, de candeur et de jeunesse. Les Russes se croient formidables : ils ne le sont encore vraiment que par leur nombre, comme aussi par le mépris de la mort chez les humbles, pour qui la vie a si peu de prix qu'elle ne diffère pas beaucoup du sommeil sous la terre.
2^ octobre. — Évidemment, je suis trop français pour prendre mon parti, sans grogner à part moi, de bien des choses que je vois ici, par exemple les familles d'officiers qui viennent en villégiature à l'Etat-Major, qu'on abrite en dérangeant des camarades, et qu'on héberge. Au fond, ce qui me chagrine, c'est que beaucoup de ces officiers ne fichent rien, et que ce sont nos bons soldats — et les leurs — qui claquent pour sauver les épaulettes et les profits de plus d'un d'entre eux. Certes, il y a ici d heureuses exceptions, Yarone, Moukhanof, Savitch, Zilbermann, Mauring aussi, qui sont des travailleurs, et des hommes intelligents. Parmi les autres, je vois une infinité de camarades charmants, mais qui n'ont aucune idée de ce qu'est un travail méthodique et sérieux.
2 novembre, — Fait visite à Marie Antonovna. J'ai toujours plaisir à passer un moment avec cette femme de grand sens et de vigilante bonté. Elle m'a fait cette contidence : « Le chef d'État-Major a dit à mon mari (le général commandant) : Mes officiers ne valent rien, sauf Savitch, et peut-être Mauring, et avec eux, Legras, qui travaille beaucoup et utilement ». Ces petites choses-là vous font un plaisir peut-être disproportionné à son objet...
J'ai assisté à la fête du 3" régiment, qui se trouve en ce moment un peu en arrière des lignes. J'ai accompagné les généraux, Marie Antonovna et un officier d'ordonnance. Il faut d'abord traverser une grande forêt où j'erre bien souvent; puis nous atteignons Ija, où je retrouve, déguisés dans le deuil gris de novembre, mes souriants souvenirs du mois de juin; près de Kourniki, où j'ai parlé sous les arbres, le bois a disparu.
La fête commence par un service religieux (molébienne). Le régiment — cela fait rudement du monde ! — est formé sur les trois côtés d'un rectangle et en profondeur. Dans l'espace libre, devant une petite table couverte d'une nappe sur laquelle reposent une icône et un crucifix, un pope officie. Les chants, exécutés par un chœur de soldats, sont fort beaux ; à un moment donné, on met un genou en terre; le reste du temps, on reste nu-tête, ce qui, pour plus d'un des nôtres, n'est nullement plaisant, sous la bise. Vers la fin, les chants deviennent gais et tumultueux, ainsi qu'un branle-bas de cloches, et le pope, à grands gestes d'abatage, brandit son Christ doré, pour bénir tout là-bas, dans tous les sens, les bons soldats gris. Cela terminé, il enlève sa chasuble, la plie avec sa nappe d'autel, son icône et son crucifix, et redevient un pope comme ceux qu'on croise dans la rue. Tout à l'heure, il viendra s'asseoir à notre table. En attendant, notre groupe s'est approché de lui, et il nous bénit, grâce à un seau d'eau bénite où trempe un tout petit balai, dont il nous badigeonne le front, tandis que nous nous penchons pour baiser le crucifix. Cela fait, il passe sur le front des troupes pour les bénir aussi, mais de loin, et le général, suivi de ses invités — sauf les dames — passe à son tour devant les compagnies
124 mi':moiues de ncssiE
en adressant à chacune d'elles le bonjour auquel les hommes ré[)ondenlen cadence. Enfin, le f^énéral prend [ilace, et devant hii délile le ré[^iment tout entier. C'est un très beau spectacle, que rehausse de temps à autre la voix du canon lointain.
Les cérémonies terminées, les officiers du régiment, les généraux et les autres invités, y compris les dames, se mettent à table ; les derniers invités ne se sépareront que demain matin; on devine qu'ils seront las! Déjeuner superbe, profusion de vins et d'alcools, joie largement épandue. Ah! que la guerre est loin des esprits à cette heure!
40 novembre. — Appelé à Minsk pour raisons militaires, j'ai revu plusieurs des officiers de l'Etat-Major du front ouest. Le colonel Brandt, chef du deuxième bureau, a eu avec moi un long entretien : « L'étude des renseignements sur l'ennemi, m'a-t-il dit, ne donne aucun résultat : je voudrais la mieux organiser. J'ai songé à vous demander votre avis à ce sujet ». J'ai répondu, qu'en efîet, les résultats obtenus étaient nuls, et qu'il y avait à cela plusieurs raisons. D'abord, l'Etat-Major de l'armée ne considère les E. M. des corps d'armée que comme des organes de transmission ; il en résulte que le corps d'armée n'est pas outillé pour faire du travail de renseignements : il n'a ni interprète, ni deuxième bureau distinct, ni photographies, ni officiers sachant interpréter les photos. Or, l'Etat- Major de corps d'armée devrait jouer en Russie un rôle militaire d'autant plus actif que les distances entre les armées et les lignes sont plus grandes et plus difficiles à parcourir. J'ai continué en donnant des détails précis sur l'organisation telle que je la crois nécessaire : le colonel a pris des notes, et m'a demandé de lui faire un exposé écrit. On peut penser que j'en suis heureux.
Je rencontre de temps à autre, à Minsk, une dame blancrussienne, qui porte un grand nom polonais. Elle m'a expliqué aujourd'hui l'absurdité du régime russe à l'égard de l'instruction religieuse dans la Russie Blanche. On y confond en effet les Polonais avec les catholiques. Lorsqu'un enfant blanc-russien arrive à l'école, on lui demande :
— Ta nationalité? — Russe! répond-il. — Ta religion? — Catholique !
— Eh non! ta n'es pas Russe! Si tu es catholique, tu es Polonais; ou bien, si tu es Russe, tu es orthodoxe!
L'enfant blanc-russien est donc obligé de se dire Polonais pour rester catholique sur les registres, et pouvoir prier Dieu dans l'Eglise qui convient à ses parents.
D'autre part, de venimeux prêtres polonais se répandent parmi les villages blanc-russiens, et disent aux femmes :
— Si vous ne savez pas le polonais, vous n'êtes pas catholiques, et je ne puis vous donner les sacrements.
Je demandais à Pavel, mon ordonnance, s'il voulait aller à la messe. « Qu'est-ce qu'un jeune homme, m'a-t-il répondu, irait faire à l'office? Est-il nécessaire d'y aller pour prier Dieu? Quand on y va de son plein gré, c'est pour entendre les chanteurs et regarder les jolies filles. » Assez surpris d'un langage aussi franc chez un paysan que je sais extrêmement sérieux et droit, j'ai amené la conversation sur les popes de village et leur enseignement moral. « Eux, me dit Pavel, qu'est-ce qu'on en peut attendre? Ils ont leurs intérêts, nous les nôtres, et la seule chose qui les intéresse en nous, c'est, des fois, notre femme : ce n'est pas pour rien qu'on les appelle race d'étalons (jérébiatchia poroda) ; on arrive souvent du travail, nous autres, éreintés, afl'amés, terrassés de sommeil, et alors, on ne pense guère à la bagatelle. Mais eux, bien nourris, n'ayant rien à faire, comment n'en auraient-ils pas perpétuellement l'idée? »
La jeune génération russe a très peu de religion : la faute en est aux gouvernants qui mettent en avant le clergé, et au clergé, de qualité morale souvent inférieure, qui prône sans cesse les autorités. L'hiatus me semble s'élargir entre le clergé russe et les générations qui montent.
J'ai rencontré un aimable officier que j'avais connuàl'Etat- Major de la 4^ armée. Je lui ai parlé des tranchées que les Boches ont reprises à cette armée près de Skrobova. C'était, m'a-t-il dit, un saillant difficile à défendre; le général Rogaza voulait l'évacuer après l'avoir miné; mais le général Evert, qui dirige depuis son fauteuil les moindres opérations de son groupe d'armées, ne l'a pas voulu. Le résultat, c'est une dizaine de mille Russes couchés sur le terrain...
126 MÉMOJnES DE HIISSIE
13 novembre. — Passd à la 10" arrrif^e, eu revenant (Je Minsk ;\ nrion Ktat-Major. Contact assez [jrcjlonf^é avec le chef intérimaire du deuxième bureau, \u\ certain capitaine Kork; il est, malgré son amabilité de surlace, tellement pénétré de son importance, tellement étroit, vaniteux, jaloux du voisin et dépourvu d'intelligence organisatrice, que je m'eiïraie de voir une nature comme la sienne dans un poste important. Aussi bien, le travail ne Fintéresse-t-il pas pour lui-même, mais pour les compliments qu'il en pourra retirer. Comme il fait des écritures régulières et soignées, on l'apprécie, tout en le déclarant insupportable. Cet AUemand-Uusse a les défauts de bien des Russes, mais il manque du charme propre aux gens de ce pays-ci.
Le général Evert a adressé aux commandants d'armée et de corps d'armée un ordre du jour relatif à la conduite des opérations, qui contient des choses justes, mais où n'apparaît nulle part l'aveu d'une responsabilité dans l'état de choses antérieur. Le grand chef veut paraître infaillible, ce qui est pire que tout, même quand il fait, comme ici, une manière de volte-face. Son Etat -Major, composé de très jeunes colonels, ne se doutait pas, il y a quelques mois à peine, de toutes les choses qu'il prétend avoir été oubliées parles unités qui ont exécuté les dernières offensives. C'est Evert lui-même qui a jeté ses corps d'armée dans des attaques non préparées. Il ne se rend pas compte de l'impossibilité où sont les officiers de son troisième bureau de diriger les opérations uniquement d'après l'examen de la carte. En outre, le front est lamentablement privé d'outillage. Si maintenant, sous l'impulsion de quelques jeunes gens remarquables, l'Etat-Major du groupe cherche à réagir contre le passé, il se heurte de nouveau aux É. M. des armées, organes souvent paresseux, pauvrement constitués, et orgueilleux de leur privilège. La 10^ armée est de ce nombre, avec cette paradoxale exception que son chef actuel, le général Tsoùrikof, est l'esprit le plus clair, l'homme le plus allant, le plus pratique, le plus pénétré de l'excellence des procédés employés par les armées occidentales. Il vient de publier un ordre du jour, trop long certes, trop pompeux çà et là, et parlant trop de Souvorof, mais
qui respire le clair bon sens, ainsi qu'une connaissance exacte et intelligente des choses de la guerre et de la psychologie du soldat.
Mais je voudrais qu'on passât maintenant de la littérature à l'action : je doute qu'on y soit prêt, chez nous du moins. Le travail ne se présente pas comme une chose aisée, parce que notre chef d' Etat-Major prend trop d'initiative personnelle, élague ou écrase trop celle d'autrui pour y substituer la sienne. Le général Yarone n'est pas le grand chef qui fait sortir de terre les dévouements et les vocations ; c'est le chef très intelligent, mais trop impulsif, qui ne peut permettre à une personnalité de s'épanouir à côté de la sienne. Il en résulte que chez nous, chacun lui obéit, mais nul, sauf moi, je crois, ne travaille avec cœur.
7'''" décembre. — Je pars pour interroger, dans une ambulance divisionnaire, un prisonnier gravement blessé. Mes pensées errent çà et là, bercées par le trot de ma troïka grise, sous ce ciel bas et brumeux, ce ciel de mort, humide et froid, et je me dis que la victoire, de ce côté, est impossible. Paraissent des bouleaux échevelés, puis la plaine marécageuse coupée de tranchées qu'un obus de 77 écraserait, puis d'innommables villages, où l'on a peine à ne pas s'enliser dans la boue qui lutte avec la congélation. Près d'une maison qu'il faut contourner, un homme d'une quarantaine d'années est debout, dehors, vêtu seulement d'une chemisette qui ne lui atteint pas la ceinture. Cet homme maigre et sérieux, qui s'occupe tranquillement à s'épouiller, tout nu sous le ciel sinistre et froid, en dit long sur la force de résistance physique de cette race si soigneusement triée par la mortalité infantile.
A mon retour, on m'a fait lire une proclamation que les interprètes de l'Etat-Major du groupe ont rédigée, et que nous avons l'ordre de faire jeter dans les lignes ennemies. Elle est bilingue. Voici la partie française :
<( Alsaciens et Lorrainois !
« Les braves Français, Vos proches par le sang, manifestent l'héroïsme et la bravoure, deffendent leur Patrie contre leurs
i2H MÉMOIIŒS DE lU'SSIE
farouches Ennemis — les Hoches! Les Ennenrus delà France
— les Boches — Vous ont plantés par force dans les tranchées, pour delTendre l'Allemagne, mais Vous avez toute la possibilitée de revenir dans Votre pays natal à l'aide de la Russie — Amie et alliée de la France. Rejetez donc! Les fers qui vous sont inlli^^és par les Roches et venez chez Nous, et alors nous vous aidrons a revenir dans Votre chère France.
« Les Russes. »
Voici la partie allemande :
Elsasser und Lothringer!
Die tapfere Franzosen, welche ihr Fleisch und Blut sind, offenbaren die Standhaftigkeit und den Heldenmuth bei der Verteidigung des Vaterlandes gegen Deutsche den Todfeind Frankreichs.
Frankreichs Feinde — die Deutschen haben sie mit Gewalt in die Schanzen gebracht — um deutschiand zu verteidigen, aber sie haben die Môglichkeit in jeder Zeit durch Russland
— Frankreich-freundschaftlich gesinnd, — in ihre Heimat Kehren. Werfet von euch das deutsche loch ab und Kommet zu uns — wir vv^erden Ihnen helfen wieder ins theuere Frankreich heim Kehren !
Die Russen.
Et il y a des gens qui s'imaginent chez nous, d'ailleurs sur la foi des militaires russes, que ces derniers saventles langues étrangères !
Je retrouve ce croquis d'un homme heureux, qui commande une unité où j'ai parlé ce printemps.
Le général K... ne « s'en fait pas ». Il se lève le matin, jamais très tôt, jamais très tard. Il fait sa toilette soigneusement, et prend vite, debout, un verre de thé. S'il fait mauvais temps, il écrit une lettre. Vers dix heures, il vient trouver ses collaborateurs, giberne aimablement avec l'un, avec l'autre, ou bien écoute un récit. Ensuite, cheval ou lecture... des illustrés. Vers midi et demi, zakouski; à 13 heures déjeuner; de 13 heures 45 à 15 heures 45, petit somme, absolument indis-
MON COBPS D'ARMÉE 129
pensable à une longue habitude. Au réveil, chatting en famille ou dans un cercle choisi, live o' clock tea. Contact nouveau avec les collaborateurs, giberne. A 19 heures 45, très exactement, préparatifs pour le dîner, qui se passe doucement à feuilleter des souvenirs de guerre. A 22 heures, ten o' clock tea; puis une longue séance de giberne, alimentée par les dernières nouvelles. A 23 heures 30, bonsoir I Peut-on souhaiter journée plus remplie et plus profitable?
Mon ami, le petit capitaine Maxime Yakovlévitch Savitçh, est un beau type d'officier. Sa bravoure est attestée par un sabre de Saint-Georges mérité au début delà guerre, et qu'il ne montre jamais. Sa droiture est sans mélange. Il est d'une intelligence cultivée et pénétrante, et d'une modestie nonchalante qui écarte de lui les superficiels. 11 ne se fait pas valoir, mais tous l'apprécient et le respectent. Il travaille sans fougue, mais avec la volonté du devoir. Avec cela, il est Russe jusqu'aux moelles, aime le mouvement, le grand air, une bonne bouteille, une bonne histoire et une bonne sieste, quand il en aie temps. C'est un cœur d'or et une âme délicieuse. Je l'aime et l'estime infiniment.
5 décembre. — L'Etat-Major de la 10^ armée était devenu, sous la direction du général Rodkévitch, le château du Vieillard au Bois-dormant; le général Tsourikof l'a réveillé un peu rudement. Aussi est-ce de tous côtés la fuite des paresseux qui se font muter dans des postes plus calmes, où l'on puisse terminer la lecture des romans commencés.
Le praporchtchik P..., l'un des interprètes de l'armée, est venu pour interroger à son tour un prisonnier blessé que j'ai déjà trituré de mon mieux. P... est un jeune homme de vingt-trois ans, frêle et comme transparent, neurasthénique, dit-il, anémique et cardiaque. C'est d'ailleurs un garçon intelligent et d'esprit juste. Il sait pratiquement l'allemand, étant originaire des Provinces Baltiques; il le parle incorrectement, mais couramment, et il le comprend avec précision. Ce n'est pas qualité si commune parmi les interprètes russes. Ils ne sont pas, en effet, toujours à la hauteur de leur tâche. Un de mes grands sujets d'étonnemenl est de constater, dans cette armée, la pénurie d'officiers sachant bien l'allemand
i:m Mï^lMOIHES DE lUISSIE
(on dehors des Allemands et des iJ.'ilLes), et l'absence d'un corps s[)6cial d'interprètes. On s'est imaf^iné que, si une f^uerre éclatait, on trouverait des interprèles à volonté ; à cet efîet, des indemnités spéciales étaient prévues pour les hommes qui rempliraient ce rôle, étant entendu qu'ils ne recevraient pas de solde, puisque les interprètes russes ne sont pas officiers (bien qu'il y ait quelques officiers qui cumulent, avec leur fonction, celle d'interprète, ainsi que l'indemnité qui y est attachée). Souvent, les interprètes russes sont, dans le civil, des juges d'instruction, ou tout au moins des juristes. L'absence d'un 'concours préalable fait que leur connaissance de l'allemand est en général fort superficielle. Plusieurs de ceux que j'ai rencontrés sont d'ailleurs des hommes lins et distingués, parfaitement conscients de leur défaut de préparation linguistique et technique. Les interprètes pour le français sont, au contraire, le plus souvent, tout à fait au point en ce qui concerne la langue.
La technique de l'interrogation est ici rudimentaire, faute de guide et de préparation : il faut, en efîet, pour interroger utilement un prisonnier, connaître dans le détail l'organisation des lignes ennemies et la disposition de celles de son propre front, l'ordre de bataille supposé de l'adversaire et une infinité d'autres choses. De plus, il faut se garder de faire ce que fait, par exemple, couramment le camarade P... que j'ai vu travailler aujourd'hui, c'est-à-dire se garder de souffler, par ses questions, les réponses que l'on souhaite recevoir. Un prisonnier est capable de répondre, même sans intention, autant d'âneries qu'un simple candidat au baccalauréat, et chacun sait que, par des questions appropriées, on peut faire dire n'importe quoi à un homme qui n'est pas en défense intellectuelle.
11 est fâcheux de voir qu'il n'y a pas d'interprètes au-dessous de l'échelon Armée. Les prisonniers que touche l'armée, plusieurs jours après leur capture, ont été interrogés tant bien que mal au régiment, à la division et au G. A. par un officier peu qualifié ou un homme de troupe ; les feuilles de ces interrogatoires suivent le prisonnier, mais nul n'en tient compte. On dirait que l'armée considère que ce genre de
renseignements n'a d'intérêt que pour elle. De là des tragédies comme cette attaque par les gaz dont j'avais prévenu si inutilement mon Etat-Major.
Aussi bien, le but des interprètes russes est-il d'obtenir des renseignements de grande envergure plutôt que des détails touchant la disposition du secteur ennemi. Cela est parfaitement normal, puisqu'ils travaillent pour un État- Major d'armée, mais il faudrait que les échelons inférieurs aient la possibilité de s'informer des détails qui les intéressent et dont l'ignorance peut leur coûter la vie. En l'espèce, il y a là une importante lacune.
40 décembre, — De nouveau la question de religion. Pàvel, en constatant qu'à la fête du 1'''' régiment, où j'ai passé la journée hier, on m'a troqué mon épée contre une épée de rebut, m'a exprimé son opinion sur la partie officielle des fêtes de ce genre. Il m'a de nouveau affirmé que la majorité de ses camarades sont indifférents à la question de religion : les hommes qu'on voit à l'église y sont commandés de corvée, et y vont sans entrain, à moins qu'ils n'aiment la musique. Quant aux chanteurs — il en a fait partie, — leur recrutement est aisé, parce qu'ils sont, par là même, exempts de corvées. Selon lui, il n'y aurait guère que des soldats des classes anciennes qui seraient restés croyants. Quant à la dynastie, Pavel m'affirme également que la plupart des soldats la regardent avec indilTérence; pourtant, à cette heure, elle aurait plutôt mauvaise presse dans la troupe.
Je note avec soin ces déclarations d'un homme que je sais positif, sincère et d'une véritable pureté morale. Elles sont d'accord avec les renseignements que j'ai recueillis depuis longtemps en Russie, et, en particulier, depuis un an. Je suis obligé de les souligner aujourd'hui pour les opposer à la thèse officielle, qu'un officier, d'ailleurs parfaitement inintelligent, a présentée ce soir, pour faire m cour, à la table du 21'^ détachement sanitaire, où le général l'avait invité en même temps que moi. Il a commencé par mettre la conversation sur la fête d'hier : sans doute, j'avais trouvé amer de rester tête nue par une dizaine de degrés de froid et du vent; je voyais au contraire comment les soldats russes se tenaient
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devant une obligation qui eût révolté des soldats français... J'ai répondn doucement que nos soldats supportaient bien pire lorsque cela était nécessaire, mais qu'en l'espèce je ne voyais pas très bien l'utilité de tenir des troupes immobiles sous le froid pour attendre l'arrivée des cliefs, puis tôte nue pendant une longue cérémonie qui leur était indifférente pour la plupart.
Là-dessus, toile général. Le commandant du corps d'armée, le commandant du quartier général et l'oflicier qui avait parlé le premier, se récrient que je ne connais pas le peuple russe; il est profondément croyant, profondément attaché à sa patrie, à son tsar, à sa foi; c'est pour cela qu'il meurt héroïquement; ce sont choses qu'un Français ne peut comprendre ni sentir, si approfondie que soit sa connaissance de la Russie, etc., etc. La discussion devenait aigre : l'officier qui l'avait engagée voulait se hausser aux yeux du général qui, lui, y allait bon jeu, bon argent. Je ne voulais pas blesser le général Plechkof que j'aime beaucoup, ni sa femme; je me suis tu, mais j'ai terminé textuellement par ces mots : « Messieurs, vous aurez quelque jour une désillusion et un réveil. » Gela leur a paru plaisant...
Je cherche à m'expliquer leur aveuglement, car je crois que deux d'entre eux sont plutôt sincères. Le général l'est à coup sûr; cet homme excellent continue, à soixante-et-un ans, le geste que lui a appris sa nourrice; il n'a jamais réfléchi à ces choses-là, pas plus qu'à la raison qui vous fait soigner vos ongles. Le commandant est peut-être sincère, mais il manque de critique, et nul n'est plus indifférent que lui à la question religieuse; l'autre a peut-être dit sa pensée, mais c'est un goujat et un sot. En sortant, un des médecins présents m'a glissé dans l'oreille : « C'est vous qui avez raison : ils ne connaissent pas le peuple, ou bien ils prennent devant vous une attitude ».
43 décembre. — Fête du 4^ régiment. Impossible de m'y soustraire, hélas!... L'alcool et le vin sont interdits; mais à l'arrière on boit de Tun et de l'autre et, sur le front, les officiers en regorgent. La vodka actuelle est constituée par de | l'alcool pur étendu d'eau : ce n'est pas fameux. Parmi les
vins, on voit fréquemment paraître des vins provenant des propriétés impériales de Grimée et du Caucase. Nul ne paraît remarquer Tinconséquence.
Mon général me contait ceci : avant l'offensive du mois de mars sur le lac Narotch, il avait fait valoir au général Rogaza, commandant l'armée, la nécessité d'avoir davantage d'artillerie, et de ne pas s'engager à la légère. Celui-ci répondit : « Vous êtes sans doute artilleur?» — « Non, Excellence, je suis cavalier; mais la guerre n'a pas été sans m'apprendre certaines choses; je sais maintenant qu'on ne saurait faire li de l'appoint d'une puissante artillerie, et avancer avec sa seule bravoure (na khrabrost). » Le général Plechkof a ajouté ceci : « Je me suis donné ma parole de démissionner si, avec les belles troupes que j'ai ici, on m'ordonne d'attaquer sans préparation, comme on l'a fait sur la Stokhod. » Cette parole acquiert une étrange importance, quand on sait combien le général est respectueux des ordres reçus et de la discipline extérieure : elle lui fait grand honneur.
'/8 décembre. — J'ai commencé aujourd'hui une visite du secteur de notre corps d'armée, qui mesure 42 kilomètres. J'ai l'intention d'étudier nos lignes en détail, pour mieux comprendre les renseignements transmis par les divisions, m'assurer de la façon dont se pratique le guet, dont sont installés et outillés les observatoires, et aussi dont se pratiquent les reconnaissances et les coups de main qui nous coûtent des hommes sans grand résultat.
Je suis venu m'installer chez le très accueillant colonel Pétine, auquel m'ont lié des visites antérieures. Il commande le 7*^ régiment, et, justement, pour ce soir, le chef des éclaireurs du régiment, le lieutenant Lifanof, a monté un coup de main auquel je prendrai part. 11 s'agit, avec 30 hommes, de pratiquer deux ouvertures dans les fils de fer, entre deux petits postes avancés des Boches, et de s'emparer des hommes qui gardent un petit blockhaus en arrière de la ligne. J'ai fait observer que les Allemands ont soigneusement fortifié cette rive du lac Narotch, et que, sachant la disposition exacte de leurs défenses, grâce à un plan saisi par moi sur un prisonnier, je suis certain qu'on ne réussira pas à pénétrer
Mi MKMOIHES DE HUSSIE
dans les lij^nes ennemies sans éveiller l'aUcnlion des postes entre lesquels il nous faudra passer. Lifanof tient à son idée, et je n'ai rpi'à m'inciiner. C'est, pour un débutant comme moi, une opération fort intéressante dont les détails se lixent dans ma mémoire : la sortie par la chicane des défenses accessoires, le rampementdans la neige peu épaisse, avec nos grandes blouses blanches; Fattenteà côté de^ coupeurs de lils de fer; les coups de fusil, rares d'abord, puis plus fréquents; le miaulement et les bruits variés des balles ; deux morts qu'il faut, coup sur coup, rapporter dans les lignes ; des conciliabules à voix étouiïée, dans le noir; le canon qui gronde au loin; un projecteur russe, puis un boche qui promènent distraitement leur faisceau de lumière sur nos malheureux corps étendus; des fusées rares, si jolies de loin, si terribles de près, quand elles vous immobilisent dans une position gênante, ou quand elles achèvent de brûler sur le sol à côté de vous, et qu'on attend la balle qui va les suivre; enfin des grenades, cinq en tout, dont deux n'éclatent pas, par un bonheur inespéré, car autrement, à en juger par leur point de chute...
Partis de la cagna des hommes à 18 heures et demie, nous ne sommes rentrés que vers minuit, car le trajet est long et fort incommode sur la neige et les caillebotis couverts de glace. Au tableau, deux tués et quatre blessés, dont un grièvement. Les Boches ont été, je pense, mis en éveil par le premier blessé, dont la gorge percée faisait entendre un sifflement. S'ils avaient eu un peu de cran, ils nous cueillaient ou nous tuaient tous fort aisément.
Cette expédition nocturne à côté des éclaireursm'a lié fortement à eux. Non seulement leur chef, mais les soldats ont voulu m'épargner les places dangereuses, et se sont inquiétés de mon insistance à ne pas les écouter. Lorsque, au retour, ils ont appris que j'étais officier français, ce fut une joie, ce furent des ovations sans fin. Je puis dire que j'ai vu à côté de moi mourir des soldats russes, et les voisins prendre leur place tranquillement, comme s'il s'agissait d'une manœuvre. Ah! les braves gens! Mais combien sont inexpertes les mains qui les gaspillent!
MON COrxPS D'ARMÉE 135
Les tranchées qui vont du lac vers le sud, jusqu'à la route à partir de laquelle commence le secteur qu'on fait visiter aux étrangers, sont en' piètre état.' Dressées dans le marais, elles sont faites, çà et là, de planches épaisses, avec auvent. On ne voitde sacs de terre que sur le petit mur qui entoure les postes d'écoute. Les boyaux sont évasés et peu profonds ; les conduites téléphoniques dans le plus piteux abandon.
A partir de la route, je retrouve les bonnes tranchées en mauvaise place que j'ai visitées bien des fois, d'abord comme conférencier, puis avec le colonel Rampont, qui, de ses petits yeux de connaisseur, examinait les hommes, auxquels, gentiment, il distribuait des cigarettes; puis enfin avec des ofiiciers supérieurs russes. C'est là, et depuis le lac, qu'a eu lieu l'attaque récente par les gaz.
Si les tranchées sont bien faites, on n'en pourrait dire autant des postes d'écoute, simples petites niches en plein air, de plain-pied avec le sol et limitées par quelques sacs de terre. Les boyaux qui y mènent ne sont qu'ébauchés, de sorte que s'y glisser en plein jour est une opération délicate qui excite l'émulation des guetteurs d'en face. Ce ne fut pas d'ailleurs peine perdue, car j'ai découvert, dans quelques-uns de ces postes, des observatoires de premier ordre; mais les tranchées russes ont été exécutées sans grande réflexion, et, maintenant, il est impossible de les dévier sur ces postes d'écoute. 11 faudrait au moins y mettre des guetteurs dressés et capables ; le fera-t-on? J'en doute.
Décidément, l'ennemi n'est pas tranquille, ou bien c'est que j'ai dépassé le secteur de tout repos qu'on fait visiter pour la « tournée des grands ducs » ; toujours est-il que devant moi, en plein midi, une torpille a démoli un pan du parapet et tué deux hommes ; j'ai béni le pare-éclats à qui nous devons quelques cierges, le lieutenant Lifanof et moi.
En passant des lignes du 7" régiment à celles du 8% changement à vue ; voici des tranchées propres, bien construites, avec un champ de tir excellent et des postes d'écoute protégés. Je m'étonne, et l'on m'explique que le colonel Borovski a fait construire ces tranchées lui-même sans s'inquiéter de l'officier du génie dont ce travail est le monopole. On sent
ici I«'i main d'un liorrirne qui sait ce qu'est la défense, et ce (jn'on peut l'aire avec un fusil et une nnitraillcuse : le colonel liorovski n'est pas breveté...
Çà et là, il y a des points morts (proryv), simple mur df. parapet sans créneaux ni installation de guet.
On m'avait signalé un poste d'écoute téléphonique : je l'ai visité. C'est une excavation dans laquelle, placidement, l'un avec le casque téléphonique sur la tête, deux soldats étaient assis.
— Qu'est-ce que tu fais là? dis-je au premier soldat.
— J'écoute !
— Qu'est-ce que tu écoutes?
— Le téléphone des Germains.
— Ah! Et tu sais l'allemand?
— Pas du tout! (nikak nietî)
— Alors, que ferais-tu si tu entendais une conversation en langue étrangère?
Il m'a déclaré qu'il irait appeler un officier sachant l'allemand.
L'autre soldat m'a dit, le plus sérieusement du monde, qu'il transcrirait en caractères russes les sons étrangers qu'il entendrait. D'ailleurs, ni l'un ni l'autre n'avaient jamais rien entendu. Evidemment, les appareils destinés à capter les conversations de l'ennemi ne sont pas au point, et, à tout hasard, on poste là un homme dans l'intention de le remplacer par un véritable interprète dans le cas où il viendrait à entendre quelque chose.
Je crois d'ailleurs que les Russes sont assez embarrassés pour trouver, dans le personnel d'un régiment, un interprète allemand, à moins qu'ils n'aient sous la main un homme originaire des provinces Baltiques. Les officiers ont autre chose à faire, et d'ailleurs savent fort peu d'allemand, en dépit de leur conviction contraire. Neuf fois sur dix, le meilleur des officiers qui se donnent pour germanisants (à moins qu'il soit Allemand) ne comprendrait rien à une conversation téléphonique ennemie, faite prudemment, au moyen de termes de convention. Les interprètes qui, chez nous, occupent des postes analogues, avaient, au début, une peine infinie, d'abord
à saisir les sons très faibles, puis à en tirer un sens. Et ils savent Tallemand, ceux-là.
De leur côté, les Russes se servent du téléphone sans aucune précaution : l'ennemi doit être au courant de tous leurs faits et gestes.
Arrêt dans quelques cagnas d'officiers : elles sont propres et bien tenues, bien que des soldats mitrailleurs y soient également logés. C'est un bon point pour les lieutenants comme pour les hommes. Que ne peut-on faire avec les Russes, quand on sait les prendre! Puis, retour au T régiment, en empruntant d'abord un boyau qui est le premier digne de ce nom que je rencontre ici, et qui se trouve construit avec une pente suffisante et des égouts, de place en place, protégés par une grille en bois. A la bonne heure! Il faut dire aussi que les Boches balayant l'arrière au moyen de mitrailleuses, dès que l'obscurité se fait, il a fallu protéger les liaisons.
21 décembre. — « N'oublie pas de prendre ton masque », m'a dit le colonel Pétine lorsque ce matin j'ai quitté sacagna : (( le vent est favorable à une attaque par les gaz et j'ai prévenu mon personnel ». Le colonel a imaginé de relier une girouette très sensible, qui domine sa cagna, à une aiguille qui en reproduit les mouvements sur un disque fixé au plafond, à l'intérieur. De son lit, le colonel peut se rendre compte de la direction du vent. J'aime cette utile ingéniosité.
En examinant le flanc droit du 8" régiment, dont deux bataillons, séparés des autres par un marais, sont confiés au 7" régiment, j'ai eu une fausse alerte de gaz, de gaz invisible, comme l'a transmis le téléphoniste à l'officier qui m'offrait un verre de thé. Même une fausse alerte de ce genre est chose désagréable.
Lorsque, ce soir, j'ai quitté le colonel Pétine pour me rendre chez le commandant du 8° régiment, les éclaireurs que j'ai accompagnés l'autre nuit étaient là. Ils m'ont fêté, et, lorsque [iia voiture est partie, je les ai vus dévalant les pentes neigeuses, courir pour me rattraper à un tournant en agitant leurs toques. Ce fut une minute poignante, je l'avoue; le
i:m MKMOinRS DE HCSSIE
lien qui m'unit à ces hommes n'a rien de personnel en vérité; ce n'est pas moi (jii'ils acclament, c'est ce quelque chose (l'indélinissahle qu'ils ont deviné l'autre nuit bous l'uni forme russe que je porte : ce fju'ils ont acclamé, c'est l'ollicier français. Et de cela, je suis lier, immensément.
22 décembre. — Nous avons dormi à six dans une cagna qui mesure i m. 50 x 3 m. 80. Nous y avons dormi comme des sourds. Au matin j'ai parcouru les petits hlockhaus qui gardent l'immense marais gelé à cette heure. L'ennemi horde les collines de sahle, à quelque 2 kilomètres. Les soldats de garde, sales et paresseux, comme tout vrai soldat russe qui vit loin de ses chefs, coulent des jours heureux. Plus à droite, les défenses qui se relient, par des postes isolés, au flanc gauche du régiment où j'étais hier, paraissent fort légères. Je parlais au colonel Borovski de son collègue du 4® régiment, le colonel Victor Mikhaïlof, que je tiens pour un excellent dresseur d'hommes, mais pour un ambitieux et un esprit borné.
— Vous allez le juger mieux, s'est écrié mon hôte! Au début de la guerre, il était chef d'État-Major de la 2" D. L sibérienne; j'étais sous ses ordres. J'avançais vers Tomachof, dont la prise était assurée, lorsque je reçois de lui, coup sur coup, d'abord un ordre, puis deux sommations de ne pas m'engager avec l'ennemi. Ce nonobstant, je prends la ville. Cela fait, que croyez-vous qu'il m'ait dit? Que j'avais désobéi? ou que j'avais bien agi? Nullement! Il m'a simplement prié de lui rendre l'original de ses sommations !...
26 décembre, — Au i^^ régiment oii je suis passé, j'ai vu des tranchées intelligemment orientées pour battre de flanc un marais par lequel l'ennemi pourrait attaquer. Mais on a l'impression que les Boches songent plus à la défense qu'à l'attaque : on voit en efîet, dans leurs lignes et en arrière, une série de blockhaus bétonnés se dresser au-dessus de la plaine. Les Russes n'ont pas ici les calibres qu'il faudrait pour écraser ces constructions.
Le secteur du l*"" régiment (colonel Starikof) est inégal. Il offre un point faible, où Russes et Boches sont nez à nez, sans se voir, à cause d'un bourrelet où ils sont tous les
deux à contre-pente; ils y creusent des mines. Mais dans TensemLle, je trouve une position rare sur ce front, les Russes occupant une série d'admirables l)elvédères, et les Allemands étant restés en partie dans la plaine et obligés de se terrer sous bois.
W déceinbre. — Après quelques jours passés au 1"' régiment où il y a beaucoup à voir, et dont le colonel a, lui aussi, fait ma conquête (c'est le régiment auquel j'avais dû, primitivement, être attaché), j'ai fait une assez courte apparition au 4" régiment, chez le colonel Victor Mikhaïlof. J'ai eu le malheur de lui parler de mes plans de réorganisation du 2" bureau. 11 a sauté au plafond ; il est jaloux de sa position, et tellement persuadé de son excellence qu'il ne saurait admettre, dans son régiment, la présence d'un oflicier de renseignements. Gomme je l'ai compris en visitant son secteur qui est sans intérêt, installé dans un bois marécageux et loin de l'ennemi, il ne songe qu'à se faire valoir, à se montrer en belle posture. C'est le type accompli du bel officier russe d'Etat-Major, lent à comprendre, ami du décorum et de la petite « tambouille » cachée, farouchement hostile à tout ce qui est étranger, et comme imbibé d'un orgueil russe qui lui jaillit par tous les pores. En somme, un désagréable personnage. 11 m'a cependant montré — mais pourquoi, grand Dieu? — une chose intéressante : un tir à gros calibre sur une tranchée ennemie bien dégagée. Les Allemands n'ont pas beaucoup tardé à réagir, mais avec une maladresse qui, combinée avec la présence du marais, où se sont perdus leurs projectiles les plus proches de nous, nous a rendu quelque service.
En somme, les 42 kilomètres de notre front n'offrent guère de points intéressants. C'est le type même du secteur passif, où l'on peut bien faire une petite saleté, comme l'attaque au chlore exécutée il y a deux mois par les Boches, mais où une offensive, même heureuse, ne conduirait à rien. Les environs du lac Narotch vers le sud sont marécageux et difficiles d'accès. Nous n'avons donc ici qu'à veiller, sans rien préparer de sérieux.
140 MKMOIHES DE RUSSIE
J'ai mis an point, an (^ours de rna visite, quelques réllexions et renseignements sur le régiment russe. Je les fixe, au moment où je vais m'éloigner de ces formations d'avant si captivantes.
Au début de la guerre, le régiment russe était à 4 bataillons. Les compagnies comptaient 2^0 hommes à l'efTeclif de guerre, de sorte que l'on avait affaire ici à une unité importante par le nombre. Les régiments sont partis, lors de la mobilisation, non seulement complets, mais encore, parfois, en surnombre, parce qu'il s'y mélangeait, comme toujours en Russie, des enfants, plus tard même des femmes en quête d'émotions fortes. Mais, après les premières semaines de guerre, le commandement dut constater que, s'il avait des hommes, semblait-il, à volonté, il n'avait pas, en revanche, de quoi les armer tous. Je tiens d'officiers qui ont pris part à l'oîîensive en Prusse orientale que, dans certaines compagnies, on était obligé de compter sur les fusils des morts pour armer une partie des survivants. Cette pénurie de fusils fut surtout sensible durant la grande retraite de 1915, où les Russes n'avaient souvent pas d'armes. A cette époque, l'importance du fusil avait été comprise par les hommes. Un colonel artilleur m'a raconté avoir vu un soldat d'infanterie blessé à la tête, et dont un œil exorbité pendait, passer devant lui en portant deux fusils. Le brave homme cherchait un poste de secours, mais, en attendant, il ne se dessaisissait pas de son arme et de celle d'un camarade tué : « C'est ainsi qu'on nous l'a ordonné », s'écria-t-il, comme pour sa justification...
A côté de la question de l'armement, celle des effectifs ne tarda pas à préoccuper l'administration russe. Durant les premiers mois de guerre, on avait fait une très importante consommation d'hommes : or, les hommes qui, tués, blessés ou faits prisonniers, avaient disparu, représentaient, pour les unités russes, la perte d'un capital à peu près irremplaçable : je veux parler du capital représenté par l'instruction,
le dressage militaire. Certes, pour un homme qui disparaissait du rang, la Russie pouvait en présenter dix; mais ces dix nouveaux venus étaient rarement des soldats.
Je n'ai personnellement pris contact avec l'armée russe qu'au début de cette année (1916). A cette époque, toutes les unités que j'ai vues, sauf celles des armes spéciales, avaient vu leur effectif renouvelé, souvent même plusieurs fois, depuis le début de la campagne. Il reste néanmoins encore un notable pourcentage de soldats du début, et l'ensemble a encore fort belle tournure. Les effectifs sont encore nombreux, surtout en raison de ce fait que certains régiments ont, à proximité du front, leurs dépôts, où les hommes s'instruisent hâtivement avant de monter en ligne. J'ai vu tel colonel d'infanterie m'avouer qu'il avait dans son régiment 6.000 hommes et au-delà.
Au début de 1917, la Russie doit passer au système des régiments à trois bataillons; on utilisera ainsi une partie des hommes qui restent dans les dépôts.
Tout régiment russe comprend une compagnie d'éclaireurs montés et une d'éclaireurs à pied (60 — 100 hommes chacune). Dans le courant de 1916 la compagnie d'éclaireurs à pied a été détachée du régiment et attachée à l'un des bataillons en secteur, à tour de rôle. On a voulu éviter ainsi la perte de temps que cause à ces hommes le trajet à faire, à l'aller et au retour, durant la nuit, entre le Q. G. du régiment et le secteur où ils doivent opérer.
Le commandement du régiment est assuré par un colonel, assisté d'un adjoint du même grade ou du grade de lieutenant-colonel. Le commandant du régiment a près de lui, outre son adjoint, son ou ses officiers d'ordonnance, le chef du service de liaison, l'officier de détail, le payeur et le chef des éclaireurs montés. En général,- ces officiers logent dans la cagna du colonel ou dans des cagnas voisines; les Russes aiment à se grouper nombreux dans leurs chambres.
Les bataillons sont commandés par des capitaines en pre-
142 MKMOinES DE lUJSSIE
mier ou en socond. Ou;int aux compagnies, elles complont normalement cin([ olliciers. Seulement, la crise des cadres, qui s'est fait rapidement sentir, en a souvent réduit le nombre. Les commandants de compagnie, encore qu'ils soient fort jeunes, ont en général une certaine expérience de la guerre de position, et savent ce qu'il faut faire dans la plupart des cas ordinaires de la vie de tranchée. Mais les officiers qui leur sont adjoints sont trop souvent sans expérience, sans culture et sans consistance morale. Ils ont été promus officiers après trois mois d'études dans une vague école de praporchtchiks, non suivis d'un stage dans une unité combattante. Ici, personne ne les met au courant : ils vivotent dans l'atmosphère d'ennui qui pèse sur la troupe, et n'offrent aucune réaction à l'enlisement moral qui, peu à peu, les rapproche de la mentalité de leurs troupiers.
m L'EXIL AU « FRONT » OUEST
'Z^'" janvier 4911. — Je suis à Minsk. Il m*est arrivé la chose la plus pénible. Au moment où je prenais quelque autorité dans mon Etat-Major de corps d'armée, où l'on nous promettait au premier jour un secteur d'attaque avec de l'artillerie et une escadrille, où j'allais enfin pouvoir travailler à pleins bras, le colonel Uampont, qui était détaché auprès du groupe des armées de Touest, a été envoyé en France, et j'ai été désigné pour faire ici son intérim. Outre la répugnance personnelle que j'éprouve h me voir aussi loin de la vie du front, au milieu d'une ville hostile et d'un monstrueux Etat- Major, je vois diverses causes qui rendent ma position difficile. D'abord, je suis officier russe; je ne puis donc, à tous égards, remplacer un officier français; ensuite, j'ai deux galons; il en a cinq et sera bientôt général; je suis officier de complément ; il est officier de carrière pt breveté. Il y a un monde entre nos deux situations militaires. M'utiliser dans un énorme État-Major est tout simplement risquer de m'y noyer, alors que, là où j'étais, j'agissais personnellement et faisais, avec le travail militaire, une véritable propagande française. Toutefois, je dois convenir qu'il n'y avait pas d'autre officier français qu'on pût utiliser ici à ma place.
Dès hier, une grosse nouvelle s'est répandue à l'État- Major, celle de l'assassinat de Raspoutine. Il est possible qu'on
montre à rEmpcreiir que cela correspond h un mouvement j)olili(jue au(|iiel il faut répondre par un coup dfi barre vers la droite.
Le colonel Brandt, chef du deuxième bureau, m'explique (|u'il a l'ait un projet de réorganisation des deuxièmes bureaux du front ouest, et qu'il y a fait entrer l'essentiel du projet que je lui avais remis, projet qui « correspondait d'ailleurs à ses idées. )) 11 me charge ensuite de traduire en français et en allemand un questionnaire volumineux à l'usage des interprètes d'armée et autres qui pourraient ne pas très bien savoir ces deux langues. Ce questionnaire, rédigé par des officiers qui ne savent pas ce que c'est que le métier d'interprète, est un fouillis de choses inutiles, au milieu desquelles sont noyées quelques bonnes questions. Cela n'est ni complet ni pratique. Puisque tout ce monde-là sait qu'en France j'étais interprète, et puisqu'on a désiré m'avoir ici en quelque sorte comme interprète en chef, il eût été naturel de me demander de revoir ce factum, et de le mettre en ordre. Mais un officier de mon grade ne peut remettre sur le métier un travail auquel ont collaboré les officiers supérieurs de son bureau. Je n'aurai donc qu'à traduire — et je traduirai sans me presser. On a commencé à éteindre en moi le feu sacré.
7 janvier, — Je suis à Moscou pour quelques jours. J'ai passé la soirée avec un grand industriel de mes amis. Il m'a dit qu'il s'est organisé pour fabriquer des projectiles et des fusées. La fusée qu'il fabrique est de type russe : « La maison Schneider (le Creusot), me dit-il, n'ayant pas voulu céder la licence de sa fusée personnelle, qui possède un dispositif évitant les accidents, j'ai dû me retourner d'un autre côté ». Il se console d'ailleurs, parce que la fusée Schneider est « extrêmement délicate et se fausse d'un rien. »
Sur les rapports du bois et du charbon, voici ce qu'il m'apprend. Les autorités russes engagent la population à user du bois le plus possible pour ménager le charbon. En Sibérie, au contraire, les autorités prient les propriétaires de mines de houille de distribuer du charbon à la population, parce que, faute de bras, le bois reste à pourrir dans la forêt.
Autre détail. Les énormes usines Bogouslavski, dans
l'Oural (600.000 hectares de concession) travaillaient jusqu'à présent au bois, et employaient de 7.000 à 8.000 clievaux. La guerre arrive, leurs chevaux sont réquisitionnés, et les usines ferment leurs portes. Cependant, un de leurs administrateurs s'était rendu dans la steppe kirghise, y avait fait l'acquisition de 5.000 chevaux, et les ramenait lentement vers rOural, ces animaux étant accoutumés à se nourrir maigrement de l'herbe qu'ils trouvent, fût-ce en grattant la neige avec leurs sabots. Mais, parvenus sur le terrain d'utilisation, les chevaux n'ont plus rien trouvé à manger; l'administration du chemin de fer ne disposait pas non plus d'une quantité de fourrage suffisante pour nourrir cette cavalerie. Les chevaux, peu à peu, tombent... et les choses en sont là. En somme, la Russie vivait dans un état d'équilibre instable; il a sufQ de troubler cet équilibre pour qu'elle souffre d'inquiétante façon.
J'ai appris également des détails techniques relatifs à des détails de la retraite. Ainsi, en Galicie, les armées en retraite évacuaient, me dit le narrateur (un intendant à cinq galons) 700.000 tètes de bétail (?); or, faute de méthode, on a laissé mourir d'inanition des dizaines de milliers de bêtes, parce qu'en certains points on n'avait pas prévu l'encombrement des ponts, par exemple dans la région de Slonim. Dans la région de Bobruisk, où il y a de grandes forêts, on avait contié à l'administration forestière une cinquantaine de mille têtes, sans l'avoir avertie à l'avance de faire préparer du fourrage : résultat, 90 p. 100 de perte, car il ne reste que 5.000 tètes environ. Sur un autre point dont je n'ai pas noté le nom, étaient arrivés 300 bœufs à longues cornes, des bêtes superbes. L'intendance les abat, et les sale... dans des fosses creusées à même la terre. Le lendemain, ces fosses étaient remplies d'eau... Ces détails soulignent les souffrances de cette dure retraite.
12 janvier. — Un de mes amis moscovites me disait que le public regorge d'argent. 11 voit, dans son magasin, des gens mal mis, et qui autrefois n'auraient même pas osé en franchir le seuil, y examiner des toques de fourrure de ioO roubles, et les payer comptant.
Ufl MIîlMOrHES DE RUSSIE
Je noie peu de (JéLiils polilifjiKis (Ifins ce jMuirial; mais il me semble iiors de «Joule que la liiissie lile un mauvais colon. Il y a (juelques semaines, à la renlrée delà Douma, jVI. Milioukol' a violemmenlallaquë Slurmer, le minisire de Tlnlérieur; de son côlé, un député de droile, M. Pourichkiévitch, a attaqué ce qu'il a nommé « les forces obscures ». Tout cela a produit une grosse émotion. Sturmer a été si directement, je ne dis pas convaincu, mais du moins accusé de tractations tendant à une paix séparée, que le ïsar a fini par le congédier, invitus invitum. Puis le souverain a confié la gérance du ministère de l'Intérieur à un homme louche nommé Protopopof, qui possède une manufacture de draps à Moscou. Trépof a reçu le poste de président du Conseil, ce qui lui a permis d'annihiler en partie l'action de Protopopof. Mais, sur ces entrefaites, est survenu l'assassinat de Raspouline, et un heau matin, Protopopof a été nommé ministre de l'Intérieur en titre, et Trépof a demandé à être relevé de ses fonctions : un des innombrables Galytsine l'a remplacé.
De tout cela résulte que Torientation politique incline de plus en plus vers la droite. On interdit les réunions de coopératives,on poursuit par tous les moyens et on cherche à étouffer le sentiment d'union des forces nationales, qui a produit tant d'heureux effets depuis le début de la guerre. Quand on me pose cette question : « Enfin, qui est-ce qui gouverne? », je ne sais vraiment que répondre. Ce que je puis du moins affirmer, c'est que le pays marche à la révolution. On ne pourrait se figurer un terrain plus pavé de mécontentement. L'explosion de joie qui a accueilli l'annonce du meurtre de Raspoutine en est une preuve. Je crois, pour ma part, que les choses vont très mal et que, si la guerre dure encore un peu, on verra des choses sérieuses.
A. N. Koulomzine, le vénérable président du Conseil de l'Empire, a été mis en disponibilité, à cause^ paraît-il, des discours violents qui ont été prononcés dans le sein de cette assemblée. C'est là une faute du Gouvernement, que l'on dit poussé par un certain Chtchéglovitof, ancien ministre de la Justice, homme ambitieux et dénué de sens moral.
4â janvier, — L'avenir politique est bien sombre en
AU FROIST OUEST 147
Russie ! Voilà que les élections de Moscou ont été cassées sans l'ombre de raison légale. On dirait qu'on veut pousser à bout la nation.
Bruits. On aurait tué à Pétrograd- le vieux l)aron Fréderiks, ami de l'Empereur, et aussi le métropolite. L'impératrice douairière deviendrait régente... Ces bruits, qui n'ont rien de réel, marquent du moins le sens des préoccupations.
Un oflicier supérieur me disait : « J'ai vu jusqu'à des femmes du peuple se réjouir de la mort de Haspoutine ». 11 continuait : « Dire que, dans tous les pays de l'ouest, on a des ministères d'affaires, et qu'ici, on ne fait que de la politique ! »
Oui, le moment est grave. Dans ce temps gris, cette neige molle, je sens je ne sais quelle brume de tristesse planer sur Moscou en mal de dégel et sur la Russie politique qui court la course à Tabîme. Les troubles attendront-ils le retour des troupes victorieuses?
48 janvier, — A Moguiliof, oi^ j'ai été appelé à la Mission. J'ai retrouvé là le commandant Buchsenschutz et le général Janin. D'une stature puissante, dont il paraît parfois comme un peu gêné, car il déteste la solennité, cheveux et moustaches grisonnants, le général a un masque d'une belle régularité, extrêmement mobile, et éclairé par deux yeux où semblent pétiller l'intelligence et la gaîté. Sa conversation est à facettes,' de brillant inégal, mais reflétant inlassablement une robuste bonne humeur. Tel il apparaît aux bûtes d'un jour. Admis plus près de lui, on distingue, sous le feu d'artilice des plaisanteries et des citations, une pensée d'une extraordinaire promptitude, un jugement sur, et une universelle bienveillance, qui, d'ailleurs, ne s'arrête pas aux détails. Il aime les Russes et les séduit, les uns par sa droiture et la sûreté de son coup d'œil, les autres par une joviale cordialité qui les met de suite à l'aise. L'Empereur aime ce général pétri d intelligence et de déférente gaîté, qui sait glisser, comme en se jouant, entre deux anecdotes plaisantes, un précieux conseil. Ce chef de mission est vraiment (juelqu'un; sans effort, sans y tendre même, il est devenu le centre écouté des missions alliées au G. Q. G. russe.
14H MÉMOIIŒS l)K KDSSIK
En outre, il est adininihlernent secondé par le commandant JJnchsensclnitz. Grâce à ce dernier, chacun de nous se sent, dans sa solitude, suivi, soutenu, renseij^né et apprécié.
22 janvier. — Je suis revenu à Minsk. Une darne russe, qui fréquente le milieu de l'Etat-Major, m'a conté qu'en apprenant que je venais faire l'intérim du colonel Hampont, un oflicier de l'Etat-iMajor s'était écrié devant elle : a Un lieutenant! Ce n'est pas possible!... Un lieutenant remplacer un colonel! Et un civil, par-dessus le marché! » C est une conlidence dont je me serais bien passé. Quoi qu'il en soit, je me sens bien seul dans ce milieu si abondamment galonné ; mes pensées suivent tristement le bon colonel Rampcmt dans son voyage, tissées d'inquiétude, à cause de l'absence des nouvelles promises.
23 janvier. — Voyage officiel à Nesvij, à l'Etat-Major de la 2® armée, où je vais remettre une décoration. Le général Iguelstrom, qui remplit à Minsk les fonctions de général de liaison, et qui m'a toujours témoigné une bienveillance toute particulière et une inépuisable prévenance, m'a emmené dans son wagon. Là se trouvaient également deux officiers, dont le plus jeune était fort sympathique, et paraissait travailleur et méthodique. Nous avons assez abondamment causé; à un moment, il m'a livré, en une phrase lapidaire, les principes de sa conception de la vie : « Moi, je ne suis pas exigeant ; j'aime seulement bien manger et bien dormir! » Il a ajouté : <( Je vis en ascète, et je ne permets pas à une femme de monter sur le lit oii je me couche! » En vérité, c'est là, surtout en temps de guerre, ce qu'on appelle un homme heureux. Sa franchise qui, chez nous, ferait sourire et même cligner de l'œil, est typique chez un Russe.
25 janvier. — J'ai dîné tard au restaurant. C'est l'heure où arrivent les fêtards, avec des femmes. C'est un brouhaha, une joie î II y a là des gars solides, plus ou moins affiliés à des organisations d'arrière, et sanglés dans de beaux uniformes : ils feraient encore mieux dans les rangs, sur le front. Le peuple s'aperçoit fort bien de cette grève partielle des riches devant le danger.
Une feuille de myrtille s'était glissée dans ma compote :
voilà des paysages de Lioiibane qui surgissent devant moi, la forêt d'abord, tapissée de myrtilles, dont les soldats vont remplir des quarts, puis la neige, la paix, le travail utile dans un milieu sympathique, tandis qu'ici!...
28 janvier. — J'ai lu le projet de réorganisation des deuxièmes bureaux établi par le colonel Brandt; comme me l'avait dit le sous-chef d'Etat-Major, ce projet est en parfait désordre. Mais tout ce qu'il contient est bon. La grande nouveauté, c'est que le corps d'armée devient un centre actif entre l'armée et le groupe d'armées, et que le principe de la liaison est consacré. Pour les idées et beaucoup de détails, c'est, par endroits, mot pour mot la traduction de ma note. Seulement la question des photos d'avions a été laissée de côté.
Un général me disait avoir été envoyé ici pour procéder à une vaste enquête sur l'embusquement, dont l'organisation centrale serait à Minsk et dans le Zemski soyouz (v. p. 60). Pour des sommes variables, on installe un grand propriétaire dans le rôle d'un savetier d'un atelier civil travaillant pour l'armée; des universitaires au soufflet d'une forge, ou dans une boulangerie. Naturellement, ils ne figurent laque sur les contrôles, ayant cédé leur poste à des femmes qui travaillent à leur place et sont rétribuées par le comité. Il y aurait environ 70.000 individus dans ce cas-là. Les Juifs y joueraient un grand rôle. En même temps, une active propagande révolutionnaire se pratiquerait ici sous le manteau. Ce général, décoré de Saint-Georges, et qui m'a l'air fort sérieux, a ajouté : « On m'a chargé aussi de sonder les opinions politiques de tels ou tels. Mais cela ne me regarde pas durant la guerre : je ne veux voir, durant ce temps-là, que des Russes, quelles que soient leurs opinions. Seulement pour les embusqués, je veux être impitoyable. »
Ce qui me frappe, dans l'organisation de ces grands États- Majors russes (G. Q. G. : front et armée), dans lesquels j'ai plus ou moins vécu ou travaillé, c'est que, bien qu'ils soient,
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de par la loi, superposés les uns aux antres, avec correspondance et dépendance exacte de toutes leurs parties, en réalité, chacun d'eux tend à rolaclier ces liens obligatoires et a vivre, le plus qu'il est possible, sa vie pro[)re. L'un des premiers effets de cette tendance est que les Etats-Majors de front et d'armée possèdent presque exactement les mômes or|:^aneH, non pas seulement de transmission, mais A' exécution.
Autre particularité importante; le commandant en chef et les commandants de fronts jouissent de pouvoirs formidables, sont investis d'une puissance presque illimitée dans leur zone d'action. C'est une puissance à la fois civile et militaire. Le généralissime n'a au-dessus de lui que l'Empereur; les commandants de groupes d'armées n'ont au-dessus d'eux que le généralissime. Ils ne doivent de comptes respectivement qu'au souverain ou au généralissime, sur tout ce qui concerne leur administration civile et leurs opérations militaires. Le décret fondamental dit expressément que « nul dans TEmpire (sauf les personnes citées) ne peut leur rien prescrire ni leur demander de comptes ». La puissance énorme laissée au généralissime n'a rien de surprenant : il faut, pour conduire la guerre, que le chef ne soit pas entravé dans son action ; mais on est surpris de voir plusieurs chefs militaires investis d'une puissance presque égale : il en peut résulter des conflits, et il en résulte surtout une floraison de potentats.
Dans la pratique, au point de vue militaire, le généralissime a la libre disposition de toutes les troupes; mais, une fois qu'il les a réparties entre les divers groupes d'armées, il cesse d'avoir sur elles une action directe. Sont exceptées toutefois les unités dites indépendantes; on m'a dit que mon corps d'armée, par exemple, est de ce nombre, et se trouve en réserve générale du généralissime. De leur côté, les commandants des fronts disposent librement des troupes qui leur ont été attribuées; ils peuvent même les dissoudre, à condition d'ea rendre compte. L'unité de commandement est donc bien difficile à obtenir dans le pays qui a l'apparence d'être le plus centralisé de l'Europe.
2 février. — J'ai fait une excursion à mon Etat-Major du l""" sibérien : j'ai pensé mourir de froid dans le trajet en auto-
AU FRONT OUEST IKi
mobile qui m'y a amené depuis Molodetchno. Aujourd'hui, j'assiste à une consécration d'hôpital de village, à Diaditchi. D'une grande isba, on a t'ait une maison toute peinte en . blanc, propre et avenante. On a fait ensuite, naturellement, une copieuse fête.
Pàvel, qui revient de permission, me disait que, dans les villages de sa région, tout le monde porte des caoutchoucs pardessus la chaussure. C'est là un luxe inouï, qu'il souligne comme une preuve de l'abondance de l'argent et de l'impuissance oh sont les paysans à le jeter dans le goufl're ordinaire : l'alcool.
3 février, — J'écris dans la chambre chaude que je dois quitter demain pour retourner dans ce Minsk abhorré, où, par cet hiver très rigoureux, j'occupe une chambre glaciale, et où, par-dessus tout, je suis excédé de l'inutilité du travail fourni. Ma pensée revient avec persistance à l'organisation des grands Etats-Majors, et d'abord, celui de la Stavka, c'està-dire le G. Q. G. Au début de la guerre, elle était installée dans un train, en gare de Baranovitchi. Il y avait alors un personnel des plus restreints. Vers la fin de juillet 1915, elle est venue s'installer à Moguiliof (Mohilef) sur le Dniepr, séjour paisible, situé sur la ligne de Kief à Pétrograd, et près de celle de Varsovie à Moscou. Le 23 août/5 septembre 1915, l'Empereur a congédié le grand duc Nicolas, et a pris sa place. Peu à peu, les services et le personnel ont augmenté; je sais, par un ami du général Gourko, que celui-ci, en recevant ses subordonnés, en décembre dernier, lors de son entrée en fonctions, a compté à peu près un millier de personnes.
L'Empereur laisse pleine liberté à son chef d'État-Major général; celui-ci n'en a pas moins une tache écrasante, que la présence du souverain, qui vit porte à porte avec lui, et vient chaque jour « travailler » une couple d'heures, n'est pas faite pour diminuer. Le général Alexéyef, qui occupe ce poste, est un homme de grande valeur, doué d'un sang-froid superbe, et d'une aménité qui ne se dément jamais. Un tel caractère est précieux, dans le milieu composite que forme la Stavka. Sa solide et lucide intelligence lui permet de travailler avec une
1!',2 lVlÉi\U)mES DE RK'SSIE
compétence qui s'impose à ses subordonnés russes, et qui fait ap[)récier liauteuient ses avis par les géfiéraux commandant les missions étrangères près la Stavka. On dit également beaucoup de bien de riritelligence du général Gourko, qui remplace en ce moment le général Alexéyef, malade d'épuisement. Parmi les meilleurs adjoints du cbef d'État-Major général, on met hors de pair les généraux Loukomski et Klembovski.
La Stavka comprend quatre — et même cinq — directions, comprenant, comme toutes les directions des grands États-Majors, celles du général quartier-maître (ÉUit-Major proprement dit) et le général de jour (Déjourny Guénéral) à laquelle afférent les bureaux des Services.
1** La direction du général quartier-maître, comprenant les opérations et la mise en valeur des renseignements.
2^ La direction du général de jour, s'occupant des questions d'effectifs à traiter avec le ministre de la Guerre, et des questions de finance.
3° La direction du chef des Communications militaires, ayant pour attribution l'exploitation de toutes les voies ferrées situées sur le théâtre des hostilités, ainsi que leur répartition entre les unités intéressées — et, en outre, la direction générale des Etapes et des P. T. T.
4** La direction maritime, où se concentre tout ce qui a trait aux opérations sur mer.
5** La direction du ravitaillement des Armées.
La Stavka, ainsi constituée, est, à tout prendre, moins un organisme compact qu'une sorte de Centrale distributive répartissant les ressources disponibles entre les grands groupements, lesquels disposent du personnel nécessaire pour en régler l'utilisation. Cette manière de procéder était inévitable. Les conditions ne sont pas, en effet, en Russie, les mêmes que dans l'Europe occidentale. L'immensité des espaces, le chiffre formidable de la population, l'état embryonnaire des moyens de transport, de l'armement, du ravitaillement, du service de Santé, comme aussi la précarité des moyens de liaison, contraignaient le commandement à subdiviser le travail. Les liens un peu lâches qui unissent la Stavka aux Groupes d'ar-
AU FRONT OUEST iri^
mées s'expliquent en grande partie par des nécessités nationales.
En fait, la Stavka agit surtout, d'abord, en réglant les questions du haut personnel, dont l'Empereur, en règle générale, se réserve la nomination, après entente avec son chef d'État-Major. Puis : par les directives d'opérations, destinées à coordonner dans la mesure du possible les mouvements des Groupes d'armées; par le déplacement des unités que le généralissime juge bon de faire passer d'un groupement dans un autre. Puis, par la coordination des moyens de transport, et par la surveillance générale de la répartition des moyens d'action. Enfin, par une multitude de communications écrites, ordres généraux, littérature militaire, traductions et transmissions diverses.
Limité à ce genre d'action, le rôle de la Stavka devient en grande partie moral. La Stavka symbolise, grâce à la présence de l'Empereur, l'union du peuple russe et de l'armée russe, et, en ce sens, l'idée qui a poussé Nicolas II à se mettre à la tête de ses troupes, renferme une part d'à-propos. Seulement, l'Empereur à le tort de se trop complaire dans ce milieu calme, qui, grâce à ses nombreuses excursions à travers les armées, lui donne l'illusion de la vie militaire, et dans un entourage qu'il sent à la fois simple et dévoué, et qui le repose de la capitale.
Chacun des groupes d'armées est représenté, dans les bureaux du quartier-maître, par un ofiicier supérieur; telle est du moins la stipulation de la loi. Mais, là même où elle existe, cette liaison est bien précaire. La liaison personnelle, de haut en bas, par des officiers choisis, n'existe pas, et, quels que soient les inconvénients possibles de ce genre de liaison, il eût paru spécialement indiqué en Russie.
Le personnel des officiers de la Stavka fournit un travail consciencieux et régulier. Toutefois, le général Alexéyef, ayant l'habitude de tout faire par lui-même, n'avait pas besoin d'officiers transcendants pour le travail de seconde main qu'il leur abandonnait. D'autre part, le général était si bon qu'il ne se décidait pas à se séparer d'un officier dont le travail ne donnait pas satisfaction. Cela explique que, soit en
i!i4 MI^lMOfRES DE RUSSIE
con8ifJ(^.ranl le choix général du personnel des bureaux, Hoit en consl;it('int les résn liais obtenus, il est rare qu'un visiteur emporte rinij)ression qu'il se trouve là en face d'une élite choisie de l'armée russe, préparant et facilitant le travail des grands chefs. En réalité, ce sont plutôt les grands chefs qui facilitent ici le travail de leurs subordonnés.
La Stavka est reliée à chacun des groupes d'armées par ce qu'on appelle « un fil direct », c'est-à-dire soit, quand la distance le permet, un appareil Hughes, soit, lorsque la distance est trop grande, par un appareil Baudot. On voit, auprès de ces appareils, jour et nuit, des officiers occupés à faire « la liaison ». Parfois, les grands chefs s'entretiennent ainsi d'un quartier général à l'autre. J'ai à peine besoin d'ajouter qu'il y a là une perte de temps considérable, et que, dans la plupart des cas, le voyage d'un officier de liaison rendrait plus de services. En revanche, le procédé est commode quand il ne s'agit que de quelques demandes et réponses.
L'aviation n'est pas représentée à la Stavka. Le grand chef de ce service, qui est le grand duc Alexandre Mikhaïlovitch, se trouve mieux installé dans la souriante ville de Kief, oii il est plus complètement son maître. C'est là une des causes nombreuses qui entravent le service de l'aviation. Mais seraitce là une raison suffisante pour qu'un grand duc sacrifiât ses préférences?
4"! février. — Le général de Castelnau est venu passer quelques jours sur le front ouest; j'ai eu l'honneur de lui servir d'interprète dans ses conversations avec le général Evert, et de l'accompagner sur l'avant, à la 3^- armée. Partis de la station de Siniavka, nous avons touché successivement des éléments ou des Etats-Majors faisant partie des IX^ et X^ corps d'armée, savoir : 123^ régiment; 5° division; un régiment dont le numéro m'échappe ; 31^ division et X^ corps. Toute cette visite nous a pris quinze heures, et a comporté quatre repas ou goûters : je laisse à penser combien elle a pu être utile à un général français de cette envergure. De propos délibéré ou par défaut d'organisation, on ne nous a rien montré. Le général désirait voir des tranchées ; grand émoi derrière notre dos; crainte de la responsabilité, et peut-être d'un atout
possible, éprouvée par tel colonel d 'Etal-Major; conciliabule, et enfin, une solution russe : on nous a conduits franchement à l'arrière! Il eût suffi de prêter aux visiteurs des manteaux russes, et, sans nul danger, ils auraient parcouru une première ligne. Mais jamais les Russes n'auraient consenti à laisser circuler presque seul un personnage comme celui qui leur faisait visite; or, une bande d'officiers venus du « front », de l'armée, du corps d'armée, de la division, de la brigade, et du régiment visité eût attiré l'attention de l'ennemi. En tout cas, nous avons beaucoup circulé, rencontré nombre d'officiers, et aperçu quelques formations de réserve. Le général de Castelnau a paru satisfait. Lorsque j'ai pris congé de lui, il m'a pris les deux mains et m'a dit : « Mon ami, cela me fait quelque chose de vous laisser tout seul dans un pays et un milieu étrangers. Je sais ce que vous faites pour notre pays et je vous en remercie », et il m'a embrassé. Ce sont des minutes où le fond de ma sensibilité a été si bien deviné et touché que je ne les oublierai plus.
42 février. — On avait reçu hier à l'Etat-Major une dépêche du général Janin à mon nom. On a oublié de me la donner. Le général me donnait l'ordre d'accompagner à Moscou le général de Castelnau...
/4 février. — Ma vaine besogne se poursuit ; çà et là, des détails insignifiants me montrent, qu'avec mes deux pauvres galons, je ne suis pas à ma place dans cet Etat-Major. J'avais reçu de la Mission française l'ordre de réclamer des Alsaciens- Lorrains encore détenus par l'Etat-Major de Minsk. Information prise sur place, j'ai fini par savoir que, devant l'extraordinaire pénurie de Russes sachant bien l'allemand, le colonel Brandt, chef du deuxième bureau, en a gardé un certain nombre comme interprètes bi-lingues. Il ne veut pas les lâcher, et, comme j'insiste doucement, en me référant aux ordres que j'ai reçus et à la proclamation (v. p. 127) récemment lance'e, il me dit, avec une délicatesse rare : « Ce n'est pas vous qui commandez ici ! » J'ai dû — je suis officier russe! — accepter cette insolence imméritée; j'aurais préféré qu'elle fût dite au colonel Ramponl, qui, lui, aurait pu répondre. Eh! je le sais bien, que le colonel Brandt tient à
llir, MK.MOmKS DE lU SSIE
moi; il in';i dit, en riant, et sérieusernont, qu'il ne nne laisserait plus partir, maintenant que j'étais Ifi. Au fond, c'est parce qu'il voit en moi une sorte d' « Alsacien-Lorrain » cultivé et sachant à fond trois langues au moins!
18 février. — Je suis en visite à mon corps d'armée. Le commandant du Q. G. est venu me dire hier soir, qu'en mon ahsence, ma chamhre servait au pope qui venait le samedi pour dire la messe du lendemain. C'était hier samedi : il m'a prié de partager ma chambre un soir encore avec cet ecclésiastique. J'ai fait un énergique « Jamais! » qui a (( sidéré » le brave colonel. Ah! non! passer la nuit avec un pope, je ne pourrais^ m'y résoudre : est-ce le souvenir de certains dessous dégoûtants aperçus çà et là, aux bains, dans mes pérégrinations en Russie? Je ne sais, mais ces cheveux longs, cette barbe, cette robe, ces robes plutôt, ces cierges, tout enfin, en eux, m'est hostile. J'aimerais mieux cent fois partager ma chambre avec un simple soldat. Lui du moins je sais qu'il n'a sans doute qu'une seule chose qui ne soit pas propre : ses chaussettes russes — et encore I Pour tout le reste, il est aussi propre qu'un officier; mais un pope!
Il est tout de même caractéristique que je n'aie pas encore vu une seule manifestation profondément religieuse, depuis que je suis sur le front russe ; c'est la forme, partout et toujours. Ce pope que j'ai vu l'autre jour se peigner devant l'autel, et ensuite poser son nez sur le crucifix, au cours d'une « molébienne )) de consécration dans un petit hôpital, me paraît agir d'une façon analogue à celle dont agit le prêtre païen qui fait ses salamalecs devant une idole. La religion chrétienne est quelque chose de si pénétrant, de si beau, qu'on se demande comment ces natures frustes, qui n'ont pas dépouillé le paysan, et qui sont ignorantes de discipline intérieure, pourraient en pénétrer les délicats détours.
Les officiers d'ici font grand état de leur application au travail; il est de fait que plusieurs d'entre eux sont toujours occupés. Pourtant, le travail me paraît moins productif à Minsk qu'il ne l'est chez nous, à cause de la répartition des heures de présence. Nous devons être là de 10 heures à 14 heures; de 17 heures à 19 heures; de 22 heures à 0 heure.
L'obligation n'est pas stricte, et, par exemple, je ne parais presque jamais le soir. Les camarades prétendent aussi prendre du travail à domicile.
A 2 heures, on déjeune dans une très grande salle oh vienneni également le commandant en chef et la plupart des généraux. Cette popote énorme est d'ailleurs bien dirigée; la nourriture y est bonne. Le soir, vers 9 heures, on vient, selon ses convenances, prendre le diner, qui est réduit à un seul plat. Gomme boisson, un verre de thé quand on a terminé le repas. En Russie, il laut se dresser à ne pas boire en mangeant.
Un détail ty()ique. Le général Evert, qui est un potentat, vient de donner à l'un de ses généraux de liaison une fonction nouvelle. Celui-ci songe tout de suite à organiser son « Oupravlénié », son administration ; il s'occupe de trouver des locaux, de faire fixer un c/itat, c'est-à-dire un état du personnel, et enfin des crédits. Il va présenter un devis que le général en chef approuvera ou rognera. J'ai vu, jadis, sur une grande rivière sibérienne, la Kiète, des îlots de troncs d'arbres déjà recouverts de terre végétale, qui sont le début de futures rallonges au continent : de même, j'ai assisté hier à la naissance d'un de ces innombrables services hétéroclites qui mangent les forces morales et financières de la Russie. Je vois, par exemple, comment un général français eût réglé la chose. 11 eût fait venir l'intéressé et lui eût dit : « Périodiquement, à tel intervalle, vous ferez tel service d'inspection ». L'intéressé eût pris contact avec les sous-ordres nécessaires, eût établi une consigne, et, aux périodes désignées, il eût fait exécuter le travail et établi son rapport. Le général Evert, lui, taille et rogne à sa fantaisie. Quand donc cette Russie, que j'aime tant, échappera-t-elle à l'étreinte malfaisante de tous ces potentats?
4^1 février. — Nous avons reçu la visite du commandant Appiano, qui est un officier distingué de radio-télégraphie, que la Mission Française a mis à la disposition du « front » ouest. Il est arrivé hier, et nous avons fait ensemble la connaissance du colonel russe Gervais, chef de la radiotélégraphie du groupe d'armées, lequel nous a somptueusement
158 MEMOIliES DE HUSSIE
reçus. Aijjourd'liiii, visite à toutes les autorités. Chez le souschef (l'h^tat-Major (général Léhédiel), le colonel Gervais dit en russe : « Le commandant Appiano nous a dit que les Français arrivent à faire travailler ensemble plusieurs avions réglant un même groupe d'artillerie; mais, comme nous n'avons pas plusieurs avions réglant en même temps, cela n'est pas intéressant pour nous. » Le général a répondu : « Vous savez bien que nous devons concentrer un grand nombre d'avions et qu'il faudra régler leur travail concomittant. » J'ai appris là, du même coup, qu'on songeait à une sérieuse ofîensive, et que le colonel (iervais n'était guère averti des nécessités de son service.
26 février, — Dîner chez une grande dame polonaise, la comtesse T., chez qui l'on rencontre, dans un milieu exquis de simplicité aimable, des personnages intéressants. Je me suis entretenu quelque temps avec M. Krivochéine, l'un des hommes politiques sur lesquels on compte pour la Russie de demain. Une autre personne m'a conté qu'il se serait formé, sur les marches mêmes du trône, une association désignée sous le nom de : « Union des brillants », qui réunirait des jeunes gens de grande famille, placés au début sous la présidence du grand duc Dmitri Gonstantinovitch, maintenant exilé pour le meurtre de Raspoutine. Ge serait cette union de « Jeunes Russes » qui aurait pesé sur l'Empereur pour faire hâter l'ouverture de la Douma. Dans cette société en décomposition, riçn n'est impossible.
21 février. — Nous sommes partis, le commandant Appiano et moi, emmenés en wagon spécial par le colonel Gervais qui nous conduit sur le front. Un officier m'a dit hier à Minsk que nous ne verrions rien du tout, parce que la radiotélégraphie ne travaille pas encore avec l'artillerie.
Notre visite à Molodetchno, à l'État-Major de la 10^ armée, a eu du moins pour moi un résultat appréciable : le commandant de l'aviation de l'armée m'a promis de me procurer toutes les photos que je voudrais lorsque je serais rentré dans mon corps d'armée. Or, le colonel Rampont étant parti pour deux mois, c'est très prochainement que je dois être délivré de mon exil à Minsk»
28 février, — Nous sommes au matin à Zalièsiyé, petite gare souvent bombardée par les Allemands. Mais le temps est bouché, et, nous dit-on, nous ne pourrons rien voir. Visite à un très aimable colonel d'artillerie, dans sa jolie cagna. Retour au wagon. Le temps se perd, gentiment, à ne rien faire.
'/•'■ mars, — Nous sommes revenus à Vileïka d'où je saute, pour quelques heures, à mon Q. G. de corps d'armée qui n'est pas loin. En traversant un village, j'ai vu, auprès d'un (( bain noir », des soldats qui, s'étant étuvés, se séchaient maintenant et s'habillaient à l'air libre; ils étaient absolument nus, et il faisait — 4° cent. ! Le « bain noir » consiste en une cahute basse munie d'une petite porte et d'une ouverture pratiquée dans le toit, et pouvant s'obturer avec un tampon approprié. Un feu ardent, allumé sur un foyer de grosses pierres, sert à chaulfer la pièce et à préparer la vapeur, laquelle s'obtient en projetant de l'eau chaude sur les pierres surchaufl'ées. C'est une installation incommode au premier chef, car on est obligé d'y entrer et d'en sortir nu, c'est-à-dire de se déshabiller et de s'habiller au grand air; mais c'est la solution typique adoptée par les paysans des régions peu boisées et très pauvres.
Au retour, soirée chez les aviateurs, chez qui j'ai rejoint mes camarades. Encore une journée perdue !
2 mars. — De nouveau à Zalièsiyé. Perdu toute la matinée pour attendre des chevaux qui ne nous sont apparus qu'à 2 heures : on avait oublié de nous dire qu'ils nous attendaient. Nous atteignons la batterie de mortiers du lieutenant-colonel Alexandre Nicolaévitch Uazoumovski, mais, pour des raisons diverses, inventées, je le crois, on nous dit qu'on ne peut pas voler à cause du temps. En réalité, les Russes n'ont pas volé du tout pour le réglage, mais trois avions russes et plusieurs boches ont circulé aujourd'hui. Visite, de guerre lasse, à une batterie de 75 (2' C. A. caucasien), qui n'est même pas masquée. En somme, journée charmante, de gelée et de soleil rose, mais journée perdue. La journée a été perdue pour nous, mais non sans doute pour le lieutenantcolonel Razoumovbki.
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En clTct, cet officier s'était dit souflnuit; inais, quand nous sommes partis, il a rerii la visite de la f^entille personne qui préside au waj^'on l*ouriclikiévitcIi (v. p. Oîi) de Zalièsiyé; a sa grande surprise et à la notre, nous l'avons rencontré alors qu'il ramenait la toute charmante pour dîner avec elle au wagon. Ces mœurs sont étranges, lorsque des chefs et des étrangers se dérangent pour venir vous voir travailler! Elles témoignent d'un désordre qui n'est pas sans m'inquiéter.
Le houquet a été une confidence du colonel Gervais. 11 m'a pris à part, et, longuement, avec l'importance qui le caractérise, m'a fait des discours embrouillés et flatteurs, puis rn'a dit en substance ceci : que le voyage du commandant Appiano était inutile, car non seulement il n'a rien enseigné de nouveau aux Russes, mais ce serait plutôt la Russie, représentée par lui, Gervais, qui pourrait, sur ce terrain, enseigner quelque chose à la France. Il faudrait voir l'air satisfait avec lequel il m'a dit ces choses. Mais en voici la contre-partie, car je n'ai pas été sans prendre depuis plusieurs jours mes informations. Le colonel Gervais est nul en radiotélégraphie, et tout le travail est fait par son adjoint P. V. Lioutenskof, qui, lui, est au courant, et, de plus, est un homme de valeur et un charmant homme. En outre, le colonel Gervais est en rapports tendus avec la direction de l'artillerie, laquelle a fait, pour ses Ecoles d'artillerie (Minsk et Smolensk), un programme des cours sans le consulter (et pour cause !) Le grand souci du colonel Gervais est donc d'empêcher le commandant Appiano de lier partie avec les artilleurs, et de leur donner l'indication des tours de main qui peuvent leur manquer. Perfectionner son service, il n'en a cure; mais il ne veut à aucun prix que le Français ici présent perfectionne le service de ses adversaires. C'est pour cela, qu'au prix d'une grossièreté qu'il a eu beau arroser de Champagne et de phrases douces, mais qui n'en reste pas moins indigne d'un officier, il a tenté de provoquer, par mon intermédiaire, le départ brusque du commandant Appiano. C'est juste le contraire qui aura lieu.
En attendant, peu s'en est fallu que cette promenade en confortable wagon nous coûtât cher. En quittant, vers le soir.
Zalièsiyé, où notre wagon avait été, en notre absence, bombardé par avion boche, nous avions été ramenés à Molodetchno, pour y attendre le train régulier. A cet elTet, on avait posté notre wagon, éclairé a giorno, en position d'attente sur un pont de la voie ferrée. 11 faisait clair de lune, et il devait être évident pour tout le monde que les Boches utiliseraient cette belle nuit comme ils le faisaient si souvent. l*ersonne n'y songea pourtant. L'avion boche est venu, a lancé six bombes dont la dernière, éclatant à quelques mètres, en contrebas de notre wagon, a tué deux soldats. On éprouve un sentiment étrange à entendre un bombardement par avion dont on sait être l'un des objectifs; la première bombe vous découvre le danger, qu'on attend ensuite avec une sorte de curiosité résignée. Ici, les cinq premières bombes, éclatant coup sur coup, étaient destinées à la gare; mais il était trop tôt : la cour, où elles sont tombées, était encore vide; la sixième bombe était pour nous. Mon camarade le commandant, qui était couché et endormi, n'a rien entendu.
J'ai rendu compte au sous-chef d'Etat-Major des amabilités dont le colonel Gervais nous a comblés, le commandant Appiano et moi, et ensuite de la confidence que le colonel avait cru devoir me faire. J'ai terminé en disant que, « mes chefs russes ayant désiré la venue d'un de mes compatriotes spécialistes de T. S. F., je ne pouvais pas, sans venir m'en ouvrir à mon supérieur immédiat, constater que, maintenant qu'il est là, le chef du service radiotélégraphique du front ouest lui fait perdre son temps en déplacements vains, et déclare que son voyage a été inutile ». Le général Lébédief a été un peu surpris : on ne parle jamais avec cette franchise dans son Etat-Major. Il m'a chaudement remercié, mais il ne fera rien, j'en suis sûr. Je regrette seulement que, pour relever cette injure qui nous était faite, j'aie été officier russe — et encore de grade très modeste. Au fond, c'est moi seul qui pâtirai de ma liberté grande : je commence à connaître mes chefs de Minsk et à pénétrer au delà de leurs risettes de surface.
4 mars. — Deux télégrammes arrivés durant la nuit m'ont apporté l'ordre de me rendre à l'escadrille de la 2° armée
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pour y organiser Icb ohsèfjues d'un de nos officiers observateurs, le lieutenant Berné, qui vient d'être tué, et dont le corps doit être transporté à Pétrograd. Utilisant le wagon du chef des transports militaires, puis, à partir de Zaniirié, une automobile que m'a prêtée aimablement la femme d'un officier, j'ai gagné Nésvij, où est le Q. G. de la 2" armée.
6' mars. — Notre camarade Berné a été tué en défendant contre un avion de chasse boche un appareil russe qui photogra[)hiait; il a montré un cran que tout le monde ici souligne avec admiration.
Un aide de camp du général commandant, le capitaine Delazari, m'a pris dans son traîneau pour me mener à Yanof, où se trouve l'escadrille. En route, il m'a dit qu'à Pétrograd les chefs du mouvement ouvrier avaient rédigé un appel conjurant leurs camarades de renoncer à la grève en raison de la gravité de l'heure. Mais la censure aurait refusé de laisser imprimer cet appel, parce que l'autorité de ces personnes n'a rien d'officiel, et elle n'aurait cédé que sur une énergique intervention de la Douma. Il paraît évident, si ce renseignement est exact, que le gouvernement ne veut pas travailler pour la guerre. L'Empereur ne comprend-il donc rien ?
On m'a fait lire un ordre émanant de l'Etat-Major du front ouest, relatif à la manœuvre qui est ordonnée à une « saucisse » quand elle se voit attaquée par un avion ennemi. LEtat-Major écrit : « En cas d'attaque par un avion ennemi, on aura soin de manœuvrer l'aérostat au moyen d < treuil; si l'avion vole au-dessus de l'aérostat, on rentrera l'appareil; si, au contraire, l'avion vole au-dessous du ballon captif, on donnera à celui-ci de l'altitude. » Il est à noter que les aérostiers russes n'ont pas de pai*achute...
iO mars. — Les obsèques de notre camarade ont été fort belles; son av;on, criblé de balles, et dont on avait retiré les ailes, avait été attelé de deux chevaux, et disparaissait sous les couronnes ; une prolonge d artillerie portait le cercueil. Les Russes avaient très bien fait les choses.
Pour moi, une fois terminée la cérémonie officielle à la gare de Minsk, au moment de l'arrivée du corps, j'ai pris le
train pour la Slavka, on je viens rendre compte au général Janin, et me reposer quelque peu auprès de la niission.
1i mars. — Invité, à ma grande surprise, au palais, au déjeuner dominical. L'Empereur m'avait dit, en me voyant : « Vous venez de Minsk? » Après le déjeuner, passant devant ses invités rangés, il m'a dit encore :
— Comment! Vous êtes toujours lieutenant?
— Oui, sire, ai-je répondu étourdiment, y'a^^e^zc/^ / Éclats de rire discrets dans notre coin. L'Empereur, qui rit
aussi en continuant sa ronde, se retourne et me dit : « 11 faut avoir de la patience 1 » Et presque aussitôt il ajoute : « D'ailleurs, vous n'attendrez pas longtemps ! »
11 faut dire que, d'après le règlement russe, j'aurais dû être promu capitaine en second à partir du l^*" janvier, à l'ancienneté ; on me l'avait dit à iMinsk et à l' Etat-Major de mon armée. Mais j'avais eu tant d'occupations que j'avais oublié de faire régler ma situation. La question de l'Empereur m'avait donc moins surpris qu'elle ne l'avait fait pour les autres témoins de cette petite scène.
Ce soir, le chef d'une mission amie nous a communiqué un télégramme de Pétrograd annonçant qu'il y avait eu là-bas une manifestation, économique en apparence, mais révolutionnaire en réalité, que les soldats du régiment de Sémionof auraient arrêtée en tirant sur les manifestants. Là-dessus, grève de toutes les usines de la capitale, et menace de grève générale. On se couche inliniment soucieux.
\:i mars. — On dit que M. Uodzianko, le président de la Douma, aurait télégraphié à l'Empereur pour le conjurer, comme seul moyen d'arrêter la révolution, de prendre un ministère qui ait la conliance de la nation. Les nouvelles graves se succèdent. Deux régiments de la Garde, celui de Pavlovsk et le Préobrajenski auraient refusé de tirer sur le peuple.
^3 mars. — Ce matin, on apprend que le régiment de Sémionof, resté seul hdèle à l'Empereur, tiendrait la rue Fourchtadskaya, tandis que les deux régiments cités ci-dessus garderaient le Liteïny prospect et les délibérations de la Douma. La police aurait fait cause commune avec la révolu-
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lion. On aurait proposé à l'P^nipereur, il y a quelques jours, (Je recevoir ici des déiëf^ués; devant son relus, tout se serait déclenché. Un gouverneujenl [)rovisoire aété constitué, qui a coinnriencé par s'assurer de deux des ministres; le plus haï, Prolopopol", s'est enfui.
Quant à l'Empereur, il a quitté Moguiliof la uuil dernière; il saignait du nez. 11 disait, paraît-il, à son entourage, qu'il fallait tirer sur tout ce monde là. 11 ne se rend compte de rien.
Quelqu'un a dit à l'un de nous que des émeutiers qui criaient : « A bas la guerre » ont été assommés par la foule. Gela nous fait respirer. En somme, il y a bel et bien une révolution. Si elle réussit, comme il paraît probable, on parle d'une régence du grand-duc Nicolas Nicolaévitch, après mise à l'écart du gentil fantoche qui n'aura rien compris. Mais on dit bien des choses ! Pour moi, je vois une situation providentielle dans ce fait qu'il y a 1 mètre à 1 m. 10 de neige dans la campagne, et qu'ensuite il y aura le dégel, toutes choses rendant impossible, pour le moment, une offensive allemande.
Les nouvelles se succèdent; les unes viennent des missions, les autres de l'Etat-Major : naturellement, il y en a beaucoup d'erronées. Un télégramme nous annonce qu'on a pillé la maison du comte Frédériks, vieux général ami et conseiller de l'Empereur, puis le Palais de Justice. L'hôtel Astoria aurait été mis à sac. Pourtant, certains organes fonctionnent : un officier d'ici, ayant demandé des instructions par fil direct, aurait reçu cette réponse : « Faites votre besogne comme d'habitude, et ne vous occupez pas du reste ». L'amirauté continue à travailler avec la Stavka. On a l'impression qu'une force organise tout cela et travaille à éviter les troubles. Il se confirme que cette force est tout entière orientée vers la guerre, de sorte que l'on paraît lutter contre les influences germanophiles qui se seraient cristallisées autour de l'Impératrice, et contre les « forces occultes » dont l'Empereur n'a pas su se défaire. Hier, le général Alexéyef, à qui l'histoire devra plus d'un bon point, a noblement passé plusieurs heures à tenter d'amener l'Empereur à faire des
concessions, tandis qu'il en était encore temps. L'Empereur n'a rien voulu entendre. Accompagné du comte Fréderiks, du gendre de celui-ci, le général Voyékof, homme taré et haï, commandant du Palais, de Stakelberg, qui, venant d'arriver de Pétrograd, déclarait que tout y était tranquille, et de quelques autres, l'Empereur est parti cette nuit, à toute vitesse, brûlant les stations. Il a donné au vieux brave général Ivanof (trois croix de Saint-Georges), qui jusqu'à hier ignorait tout, l'ordre de mater l'insurrection par la force. Le vieillard s'arrachait les cheveux. 11 paraît qu'on envoie à Pétrograd une division; outre que cela ne se transporte pas comme un wagon de «pommes, il n'y a déjà que trop de soldats à Pétrograd. Les Russes d'ici disent d'ailleurs que les hommes qu'on enverra là-bas pour combattre feront cause commune avec les révolutionnaires. De fait, la mesure est comble, et l'armée, de haut en bas, semble en avoir assez de ce gouvernement. Dans les missions qui sont ici, l'avis qui prédomine est que l'on va faire appel au grand-duc Nicolas Nicolaévitch, qui passe pour très droit, et qui, à coup sûr, est très énergique et a été très aimé. Toutefois, rien ne se dessine encore. M. Basili, le chef de la chancellerie diplomatique du Grand Quartier, estime impossible un gouvernement provisoire avec Rodzianko, Milioukof et autres. Pour ma part, je pense, mais n'en dis rien, que A. Goutchtkof est là-dedans : cela serait une sûre garantie d'ordre et de méthode.
Les télégrammes qu'on nous envoie de Pétrograd en clair passent non censurés ; les chilîrés continuent à nous arriver de France, mais nous ignorons encore si les nôtres sont transmis. La circulation par chemin de fer est libre ; mais les officiers qui veulent descendre à la gare de Tsarskoyé-Sélo, près de Pétrograd, sont priés de laisser leurs armes aux mains du commandant. Tels sont, un peu pèle-mèle, les renseignements recueillis dans la journée.
Chez les officiers du G. Q. G. je ne remarque aucune consternation : c'est plutôt le contraire qui paraît. Personnellement, tous, comme nous ici, aimaient l'Empereur, mais, comme le reste de la nation, ils étaient las du régime. De plus, c'est là du nouveau : or les Russes ont en eux de tels
fOf, MÉMOIRES DR RUSSIE
trésors de curiosité, qu'ils s'intéresseraient à la nouveauté qui Jeur serait mémo lu [)lus hostile.
Le ministre de la guerre JJiélayef, qui a tourné casaque, déclarait liier, paraît-il, qu'il tenait en main la '< rébellion ». Ce mot choque les liusses qui nous entourent, lesquels n'emploient, pour désigner les « troubles », aucun terme péjoratif.
i4 mars. — Jour gris de neige rare. On ne sait rien de nouveau, sinon que 15.000 hommes marcheraient surTsarskoyé-Sélo. Toute la journée d'hier, le général Biélayef a été en communication avec la Stavka; le fil n'a été coupé que vers le soir. Le général Voyékof, qui guigne la succession du comte Fréderiks son beau-père, est l'âme de la résistance gouvernementale, et par là il flatte le désir secret de l'Empereur, qui est, dit-on, de ne pas faire de concessions. Les princesses impériales et le prince héritier ont la rougeole.
Après déjeuner, on apprend que les troupes de Tsarskoyé- Sélo ont passé à l'ennemi, de sorte que l'Impératrice est plus ou moins prisonnière dans son château. On a appris en outre que le train de l'Empereur n'a pu atteindre la région de Pétrograd, et serait bloqué, après diverses manœuvres, à la station de Dno, dans la direction de Pskof, où est le Q. G. du front nord. Ce qui nous étonne tous et nous réjouit, c'est l'ordre et le calme relatifs dans lesquels ces changements se déroulent.
19 heures. Des renseignements exacts nous parviennent de Pétrograd, qui mettent au point les diverses nouvelles dont nous avons vécu ces jours-ci. En somme, il arrive ce que l'Evangile désigne par la formule : « Celui qui tirera l'épée périra par l'épée », en ce sens qu'il est plus facile de lancer une population dans le sens de son évolution accélérée, que de l'arrêter sur la pente de la révolution. J'espère cependant que, grâce à l'appui du gouvernement provisoire, qui renferme un choix remarquable d'hommes politiques, cette calamité sera épargnée à la Russie. Pour le malheureux Empereur, si sympathique à ceux qui ne faisaient que de le frôler, comme c'était le cas pour nous autres, mais si prodigieusement incapable de gouverner, de comprendre la réa-
lité, de se libérer des chenapans de toute espèce qui abusaient de sa crédulité, d'utiliserenfm les conseils des hommes dévoués comme le général Alexéyef, — il semble bien que son règne soit terminé. Quelle leçon pour les autres souverains! Comment ne pas se souvenir de la fameuse réception des zemstvos, où Nicolas II, jeune Empereur, a repoussé dédaigneusement leurs doléances, en les traitant de « rêveries insensées » (bifzoumnyya metchtaniya)?
iij mars, — L'Em()ereur est à Pskof, et il va être invité à abdiquer. Voilà la grande nouvelle qui domine les bruits vrais ou faux qui nous arrivent de cent côtés. De source anglaise, on prétend que les troupes du front auraient réagi. C'est fort possible : les nouvelles se transmettent défigurées et amplifiées avec une rapidité foudroyante. J'en ai eu tout à l'heure un exemple amusant. Un vieux baigneur, qui me lavait, m'a raconté le départ de l'Empereur (tenu très secret) ; il l'avait appris quelques heures à l'avance « par ces messieurs de l'escorte qui étaient venus se laver avant de partir ». Le vieux brave homme est du parti d'hier; mais le parti de demain compte déjà un nombre immense d'adhérents.
Sans doute, ce peuple a bien souffert, mais certains militaires lâchent l'Empereur avec une désinvolture qui attriste. On signale que le grand-duc Cyrille aurait conduit à la Douma les marins qu'il commande; il a beau faire^ il est encore moins estimé par les hommes nouveaux qu'il ne l'était parles anciens. Le général commandant l'escorte de Sa Majesté est allé expliquer à l'Impératrice qu'il n'était pas en force pour résister aux révolutionnaires et la défendre. De loin, cela est un peu gros. On aimerait, pour la beauté de la chose, une garde qui meure et ne se rende pas. On se sent révolté par l'attitude de ces gens qui ont grandi auprès du trône, léché les mains, fait des risettes, encaissé les prébendes, et qui, au jour du danger, viennent dire : « Je ne suis pas en force ! t> On pouvait ne pas aimer l'Impératrice; mais alors, pourquoi commander sa garde?
iO mars. — L'Empereur a abdiqué, et va venir à Moguiliof pour faire ses adieux. Les gens d'ici ne paraissent pas consternés, surtout ceux qui l'approchaient journellement : rares
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sans doute sont les fidèles comme Alexéyef, qui est un peu honteux d'avoir eu si complètement raison, et aime d'afîection sincère et désintéressée l'ex-Kmpereur Nicolas. Pour nous, les Français, qu'il a accueillis avec tant de [gentillesse, il n'est pas un d'entre nous qui ne soit prêt à lui prouver que, si nous sommes en dehors des troubles politiques qui l'ont renversé, si nous sommes conscients des fautes qu'il a commises par son incurable aveuglement, nous n'en sommes que plus pénétrés de tragique pitié pour la grandeur du châtiment que la vie lui impose, après l'avoir si pauvrement armé pour la lutte, et que plus disposés à lui témoigner notre attachement personnel et notre reconnaissance.
On discute beaucoup sur la légalité de l'abdication. On dit que l'Empereur se retirerait en Suède ou en Norvège. Pétrograd serait calme, Moscou également, sauf une grève de tramways. Le ministère est constitué : Présidence et Intérieur, prince Lvof; Guerre et Marine, A. Goutchkof ; Affaires étrangères, P. Milioukof; Justice, Kérenski (socialiste); Finances, Téréchtchenko ; Commerce et Industrie, Konovalof.
L'Empereur doit arriver à 19 heures. Grand émoi : les gens ne savent quelle attitude il faudra prendre.
41 mars, — Nous avons enfin le texte de l'abdication. Le sacrifice est consommé. Le grand duc Michel, frère de l'Empereur, ne veut pas accepter le trône avant d'avoir consulté la nation : cela%est prudent. Le fond de l'histoire me semble être le suivant : ceux qui ont fait la révolution se seraient fort bien passés de la famille impériale, pour laquelle ils n'ont d'ailleurs qu'une médiocre estime; mais, courant au plus pressé, ils la gardent comme un ornement extérieur, comme une fragile charpente, autour de laquelle ils s'efforceront de bâtir solidement le nouvel ordre social. C'est pour cela, me semble-t-il, qu'ils auraient préféré une régence à un nouvel empereur; la régence leur aurait donné quelques années de répit, au bout desquelles, au pis aller, on aurait pu congédier à son tour le jeune souverain, ou tout au moins lui imposer des lisières. Peut-être tant de calcul n'entre-t-il pas dans l'esprit des hommes nouveaux; il est possible que le cadre impérial ne soit conservé par eux que pour prendre
appui, à la fois sur l'élément modéré et sur le peuple, resté fidèle au principe monarchique; ce serait ainsi une défense contre les appétits des socialistes et des républicains acharnés.
Les premiers journaux arrivent : Dieu que de discours, que de dithyrambes républicains! « Que peu de temps suffit pour changer toutes choses!... »
48 mars. — Arrivée du commandant Peyris, qui vient de Pétrograd. C'est un homme d'une solide culture et d'une intelligence pénétrante; en outre, il a de l'esprit à revendre. C'est une joie de l'entendre faire le récit imagé des à-côté de la révolution.
L'Etat-Major est fort ennuyé de voir l'Empereur s'éterniser à Moguiliof, où il attend, paraît-il, une décision relative au lieu de sa retraite qui, probablement, serait l'Angleterre. Personnellement, ne se rendant pas compte de la situation, il opinerait pour Sévastopol (dit-on). En tout cas, son fils et deux de ses filles ont la rougeole, et il ne peut se déplacer en ce moment.
Ce peuple de grands enfants que sont les Russes s'amuse maintenant avec des cocardes rouges, et il veut aller jusqu'au bout dans l'expression de sa jeune liberté. Mais, hélas! il n'a pas la discipline intérieure qui est le garant de l'ordre social : il faut qu'un peuple soit, socialement, charpenté avec une bien grande solidité, pour avoir le droit de s'offrir une république.
' Le gouvernement provisoire a devant lui une tâche immense. Je me demande comment il pourra en exécuter ne serait-ce que la centième partie, et cela, au milieu d'une guerre qui désorganise tout, le travail, la main-d'œuvre, le ravitaillement, les transports, la culture, et, par-dessus tout, l'état des esprits. Il a raison d'essayer; après tout, la vie l'aidera peut-être. Mais le bon populo qui maintenant s'amuse à pleine gorge, s'apercevra vite que, se trouver en république ne signifie pas ne rien faire, comme jadis. J'ai l'impression qu'il pourra quelque jour déchanter sur les charmes de la liberté.
20 mars. — Je suis revenu à Minsk depuis deux jours. Mon chef de bureau m'y a reçu sans aménité, ayant eu, dit-
il, hcîHoin (le moi. Une grande [)JinuJe a eu lien hier sous le coirHnaiidefrKîfil du général Kverl. Les gros honnets de l'armée, qui ne tenaient en place que gnlce au régime, regardent le sol autour d'eux pour pouvnir y exécuter à temps et avec grûce une volte-face qui leur rapporte.
Les esprits sont fort préoccupés : on se demande où la révolution s'arrêtera. On sent le besoin de s'appuyer sur quelque chose de solide : or, à ces gens qui ont toujours vécu avec l'idée de monarchie absolue, et qui n'ont d'ailleurs jamais beaucoup réfléchi à son sujet, cet être hybride et incertain, qu'est le « gouvernement provisoire' » ne dit rien qui vaille : ils ne trouvent pas en lui l'appui moral qu'il leur faudrait. Le grand duc Michel a joué à beaucoup de Russes un tour pendable en n'acceptant pas le trône.
21 mars. — C'est aujourd'hui que les troupes prêtent serment au nouveau gouvernement. Quand on a pu constater ce qu'avait pesé, dans l'esprit des soldats, le serment prêté jadis à Nicolas II, on est un peu sceptique sur ce genre d'exercice; mais c'est une tradition. Vers 16 heures, la place où donnent mes fenêtres a commencé à s'emplir de monde; bientôt, c'est une foule énorme, mais disciplinée, qui s'étend à perte de vue. Les gouvernants actuels ont exactement chaussé les souliers du pouvoir qui s'en va : on commence par des prières, une « molébienne » ; il est très adroit d'occuper le peuple à des cérémonies qui, non seulement le dispensent de penser, mais encore l'empêchent d'agir. Il n'y a plus de sergents de ville; le service d'ordre est fait par de jeunes Juifs, ornés d'un brassard, et le visage rayonnant : ils n'emploient pas plus de ménagements que jadis les vrais sergents de ville, mais ils ont beaucoup moins de vigueur physique. Ils ont beau traiter les curieux et les voyous de « tovarichs » (compagnons), les tovarichs obéissent mal. Les troupes défilent devant le clergé, et sont censées prêter serment. Gela terminé, elles défilent, à pas très rapide, à cause de la pente, devant le général Evert, par colonnes par 10, par 8 ou par 4. Gela fait beaucoup de monde. Certaines unités, comme celle des télégraphistes, ont arboré de vastes rubans rouges à la boutonnière, ce qui est d'un joli effet. Cependant un grand et
sinistre drapeau rouge plane là-bas au-dessus des têtes; d'autres, plus modestes, servent de fanions. Mais le drapeau rouge n'excite que les taureaux : ce peuple n'a rien de l'âme du taureau^ et ne réagit point. Dans seâ yeux ne brille pas à la vue de cet insigne l'éclair qui brille dans le nôtre : c'est à ces heures-là qu'on se sent très différent de lui. La foule s'écoule morne et interminable. Le général Evert, après avoir fait une belle allocution dans le sens du nouveau régime, a disparu. J'étais, en le considérant, poursuivi par le souvenir d'une série de photographies le représentant aux côtés de Nicolas II, au cours d'une visite du tsar sur le front; son altitude présente le montre tout aussi transporté d'enthousiasme... « Gomment en un plomb vil?... »
Mon ordonnance Pavel, que j'ai retrouvé avec joie, a assisté, lui aussi, au défilé; en manière de conclusion, il m'a dit : « Il faudrait maintenant une discipline plus sévère encore qu'elle ne l'était jusqu'ici; je suis soldat; eh bien, je sais qu'on ne peut rien obtenir de nous sans une rigoureuse discipline ». A propos d'une affaire dont on parlait beaucoup aujourd'hui (un colonel, ayant frappé un soldat qui ne l'avait pas salué, a été passé à tabac par d'autres soldats accourus), il m'a dit encore ceci : « A mon avis, ils sont tous coupables, le colonel et les soldats; mais le colonel est plus coupable que les soldats, parce qu'il est plus cultivé et comprend mieux ce qu'il fait ». Je souhaiterais que beaucoup de Russes eussent le sens de l'ordre, de la logique, et en môme temps l'intelligence et la droiture de ce petit paysan orphelin, élevé au fond des bois, à la rude école des chasseurs, et resté moralement pur comme du cristal de roche. Au fond, ce sont des natures comme celle-là, souvent côtoyées par moi en ce pays, qui font que j'ai tant aimé la Russie; aimerai-je autant la Russie nouvelle? Je n'en sais rien. Oui, pourtant! si les esprits ne sont pas gâtés par l'appétit du désordre.
24 mars. — Souper cette nuit chez mon chef de bureau. Les Russes sont passés maîtres dans l'art d'accueillir leurs invités. Tout le bureau était là; ou a commencé à minuit 45, et on s'est séparé à 4 heures du matin. J'ai appris que le général Evert était remplacé par le général Gourko.
172 MKMOinES DE RUSSIE
Un bravo au ministre qui a fait la substitution. En revanche, on reçoit ralTreiise nouvelle de l'assassinat (J'ofliciers de marine à Cronstadt [)ar des marins, surtout issus des équipages de la Hotte, c'est-à-dire des compagnies pénitentiaires.
26 mars, — Les soldats radio-télégraphistes voulaient arrêter le colonel Gervais, à la fois incapable et brutal; ils en ont été empêchés par le capitaine Lioutenskof, son adjoint, qui a de la valeur et que les hommes estiment beaucoup. On le voit, les soldats d'ici se rendent compte de ce qu'est un mauvais officier.
29 7nars. — Par toute la ville, le dégel est en liesse. Mais comme le soleil seul est de la fête, et non la pluie, cela vous a un petit air joyeux qui fait plaisir. L'eau délivrée galope le long des trottoirs, et ce sont des ruisselets interminables, des ponts minuscules sous la neige et sous la glace; c'est une course à toute allure vers les pentes, vers le fleuve, vers la liberté. En vérité, cette révolution presque pacifique ressemble à ce dégel ensoleillé; des saletés, par endroits, mais avec un grand souffle printanier qui domine toutes choses et le soleil libérateur qui les enjolive de sa lumière d'or.
C'est égal, je ne suis guère rassuré sur les suites de cette aventure.
SO mars. — Ma seule consolation, durant ces mois d'exil à Minsk, est de rendre visite à mademoiselle B., une Française à peu près adoptée par une dame polonaise, dont elle a élevé les deux enfants. Malgré sa santé extrêmement délicate, qu'éprouve durement le climat de la Russie Blanche, elle s'obstine à rester dans ce milieu auquel l'attache le bien qu'elle ne cesse de faire autour d'elle, s'usantau travail pour subvenir aux besoins de ses protégés. Elle organise un goûter hebdomadaire pour les artilleurs français qui servent la pièce de 75 contre avions ; elle est, sans littérature, la vraie marraine du détachement. Nous trouvons chez elle, nous autres officiers, un coin de France, tapissé d'intelligence, de charme gai et de bonté. Par sa présence au milieu de cette ville étrangère, une femme de cette distinction et de cette valeur intellectuelle et morale ne fait pas moins pour la France que le meilleur d'entre nous.
5/ mars, — On m'a prié de traduire en grand secret tout un stock de papiers allemands; on a même fait venir deux interprètes d'armée dont je dirige le travail. Tous ces interprètes, et il faut y ajouter celui du groupe d'armées, sont à peu près au même point : aucun d'eux ne sait l'allemand avec l'abondance et la précision que possède un interprète français; en particulier, ils ignorent l'allemand militaire. L'un de mes compagnons de chaîne m'a posé des questions que résoudrait un bon élève de rhétorique. J'ai dit à table que les interprètes sont un point faible dans l'armée russe; mon visâ-vis, jeune colonel faisant partie du troisième bureau, a regimbé et déclaré que, dans chaque division, il y avait plusieurs officiers qui savaient l'allemand. C'est toujours le même quiproquo : savoir l'allemand, c'est, pour les Russes, savoir un peu d'allemand ; peu de peuples se contentent aussi aisément qu'eux sur ce point. Certes, je ne demande pas que tous sachent la langue comme la sait chez nous un agrégé; mais un minimum me paraît exigible, et beaucoup ne l'atteignent pas; par exemple, le camarade qui, après deux ans et demi de guerre, ignore encore le mot Armierungs- Battalion, et cet autre qui me dit : « Comment voulez-vous que je sache tel mot, c'est un terme militaire! »
2 avril. — Voici que les soldats se voient accorder le droit de saluer quand ils voudront. La commission du général Polivanof introduit dans les rapports militaires la goujaterie extérieure : c'était assez de la goujaterie intérieure que marquaient certains rapports ; le salut constituait une armature et un lien.
Un capitaine de mon bureau à qui je disais : « As-tu des nouvelles du front français? » me répond : « Oh! il n'y a rien, c'est toujours la même chose ». Je regarde le communiqué et constate que nous avons avancé de quelque trois kilomètres. Alors, j'ai dit tout haut : « Tu appelles cela rien? Quand, sur ce front-ci, nous avancerons autant sous Baranovitchi, tu m'en diras des nouvelles ». Le capitciine n'a pas répondu. En somme, ceux de ces officiers qui, comme lui, manquent du tact élémentaire vis-à-vis d'un étranger, expriment bien, dans des exclamations comme celle-là, le fond
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de ridée dos militaires russes. Ces gens-là, sauf bien entendu les (|uel(jiies hommes de valeur fjui sont avertis, n'ont d(; respect que pour l'Allemagne. Mais, ayant battu les Autrichiens, dont les troupes se rendaient parfois par régiments entiers, ils s'imaginent n'être pas loin de la valeur du J:{oclie. Quand ils constatent que, partout où parait le Bo(:îhe, leurs succès sont arrêtés, ils se retranchent derrière leur consolation stéréotypée: « Nous n'avons pas de moyens technirjues >. Ils ne sentent pas que la Kussie entière en est coupable, de cette pénurie de « technique ». C'est parce que, du haut en bas, on bavarde à perte de vue, parce qu'on est orgueilleux du peu qu'on possède, et que Ton ne veut pas souffrir une leçon de l'étranger, par-dessus tout enfin, c'est parce qu'on est paresseux et nonchalant, que la Russie reste, au point de vue des industries de guerre, à un niveau hors de proportion avec son rang. Maintenant que les militaires russes sont hypnotisés par l'offensive qu'ils croient imminente, des Allemands d'en face, rien pour eux ne subsiste de ce qui se passe sur le front occidental Ah! On ne les voit pas toujours par leur beau côté ces Etats-Majors, où l'indifférence au mieux n'a trop souvent d'égale que la suffisance!
En somme, ce qu'on voit à Minsk, de la Révolution, c'est la folie du mensonge dans les journaux, puis la débauche des réunions et des palabres. A part cela, la vie coule comme par le passé. Seulement, le chef du premier bureau est sans cesse sur la brèche politique : je me demande qui fait son ouvrage.
4 avril. — A dîner, le général P. Lébédief, se trouvant par hc^sard près de moi, m'a adressé quelques mots et m'a questionné : je lui ai avoué être préoccupé par l'affaire de ïchérémychny, sur la Stokhod, où nous aurions perdu quelque cinq régiments et une tête de pont.
— Qui vous a dit cela?
— Je ne pourrais le dire, répondis-je vaguement.
— C'est une fausse nouvelle ! Si je connaissais celui qui vous l'a dite, je le mettrais aux arrêts.
J'ai protesté de ma discrétion, et me suis réjoui que la chose ne fût pas vraie, en dépit des assurances qui m'avaient été données.
AU FflONT OUEST 475
5 avril. — Ce matin, le communiqué relate l'affaire de Tchérémycliny, exactement comme je l'avais apprise hier. Le général P. Lébédiei', sous-chef de « T Etat-Major » du front ouest m'a donc menti. C'est la seconde fois que je le surprends en pareille posture. Dans l'armée française, un officier qui ment se disqualifie. Le général Lébédief sait très bien que j'ai surpris sa duplicité, et j'ai quelques raisons de supposer qu'il en est vexé. Ce général, qui passe pour le plus intelligent de l'Etat-Major de Minsk, qui fait aux Français des avances intéressées et sporadiques, ne serait-il que le plus roublard et le plus faux parmi les officiers de ce grand organisme? Cela me fait d'autant plus de peine qu'au début, j'avais, moi aussi, cru à la supériorité de ce général (1).
Nous avons été présentés ce matin au général Gourko : nous étions environ 300 officiers, constituant l'Etat-Major du groupe d'armées. Le général est passé devant nous pour les présecitations individuelles : le fait qu'il m'a reconnu m'a attiré une certaine déférence de la part des camarades ! Les présentations terminées, il nous a adressé quelques mots très nets et bien en situation. L'impression générale a été excellente.
Ainsi, le général Evert est tombé. Personnellement, d'homme à homme, cela m'a fait peine, car il en a beaucoup souffert. Mais, en regardant les choses de haut, il était nécessaire de se séparer de lui. C'est un homme d'une intelligence moyenne, et un travailleur, un bùclieur. Sétant élevé assez lentement sur l'échelle des situations, il lui a semblé qu'il ferait du bien s'il conservait dans tous les postes la manière de travailler qui l'avait fait apprécier quand il était jeune officier. C'est ainsi qu'il a cru être consciencieux. Mis à la tète d'un « front », organisme énorme et complexe, il a voulu que tout le travail produit par l'Etat-Major, que tous les innombrables apjiorts journaliers et occasionnels, que tout passât sous ses yeux; sur tous ces rapports, il a tenu à dire son mot, à marquer sa décision. Si cela fait honneur à sa cons-
(l) Kn 1919 on affirmait que le g/'iif rai P. Lébédief, sur le compte duquel les avis des unlilaires russes étaient confoiiiies au uiien, commandait un Etat-Major bolciievik.
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cience, cela juge son inlelligence. C'est, en réalité, mettre sa pensée en nionnaie (Je l)illon, c'est également se priver fie la possibilité de réllécliir. En même temps, il était sûr par là de tuer tout efï'ort d'initiative chez ses subordonnés, persuadés que, quoi qu'ils lissent, le général pouvait, d'un seul mot tracé de sa plume, détruire, sans explication ni rémission, le travail d'un jour, d'une semaine ou d'un mois. Dès lors, pour réussir, ils devraient éviter le zèle personnel et attraper la manière du grand chef; ils lui plairont alors, ils le llatteront sans qu'il en ait conscience. Par la faute du général Evert, son Etat-Major s'est ankylosé. Le travail acharné auquel le général s'est livré lui a donné, qu'il 1 ait cherché ou non, la figure d'un chef invisible, d'un satrape lointain, tout puissant et écraseur, qui reste embusqué au fond de son cabinet comme une araignée dans son trou, et ne se montre qu'aux occasions graves où il sera courtisan ou justicier. « On voit si peu un général en chef! » me disait un des colonels de son troisième bureau. C'est ainsi que s'est établie la légende de son manque de cœur. En réalité, le général Evert avait beaucoup de cœur et de douceur naturelle ; mais, ne vivant que dans les papiers, n'ayant foi qu'aux rapports écrits, il s'était refait une âme nouvelle, étrangère à la vie, une âme qui s'efforçait de juger comme on le fait la plume en main, avec une netteté sèche, sans le correctif de la voix, du sourire, du mouvement des yeux et du geste de la main. De là ses jugements injustes et secs comme un coup de hache, contre certains généraux de corps d'armée coupables seulement d'avoir tenté d'exécuter, avec les troupes excellentes qu'ils avaient fait hacher, les ordres émanés du cerveau abstrait du troisième bureau du front. Gela explique tous les insuccès, toute la tragique nullité du front ouest.
A la place d'Evert, arrive un homme un peu rapide, un peu pressé, un peu « Bouillant Achille », comme disait gentiment l'Empereur prisonnier, mais homme de volonté, de volonté vivante, ne perdant jamais le contact avec la vie. Le jour de son arrivée à Minsk, les chef et sous-chef d'Etat- Major lui portèrent en grande cérémonie une volumineuse serviette à serrure.
AU FRONT OOEST 177
— Qu'est-ce que cela? demanda le général en chef.
— Ce sont les pièces ultra-secrètes !
— Que diable voulez-vous que j'en fasse? Vous n'imaginez pas que je vais passer mon temps à lire des rapports! C'est à vous, messieurs, qu'il appartient de les lire et de me faire connaître ce qu'ils contiennent d'important. S'il faut lire quelque chose, mon officier d'ordonnance y suffira, et la serrure est inutile.
Le général Gourko est tout entier dans ces paroles. Il me rappelle, en plus profond, en plus étoffé, le général Tsourikof, le joli cavalier. Ce qu'il veut, notre général en chef, c'est être le chef véritable, la tête qui pense, qui anime de sa pensée tous ces Etats-Majors et ces centaines de mille hommes, qu'il sera appelé, dans quelques semaines, à ébranler vers la mort ou vers la gloire. Ce qu'il veut, c'est être le cerveau et le père ; c'est connaître les rouages et les touches de ce colossal instrument. Ce qu'il veut aussi, c'est avoir des collaborateurs dignes de lui qui, bien choisis, travailleront, chacun dans sa sphère, avec conscience, avec sérieux, et si c'est possible çà et là, avec talent; à ces collaborateurs, il laissera leur part de responsabilité. Ce qu'il veut, c'est que cet Etat- Major ne soit plus, comme sous Evert, une monstrueuse entité, sans lien avec la réalité de la vie, mais un organisme vivant et respirant, infusant de la vie et du sang rouge jusqu'aux plus lointains capillaires, jusqu'aux « brutes grises » qui vivent et meurent dans la tranchée. C'est un vrai chef.
8 avril. — Le chef du bureau de la liaison, avec qui j'ai de fréquents rapports, et qui est un homme intelligent et accueillant, me contait le trait suivant. Il y a quelques semaines, il avait convoqué à Minsk tous ses chefs de service dans les armées, ainsi que leurs adjoints. Entre autres questions, il leur parla de l'utilisation des pigeons voyageurs. Alors un des colonels présents s'écria : « Procurez-nous seulement du câble téléphonique : nous vous fournirons tant que vous en voudrez les pigeons tout plumés 1 )) Cette facile plaisanterie permet de sonder la profondeur d'ignorance technique de certains officiers.
J'apprends aujourd'hui que notre chef d'Etat-Major, le
17K MÉMOinES DE RUSSIE
géiif^ral Kvésinski, reçoit la 3" arrn»5e à la place du général Lecli, révo(jiié à cause de l'afTaire de Tcliérérnychny, où rions avons perdu, par sa négligence, de 12.000 à ITj.OOO hommes. Le général Kvésinski était un chef doux, travailleur, alîable et bien élevé. Il inspirait une sérieuse alîeclion à tous ceu^ qui l'approchaient; mais la personnalité du général Evert écrasait son travail, et celle du général Léhédief s'étudiait à le miner. D'autre part, ce dernier reçoit aussi une autre affectation, et quelque 23 commandants de corps d'armée vont être « limogés ». Ils sont victimes de la conception nouvelle de la guerre; ils n'ont pas compris que ce n'est plus l'ancien mélange de périodes de combat et de périodes de paresse, mais qu'il faut un travail quotidien acharné, voulu, méthodique. On va enfin pouvoir respirer dans cette armée!
Pour moi, ne pouvant attendre plus longtemps le retour du colonel Rampont, attendu en vain depuis plus de cinq semaines, j'ai obtenu l'autorisation de rejoindre mon poste au P^ corps sibérien, où ma présence est désirée. Avant de quitter l'État-Major de Minsk, où j'ai beaucoup travaillé, mais sans joie, sans utilité, et pour le seul profit d'un colonel ambitieux, chef de mon bureau ; où j'ai pénétré, grâce à ma connaissance de la langue, diverses vilenies insoupçonnées ; où, en un mot, j'ai subi un long calvaire moral, je m'efforce de fixer en traits généraux les renseignements que j'ai recueillis, chemin faisant, sur cet Etat-Major, et les réflexions qu'il m'inspire.
Le mot « Front » désigne, en russe militaire, deux choses principales : le front entier de combat, d'une part, et d'autre part : 1° la zone d'établissement d'un groupe d'armées; 2^ l'Etat-Major de ce groupe. C'est dans le sens de : groupe d'armées, que j'emploie couramment le mot front.
Il y eut successivement, durant la guerre, d'abord 3 fronts ; le front nord dont l'Etat-Major était à Pskof; le front ouest fivec Etat-Major à Minsk; et le front sud-ouest, avec Etat-
Major à Berditchef. L'entrée ep guerre de la Turquie a fait ajouter le front du Caucase^ dont l'Etat-Major était à Tiflis, et celle de la Roumanie a fait créer le front roumain représenté à Yassy par deux États-Majors, l'un roumain et l'autre russe.
Dans le détail de sa composition, un Etftt-Major de Front reproduit la disposition même des Directions de la Stavka, sauf des modifications de détail provenant de la nécessité d'entrer plus avant dans la réalité du combat. C'est pour cela que les Directions de la Stavka se diversilient, <lans le groupe d'armées, en bureaux plus noml)reux. On a donc ici :
A. Sous les ordres du général quartier-maitre : 1° Le bureau des Opérations et du chiffre.
2° Le bureau des Renseignements^ auquel est rattaché, outre le contre-espionnage, le service financier nécessaire pour l'alimentation et la comptabilité des dépenses importantes engagées de ce dernier chef.
3° Le bureau Commun du quartier-maître, oh se concentrent les questions relatives au personnel d'Etat^Major, à la liaison, au courrier.
4" Le bureau de Censure militaire^ s'occupant de toutes les questions relatives à la censure des publications et des correspondances,
5^ Le bureau de Topographie militaire, chargé d'alimenter de cartes les unités composant le groupe d'armées.
B. Sous les ordres du général de Jour :
V Le bureau d'Inspection^ qui s'occupe de la tenue à jour des renseignements sur les effectifs (hommes et chevaux); de la surveillance des établissements militaires; des questions de personnel; de la formation de nouvelles unités; des récompenses honorifiques, etc.
2^ Le bureau Commun du général de Jour, auquel se rattachent : les questions financières et, d'une manière générale, les questions matérielles,
La Direction des Communications militaires, signalée à la Stavka, correspond ici au service de la liaison, compris parmi ceux du bureau commun du général quartier-maître.
Lorsque le groupe d'armées doit diriger des opérations
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maritimes, il comprend un bureau maritime correspondant à la direction du même nom h la Stavka.
Enlin, il existe les bureaux du chef dix ravitaillement du liront, correspondant à la môme Direction installée à la Stavka.
En dehors des bureaux ordinaires d'Etat-iMajor, chacune des armes spéciales est représentée à l'Etat-Major du front par un officier ou par des bureaux qui en préparent et en centralisent l'organisation. Telles sont l'artillerie, la cavalerie, l'aviation et la radio-télégraphie.
Tous les bureaux énumérés plus haut vont se retrouver compris dans la composition d'un Etat-Major d'armée. Primitivement, ou tout au moins en 1910, lors de la rédaction du plus récent règlement, l'Etat-Major de groupe était considéré comme devant servir à réunir en un faisceau toutes les communications de ses armées; c'est pour cela qu'il apparaissait nécessaire de doter ces deux séries d'Elats-Majors d'organes similaires. D'ailleurs, les Russes avaient alors très sainement compris que l'Etat-Major de groupe d'armées devait être moins considérable que celui d'une armée, et le nombre des officiers dont la présence était prévue par le règlement était moindre dans l'Etat-Major de front que dans celui d'armée.
Par malheur, les proportions prévues ne tardèrent pas à changer au cours de la campagne. Les commandants de fronts, nantis de la puissance presque illimitée que j'ai signalée, étaient de trop grands personnages pour souffrir que leur Etat-Major eût une infériorité quelconque par rapport aux échelons à lui subordonnés dans la hiérarchie militaire. Peu à peu, ils cédèrent aux instances de leurs collaborateurs désireux d'augmenter le personnel ou d'acquérir de nouveaux spécialistes. Par ce moyen, les États-Majors de Front se gonflèrent dans des proportions énormes. Lorsque jeles visitai pour la première fois, au début de 1916, c'étaient déjà de très volumineux organismes. Au lieu des 6-7 généraux prévus primitivement, il y en avait maintenant une dizaine; quant aux autres officiers et au personnel assimilé des divers services, leur nombre global atteint plus de 300 personnes au front ouest à la présente date.
Déviant de la conception primitive dont il était issu, l'Etat- Major russe de groupe a perdu le sentiment d'être un centre de pure coordination entre les puissants organes d'action que sont les armées. 11 est arrivé à se persuader qu'il doit être lui-même un organe non-seulement puissant, mais encore plus puissant que tous les autres. Gela ne s'est peut-être pas l'ait de propos délibéré; mais chacun des chefs de service s'ingénia à trouver des prétextes et des moyens pour grossir son personnel et s'adjoindre de nouvelles spécialités. Cela, d'ailleurs, se réalise aisément, puisqu'il suffit de prélever les installations nouvelles sur celles qui sont destinées à l'échelon Armée. De cette façon, ces États-Majors de front, modestes dans leurs origines, se sont accrus peu à peu. Leur rôle s'est modifié en conséquence. Visant à posséder, en mieux et en plus complet, tous les organes d'une armée, ils sont arrivés tout naturellement à l'idée d'exécuter, dans une certaine mesure, du travail d'Armée. Les bureaux s'intéressaient à ce travail, et cet accroissement de volume n'était certes pas pour déplaire au potentat qui commandait le front; il ne mettait donc pas d'obstacle à l'ardeur, entreprenante, lui semblait-il, de ses collaborateurs. Ajoutons qu'un Etat- Major aussi bien pourvu, aussi en relief, aussi commodément installé dans une ville, attirait nombre d'officiers de tout ordre, sûrs d'y trouver le double avantage d'être près du soleil et loin du feu.
C'est ainsi que, se détournant de plus en plus de sa destination première, l'Etat-Major de groupe d'armées est devenu comme un Etat-Major de Sur-Armée, et cela, non seulement à Minsk, mais aussi à Pskof, à Berditchef et à Yassy.
Les inconvénients de ce système sont patents. D'abord, celles des installations des Fronts qui portent un caractère d'exécution de travail militaire représentent des dépenses inutiles faites au détriment des échelons inférieurs, qui ont seuls qualité pour travailler dans le vif, pour combattre. Ensuite, les officiers chargés de ces multiples services, outre qu'ils seraient plus utiles auprès du front qu'à des centaines de kilomètres des lignes, considèrent ici leur spécialité non comme un moyen de travail, mais comme une fin en soi. Ils
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ne s'en servent que hion mremenl pour en faire profiter les Etats-Majors Hiibordoiiiiés, c'e.st-à-dire en vue de propagarido et d'instruction. Ils prélôrent ne s'en servir que comiue de moyens de contrôle, comme de facilités nouvelles ajoutées à celle que constitue leur supériorité de grade et de situation, pour leur [)ermettre de critiquer leurs camarades des jdjtats-Majors d'armée et de corps d'armée, qui sont moins au (iourant des dernières nouveautés de la science.
Ce qui a jusqu'ici dominé à Minsk, c'est la personnalité écrasante du général Evert, non certes à cause de sa valeur personnelle, qui était modeste, mais à cause de l'importance qu'il devait à son titre de commandant de front. Ce n'était pas seulement un très grand personnage : c'était, dans tout le rayon oii s'étendait son autorité, véritablement le seul personnage. Les fonctionnaires civils mêmes n'existaient pas devant lui, puisqu'il avait le droit de les casser aussi bien que le moindre de ses officiers. Très peu de ses officiers étaient admis en sa présence, mais du moins, tous pouvaient l'apercevoir au déjeuner, qu'il prenait avec eux dans une salle immense. Ce général se sentait dépositaire d'une parcelle de l'omnipotence tsarienne, et il composait son attitude en conséquence.
On devine tout ce que recouvre d'anarchie une importance aussi exclusive abandonnée à un seul homme. Ne pouvant, en effet, prendre de décision personnelle sur la totalité des questions, il en arrive fatalement à laisser, en fin de compte, certaines décisions au hasard. Le général Evert ne comprenait pas ce danger; n'étant pas doué, par la nature, d'un esprit de large envergure, il ne vivait, pour ainsi dire, que du détail. ïl avait la prétention de tout connaître et de tout décider du haut en bas de son domaine, et il s'imaginait avec naïveté y parvenir réellement. Travailleur acharné, mais se perdant dans les plus infîmes minuties, incapable de se représenter les ensembles et de les coordonner, il passait immuablement son temps dans son cabinet, à lire et à annoter des rapports. Il voulait que tout lui fut rapporté par écrit, et avait la volonté dé tout lire. De là une inévitable indécision, le danger de s'accrocher à des futilités, et une lenteur de
conception et d'ordres qui était vraiment impressionnante. C'était un chef pour qui la guerrp n'existait que sur le papier. Il faisait, par son système de travail exclusivement personnel, une inutile et douloureuse consommation d'hommes et d'etlorts, et, durant l'année que j'ai passée déjà sur le front ouest, je ne lui ai pas vu entamer une seule action qui fût couronnée de succès durable.
Le bureau des opérations compte cinq jeunes officiers (de 30 à 33 ans), tous colonels ou lieutenants-colonels, et brevetés, et un ou deux officiers de complément confinés dans des emplois subalternes qu'occuperaient chez nous des sousofficiers. On travaille beaucoup dans ce bureau; il y a une quantité d'écritures à faire, de rapports à lire, à mettre en ordre, à résumer, de papiers à classer, d'annotations à porter sur la carte, et, en outre, çà et là, de travaux personnels à faire.
Je n'ai pas l'impression que ces officiers soient étroitement et activement mêlés aux décisions opératives que prend le grand chef; c'est vraiment dommage, car deux ou trois d'entre eux sont fort intelligents et ont beaucoup de savoir faire.
En même temps, il faut dire qu'on est assez mal renseigné sur les armées dans ce bureau des opérations du Front. La raison en est simple. Les distances qui séparent des lignes les Etats-Majors des groupes d'armées sont énormes ; à Minsk, voici où en sont les choses. 11 faut six heures de chemin de fer pour gagner Molodetchno, oii se trouve le quartier général de la 10" armée; pour gagner Nesvij, où est installée la 2* armée, il faut, au bas mot, dix heures de chemin de fer; quant à l'Etat-Major de la 3" armée, il est placé un peu plus loin encore. Ces distances peuvent être franchies en automobile, lorsque la saison le permet, mais sur un pareil trajet, ce genre de voyage n'est pas sans aléa. Ce n'est pas tout : une fois arrivé au quartier général de ces deux armées, il faut encore de quatre à six heures d'automobile pour atteindre les points les plus proches des lignes. On comprend combien ces distances, compliquées par la difficulté de routes impraticables pour les autos durant une partie de
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l'année, s'opposcini à cm (jiie les ofliciers (Je rEtal-Maj()r du Front puissent j)ren(]re IVéquemment contact avec l'avant. Dans la pratique, ils n'y sont jamais envoyés, du moins sous le général Kvert. Lorsque celui-ci a été remplacé par le général Gourko, les ofliciers du bureau des opérations ont eu l'impression d'un grand courant d'air frais qui pénétrait dans r Etat-Major, etTun deux m'a fait cette confidence caractéristique : « Enlin, nous ne serons plus confinés dans notre bureau : nous irons voir, à tour de rôle, ce que sont nos Armées ! »
Le bureau des renseignements n'est guère mieux au courant que le bureau des opérations, mais il n'en prétend pas moins faire œuvre utile. Lors de la visite qu'il a faite à Minsk récemment, le général de Castelnau avouait au général Evert que son deuxième bureau, au groupe d'armées du centre, à Avize, se composait, tout uniment, d'un officier et d'une douzaine de secrétaires. A Minsk c'est tout autre chose : le bureau des renseignements comprend, avec le S. R. (contre-espionnage) neuf officiers sans me compter. Dans le bureau proprement dit, il y a trois officiers brevetés et un officier de complément, plus un interprète d'allemand. L'un de ces officiers brevetés m'a avoué n'avoir jamais vu de tranchées, ayant donné sa démission peu après sa sortie de l'Ecole de guerre. Le chef du bureau, très jeune colonel de cavalerie, intrigant et remuant, n'a fait la guerre que durant les premiers mois de la campagne, et il ne s'y est pas précisément acquis une. réputation de bravoure. C'est, au reste, un homme intelligent et ambitieux. Il est fort occupé de paperasserie, et retenu par des rapports à faire, des visiteurs à recevoir, des proclamations à faire préparer pour les jeter dans les lignes ennemies, et, d'une façon générale, par mille questions relatives aux opérations militaires et à l'état des esprits dans la région du Front et la région occupée par l'ennemi. Sa grande préoccupation est, pour raisons personnelles, de faire de son bureau un bureau hors de pair. Il encourage à cet effet ses collaborateurs à faire de nombreuses publications. C'est aussi dans ce dessein qu'il a mis en train et fait exécuter la réforme des bureaux de rensei-
gnements, depuis le corps d'armée inclusivement, réforme fructueuse dont j'ai parlé ailleurs.
Une de ses principales préoccupations est de recueillir des renseignements par l'interrogation des prisonniers. Si étrange en effet que paraisse la chose, quand on connaît la distance qui sépare le front des lignes, on pratique à Minsk des interrogatoires de prisonniers. C'est là un des cas particuliers de la manie qui règne, à FEtat-Major du front, de faire un travail normalement réservé aux Etats-Majors d'armée.
Le burea\i commun du général quartier-maître a, entre autres, dans ses attributions, le service de la liaison. On sait que c'est là un des points faibles dans l'organisation militaire russe, en partie à cause des énormes distances, en partie par suite du manque de méthode et de persévérance. Ainsi, la bataille de Tannenberg, qui fut une des premières catastrophes subies par l'armée russe, fut pçrdue par le général Samsonof faute de liaison avec ses corps d'armée.
C'est à ce bureau que se rattache le service de la radiotélégraphie dirigé par le colonel Gervais. Ce qui caractérise ce service, c'est que le chef, bien que personnellement fort peu compétent, en a voulu faire, grâce à ses adjoints, une installation modèle établie d'après les dernières données de la science. Mais, utiliser la radiotélégraphie pour les besoins de l'armée, organiser la correction du tir d'artillerie par avions, tout cela est fort loin des préoccupations de ce médiocre officier. La perfection même des installations de Minsk, où elles ne sont guère utiles, servait à tromper le haut commandement sur la pauvreté réelle de cette spécialité dans les unités du front. L'absence de liaison directe entre le commandement et le front de combat aidait à propager l'erreur relative à l'état réel du travail sur ce front. Peut-être aussi tout le monde était-il d'accord à Minsk pour dire : « Nous d'abord, le front ensuite ». Cela changera avec le général Gourko, s'il en est encore temps.
La direction de la censure militaire est moins farouche que ne le laisserait supposer son titre. C'est un bureau où se concentrent une foule de publications et la copie de tous les télégrammes politiques reçus par l'Etat-Major, si bien qu'on
y (ist, en général, fort hion renseigné. C'est, en principe, un oilicier de ce bureau qui se voit désigné pour accompagner Jes oflicicrs étrangers de passage; c'est ainsi que j'ai eu, lors de mes débuts, de fré(juents ra[)ports avec cette section. J'y ai rencontré des hommes bien élevés, sachant plusieurs langues, et d'esprit assez libre pour reconnaître plus d'une des erreurs qui se commettaient autour d'eux. Je ne savais pas et ne cherchais pas ù, savoir leurs secrets, mais je me sentais, chez eux, dans une maison de bon ton et de sens rassis. Je leur en suis resté fort reconnaissant, à Minsk surtout.
Le bureau de topographie militaire, bien qu'il soit dirigé par un colonel ou un lieutenant-colonel, ne me semble pas répondre à une impérieuse nécessité. On prétend y faire le travail qui devrait être exécuté sur le front par les « canevas de tir » ou les sections topographiques; à tout prendre, on n'y fait rien du tout d'utile. L'une des principales raisons d'être de ce bureau est lobligation de fournir de cartes les unités combattantes. Or, de deux choses Tune : ou bien les cartes sont d'un modèle existant, — et alors, il suffit de les faire expédier de Pétrograd — ou bien elles sont d'une échelle ou d'une nature ne correspondant à rien de ce qui existe dans le service cartographique de la Russie ; dans ce cas, il faut dessiner ces cartes ou ces plans, et les tirer. Or, du moins sur le front ouest, le bureau topographique du front n'est pas en mesure, ou bien n'a pas le courage de fournir ce travail. Ce sont les malheureux bureaux d'armée et de corps d'armée, qui, avec des moyens élémentaires et un personnel des plus restreints, réalisent ces travaux dont ils savent que les troupes ont le plus pressant besoin !
Sur le travail du général de jour et de ses bureaux, je manque de renseignements détaillés. Je sais qu'à Minsk ces bureaux occupent un vaste immeuble, oii se trouve également installée l'imprimerie du Front, laquelle ne chôme jamais. Il faut en effet imprimer les innombrables ordres, circulaires et notes, les proclamations multilingues qu'on jette dans les lignes ennemies, et enfin, jusqu'à des livres. Un officier du deuxième bureau a, par exemple, écrit une
énorme compilation de plus de 900 pages sur l'organisation de l'année allemande ; c'est un texte serré, hérissé de difficultés techniques de typographie et de tableaux : ce volume a été (( sorti », à grands frais et grande peine, par cette imprimerie du Fronts qui, dans l'esprit du législateur, n'était destinée qu'à la confection des pièces courantes ou secrètes, et non pas à l'établissement d'une concurrence à l'industrie civile.
La direction de l'artillerie du Front est entre les mains d'un général dont les artilleurs disimt du bien. J'ai pu constater qu'il s'intéressait beaucoup, personnellement, aux progrès de son arme ; il donne également tous ses soins à deux écoles de perfectionnement d'artillerie, où les officiers des armées doivent venir, à tour de rôle, faire un stage pour se familiariser, entre autres choses, avec la technique de la correction du tir par T. S. P\
A ce propos, il est juste de dire qu'il existe à Minsk deux écoles de radiotélégraphie, auxquelles le colonel Gervais, dont je n'ai pas caché le peu de bien qu'on pense de lui, a cependant compris que, chef du service de T. S. F., il devait prêter la plus grande attention.
En réalité, le travail principal de tous les chefs des armes spéciales existant au Front devrait être concentré sur l'instruction et la propagande. Avec les moyens dont ils disposent, ils rendraient les plus grands services à leurs armées, s'ils agissaient tous dans le sens du perfectionnement de l'instruction technique des officiers et des hommes. Mais il faudrait pour cela une entente, un dévoûment, un esprit de camaraderie et de sacrifice qui n'existent qu'à l'état sporadique chez ces divers chefs, lesquels vivent, comme de bons bourgeois, avec femme et enfants, vont en visite, en soirée, au théâtre, au cinéma... et, en même temps, sont aussi attachés à leurs paperasses que liers de leur supériorité de situation.
Certes, il se trouve, dans la plupart des bureaux, une majorité d'officiers qui se donnent beaucoup de mal. Seulement, leurs efforts, n'étant pas coordonnés par un ordre venu d'en haut, s'exerçaient jusqu'ici en quelque sorte parai-
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l(Memcnt, sans grand profit pour personne. J^a [>iijparl d'entre eux arrivaient aisément à se persuader rju'ils possédaient plus d'fîxpérience et de science que les camarades placés à des échelons inférieurs, et que toutes les combinaisons laites à Minsk (à Pskof, à lierditclief, Yassy ou Tillis; l'emportaient de beaucoup sur celles des organismes subordonnés. En même temps, à ce « décalement » du travail, correspondait un (( décalement » du sentiment de responsabilité : les officiers des échelons inférieurs avaient, en effet, moins de goût au travail, puisqu'ils savaient que, quoi qu'ils fissent, on n'écouterait pas leurs avis. Gela va-t-il changer maintenant?
L'aviation n'est représentée, à l'Etat-Major d'un Fronty que par un inspecteur qui a pour fonction de se tenir en liaison avec les commandants d'aviation d'armée, de coordonner, dans la mesure du possible, leur travail, et de servir d'intermédiaire entre eux et Kief pour tout ce qui concerne le ravitaillement spécial. A tout prendre, cet officier est le seul (avec le chef du ravitaillement) qui exerce la véritable fonction d'un officier d'Etat-Major de groupe d'armées, c'est-à-dire une fonction de surveillant et d'intermédiaire éclairé entre la haute direction et le personnel d'exécution. Il est juste d'ajouter que les Russes ne l'entendent pas ainsi, et que l'inspecteur de l'aviation du Front passe, sur place, pour un fort mince personnage, parce qu'il ne s'est pas taillé ici, aux dépens de l'avant, une prétentieuse principauté.
Je m'efforce de résumer les aperçus que je viens d'exposer sur les Etats-Majors du Front; il me semble que ce sont des institutions qui ont visé à être immenses, plutôt qu'à être organiques. Les conditions du transport et des communications en Russie exigeaient, à n'en pas douter, qu'il y eût, à l'échelon groupe d'armées, un centre directeur de chacune des armes et de toutes les spécialités. Mais les bureaux qui représentaient ces spécialités ont eu le tort de travailler séparément et de s'orienter de bas en haut, et non de haut en bas. Leur liaison avec les organes similaires subordonnés est restée des plus lâches, parceque leur but secret est de se développer personnellement, plutôt que d'organiser, sur des bases
plus modestes peut-être, mais fort utilement, les institutions similaires du vrai front. L' Etat-Major du groupe d'armées vit ainsi, en grande partie, sa vie propre, et n'entretient avec tout l'immense organisme, dont il est la tête, que des liens fort peu nombreux, ne se traduisant guère que par des ordres impérieux et sans réplique. Pratiquement, les renseignements ou suggestions qui viennent d'en bas sont laissés sans examen. Comme, une fois en possession d'un grand poste à l'Etat-Major du Front, lesofliciers n'en redescendent plus que bien rarement dans des formations plus modestes et situées plus près du danger, le fossé qui les en sépare s'élargit de jour en jour.
Ainsi, ce n'est pas seulement la mégalomanie des Fronts qu'il convient de signaler et de déplorer, mais en même temps le manque de patriotisme qui les prive de liaison directe et durable avec la vie des combattants sur lesquels, pourtant, leur pouvoir légal est si considérable, et leur mfluence pourrait être si bienfaisante. C'est par suite de cette double faute que se développe en vain le travail et que se consume inutilement l'intelligence de beaucoup de remarquables ofliciers.
40 avril, — Reçu par le général en chef pour prendre congé. Il m'apprend que le général Yarone reçoit une des divisions sibériennes, et que, sur la demande du général Plechkof, il aura pour successeur le colonel Victor Mikhaïlof. On ne saurait faire un plus mauvais choix ni trouver un homme plus entêté, plus plein de lui-même, plus inaccessible aux nouvelles idées, plus raide avec ses inférieurs, plus plat et claque-talons avec ses supérieurs. A cette nouvelle, je me contente de répondre tristement : « Alors, toute tentative de rénovation du deuxième bureau est inutile! ».
— Mais pourquoi?
— Ce colonel est un adversaire déclaré de mes idées et de mes projets.
11)0 MI^^MOIIŒS DE RUSSIF:
— C'est filcbcux en elTct. Mais essayez tout de même. Si vous rencontrez de l'opposition, je vous trouverai fjuelqirun de |)Ius accessiblci. Et, vous le comprenez, si vos méthodes réussissent et donnent des résultats, vos voisins s'empresseront de vous imiter: c'est la meilleure forme de propagande. Si j'ordonnais d'ici de pratiquer ce que vous allez faire, nul n'obéirait; mais, si plusieurs corps en reconnaissent l'utilité, je n'aurai plus qu'à sanctionner cela officiellement. Vous avez d'ailleurs tout à fait raison de faire ce genre d'expérience dans une unité de modeste envergure. »
Ainsi donc, malgré tant de résistance rencontrée, je trouve enfin, dans ce Minsk si hostile, un solide appui!
Me parlant d'un officier général qui va nous quitter, le général Gourko s'écrie : « J'espère qu'il n'est pas trop gangrené de papier! Et il ajoute : on veut me faire lire du papier et encore du papier! Je n'en ai que faire! Ce que je veux, c'est de la vie! »
Lorsque j'ai pris congé, il m'a dit : (( Toute réflexion faite, je ne veux pas risquer de vous faire perdre un temps précieux, dans le cas où l'on vous ferait grise mine là-bas, et où je serais obligé de vous donner un centre d'expérience plus favorable : je vais vous faire établir un papier recommandant à vos chefs de vous laisser la plus grande initiative et d'encourager vos expériences. »
44 avril, — Adieux aux officiers de l'Etat-Major. Le plus affectueux de tous a toujours été l'adjoint du général quartier-maître, le très brave général A. A. Samoïlo. Depuis ma première arrivée à Minsk, c'est toujours lui qui m'a accueilli, recueilli et guidé. Avec le général P. Lebédief, les adieux ont été moins tendres. Il sait que je l'ai pris en flagrant délit de mensonge, il sait que j'ai pénétré quelques-unes de ses petites coquineries, il sait que j'ai vu clair dans son Etat- Major, et il me briserait comme verre si je n'étais Français, d'abord, et surtout s'il ne me sentait soutenu par le commandant en chef et par le ministre de la Guerre.
Dans mon bureau, je ne regretterai qu'un seul officier, le colonel Danilof, homme fin, distingué, d'une éducation choisie, et avec cela excellent camarade. Les autres ont leurs
qualités aussi, surtout Krousenstern, qui est fort intelligent; mais ils sont trop officiers d'arrière pour m'intéresser à fond. En outre, je ne suis pas avec eux en confiance : leurs buts m'échappent, et ils semblent, de leur côté, mal comprendre les miens.
M. Alexandre Goutchkof, le nouveau ministre de la Guerre, est venu à Minsk et a partagé notre déjeuner. Nous attendions debout, devant les tables rangées sur les trois côtés d'un rectangle. Ma place était à l'une des extrémités, non loin de la porte d'entrée. Le ministre, en entrant, après avoir salué l'assistance, m'a aperçu, et, faisant un geste d'amitié, il s'est avancé vers moi pour me donner l'accolade. Quelle émotion de nous retrouver ici et dans de pareils rôles!
11 m'a donné rendez-vous pour le soir. Il m'a dit alors : « La situation est très grave. Je l'avais déjà dépeinte comme telle à M. Doumèrgue, lorsqu'il est venu me voir après avoir pris congé de l'Empereur qui, comme il le savait, ne m'aimait pas, et je l'avais prié d'agir sur le gouvernement français pour tâcher d'éclairer le souverain. Qu'a-t- il fait à cet égard, je n'en sais rien. — Maintenant, la gravité de la situalion vient de ce que nous ne sommes gouvernement que de nom. Certes, le nombre de nos partisans en Russie est plus grand que celui des fauteurs de désordre h Pétrograd, mais ceux-ci disposent de la force immédiate, et ils peuvent, s'ils le veulent, nous faire arrêter et fusiller demain. Ce qui est grave, c'est que ces gens-là ne représentent pas un parti : c'est une foule de 150.000 individus dont jouent quelques socialistes éperdus et quelques Juifs. Si c'était un parti politiquement placé à gauche du nôtre, nous leur dirions. « Si la direction que nous imprimons aux affaires ne vous plaît pas, prenez notre place : nous vous aiderons de toutes nos forces, parce que le salut du pays l'exige en ce moment ». Mais en réalité il n'y a rien là qu'une foule instable et irresponsable.
Nous avons fait dans les Etats-Majors une lessive sérieuse. Nous avons, sur votre front ouest, changé trois commandants d'armée et 9 ou 10 commandants de corps d'armée; je ne sais pas si vous garderez le vôtre. Nous avons eu pour but de
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rajeunir les cadres el de sij[j{)rimer les nullités qui foisonnaient. »
Interrompu à ce moment, le ministre m'a laissé en tète-àtête avec le général IV)livanof, ancien ministre de la Guerre. Je lui parle d'une conférence sur la discipline, que, ce matin même, le nouveau sous-chef d'Etat-major du front m'a demandé de faire : « Insistez, me dit-il, sur la nécessité de la discipline à l'arrière. Mais comprenez aussi qu'il y a discipline et discipline. Jadis, un inspecteur déclarait que, dans une unité, la discipline était mauvaise, si, en se promenant dans la ville, il avait rencontré un ou deux hommes qui s'étaient mis gauchement au garde-à-vous sur son passage. Le résultat de ces pratiques était que les officiers insistaient sans répit sur cette forme extérieure de la discipline, qui devenait un cauchemar pour les hommes. » Gela est parfaitement juste.
42 avril. — Au milieu de la boue printanière largement épandue, j'ai fini par gagner sans encombre l'Etat-Major de mon corps d'armée, installé à la propriété de Biénitsa où, paraît-il, Napoléon a passé la nuit. Voici un cloaque qui paraît sans fond : c'est la cour. On m'a réservé une chambre pour moi tout seul dans un appentis où j'ai pour voisins des ordonnances. Des hommes m'apportent, dans des caisses emballées depuis mon départ, tout mon matériel d'officier d'avant. Quelle joie d'avoir enfin rompu avec ce triste passé de Minsk! De nouveau, le canon est proche : on va pouvoir travailler.
J'ai de nouveaux camarades; l'un, qui occupe le poste de Starchi-adioudant, ce qui est une sorte d'adjoint au chef d'Etat-Major, est le capitaine S. K. Chevtchouk; l'autre, jeune officier de troupe, décoré de la croix de Saint-Georges, qu'il a gagnée à Lodz, s'appelle V. I. Volski. Tous deux, à des égards difierents, me font la meilleure impression.
Notre G. A. est calme. Ici, seulement, les soldats ont chassé le commandant du Q. G., le brave « oncle » J..., parce qu'il était avec eux dur et brutal. Ce fut, pour les gens d'en haut une surprise : ils ne voyaient que la très grande obligeance de J..* qui promettait tout ce qu'on voulait, et arrangeait beau-
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coup (le choses ; ils ne remarquaient pas la façon dont .J... traitait ses subordonnés, façon sur laquelle j'avais une fois attiré son attention. C'est que, pour un officier russe, rudoyer un soldai, sans méchanceté d'ailleurs, était cijose naturelle. Maintenant, les soldats se venj^ent. Le pauvre homme est à l'hôpital, à Moscou, et il n'a pas servi le temps nécessaire pour avoir droit à la retraite...
Chez nos voisins, au II" C. A. Caucasien, une division désignée pour la relève dans des tranchées très mal tenues (v. p. 78) et envahies par l'eau, a réclamé, parce que ce n'élait pas son tour. Le général, mandé, n'a donné que de piètres explications, et, de iil en aiguille, a rendu son tablier. Morale : les généraux qui ne s'occupent pas de leurs troupes doivent porter la peine de cette incurie, parce que les temps sont changés. Le général Mekhmandarof était une manière de fossile; il est liquidé : c'est un exemple. Les officiers russes vont s'habituer à voir, dans leurs soldats, des hommes : c'est l'essentiel.
43 avril. Jour de Pâques. — Le temps est divinement doux, clair et chaud. L'État-Major, avec le général Yarone et mes deux nouveaux camarades, est un milieu où l'on travaille avec joie et profit. Chevtchouk, bien que breveté, a conservé une fraîcheur d'âme et d'intelligence qui le rend accessible à tout ce qui est nouveau, à tout ce qui peut faire vibrer les idées ou les sentiments. Vive intelligence, cœur exquis, travailleur méthodique. Volski est d'un autre genre. C'est un enfant, mais doué d'une extraordinaire vivacité d'intelligence, et d'une phénoménale impulsivité. Il vit tout entier dans le moment présent : son enthousiasme, comme son rire ou sa dialectique abondante, sont entraînants. Fallait-il donc la révolution pour amener dans ce milieu terne des hommes aussi vivants, aussi séduisants ? Barychnikof, qui est un laissé pour compte, fera tache, et puis, hélas, nous perdrons notre chef d'État-Major !
46 avril. — Quand il pleut, ma cabane fait eau de toutes parts. C'est un lac. J'ai dû émigrer pour une nuit chez un camarade. Mais mon ordonnauce intérimaire, Trofîme, n'a pas voulu laisser mes affaires « sous un simple cadenas »,
UNE OFFENSIVE RÉVOLUTIONNAIHK 105
et il a couché dans la cabane, où il s'est fait, sur le tas de bois, une couche dont je n'envie pas le moelleux. Brave garçon, lui aussi ! Car enfin, je ne les invente pas, ces moujiks qui me servent ou que je coudoie. Pourquoi sont-ils avec moi pleins de politesse et de prévenances? N'est-ce pas parce que je suis autre que mes camarades russes, à la fois plus loin du soldat par mes habitudes de travail et de sobriété, et plus près de lui par le cœur?
Nous détenons un prisonnier boche, un sous-officier. Volski l'a déjà interrogé de son mieux, cahin-caha. On me l'amène à ma prière. Je prends une photo d'avion (nous eti avons enlin), une loupe, et je reprends la conversation avec le Boche, en suivant des yeux l'image de sa tranchée. Au bout d'une heure, j'ai repéré des mitrailleuses, des abris importants et un canon-revolver en première ligne sous coupole à l'épreuve. Mes camarades sont ahuris : c'est ensuite un enthousiasme vibrant. Je crois enflh tenir quelque chose de sérieux et d'utile. Par malheur, il me faut repartir à Minsk pour remettre le service au colonel Rampont qui vient de rentrer.
48 avril, — La route, jusqu'à la station, est abominable : mes trois chevaux ont eu quelque peine à traîner là Victoria légère qu'on m'avait prêtée. En route, j'ai vu, à des points différents, quatre chevaux couchés dans la boue et refusant d'avancer. Cependant, un avion boche arrosait nos environs, et il tombait autour de moi une pluie peu rassurante de culots provenant des obus que les batteries russes lui envoyaient.
Le colonel Rampont est revenu, rajeuni, gai, robuste, boute-en-train : c'est tine joie. Ahl quelqu'un qui revient de France, comme on le feuillette!
20 avril. — Un télégramme du chef delà mission française m'appelle à Pétrograd. Je vois, brusquement, tout mon travail du front annihilé; je n'ignore pas, d'ailleurs, qu'on songe à moi, du côté français, pour m'utiliser à Pétrograd. Il semble si étrange qu'un officier de complément, âgé, préfère travailler dans la matière militaire, plutôt que de jouir d'une installation confortable et d'une occupation de bureau
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dans la brillante capitale! Seuls, mes f,'ran(is chefs, français et russes, corn[)ronnent le sens de mes (dîorts, et les encouraient. Mais, cette l'ois, que s'est-il passé? J'éprouve un désespoir diliicile à décrire : je suis positivement comme une boussole alTolée. l*ourtant, je me décide à aller prévenir mon cbef d'État-Major, empaqueter mes effets, que je ne puis abandonner au milieu d'une soldatesque qui peut réaj^ir ou piller. C'est une dure fatigue que d'aller là-bas avant de gagner Pétrograd ; mais il le faut.
Cet après-midi doit avoir lieu ici, à Minsk, une réunion des délégués du front ouest. Il pleut. La place est noire de monde. Des autos sanitaires, circulant sans fin, apportent je ne sais qui; une musique, en camion automobile, promène la «. Marseillaise. » Il pleut. Je me rends au théâtre où a lieu la séance.
Rodzianko, le président de la Douma, vieilli, mais non courbé, commence la série des discours : il dit qu'il ne faut pas compromettre la liberté : banalités fortes. M. Roditchef lui succède, vieilli, fatigué, violent dès le premier mot. 11 fait de tels efforts de « gueuloir » que son dentier, trop malmené, bondit soudain hors de sa bouche : malgré quelques mouvements désordonnés de préhension, l'orateur n'a pu le rattraper que par terre. On devine combien cet incident eût égayé une assemblée française : ici, au contraire, personne n'a même souri, et cela caractérise la psychologie de la salle. D'ailleurs, le député a dit des choses excellentes et qui mériteraient de porter. Après une courte et saine adresse du colonel Rampont, et quelques mots d'un colonel anglais, le général Gourko s'est levé. C'est un orateur disert, qui a seulement la parole trop facile. 11 dit des choses excellentes, intéressantes, précises même, mais il est trop long. S'il se limitait, il serait le premier orateur du front ouest. Enfin paraît un délégué du comité Ouvriers et Soldats^ qui porte lunettes, et débite avec des hésitations une leçon apprise par cœur : tout l'attirail des banalités socialo-révolutionnaires. Bien qu'il ait dit exactement le contraire de ce qu'ont défendu les précédents orateurs, il a été, tout comme eux, frénétiquement applaudi. La salle est hors d'état de reconnaître qui elle doit soutenir et approuver : elle réagit indistinctement à
tous les signaux d'applaudissements, qui sont déclenchés, pour les nôtres, par une loj^e de gauche, pour nos adversaires, par le vice-président. Il en résulte que, quoi qu'on dise, on est sûr du même succès : c'est écœurant.
J'ai enfin appris l'histoire de ce fameux ordre n*" 1 (Prikaz noiner piervy) qui a supprimé dans la troupe l'obligation du salut, et que l'on a attribué au général Polivanof, puis à M. Goutclikof. En réalité, voici ce qui s'est passé. Un avocat, nommé Sokolof, a produit ce factum, et les 2.000 énergumônes du Soviet « Ouvriers et Soldats » en ont été si charmés qu'ils l'ont télégraphié dans toutes les armées, durant l'absence de M. Goutclikof, qui était sur le front. Celui-ci, revenant à Pétrograd, apprit que le gouvernement provisoire lui avait réservé le poste de ministre de la Guerre et de la Marine. Dans ces conditions, l'ordre n" 1, publié en son absence et sans qu'il y fut pour rien, était illégal ; le ministre convoqua chez lui l'auteur (hi prikaz, avec M. Steklof et quelques autres, qui lui apprirent que l'idée de ce factum avait été suggérée par une des résolutions du congrès socialiste (le Kienthal, indiquant dans les détails un des moyens de dissoudre une armée. Le ministre et les révolutionnaires discutèrent longtemps; un accord eût été facile si la pièce n'avait pas reçu de publicité ; mais, dans l'état actuel des choses, Steklof et Sokolof ne voulurent qu'accepter un compromis, d'après lequel le prikaz n** 1 serait déclaré valable seulement pour les troupes placées à l'arrière, et non pour celles du front. En réalité, les télégrammes promis à cet elTet furent bien envoyés, mais le mal ^tait fait, et l'habitude du salut se perdit peu à peu. En tout cas, tous les officiers croient que M. Goutchkof l'a contresigné, alors qu'il n'y est pour rien.
21 avril, — J'ai vu le général Gourko; il sait déjà l'accueil que j'ai reçu l'autre jour à mon État-Major et désirerait me voir revenir promptement : « Tenez, dit-il, je vais faire faire là-haut une lettre pour dire au général Janin combien vous nous êtes utile, et pour lui demander de vous renvoyer dès qu'il n'aura plus besoin de vous. » Je ne suis pas fâché de cette lettre, qui peut-être m'aidera à revenir, le général
198 MEMOIRES DK HL'.SSIK
Jariin sachant du reste IVirt bien que je tniv.iille ici de mon mieux et avec f^oùt.
^2 avril. — J'ai quitté Minsk hier soir; à la gare de Proudy, j'ai attendu, sur un banc, de 7 heures et demie à 2 heures du matin, l'arrivée d'un véhicule pour gagner Hiénitsa! Nous partons enfin : le ciel est très pur; de temps en temps, un gros canon aboie; des fusées délicates s'élancent et planent h l'horizon : qu'elles sont jolies de loinl
Je suis reparti de liiénitsa au bout de quelques heures, laissant mes elîets sous la garde de mon ordonnance. A Minsk, j'ai appris qu'on m'accusait d'avoir sollicité la lettre du général Gourko au général Janin. Ce sont, je pense, les bons camarades du deuxième bureau qui ont fait cette charitable supposition.
24 avril — J'arrive à Pétrograd, fiévreux et littéralement épuisé de fatigue, de chagrin et d'incertitude. Ah! j'en ai mené une vie, depuis trois mois et demi, remplaçant un officier supérieur, mais n'étant pas, pour autant, dispensé de l'inutile travail que m'imposaient les Russes de Minsk! En arrivant àla mission, je rencontre le général Janin, et je suis reçu par lui de telle façon, avec une bonté si douce à ma détresse, que tout est oublié sur l'heure. Comment, en effet, pourrait-il prétendre à utiliser les hommes, s'il ne les comprenait pas? J'apprends que notre ministre des munitions, M. Albert Thomas, a désiré me voir pour me charger d'une petite enquête. C'est tout! Faute de renseignements, j'avais forgé là-dessus toute une histoire. 11 m'a suffi d'être renseigné pour me rassurer.
25 avril. — Un de mes vieux amis russes, qui est « socialrévolutionnaire », et que j'ai connu en Sibérie, m'a donné quelques renseignements sur les. partis de gauche. D'après lui, le parti des anciens « Social-Démocrates » ou S. D., est coupé en deux : d'un côté les Bolcheviks, qui veulent la réalisation intégrale de leur programme, c'est-à-dire la révolution faite par le peuple et la domination assurée par le peuple, étant entendu que les paysans sont considérés par eux comme des bourgeois, qui n'auront pas voix au chapitre tant qu'ils posséderont. De l'autre côté, iesMenchéviks, qui se
contenteraient d'un succès relatif, par exemple contre le gouvernement.
Chez les « Social-Révolutionnaires » dont il fait partie, il se forme deux groupes analogues aux deux premiers : les uns ne veulent pas de guerre du tout, car les nations alliées <( mènent une guerre de bourgeois contre la démocratique Allemagne ». Les autres, et il les approuve, admettent la guerre et veulent la conduire jusqu'au bout, mais sans annexions ni contribution.
En ce qui concerne la question agraire, il souhaite que la terre soit en possession non de l'Etat, mais « de tout le monde ». 11 cite un exemple. Le long du fleuve Oural, les cosaques possèdent une bande de territoire. Là, tous peuvent s'établir où bon leur semble, à condition que la terre dont ils prennent possession ne soit occupée par personne. Elu au Comité des ouvriers et soldats (il n'est ni ouvrier ni soldat!), mais n'ayant pas encore sa carte, il ne peut, à mon regret, m'y introduire. A son avis, le comité des ouvriers et soldats fait œuvre très utile, parce qu'il aiguillonne le gouvernement. Je lui réponds que c'est une conception jésuitique de la part de gens qui n'osent pas prendre la conduite des affaires, sûrs qu'ils sont que la Russie ne les suivrait pas, et qui veulent faire exécuter le travail par autrui, le gênant de mille façons, et s'en attribuant tout le mérite.
Lénine, venu à travers l'Allemagne en wagon plombé, avec quelques (( compagnons » que les Alliés ne voulaient pas laisser pénétrer en Russie, s'est installé avec une foule d'acolytes dans le joli hôtel de la Ksétchinska, ballerine célèbre, qui fut la maîtresse de Nicolas II avant son mariage, puis du grand duc Serge Mikhaïlovitch. Depuis une fenêtre de l'hôtel, tantôt Lénine, tantôt un camarade prêchent le pacihsme. Mon ami le socialiste révolutionnaire dit que <( Lénine le dégoûte ».
SS avril, — Lénine devait parler au manège des Grenadiers, tout là-bas, aux contins de la ville. J'y suis entré un instant, mais j'ai failli y être éloulTé, et me suis efforcé d'en ressortir : je n'y serais pas parvenu, sans l'aide que m'a apportée un jeune soldat de force herculéenne, qui m'a litté-
200 MÉMOIRES DE lUJSSfE
r.'ilomont, arr.'ich('î à l'éioufTement : il avait une de ces bonnes lôlcs (le liiisse du [)eii[)le donl on peut, faire des iiornrnes d'un dévouement éprouvé. Très dépité de ne pouvoir rester dans le manège, je me suis rabattu sur les environs. D'ailleurs, j'ai appris ce soir que Lénine n'était pas venu. Deux meetings se tenaient en plein air. D'abord celui des matelots; des marins de Gronstadt déclarent que toutes les précautions ont été prises, et que pas une flotte ennemie ne pourra pénétrer dans la baie. Dautres déclarent qu'on les a calomniés, car ils n'ont tué les officiers que jusqu'à neuf heures du matin, le premier jour, et encore n'ont-ils frappé que ceux qui avaient trempé dans les représailles contre les insurgés de 1905. Voici un autre matelot, sa vilaine figure fleurie de pustules, qui hurle contre le gouvernement provisoire, et fait penser à un agent provocateur allemand. A l'autre meeting, voici un prisonnier évadé d'Allemagne, et qui, avec, émotion, raconte les horreurs subies pendant la captivité. Puis un invalide rentré également d'Allemagne et qui prêche la guerre jusqu'au bout, jusqu'à la victoire. Il y avait un tombereau automobile plein de ces malheureux invalides, mobilisés probablement par des agents du gouvernement : ils faisaient peine à voir et le cœur se serrait en les regardant partir dans le bruyant et incommode véhicule, lamentablement secoués, et hurlant à pleins poumons la « Marseillaise » . Je note ensuite un vieux soldat qui veut aussi la guerre jusqu'à la victoire. Enfin un membre du Comité des ouvriers et soldats, qui soutient que le Comité travaille avec fruit avec le gouvernement provisoire dont il a soin de filtrer les décisions pour leur donner le sens démocratique nécessaire. Puis d'autres et d'autres encore, sans fin. Et, naturellement, un public compact, surtout composé de militaires, qui écoute avec une angélique patience.
L'impression est qu'il y a excessivement peu de public pacifiste à la Lénine, et que, d'ailleurs, quel que soit le plaisir éprouvé par les Russes à écouter des orateurs, aucune des personnes présentes n'est convaincue par la parole. Chacun a apporté son siège fait et écoute le voisin simplement pour se distraire.
Je suis revenu pensif. En sautant dans un tramway en marche (je suis vêtu en officier russe), voici ce qui m'est arrivé : j'ai insuffisamment calculé mon élan, et je serais sans doute tombé, si, tout à coup, un sous-officier qui était sur la plate-forme, un petit bonhomme mince, à la ligure ouverte, ne s'était penché et ne m'avait saisi au vol. Est-il possible de dire que ces gens-là aient la haine de leurs officiers?
Le ministre de la Guerre me reçoit un peu plus tard. La visite qu'il a faite sur les fronts lui a causé une impression pénible; il croit que la puissance offensive de l'armée a subi une sérieuse diminution. Il est très amer. Il souligne ce fait que la France a toujours été, en Russie, la puissance la moins bien renseignée ; il souhaiterait, maintenant surtout, voir changer les méthodes jusqu'ici employées par nous à cetégard.
29 avril. — Je me suis présenté, pour affaires militaires russes, à l'Etat-Major, section de l'aviation. J'y ai vu d'aimables colonels, mais je les ai un peu effrayés en leur demandant de me faire donner des stéréoscopes pour l'étude des photos d'avions : si j'allais, tout de même, m'y prendre d'une façon différente de celle que préconise le colonel chef du service à Kief! Pour un peu, on nous interdirait, à Biénitsa, de regarder des photos d'avions, sous prétexte que nous pourrions ne pas le faire selon la formule I Je me suis contenu et j'ai filé doux. On m'a promis mes instruments, mais je ne sais que trop qu'on ne m'enverra rien. Qu'eût-ce été si je n'avais pas été précédé, dans celte visite, par un coup de téléphone du ministre de la Guerre! Ces gens-là ne savent rien organiser; ils s'empêtrent dans des fils d'araignée ; il faudrait employer, pour caractériser leur méthode, une des plus grossières expressions du jargon du soldat.
Dans un restaurant mondain, élégant et plein à éclater, chez Contant. Deux femmes en font le tour et perçoivent, en échange de petits drapeaux, de 0.10 à O.oO kopecs, et parfois plus. Elles ne prennent même plus la peine de dire que c'est pour une œuvre : si on les presse un peu, elles répondent : « Pour les orphelins ». Elles s'offrent très probablement tout ou partie du produit de la quête : c'est moins
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^ati^^•l^L (jiie (i(3 cliorcli(;r quoiqu'un qui vous invite ;i dîner, et [)uis, après tout, cela n'e[n[)e(Jie pas de le faire. D'ailleurs n'est-on pas en état de liberté? Un soldat en capote f^rise entre, sans protestation de qui (juc ce soit, et, moyennant 0.2f) ko[)ecs, vend une hrocliure d'apparence oflicielle qui, en réalité, est dirigée contre l'organisation de rarniée... Vive la liberté!
Dans la rue, à tout propos, des groupes se forment. Un homme lit à haute voix un journal ; un autre, puis dix, puis cent, s'approclient et tendent le cou. Comme nul n'est plus dressé à dire : « Circulez! », et comme le soldat chargé de ce devoir vient, au contraire, avec son flingot, se mêler à la foule, les passants croient à un meeting, et un meeting naît souvent ainsi, d'un simple hasard. Un homme cause avec un autre; des curieux écoutent: au bout de quelques minutes, ce sont des professions de foi que le premier venu jette ainsi en pâture à la foule, où souvent surgissent des opposants. Les groupes se forment et se défont naturellement. On croirait la foule en fermentation : il n'en est rien, elle est seulement désœuvrée. Or, le prurit de parler est si cuisant pour les Russes que, maintenant que c'est permis, ils tiendraient des discours à leur pot de chambre plutôt que de se taire.
Il n'y a pas d'alcool, et la foule n'a rien pour s'exciter : les discussions sont donc le plus calmes du monde : les opposants, les ennemis qui s'entredéchirent à tour de rôle, se sourient placidement. Ces jours-ci, c'est contre Lénine qu'on entend le plus souvent tonner.
Drôle de peuple! S'il observe encore un semblant d'ordre, c'est en raison de l'habitude acquise. Mais au fond, il reste conséquent avec lui-même ; nul n'est plus que lui hostile à l'ordre spontané, à l'organisation simple, au sentiment personnel de la discipline. Quand il n'est pas matériellement obligé de faire autrement, le Russe moyen songe à ses idées, s'il en a, à ses appétits, en tout cas, et ne se préoccupe ni de ceux du voisin ni de la répercussion possible de son acte ou de sa parole sur le voisin. Chaque Russe moyen existe pour lui seulement, et toutes ses actions sont le prolongement de son moi du moment. C'est pour cela qu'un orateur russe
moyen ne cherche pas à convaincre ses auditeurs, à deviner leurs objections, à lutter contre leur résistance. — Non ! il cherche simplement à dire tout haut ce qu'il pense tout bas, et à le dire dans l'ordre même ofi cela se présente dans sa tête. De là cette facilité de parole et cette médiocrité des choses dites. De là aussi, soit dit en passant, une certaine goujaterie moyenne, que corrige d'ailleurs le bon naturel. C'était, au fond, un instinct assez sûr qui me faisait dire, dans mes précédents voyages en Russie : « Ce que j'y viens cherclier, c'est la liberté! » Je sentais ici un fond d'anarchisme qui, pour deux ou trois mois, me reposait de notre rigidité de Latins. J'avoue que, maintenant, je retournerais volontiers aux habitudes de chez nous !
30 avril. — P. N. Milioukof, le ministre des Affaires Etrangères, m'a exY)liqué son attitude; il a ajouté que ce qui s'oppose à une offensive sérieuse, c'est la question du ravitaillement, qui, en l'état actuel, n'est pas réalisable. On se heurte à de terribles difficultés de transport.
4^^ mai, — Un jour radieux, une de c*3S journées du début de mai qui sont inoubliables à Pétrograd. Je me rappelle encore celle, toute pareille, de l'ouverture de la Douma, en 190i). Aujourd'hui, tout travail est arrêté : la terre cesserait de tourner si c'était un Russe qui en dirigeait le moteur. C'est la fête, la fainéantise totale. Tout le peuple est dans la rue. Oh! la joie, pour un Russe du peuple, de manier un oripeau rouge, de prendre part à une procession de manifestants, et d'aller écouter palabrer des gens loquaces! Dans toute la ville, l'ordre est parfait; nulle part la circulation n'est entravée. La place du Palais d'Hiver est étrangement belle, avec ces immenses pancartes et le vol des drapeaux rouges; mais, sur le laid palais, le chiffon rouge qui flotte fait regretter la note élégante et claire de la flamme jaune à l'aigle noir qui annonçait jadis la présence de l'Empereur.
2 mai. — Au Nevski Prospekt, j'ai discuté avec un imbécile qui disait : « Pas de contributions ! »
— Et la Belgique? dis-je.
— Elle se relèvera en deux ou trois ans I
— Et l'argent pour cela ?
20i MEMOIRES DE RUSSIE
— On lui en fournira!
— Mais (jui?
— Bail! les Belges ont des capitaux à l'étranger!
Voilà les âneries qui prennent sur la foule. Comme nul ne sait rien, des mots sonores comme « capitaux à l'étranger » suffisent à emporter un vote.
Tout de môme, s'ils nous trahissent, ces gredins-Ià, que ferons-nous?
3 mai. — La grande agitation du jour vient d'une note du ministre des Affaires étrangères. Ses adversaires, en l'espèce le Comité ouvriers-soldats, avaient exigé qu'il publiât ses buts de guerre. Au fond, sa conviction est que les détroits sont absolument nécessaires à la Russie, mais il ne peut le dire en toutes lettres. Il s'est contenté d'éviter, dans sa note, d'employer le mot : annexion, se contentant de dire que des mesures seraient prises pour l'avenir; c'est la sagesse même, mais fallait-il le dire? En tout cas, la tempête est déchaînée. Sur le Nevski Prospekt, des soldats, en rangs, défilent silencieusement et sinistrement, portant d'immenses pancartes rouges avec ces mots : A bas Milioukof ! A bas les conquêtes! etc.
Visite à un haut fonctionnaire de l'ancien régime. Il m'a parlé d'Alexandre III, sur lequel il vient d'écrire des pages de souvenirs. Il m'a montré le jeune tsar, à son avènement, délivré de l'exil où son père Alexandre II voulait le jeter en l'envoyant à Copenhague, pendant qu'il légitimerait la princesse Yourievskaya, et, d'autre part, assez disposé à approuver la réforme que son père était sur le point de signer lorsqu'il fut assassiné. Mais les ministres principaux du règne précédent. Loris Mélikof, Abaza et un troisième dont le nom m'échappe, s'étant excités dans un dîner intime, choquèrent leurs verres en l'honneur de la constitution, c'est-à-dire de cette pièce que le Tsar allait signer. Parmi les domestiques, il y avait des mouchards, de sorte que le toast, assez anodin en lui-même, fut rapporté à qui de droit, amplifié et corsé. Le bruit s'en répandit, comme ces mille bruits stupides qui couraient alors les salons de Saint-Pétersbourg. Le lendemain, le jeune Alexandre III, préparé de la bonne façon par ce rapport vrai ou faux, et cuisiné par son puissant ex-précepteur
UNE OFFENSIVE RÉVOl.UTIONNAIRE 205
Pobiédonostsef, fut empêché de signer, et amené à écarter les ministres de son père. De grands malheurs ont résulté de cette volte-face.
4 mai. — Dans les rues aux larges trottoirs, sur les places, partout, on voit des groupes arrêtés autour de gens qui pérorent sur la guerre et sur ses buts, sur la paix, sur Lénine ou sur Milioukof. Aucune passion violente ne paraît dans ces parlotes... Je songe à la responsabilité encourue par les ofliciers russes : ils ont paresseusement joui de leur situation et laissé couler la guerre sans travailler, sans préparer leurs hommes. Us ont énervé et ennuyé leurs soldats, leur ont donné de mauvais exemples, et, le jour grave arrivé, ils n'ont su ni les retenir à leur poste, ni trouver le mot qu'il eût fallu. Ce corps d'officiers, si médiocre par certains côtés, est surtout médiocre par sa préparation morale, et c'est de cela que peut-être peuvent mourir cette année la Russie étranglée et la France abandonnée par elle.
Un homme qui a beaucoup fréquenté Nicolas II me disait que le coup de sabre qu'il avait reçu, lors de sa visite au Japon, lui avait laissé des maux de tête parfois intolérables. Il ajoutait que le Tsar a, sur la partie antérieure du crâne, une excroissance qu'il cache par un artifice de coiffure. Très curieux essais d'expliquer l'aveuglement de ce malheureux souverain I Et celui qui parle est loin d'être un homme d'idées avancées !
Cet après-midi, cela a été tragique. Des ouvriers et des anarchistes ont manifesté contre Milioukof, contre la guerre et les conquêtes. Constitués en escouades, ils avançaient par les plus larges rues, en portant d'immenses pancartes rouges ; ils avançaient, hommes et femmes, bras-dessus, bras-dessous, enchantant. Des serre-files dirigeaient leur marche. J'étais en fiacre avec le colonel Tabouis, de la mission française; arrivés au coin du Nevski Prospekt et de la Sadovaya, nous rencontrons le sinistre cortège : je vois des serre-files, voyous à cheveux longs, pâles, les yeux mauvais, et tenant devant eux, gauchement, mais le doigt sur la gâchette, des brownings. Cela est sinistre, positivement, mais on a l'impression qu'il suffirait d'un peu de cran pour balayer tout cela.
20(; MI^'MOIHRS DP! lU'SSIR
Vingt minnles nprès, nous revenions à pm\, le colonel et nrioi, par l'itulianskaya et la Mikliaïlovskaya vers le Nevski. A [)eine avions-nous tourné le coin de la Mikliaïlovskaya, que la rue entière semble se mettre en mouvement : une louie (ie gens de toute espèce, des hommes surtout, soldats et civils, fuient en ordre dispersé, en se dirigeant à notre rencontre. Un général trotte tant qu'il peut, et semble interloqué par le calme avec lequel nous le saluons quand il nous croise dans sa fuite. Quelqu'un nous crie : « Ils ont tiré! » Nous estimons que le plus simple est d'aller voir, et nous continuons à avancer. Eri réalité, les coups dé feu avaient cessé, et ne se sont pas renouvelés sur ce point, mais il y avait des victimes.
Uii peu plus tard, une contre-manifestation, favorable au gouvernement, a parcouru les mêmes rues avec un succès grandissant. Eh oui ! toute la Russie est avec eux ; mais les autres possèdent toute l'audace et toute l'organisation.
5 mai. — Hier, huit personnes tuées sur le Nevski, des balles dans les fenêtres de mon voisin, au-dessus de moi, et çà et là dans le mur de l'hôtel.
8 mai. — Revenu à Minsk, je l'ai quitté avec une joie intense : fini ce passé de souffrance et d'inutile travail; j'ai secoué sur cette triste ville la poussière de mes sandales. Vers minuit, j'étais à Biénitsa. Enfin, mon isba, Pavel qui m'attend, un samovar — et le bon travail.
9 7nai, — J'ai appris ce soir que j'allais être nommé chef du deuxième bureau du G. A. Je suis passablement ému de cette nouvelle.
40 mai, — Volski est venu chez moi et je lui ai fait part de mes plans. Il m'apprend alors que ma nomination rencontre de la résistance de la part du capitaine G., ivrogne et faux bonhomme, et du chef d'Etat-Major, le colonel V. Mikhaïlof. Celui-ci a pris Volski à part et lui a dit que le général Yarone lui avait recommandé, en partant, de me nommer au poste nouvellement créé, mais qu'il ne pouvait se résoudre, pour l'honneur de l'armée russe, à charger d'un service important un lieutenant étranger, qui n'est même pas militaire de carrière, et à lui subordonner un capitaine en second, Volski, chevalier de Saint-Georges. Volski a répondu :
a Si vous me nommez au lieu de Legras, je me ferai rappeler dans mon régiment. » — « Mais pourquoi? » — « Parce que Legras a toute la compétence spéciale, tandis que je ne suis qu'un débutant; ce n'est plus maintenant le tem[)s d'autrefois, où le plus galonné recevait le poste le plus envié. La compétence importe seule ici. »
N'est-ce pas un joli trait de la part d'un camarade que je n'ai fait que voir superficiellement, lors de mon précédent séjour?
Volski m'a dit que les soldats avaient pour moi de l'attachement et que, en cas de conflit entre le chef d' Etat-Major et moi, le comité du corps d'armée, dont il est le président, me soutiendrait, car les députés de ce comité ont de moi une excellente opinion. Je lui ai répondu que j'éviterais le conflit, précisément pour ne pas faire intervenir un organe dont je réprouve le principe, tout en reconnaissant le bien fondé de beaucoup de ses réclamations.
Ce qui me trouble le plus, c'est la responsabilité que je vais encourir, puisque, en l'absence d'organisation sérieuse, c'est sur mes renseignements seuls que sera appuyée la sécurité de notre zone. En outre, durant les quatre mois de mon absence, les Etats-Majors russes ont travaillé, envoyé beaucoup de circulaires et d'instructions nouvelles : il peut m'arriver, les ignorant, d'enfoncer des portes ouvertes.
20 mai. — J'ai tant de travail maintenant que je ne note plus rien. Le surlendemain du jour où Volski m'avait prévenu de ce qu'on tramait contre moi, le chef d'Etat-Major m'a pris à part et m'a dit qu'il hésitait à me nommer chef du deuxième bureau parce que j'aurais pour adjoint un oflicier de carrière d'un grade plus élevé, et décoré de Saint-Georges. J'ai répondu qUe, si j'avais voulu des grades, je ne serais pas venu dans cet Etat-Major où, bien que j'aie l'ancienneté nécessaire depuis le 1°'" janvier, on n'avait même pas encore trouvé moyen de me faire donner le galon qui m'était du depuis cinq mois; que, par conséquent, je n'attachais aucune importance à tel ou tel poste, et qu'il n'avait qu'à nommer Volski titulaire, et moi adjoint : je n'y verrais aucun inconvénient, n'étant ici que pour faire du travail utile.
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— Mais Volski, justement, a refusé cette combinaison ! Bon gré mal gré, le colonel MikliaïJof a dû me nommer chef (lu service. « Legras ne s'en tirera pas! » a déclaré ce Barychnikof dont j'ai signalé déjà la nullité...
Pourtant, soyons juste. Mikhaïlof est un timide dont la pensée est lente et pénible. Il est un peu gêné avec moi, mais sa gêne s'atténue peu à peu. J'ai à écrire chaque jour trois rapports télégraphiques. Au début, j'en faisais revoir le texte par Volski avant de le montrer au colonel, qui, toujours, y relevait une paille, un mot à mettre avant un autre, et ceci, et cela. Mais j'ai fini par saisir le joint.
22 mai, — Le Congrès des comités de Minsk a voté la
résolution suivante : « On restera encore deux mois dans les
tranchées, mais on ne fera pas d'offensive ». Ce sont propos
d'enfants, mais cela, tout de même, vous pèse sur le cœur.
La journée se passe à travailler au bruit des meetings :
l'un dans la cour, l'autre dans notre salle à manger. Il y a
des comités à toutes les sauces, et, comnie le plus complet
manque d'organisation préside à toutes ces débauches de
parlotes, cela n'en finit pas. Il faudrait une sous-commission
pour préparer les séances; rien de tel n'existe : ils apportent
en séance plénière et publique chacun son petit papier, sa
petite information, sa petite rancune. Aussi le résultat est-il
nul. En revanche, ceux de la cour et de la salle se déclarent
prêts à faire l'ofîensive.
L'armée russe, en dépit de la politique qui l'absorbe à peu près entière, travaille presque autant qu'avant la révolution : c'est le mot le plus cruel qu'on puisse dire sur elle. En revanche, les officiers ne lisent plus de romans, et les soldats ne sont plus occupés à dormir ou à se tourner les pouces. Peut-être la satiété viendra-t-elle un de ces jours?
Mon travail prend tournure. Je suis en liaison constante avec l'artillerie et l'aviation, et j'organise peu à peu tout mon service d'avant, jusqu'aux guetteurs inclusivement.
La soldatesque russe est parfaitement heureuse en ce mo- J ment; elle taille et rogne à sa guise, ne travaille que peu ou pas, dort si elle en a envie, et, au lieu d'être désœuvrée, entend ajournée faite des discours et des mots, des mots, des
UNE OFFENSIVE UÉVOLUTIONNAIRE 209
mots. Toutefois, le premier feu de révolte semble calmé; quelque chose qui ressemble à une édition a ad usum Delphini » de ce que nous appelons le sentiment du devoir semble pénétrer peu à peu dans ces cervelles d'enfants frustes et forts. L'enseignement du devoir ne se donne pas en Russie. Ces doux impulsifs ne veulent pas toucher à leurs enfants, physiquement, pour le;ir donner une gifle ; moralement, pour leur répéter les belles paroles du devoir. La raison en est peutêtre que l'obéissance au maître du troupeau, au Tsar, tenait lieu de devoir. En effet, qu'importait, dans un état policier, la formation morale de l'individu? Le tsarisme démoralisait ou amoralisait le pays, ou, en d'autres termes, paralysait la morale sociale. On peut entrevoir un stade où la morale sociale deviendra ici en honneur. Mais ce ne sera pas de sitôt, car les éléments de trouble ne feront pas faute.
21) mai. — Le général Gourko est arrivé ce matin avec une suite de généraux et de colonels; il portait,- sous sa tunique, une chemise en soie rouge dont une des manches s'apercevait, faisant contraste avec les manchettes des officiers chics. Moi aussi, il m'est arrivé, en Russie, de porter, l'été, des chemises rouges; mais je ne sais pourquoi, si j'en avais encore une, ce n'est pas aujourd'hui que je l'endosserais. Le général a parlé du haut du perron aux soldats assemblés, entre autres, des compagnies arrivées de Sibérie en recomplètement, et qui avaient une tenue superbe. Il leur a parlé de la discipline, fort bien et abondamment. Un dé[)uté, (|ui se disait bolchevik, lui a adressé deux discours, le premier pour le féliciter, le second pour 'appeler « notre père » et le remercier. Le général Gourko a voulu l'embrasser, mais l'homme s'est obstiné à baiser la main du général en chef; après quoi, les généraux présents l'ont embrassé. Bref, une scène très touchante.
Après leur déjeuner, les généraux ont tenu conseil de guerre; j'y assistais comme chef de service. Après audition du projet d'attaque établi par le G. A., le général Gourko en a fait une critique sensée, mesurée, précise. Il y a sul)stitué une conception plus dure en apparence, mais plus saine, une attaque frontale au lieu d'une attaque par les ailes à travers
210 mkm()I(;ks T)k i{Ij."^sie
deux ïovvXh épaiss(3S et rii.u-liinéeH. iNjiir -exécuter ie plan (jn'il sii^f^ère, il faut (Je l'artillerie et den réserveH : il .s'emploiera à nous en procurer. Kn somme, le général en chef a remué les idées et les hommes. Comme toujours, il a été un peu rapide, et n'a pas traité, par exemple, notre excellent artilleur, le général Bodisco, avec tout le ménagement rjiii eût convenu. Mais, dans l'ensemble, il est humain, accessible, et il a des idées justes et pratiques : il a conquis ces liommes qui ont tant soulTert de l'insufiisance hostile de son prédécesseur, et tous se déclarent enchantés.
Un mot qui caractérise notre chef d' Etat-Major. Il s'agissait d'un officier de renseignements d'une division qui, à l'annonce de l'offensive, est retourné sur le front dans son régiment pour y prendre part : « C'est absurde, s'est écrié Mikhaïlof (nouvellement promu général) : il pouvait rester jusqu'au moment de l'attaque; il serait alors rentré dans le rang, car, durant les opérations, on ne fait plus de deuxième bureau! » Ainsi, ce général qui a fait sa carrière dans les Etats-Majors croit encore, à la fin de mai 1917, après trois ans de guerre, que, durant la bataille, le service de renseignements cesse de fonctionner! C'est formidable en vérité, et ce qui est plus grave, c'est que c'est là un axiome répété par beaucoup d'autres officiers brevetés.
28 mai. — On parlait, à table, de Kérenski qui prêche la guerre à outrance : « Voilà un homme et énergique! » se sont écriés les généraux. J'ai pensé à part moi que ces hommes qui veulent juger l'énergie des autres n'ont pas celle de renoncer à leurs petites habitudes; ils ont la prétention de jeter dans la mêlée sanglante des milliers d'hommes, et n'ont pas même le courage, eux qui ne risquent rien, de leur donner au moins l'exemple du renoncement aux petites douceurs matérielles. Combien d' Etats-Majors russes auront été une tache dans l'histoire de la guerre, asiles paisibles où l'on s'éternise dans la jouissance et le semi-farniente !
Notre général disait hier, d'un petit aii* satisfait et dédaigneux : « L'ennemi m'oppose 9.000 baïonnettes, et j'en ai 30.000! »
— Sans doute, répond le petit colonel du génie Yonof, qui
sera général à quarante-et-uii ans — sans doute, mais le tout est de savoir quelles haïonneltes!
Quand je vois notre pauvre petit Etat-Major, quand je songe au peu de travail utile qu'il produit, malgré le dévouement complet de quelques-uns de nous, à la fainéantise qui y règne dans tant de sections, aux heures de sieste, aux heures de roman, de. cartes et de « giberne », quand j'additionne tout cela, je me demande s'il est possible que nous ayons môme un demi-succès. On a eu beau changer les hommes, couper des tètes de pavot, c'est plus bas qu'il fallait porter les coups de la canne tranchante. On dit que le peuple n'a pas de patriotisme : et ces gens-là? A quoi songentils? Ont-ils comme nous, dans le sang, la volonté de sauver leur pays? Nullement I Ils vivent au jour le jour. Et le jour où il leur faudra mourir, ils mourront tout de même très proprement.
:29 mai. — J'ai fait au 4*" régiment sibérien une conférence sur la discipline. Nous étions sur la pente d'une colline boisée d'où l'on apercevait au loin le clocher blanc de Biénitsa, avec un doux et calme horizon de verdure. Jolis groupes de soldats juchés un. peu partout. Je retrouve mes impressions des conférences de l'an dernier; mais aujourd'hui, un grand drapeau rouge nous domine, et l'enthousiasme à disparu. On m'a écouté avec intérêt et avec respect ; mais ensuite, sont venus les discuteurs. Ils présentent au hasard les questions les plus diverses : « on maltraite les soldats russes en France et on les empêche de s'organiser, et ceci, et cela! guerre de lucre, impérialisme », que sais-je encore? Je n'ai gagné la partie que parce que, par une sérié d'insidieuses questions, j'ai invité un opposant à définir les termes qu'il employait, et qu'ainsi, je l'ai mis au pied du mur. Ses camarades en ont fait des gorges chaudes; j'ai pu alors me retirer sans encombre, et sans les violences qu'on m'avait fait un instant entrevoir.
30 mai. — Réunion des généraux de nos quatre divisions et des commandants de groupes d'artillerie. Ils acceptent en majeure partie les modifications suggérées par le général Gourko. Mais ils ne veulent risquer l'offensive que si, au
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lien (les malheureuses 42 pi(!ces lourdes que nous possédons, nous en recevons 150. Ils ne veulent plus lancer leurs troupes à la hou(-herie. Comment ne [)as les a[)prouver?
fi juin. — Un jeune lieutenant français, nommé Juteau,est venu, avec deux soldats, pour [jrendre contact avec des éléments de notre G. A. et y faire la propagande de l'oiïensive. Gomme ils sont nés en Russie et parlent le russe comme leur langue maternelle, on a pensé qu'ils feraient merveille auprès de leurs camarades russes. Cela est très douteux. Les soldats russes s'inquiètent fort peu de ce qu on fait et pense à l'étranger. Le malheureux lieutenant, qui a dîné chez nous hier, a été écrasé par un obus, dans les lignes d'un corps d'armée voisin du nôtre...
Le chef d'Etat-Major me laisse maintenant en paix. Il s'est trouvé que des phrases critiquées par lui dans mes télégrammes, mais défendues par moi, ont passé tout entières dans le communiqué de l'Armée. Ce petit succès, répété déjà trois fois, m'a procuré une bienfaisante liberté d'action.
La vodka se fait presque introuvable : c'est un gain énorme de la révolution que ce respect de la loi imposé à la masse des officiers, en grande partie grâce à la vigilance des comités.
8 juin, — Une visite à Molodetchno, à l'Etat-Major de la X^ armée, m'a brusquement révélé que je me suis fait une place remarquée au 1" Sibérien. Le chef du deuxième Bureau m'a dit que mes télégrammes étaient les seuls intéressants envoyés par les corps d'armée, que le style en était vivant et personnel. Il a ajouté que je lui avais révélé l'importance d'un travail imposé hebdomadairement par une circulaire. Il s'agit d'un schéma sur lequel on porte les points de chute des projectiles ennemis, avec indication graphique du nombre et du calibre. Il ne m'avait pas été difficile de comprendre le but de ce travail, puisque c'est en distribuant aux bons endroits des graphiques analogues reçus de notre front que j'avais donné, entre autres, au général Romanovski, chef d'rLtat-Major de notre armée, l'idée d'en faire de semblables en Russie. Mon prédécesseur au G. A. considérait ce travail comme une brimade. Mais il m'a suffi de juxtaposer les
graphiques de quelques semaines consécutives pour suggérer au deuxième Bureau de l'Armée des conclusions évidentes. Je note ces détails, non pas pour me glorifier d'un succès minime, et inespéré, mais pour montrer comment on peut agir utilement sur des Etats-Majors russes. 11 y faut une patience infatigable et une adaptation prudente aux conditions locales.
A l'aviation, le commandant m'a dit que, sachant de quelle façon j'utilise les photographies d'avions, il m'en fournira des exemplaires en nombre illimité. Il m'a remercié des rapports que j'entretiens avec les aviateurs, et de la façon dont je les soutiens, et m'a promis de faire tous ses efforts pour nous procurer au moins un bon appareil de chasse.
Enfin, j'ai été reçu par le général Kiselevski, commandant l'armée. Il est préoccupé de la liaison dans la bataille : je lui réponds que je fais justement préparer èes feuillets directeurs qui seront distribués à tous les officiers, dont la préparation morale à l'utilisation de ces feuillets va être entreprise sous peu. N'ayant plus le temps nécessaire pour exercer à l'arrière ses divisions sur des schémas des positions ennemies qu'elles devront attaquer, le général a, du moins, donné l'ordre de faire établir, dans du sable fin contenu dans des caisses plaies faites de quelques planches, un dessin à grande échelle de la partie du secteur ennemi que chacune des unités aura devant elle. Il me demande ce que j'ai fait à cet égard. J'ai été obligé de répondre au général que nul ne m'avait jamais jusqu'ici parlé d'un ordre semblable, mais que je commencerais l'exécution sans délai.
Lorsque j'ai pris congé, le général m'a dit : « Continuez â travailler avec autant d'énergie que vous l'avez fait jusqu'ici. » En revenant dans le soir frais, au trot guilleret de mes chevaux, je me suis senti pénétré d'un immense contentement. Sentir que la présence d'un Français, si humble que soit son origine militaire, s'est fait sentir en quelques semaines, simplement par les résultats obtenus, cela, c'est la plus douce des récompenses...
9 juin, — Le général Kiselevski a téléphoné à mon -chef
214 MKMDIURS l)K ïUISSfK
<rKtat-Majoi' au sujet dos j)laris a y^vunda échelle, et celui-ci n'a f)as l'air content; il a dit [)araît-il que j'avais « ronic le corps d'armée », et cela, sifn[)leinent [)arce rju'il est vexé que le corninandant de l'armée sache qu'il n'a rien fait pour exécuter ses ordres, contenus dans une certaine note n'MiO^i.
40 juin. — Ce matin est arrivé un télégramme du général Kiselevski, se plaignant que ses ordres n'aient pas été exécutés. Cette fois, c'en était trop; le général Mikhaïlof m'a appelé, et, en plein bureau, il m'a fortement attrapé parce que les plans n'étaient pas exécutés. J'ai répondu doucement que je ne pouvais exécuter un ordre que j'ignorais.
— L'ignorance n'est pas une excuse, a-t-il fait sèchement.
Là-dessus, je me suis mis à la recherche de la note, et j'ai fait constater au chef d'Etat-Major qu'on ne l'avait communiquée qu'au troisième bureau, lequel d'ailleurs était incompétent. Il n'a rien répondu. Je lui ai dit alors que j'allais réaliser en quelques jours, sur papier, un tirage au 1 : 2000 de la première position ennemie du secteur d'attaque. Ce sera quatre fois plus grand que l'échelle demandée par le général pour les plans sur sable. Le général Mikhaïlof est presque ennuyé de voir que, bien que n'ayant rien à me reprocher, je retombe sur mes pieds.
H juin, — J'ai travaillé avec ardeur à marquer les défenses repérées par mon bureau dans la première position ennemie. Pendant ce temps, mon adjoint Bikché, le cartographe, travaillait à un agrandissement au 1 : 2100 du plan des tranchées de cette position. Nous ne disposons que d'une pierre lithographique mesurant 0 m 60 X 0 m 40. Néanmoins, ce plan, qui mesurera plusieurs mètres de développement, doit être prêt lundi prochain 18. Nous en gardons le secret; cette « performance » sera notre façon de nous venger du chef d'Etat-Major.
44 juin, — Les jours passent, si occupés qu'on oublie tout ce qui n'est pas le travail courant. Ma vie est monotone, mais si pleine! Je me couche entre minuit et une heure : dès 6 heures du matin, mon ordonnance, qui va et vient, me réveille. Mon seul repos est une courte promenade d'une demi-heure ou d'une heure au plus, après le déjeuner, s'il ne
pleut pas. Ma cahute est adossée à un marécage ofi poussent quelques buissons et des niulliliides de fleureltes, depuis le bouton d'or et l'œillet des Chartreux, jusqu'au phmtureux iris violet. C'est là que je vais rêvasser, soit seul, soit avec des camarades. Le soir, je rentre du bureau à la lueur de ma lanterne, et je vois au loin des fusées s'allumer languissamment dans le ciel, parmi les nappes rouges et brèves des (( départs ».
16 juin. — J'apprends que l'offensive est décidée sur toute la ligne envisagée. J'ai l'impression qu'il y aura beaucoup de figures cassées en pure perte, malgré les 116 pièces lourdes qu'on nous promet, en outre des 42 canons lourds et des 1G2 canons de campagne que nous possédons.
J'ai organisé chez moi une école d'interprétation des photographies. Le dimanche, mes collaborateurs des divisions montent à cheval et viennent me trouver. Tout à l'heure, ils sortaient d'ici positivement enthousiastes.
Une foule d'officiers sont découragés, aussi bien chez nous que partout ailleurs : de tous côtés, ils font des demandes pour passer en France. La troupe russe les dégoûte : je le comprends, mais que feront-ils ailleurs?
48 juin. — Trois jeunes officiers du corps voisin, le 38^ corps, sont arrivés ce matin : ils constituent le deuxième bureau de leur Etat-Major, et le deuxième bureau de l'armée a dit à leur général de les envoyer près de moi pour voir comment il faut s'y prendre pour travailler utilement. Les méthodes françaises, le travail français, tout de môme, portent leur fruit! Naturellement, le confrère, qui n'est pas sot (lu tout, et qui paraît débrouillard, déclare, à chaque indication, que (( c'est justement comme cela qu'il fait » : c'est la façon russe, et il ne faut pas s'en frapper. En revanche, son adjoint, moins brillant, me pose des questions précises prouvant qu'il s'intéresse.
Demain arrive le général Janin, accompagné du général Walsch. Je pourrai leur montrer un exemplaire de notre plan au 1 : 2000 qui sera terminé cette nuit, car notre tour de force a réussi.
49 juin. — Levé à i heures, j'accompagne le général
■2\e> MI'MOIHKS DR P.CSSIE
Rodisco et le capitaine Chevtchonk, qui vont avec moi an (levant (Jes j^énoraux français, à Zalièsiyfi. Après réception, nous nous rendons à un [)Ostc d'observation d'artillerie, puis nous gagnons de pauvres tranchées que nous a laissées le 11" corps caucasien ; un des généraux trouve que c'est plutôt « mal liclui » : il n'a pas tort. Encore fait-il un temps superbe. Que serait-ce par temps de pluie! Justement, il y a une quinzaine de jours, des hommes du II® cancasien ont refusé de prendre leurs tranchées parce qu'elles étaieni pleines d'eau. Les officiers sont, en l'espèce, au moins aussi coupables que les hommes.
Lorsque, le soir, j'ai reconduit le général Janin à son wagon, il ne m'a pas caché que les positions que nous devons attaquer lui semblaient un morceau fort dur.
20 juiîi. — Une compagnie du 61^ régiment de la 16'' division a refusé de monter aux tranchées. En outre, le colonel commandant un autre régiment est devenu fou : il invite ses officiers à se mettre à genoux devant les hommes pour leur demander de prendre part à l'offensive. Enfm, la 132'' D. I., qui compte également chez nous, a mis, sans autre forme de procès, son général à la porte. Voilà les nouvelles qui se pressent ce soir, et que nous commentons avec angoisse. C'est alors que j'ai le plus admiré l'estomac de notre commandant de G. A. Lorsqu'il a entendu sonner onze heures, il s'est levé et a dit tranquillement : « L'heure est venue de prendre congé », et il est allé se coucher. Il a eu raison, car la nuit porte conseil.
22 juin. — J'ai achevé une nouvelle carte, celle des batteries ennemies repérées par mon bureau.
Un de mes camarades m'a appris que quelque chose se tramait contre notre chef d'Etat-Major : cela nous émeut médiocrement, car, sauf deux ivrognes de l'Etat-Major, et le commandant, lequel voit en lui un aimable claque-talons, tous les officiers le trouvent antipathique et mal à sa place. C'est un homme en qui tout, la pensée, la parole, le sourire, la voix même, est comme constipé : tout cela ne se manifeste chez lui qu'après de longs efforts. Il a certaines qualités qui lui ont servi dans l'ancienne armée russe, où on aimait la
tenue extérieure; mais il est perdu par son orgueil et par son ambition. En outre, maintenant qu'il faudrait penser, combiner, il perd la tête et se noie.
Le 2" régiment sibérien est excité, paraît-il, contre le général Plechkof, notre commandant. Aux premiers temps de la révolution, les soldats ont protesté parce que d'anciens gendarmes et policiers avaient été embusqués à l'ombre des États-Majors; il a fallu les verser dans là troupe. Mais les soldats prétendent qu'on les aurait de nouveau embusqués dans les parcs d'artillerie. J'ai bien peur que la campagne ne se termine pas, pour notre C. A., sous le même sceptre. Ce sera pour moi un véritable chagrin, car j'ai pour le général le plus sincère attachement. Mais il s'obstine à ne pas comprendre que son chef d'Etat-Major n'a pas l'étoffe nécessaire i)Our maintenir notre esquif sur l'eau, si la mer devient houleuse. Il est des heures où l'on ne peut impunément laisser dire de soi qu'on est un homme heureux, ce qu'on ne cesse de répéter à notre bon général.
23 juin. — Gomme je l'ai dit, le 01" régiment s'est mutiné. Le général Rémézof voulait, selon le rescrit de Kérenski, traduire les meneurs en conseil de guerre : le trembleur général Mikhaïlof n'a pas voulu y consentir, non plus qu'à la dissolution du régiment. Il a simplement dit au divisionnaire : (( Cela s'est passé chez vous, débrouillez-vous ! » Je n'invente pas, j'ai entendu cela de mes oreilles ! Hier, par miracle, deux compagnies du 61" régiment, la compagnie de mitrailleuses et la compagnie des engins de tranchée, qui refusaient de prendre parti pour les mutins, sont parties avec armes et bagages, et sont venues nous demander protection, sollicitant l'autorisation de retourner au 2" régiment sibérien, d'où elles ont été distraites pour entrer dans la composition du 61" régiment de nouvelle formation. Le général Mikhaïlof a refusé et les a renvoyées dans leur régiment révolté. Son plan est clair : en évitant la dissolution, en étouffant le scandale, il sera un des rares chefs d'Etat-Major qui auront subi la crise sans accuser de pertes. Malgré la résistance de son adjoint, il a maintenu son ordre que le général Pleciikof, qui dit toujours amen, a encaissé.
21 K MI':.M()IfU':S l)K lUÎSSIK
{]n officier inilmilleiir el doux lioinrnes, trompant la survoillan(*o dos inutiris, sont acconrns à l'Htat-Major ponr donner des nouvelles. Le colonel est gardé dans son logement et privé de toutes communications avec le reste de la division.
2i juin. — Les deux compagnies que le général iMikliaïlof a renvoyées auprès des mutins ont, en partie, fait cause commune avec eux : les révoltés ont maintenant des mitrailleuses et des spécialistes pour les servir!
Il s'est organisé une « commission de contact » destinée à discuter directement et officieusement les questions du jour avec les grands chefs : toute la matinée, les soldats de cette commission sont en palabres avec le chef d'État-Major et le général Plechkof. Dans la salle à manger, siège le comité du G. A. Deux membres racontent que, hier, le chef d'Etat- Major a tenté de rejeter la faute de la mutinerie sur le général de la division intéressée : c'est son ordinaire et généreuse tactique; mais elle n'a pas pris. La genèse exacte de la mutinerie est un ordre du jour qu'il a lancé, et dans lequel, utilisant l'ordre ministériel de procéder sans retard à la préparation de l'offensive, il a laissé entendre que l'on allait procéder à l'offensive elle-même. Le Comité lui reproche vivement cette astuce : il veut voir clair, il exige une scrupuleuse honnêteté. C'est pour cela que les soldats frondeurs ont réagi : ils ont répondu qu'ils n'obéiraient qu'à un ordre d'offensive signé du ministre Kérenski, et, de fil en aiguille, en sont venus à la rébellion. Le chef d'Etat-Major est très abattu; il est maintenant doux, et signe sans mot dire tout ce que je lui présente. Mais, faire le gros dos le sauvera-t-il? J'en doute. J'ajoute que personne ne le souhaite ici, moi moins que tout autre,
25 juin. — Le général Gourko a été déplacé pour une lettre imprudente, et c'est le général Denikine qui l'a remplacé au commandement du front ouest. 11 vient nous voir aujourd'hui. Dans la salle à manger siège, en l'attendant, le Comité du G. A., avec l'adjonction de membres du Conseil des ouvriers et soldats de Pétrograd. Ces derniers sont plus calmes que je n'espérais. L'un d'eux disait tout à l'heure que
si l'on avait prévu ce qui se passe actuellement on aurait attendu pour faire la révolution. En somme, tout Russe un peu honnête et réfléchi comprend le danger.
Le général Denikine est un homme de belle prestance, chauve, avec des yeux très noirs, dans un cadre de barbe prématurément blanchie. Il a posé au Comité cette question : « Étes-vous prêts à faire l'offensive? » — « Oui ! si l'on nous donne un ordre net et non amphigourique », ont-ils répondu.
Le général Denikine remercie. Il explique alors que nous avons quatre ou cinq fois plus d'artillerie que l'an dernier lorsque sa division a enfoncé les Autrichiens et fait 42.000 prisonniers. Il oublie de souligner que ces prisonniers étaient des Autrichiens, et que les pertes russes ont été énormes.
Le soir, sont venus des délégués du 61^ régiment ; ils jurent qu'ils n'ont arrêté personne, ce qui semble faux ; ils ajoutent que les policiers que l'on a versés de l'artillerie chez eux sèment dans leurs rangs, pour se venger, des théories bolchévistes.
Je me demande si mes nerfs tiendront jusqu'au bout de cette effroyable période de travail et d'angoisse.
26 Juin. — Ces officiers sont moralement bien bas et bien fautifs. Le général Mikhaïlof, au moins une fois par semaine, s'assied avec trois officiers (les purs!) et joue à la « Préférence » durant une partie de la nuit. D'autres, dans la grande chambre, jouent, la nuit, au chemin de fer, tout en buvant de l'alcool. Ils dorment le jour. L'un a perdu, d'avance, trois mois de solde; l'autre, qui a gagné 2.000 roubles, se plaint d'être trop occupé par son travail courant. Les généraux laissent faire. Si ïirout, notre secrétaire, passait la nuit à jouer et le jour à dormir, on le mettrait dedans — ou à la porte. Mais pour messieurs les officiers, tout est permis : ils sont les messieurs; les autres, le peuple — et l'on s'étonne que le peuple commence à la trouver mauvaise I
27 juiti. — Dans notre cour se tient un congrès des représentants de tout le corps d'armée, plusieurs centaines d'hommes; beaucoup sont coiffés du casque, que certains portent avec infiniment d'allure — pour quoi faire, grand
220 MEMOIRES \)K HUSSIE
Dicul Nul ne travaille. Mes carnarrirles sont anx fenêtres; mon voisin jonc aux cartes.
Le f^énéral Hodisco, notre artilleur, m'a dit que les batteries découvertes par moi, et qui étaient muettes jusqu'ici, se révèlent peu à peu.
^8 juin. — On attend pour demain la visite du ministre Kérenski. Les officiers espèrent en lui : je reste plus sceptique. Le mal a des racines trop profondes pour être guéri d'un geste : c'est la vie russe et le caractère russe qu'il faudrait transformer. Pour le vrai, je crois tout perdu. L'armée russe n'attaquera pas, ou, si elle attaque, elle sera arrêtée de suite.
29 juin. — Second jour du congrès; on apprend que Kérenski ne viendra pas. En revanche, c'est le généralissime Broussilof qui est attendu. Il arrive vers midi, en compagnie du général Denikine. Il a beaucoup vieilli depuis la visite que je lui ai faite. Il est, comme le général Gourko, de la race des petits hommes rapides et décidés. Il va palabrer avec les comités. Finalement, vers le soir, le congrès s'est séparé en glorifiant l'offensive.
30 juin. — La chose qui était attendue depuis longtemps vient de se produire. Dans sa séance secrète, le comité du G. A. a agité la question du commandement. Il a reconnu que, dans les régiments (comme dans les Etats-Majors), le général Mikhaïlof n'inspire pas confiance (il faudrait être aveugle pour ne pas le voir !) Un membre du comité s'est rendu auprès du ministre Kérenski pour le tenir au courant. Etre débarrassé de Mikhaïlof, c'est parfait, mais le commandant du G. A. le laissera-t-il partir seul?
4^"^ juillet. — Le comité du corps d'armée a exprimé son manque de confiance au général Plechkof et au général Mikhaïlof. Les deux généraux sont partis pour Molodetchno, afin de s'entendre avec le commandant de l'armée.
Je conçois un véritable chagrin de la chute de notre commandant : il méritait mieux que cela. J'aurais préféré le voir déplacé par un ordre d'en haut, comme il a failli l'être, que liquidé par en bas. Mais le général Mikhaïlof l'a entraîné dans sa chute : peu d'officiers généraux ont accumulé sur
UNE OFFENSIVE HÉVOLUTIONNAIUE 2'il
leur tête, en aussi peu de temps, autant d'inimitiés que ce dernier. Nous vivons un temps où il faut avoir, avec le personnel militaire, des rapports humains : or, l'humanité, c'est ce qui manque le plus à cet homme-là.
f^ juillet, — Conseil de guerre avec le général Denikine et une tablée considérable de généraux et de militaires haut perchés. Denikine a les allures d'un bon papa, qui est fort intelligent et qui voit juste, mais qui n'a pas le quelque chose qui faisait de Gourko un grand chef. Il laisse la discussion traîner, s'éterniser, et passer les heures. En somme, nous ne savons pas qui marchera et qui refu-sera de sortir de la tranchée. Au fond, peut-on en vouloir beaucoup aux soldats russes? Ils sont lâches et bêtes, c'est entendu, mais qui ne le serait à leur place? Nul n'a jamais fait leur éducation morale. On dit : ils n'aiment pas la patrie. Mais qui leur en a jamais vanté et expliqué le sens? C'était, jusqu'ici, une exaltation perpétuelle de Dieu et du Tsar, une religion officielle à laquelle peu croyaient, et une adoration politique officielle qui n'était qu'un geste, comme un signe de croix. L'idole Tsar est tombée; le poing police a été supprimé : du coup a disparu ce qui faisait croire aux dirigeants aveugles à l'idéal de ces gars-là. En même temps, a disparu la bonne tenue où les maintenait la peur du gendarme. A ces brutes plutôt douces, mais lainéantes, on a supprimé, pour le plaisir de quelques Juifs anarchistes ou socialistes, tout ce qui formait leur fragile ossature morale : comment s'étonner qu'ils soient livrés maintenant à tous les instincts de la bête : fureur stupide et lâche, peur de la mort — et des coups? Mais, constater n'est pas remédier...
Les commandants du front et de l'armée ont pesé sur le général Plechkof pour lui faire reprendre sa démission. Il résiste opiniâtrement, et c'est lui qui a raison. On ne s'oppose pas, dans une heure aussi grave, à un courant d'idées comme celui qui l'a renversé. Pauvre cher général, démonté, démoli, il fait peine à voir. Comprend-il maintenant que je lui ai dit toujours la vérité sur la religion, sur le soldat, sur Mikhaïlof, sur tous les sujets brûlants? Il n'a voulu croire à rien — en petit comme Nicolas IL II s'est imaginé qu'on
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l'adoniii pour liii-rnAfnc, pour sa seule présence, pour son « sourire russe », selon le mot (jii'un astucieux oflicifîr a prêté à un soldat mourant. H n'a pas compris que celui de qui dé[)end la vie de milliers et de milliers d'hommes doit être plus près de ces hommes et des dangers qu'ils courent, qu'il doit leur montrer qu'il travaille, qu'il sent, et, qu'au hesoin, il risque. Le temps n'est plus du chef demi-dieu qui se montre de loin au milieu d'un nuage d'encens.
5 juillet. — En visite au XXXVIII" corps, au sujet d'une capture de pigeon voyageur, à propos de laquelle je suis appelé à donner mon avis et à proposer un modèle d'instruction. Sur le front français, le lieutenant Leroy m'avait donné quelques notions de colombophilie : je les utilise à propos. Je me fais un peu l'efï'et d'être un commis voyageur en spécialités : par exemple, le canevas de tir de l'armée me met de côté des points indéchiffrables des photos d'avion étudiées par lui.
8 juillet. — Le comité du C. A. siège à demeure dans notre salle à manger, oii il fait du bruit du matin au soir. Une question est prise par lui et remâchée des jours entiers. Il y a parfois du bon ; mais ces hommes sans instruction préalable, qui veulent jouer aux arbitres des destinées d'un corps d'armée sont tragiquement grotesques. Ne voilà-t-il pas qu'ils agitent la question de faire renvoyer au front les hommes des services techniques (P. T. T., secrétaires, chauffeurs, etc.), qu'ils accusent d'être embusqués à l'Etat-Major, et, de même, ceux des officiers qui n'ont pas encore servi dans le rang. L'idée, assurément, contient une part de justesse; on a déjà, en Russie, remplacé par des officiers blessés certains officiers valides qui se prélassaient dans des sinécures d'Etat- Major, et il est clair qu'on aurait pu aller plus loin dans cette voie. Mais comment faire comprendre au comité que spécialistes et hommes du front ne sont pas interchangeables ? Nos télégraphistes, rompus à leur métier, le font à peu près; des nouveaux, même sachant manier les appareils, risqueraient de tout embrouiller. Que l'on débusque quelques inutiles et des fainéants, à merveille ! Mais les autres, il serait criminel d'y toucher. J'explique cette tendance du comité par
deux influences : la première est le caractère essentiellement théorique de la révolution russe, une révolution qui ne s'est pas opérée dans le sang, mais (|ui a, en quelque sorte, lentement mûri dans les idées; et, en outre, une révolution opérée par des hommes qui n'ont que des passions d'idées, et non des passions concrètes. La seconde raison est que les soldats-paysans côtoient la vie de l'Etat-Major du corps d'armée, qui leur apparaît brillante et dorée, surtout en comparaison de la leur, et où ils constatent la fainéantise ou la nullité de tels ou tels. Enfin, il y a un désir personnel de ceux qui sont en bas de monter en haut brusquement, d'un seul bond.
On trouve, parmi les gens du comité, quatre ou cinq membres du comité exécutif du ce Soviet » des ouvriers et soldats de Pétrograd. Physiquen^ent, ce sont de tristes exemplaires de la race russe : mal faits, déjetés, malingres. Moralement, ils ne sont pas sots, et paraissent très au-dessus delà moyenne des gens^'qu'ils dirigent; on sent qu'ils ont lu, beaucoup lu, trop lu même, au lieu de travailler : la vie n'a pas, chez eux, corrigé l'excès de spécialisation de la lecture.
44 juillet. — Les succès remportés par les troupes du front sud-ouest transportent mes camarades : ils se livrent comme des enfants à la joie qui s'est emparée d'eux. Certes, j'en éprouve, moi aussi, un plaisir intense, mais je sais si bien que cela est éphémère, et qu'il n'en sortira rien!
Notre nouveau commandant, le général Iskritski, a quarante-quatre ans; il est grand, mince, un peu voûté; il a de grands yeux gris, et une apparence de véritable énergie, dissimulée par je ne sais quelle grâce prenante. On sent chez lui, à des nuances imperceptibles, qu'il a de la race : il tranche sans effort sur tous les généraux qu'on coudoie d'ordinaire dans cette armée. C'est un aristocrate dans le meilleur sens du mot ; il a d'ailleurs été colonel dans un régiment de la Garde. Il est accueillant, réfléchi et travailleur.
Ce matin, pendant l'absence de notre nouveau commandant, le général Plechkof et Marie Antonovna sont partis • ce furent des adieux arrosés de larmes; on ressentait une pro-
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fonde (îmotion h voir s'en aller ce eoiiple <le j^tTis exc<*ll<;iits qui ont été, pendant des années, la pierre an^niaire de l'Ktat- Major, et qui, aujourd'Inii, nous quittent tristement, obscurément, au milieu du silence de ces soldats qui, hier encore, saluaient de hourras sonores la moindre de leurs apparitions. Ils ne peuvent pas comprendre le pourquoi de ce changement, mais ils en souffrent, et cela vous fend le cœur.
42 Juillet. — La pluie et la boue qui nous poursuivent à la veille des opérations sont attristantes ; pourtant, mes camarades n'en ont cure : ils jouent des nuits entières. Chez un grand nombre de ces officiers, il n'y a aucune espèce de sentiment sérieux de responsabilité vis-à-vis d'eux-mêmes et de leur pays. On sent que des siècles d'insouciance pèsent sur ce peuple et le rendent inhabile aux besognes d'elîort et de sérieux continu. Oui, peuple enfant, comme je l'ai nommé déjà : de là aussi son charme...
44 juillet. — Malgré la pluie qui inonde ma cahute, malgré, la boue, le marais, le souci perpétuel et le gros travail, j'ai voulu fêter, avec trois amis de TEtat-Major, Savitch, Volski et Ghevtchouk, notre fête nationale. Nous avons bu une modeste bouteille de Champagne. Volski a été le roi de la conversation; il nous a semblé à tous que notre plaisir tranquille se décuplait par l'opposition avec les soucis où nous vivons. On nous a appris que le général Yarone était nommé commandant du XX" corps, qui remplace le IP G. A. caucasien, dont deux régiments, qui ont flanché, sont désarmés et liquidés. C'est un avancement vertigineux, mais que je trouve mal à propos, car il nous prive d'un excellent commandant de division, juste à la veille de notre offensive.
45 juillet. — Il pleut, il pleut, il repleut, il tonne. Allez donc attaquer par ce temps-là ! Le Boche, en vérité, a un pacte avec le diable ! Le général Yarone a été vingt-quatre heures commandant du XX* corps ; il y avait maldonne. On lui propose, à la place de ce poste, celui de chef d'Etat-Major de la F^ armée. Notre excellent commandant d'armée, le général Kiselevski, est mis à pied pour l'affaire du It corps caucasien, et remplacé par le général Lomnovski : c'est une course aux généraux. Quant au colonel Kostayef, notre nouveau
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chef d'Ktat-Major, c'est un homme intelligent, mais bourru, nerveux, ahuri, abruti de travail. Il s'est mis à genoux devant le comité du corps d'armée, et naturellement, les galopins qui le composent en usent et en abusent : ils veulent s'installer chez nous comme des princes, pour commencer... ^6 juillet. — Il pleut : les routes deviennent de plus en plus mauvaises ; notre cour, nos communications sont des lacs de boue liquide. Ah! je paierais de n'importe quel prix un bouquet de roses fraîchement coupées, où perleraient encore quelques-unes de ces larmes de rosée, qui me semblent avoir chez nous plus de cristal et plus d'âme que la rosée d'ici ! Voir devant soi .une de nos routes, lisse et blanche, au soleil de juillet, une maison propre aussi, un peu de blanc, et des fleurs surtout, des fleurs multicolores, à la place de cette boue grasse et glissante, à la place de mon isba où l'eau du ciel entre à volonté, où les souris se sont réfugiées et grignotent dans tous les coins, où les cancrelats circulent sur les gravures appendues aux murs — à la place de cet horizon noir et lugubre, qui pèse sur l'âme et en étouffe tous les élans! Certes, tous les sacrihces que j'ai faits ici m'ont peu coûté, isolément, mais un jour vient où la révolte vous monte à la gorge, brusquement, comme une nausée...
Nous avons eu aujourd'hui un arrivage de femmes-soldats! On avait annoncé un bataillon, mais elles n'étaient guère que quatre cents. Elles sont entrées dans notre cour en rangs, ont évolué, se sont placées et comptées. Alors, nous nous sommes précipités pour les voir. Elles étaient déjà entourées de soldats qui ne ménageaient pas les lazzis. Qu'on se représente, dans le costume simple et seyant du soldat russe, des centaines de femmes, toutes petites, et d'une laideur invraisemblable. Toute la laideur, aux mâchoires saillantes, aux petits nez difformes, aux lèvres grosses, qu'on voit çà et là au village russe chez la femme, semble s'être réfugiée dans ce bataillon. Pas une de ces femmes-soldats n'offre un visage sur lequel le regard s'arrête volontiers. Pauvre filles-garçons ! En ont-elles conscience? Pour le moment, elles sentent surtout qu'elles sont harassées de fatigue. On reconnaît parmi filles divers éléments : anciennes sœurs de charité, filles de
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la campagne cl de la ville, qui se sont réunies, poussées par je ne sais quel obscur désir de jouer de pr/;s avec le danger, et enfin, quelques femmes cultivées, paraît-il ; bref, une salade de types et de classes, à la fois carnavalesque et louchante. Touchante, parce que ces femmes parlent do mourir, tandis que les hommes du H" corps caucasien, pour ne parler que de ceux-là, ont peur de faire leur métier de soldats.
Nous avons choyé ces excellentes filles : leur F^tat-Major a dîné et papoté à notre table, en particulier leur chef, madame Bochkariof, qui est une grosse personne, vive et autoritaire, parée de diverses croix et médailles, et douée d'une langue infatigable. Je lui avais cédé ma place en face du général, et j'avais plaisir à la voir faire honneur à notre médiocre popote. Que pourra-t-on bien faire de ces femmes-là?
41 juillet. — J'ai été convoqué à l'État-Major de la 10® armée, avec mes collègues des corps d'armée, par le chef du deuxième bureau du front, le colonel Brandt. Le collègue du XXV^ corps est un bon gros capiston qui possède, avec une tapette intarissable, beaucoup de bonne volonté et une naïveté à l'épreuve. 11 est, à lui tout seul, le premier et le deuxième bureau de son Etat-Major de G. A. ; il voudrait des questionnaires précis, un guide-âne pour officiers de deuxième bureau, et il explique combien c'est gênant d'être aussi peu renseigné. Ainsi, une de ses divisions, étant retirée du front et mise en réserve, a continué à fournir des états négatifs de blessés et de prisonniers. Evidemment, s'il existait un manuel pratique, pareille chose n'arriverait pas! J'ai approuvé de toutes mes forces !...
Celui du X*" G. A. est un grand rouquin, frais émoulu des cours accélérés de l'Ecole de Guerre; maintenant qu'il a pâli sur ces cours, entre autres sur celui, si savant, qui se rapporte à la tactique d'Annibal, il jette un regard de sereine supériorité sur ses camarades, dont, distraitement, il écoute les projets et les objections.
Celui du XXXVKP G. A. est un Caucasien sérieux et tout à fait charmant. 11 est venu me voir à Biénitsa, et vibre aux mêmes espoirs que Volski, mon adjoint, et que moi; son
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organisation est calquée sur la mienne, et j'ai toujours plaisir et profit à m'entretenir avec lui.
Nous avons, faute d'organisation de nos hôtes, perdu près de deux heures. Mais enfin sont arrivés le colonel Drandt et le capitaine Krousenstern du deuxième bureau du front. Le colonel nous a réunis, non pas pour savoir comment nous avions réalisé son excellente réorganisation des deuxièmes bureaux, mais pour nous annoncer sa décision, son oukaze. Dans la langue pâteuse et avec la confusion dont il a le secret, il nous dit ceci : « J'ordonne que, pendant les opérations, tout le personnel des deuxièmes bureaux se consacre exclusive^ ment à l'interrogatoire des prisonniers ». Les bras nous en tombent. Ainsi, c'est en vain que nous avons tant travaillé pour organiser nos bureaux et notre travail : au moment de l'employer avec intensité, on nous en éloigne! Ce colonel breveté pense donc, comme le général Milchaïlof, que le deuxième bureau n'a plus à travailler durant la bataille? Ou plutôt non, cet homme hautain, intelligent, mais borné, est une poule qui a couvé des canards. Son projet de réorgani^ sation des deuxièmes bureaux, c'est un jouet étranger, magni^ fîque et distrayant, avec lequel il s'est amusé quelque temps; mais, au bout du compte, le naturel a reparu, et ce bon Russe n'est vraiment capable que de jouer aux « gorodkis » (1). Nous avons essayé de protester discrètement, et comme j'étais le personnage qu'il fallait mater, c'est sur moi que s'est abattue sa colère. Je lui avais dit que notre chef d' Etat-Major avait besoin de nous pour de multiples services : étude des renseignements photographiques, papillops à faire pour les croquis, au fur et à mesure des opérations, etc. Détournant la question, le colonel Brandt a répondu h la cantonade : « Le chef du deuxième bureau de l'un de nos corps d'armée a souftlé à son chef d'Etat-Major des chifTres tellement fantas-r tiques relativement au nombre de bataillons ennemis qui sont devant nous, que le représentant du comité du front est venu trouver le général pour lui dire que, dans ces
(1) Jeu que pratiquent les paysans russes.
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conditions, nos solflalH n'attaqueniient pas w. J'ai demandé s'il s'agissait de moi.
— Evidemment! Votre chef d'Ktat-iMajor a déclaré que nous aurions alTaire ci 18 bataillons allemands, alors qu'en réalité il n'y en a que 8.
— Pardon! mon colonel! Il y a bien 8 baUiillons en première ligne dans le secteur d'attaque; mais je ne sache pas que les bataillons placés en réserve, à des distances variant de 1 kilomètre et demi à 0 kilomètres, aient reçu défense de prendre part à la lutte. Or, cela fait de 16 à 20 bataillons. En outre, la préparation d'artillerie, qui doit durer trois jours, attirera certainement des troupes fraîches.
Le colonel n'a voulu convenir de rien, et Krousenstern, qui ne connaît la guerre que sur le papier, puisqu'il n'a jamais vu une tranchée, m'a entrepris à part, pour me convaincre de l'erreur « formidable » que j'avais commise. Je ne me suis pas rendu. Nous verrons bien qui aura raison.
Rentré à Biénitsa, j'en suis reparti peu après avec le général pour gagner Kaskévitchi, où nous séjournerons durant l'offensive.
49 juillet, — Le beau temps est revenu depuis trois jours. La préparation d'artillerie a commencé ce matin, mais ce soir elle a été interrompue pour la nuit : j'en suis confondu. Je me dis que nous allons à un échec sanglant. J'avais jadis de l'espoir; maintenant, l'espoir est tué en moi, et puis, je suis si las !
Kaskévitchi est une petite maison de propriétaire campagnard, située fort près des lignes, mais dans une espèce de vallon parallèle au front allemand, ce qui enlève à l'ennemi la possibilité de l'atteindre par tir direct. Comme il n'a pas fait de réglage de tir indirect sur ce point, il nous a semblé que nous y serions relativement à l'abri.
Les États-Majors de corps d'armée sont rattachés à ceux des armées par un appareil Hughes, qui permet aux chefs de faire la conversation « par fil direct », et par des appareils Morse. Entre les corps d'armée et les lignes fonctionne seulement le Morse. Dans la pratique, toutes les communications journalières d'instance à instance se font
par le télégraphe ou le téléphone, les distances étant trop grandes et les routes trop difficiles, pour faire porter par des motocyclistes autre chose que les plis documentaires. Le travail du télégraphe est ainsi décuplé. On peut se représenter le surmenage qui en résulte pour les soldjits télégraphistes.
Dans la direction des lignes, de l'armée et des corps voisins, l'Etat-Major possède de nombreux téléphones qui activent la transmission des ordres et renseignements, mais non sans provoquer des coquilles. Il y a là, pour le personnel, un travail écrasant, parce que les relèves ne sont pas assez fréquentes. Ces hommes, pourtant, n'ont pas l'air de se plaindre. Ce sont des soldats pourvus d'une certaine instruction, et que je vois faire des lectures parfois intelligentes; cette culture devrait leur faire sentir plus douloureusement les conditions dans lesquelles l'incurie de leurs chefs les force à travailler. Il n'en est rien, semble-t-il. Parqués dans un étroit local, dessous d'escalier, soupente sombre et humide, coin délaissé dont nul n'a voulu, ils sont là, sans air, ou bien en plein courant d'air, jour et nuit, mal éclairés, serrés les uns contre les autres, appareil contre appareil. Dans toute la pièce, le brouhaha connu des appareils et des conversations, les sonneries de timbre, des relents de tabac et de victuailles, une poussière perpétuelle : ils n'y prêtent nulle attention. Leurs bonnes tètes de soldats, confiantes et résignées, se penchent sur les écouteurs ouïes manipulateurs, et ils trouvent toujours le temps d'aider un officier pour un déchiffrement difficile ou une conversation qu'on entend mal.
Lorsqu'on déménage, ils doivent travailler jour et nuit dans les conditions les plus difficiles, pour démonter et emballer les appareils. Ce sont eux qui partent les derniers. Même lorsque ce départ s'opère sous la menace de l'ennemi, ces hommes accomplissent leur tâche avec une certaine méthode et sans hâte fébrile, uniquement préoccupés, semble-t-il, de ne pas laisser derrière eux un seul appareil utilisable. Aujourd'hui, il nous attendent, encore plus mal installés que partout ailleurs, et crevant de chaleur.
2M) MRMOliiL.^ 1)1. Hlj^>.IL
Ce personnel hI humble, t^i pauvre, et qui, ayant une certaine instruction, doit HCntir sa condition misérabh;, m'inspire une sorte de pitié spéciale et de la sympathie. Ces galériens des 1\ T. T. sont la preuve palpable de ce que peut faire le soldat russe, quand on sait l'occuper et laisser filtrer un rayon de lumière sur son obscur travail.
^0 juillet. — Je me sauve à liiénitsa, en liaison de message lesté qu'il faudra utiliser de suite pour indiquer à l'artillerie le résultat des destructions. Je suis revenu en partie à pied, par des routes ôt des village.^ truffés de soldats, par la campagne ponctuée des postérieurs blancs de toute cette troupe inoccupée et qui dédaigne l'usage des feuillées. Impression curieuse de grisaille mouvementéCj de soldats mal tenus, indifférents ou hostiles, mais tous également fainéants; les unSj debout autour d'un pope, chantent dans le crépuscule ; d'autres, grimpés sur les collines, guettent les grondements et les vapeurs des éclatements d'obus.
2y juillet. — J'ai été de service au P. C. du commandant du corps d'armée. C'est un observatoire placé à 1.800 mètres de l'ennemi, mal construit, incommode, peu solide et entouré de boyaux sales. Du moins ai-je là un peu de calme; nul ne me dérange, et je n'ai d'autre occupation que de regarder. Le tir de destruction s'est animé; des tranchées ennemies monte une poussière, et les lourds fortins à embrasures sinistres s'écroulent dans un tas informe de terre jaunâtre. Au-dessus de nos têtes, les obus de loO passent avec un bruit de train qui arrive et va s'arrêter ; une batterie Vickers, à coups secs et précipités, rageusement, crache le feu et le fer à quelque distance de nous.
Pour moi, je ne crois pas à ce succès que je souhaite de toute mon âme. Jusqu'ici, on avait des soldats et peu de canons; aujourd'hui on a des canons, mais bien peu de bons soldats, et pas de bons cadres. L'heure de la surprise est passée pour les Boches, qui se sont certainement massés à l'arrière. On ne fera pas de prisonniers, parce que cette préparation intermittente de soixante-quinze heures leur aura donné le temps d'évacuer les points dangereux. Mais, tout de même, ici, je me repose... Hélas, le téléphone me rappelle :
ilfaut retourner à la fièvre de TÉtat-Major. Enfin! demain, on attaque : si cela marche, très bien. Si cela ne va pas, on nous laissera en paix, et je pourrai dormir : ah! dormir une vraie nuit!... Le soir tombe doucement. L'ennemi riposte à peine, mais il a aisément repéré notre abri, qu'il arrose de son mieux, blessant un homme et bousculant une de nos lunettes..*
22 juillet. — L'attaque a débouché ce matin. De très bonne heure, contrairement à mon attente, sont arrivées des colonnes de prisonniers: Dieu! qu'il y en al Je suis seul olficier sachant l'allemand pour m'occuper de les classer et de les expédier : c'est un travail fou, sans cesse troublé par nos soldats qui, de suite camarades avec l'ennemi, entourent les groupes d'Allemands et leur achètent tout ce qu'ils veulent bien céder: montres, porte-monnaie, peignes, couteaux, etc., jusqu'à un casque, ce lourd casque du troupier boche, qu'un de nos hommes plante fièrement sur sa tète par cette écrasante chaleur de juillet! J'ai manié ainsi 1.400 prisonniers, dont 700 à 800 du 2"^ Landwehr, que nous avons écrasé ou pris presque entier. Yolski, qui se prélassait au P. G., est mandé en toute hâte, et vient m'aider. La difficulté consiste à repérer les hommes d'unités différentes : il y a là un mélange assez curieux. Les Allemands ne s'attendaient pas à une attaque sérieuse sur le point le plus défendu de leur secteur (c'est le général Gourko qui nous avait suggéré cet heureux point d'attaque), et ont dû faire avancer tout ce qu'ils avaient sous la main. De là ce fait que toutes les armes sont représentées, y compris des hommes appartenant aux formations d'arrière.
Mais, tandis que je m'égosille et m'épuise jusque dans la nuit à classer mes prisonniers, nos affaires se gâtent, et les mauvaises nouvelles arrivent vers le soir. A quelque distance, au sud, dans un autre secteur, un régiment, ayant quitté ses positions, a forcé ses voisins à reculer de 20 kilomètres. Chez nous, une grande partie des hommes n'ont considéré l'attaque que comme une bonne opération de pillage; ils ont fouillé les abris, les morts, les blessés (boches efl russes !) Ils ont fait marché avec des ennemis, qu'ils ont laissés
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s'enfuir contre remise du contenu de leurs poches; puis ils ont rellué, individuellement ou par petits paquets, chargés de mille ohjets hétéroclites, de musettes et de sacs frondés de victuailles, et, sous les prétextes les plus divers, ils ont regagné leurs lignes, puis l'arrière, traversant mémo nu tir de harrage que l'ennemi essayait d'établir avec les pièces qui lui restaient. Nous tenions un succès énorme, mais nous n'aurons rien du tout; c'est à en crever de rage.
23 juillet. — L'artillerie continue à tonner autour de nous, mais la désorganisation bat son plein. L'ouvrage XXIX a été pris, perdu et repris ; défendu par quelques officiers et six ou sept soldats, il reste longtemps entre nos mains, cette poignée de braves tenant les Boches en échec, et leur interdisant tout mouvement en avant. De nouveaux prisonniers arrivent. Du travail, du travail encore. Le désespoir m'assomme; mais, j'ai honte de le dire : je pense, à part moi : enfin je pourrai dormir! Je suis épuisé, exténué.
2â juillet. — On se fait à l'inévitable. La victoire était là, elle nous échappe (1). Nous serons seuls, en France, à la prendre tout entière. Hier, le général et le chef d'État-Major m'ont dit séparément combien mon travail avait été utile. Gela vous remet un peu.
Visite à Zagorié, où cantonne le 1^' régiment. La contrée est charmante, vallonnée, parsemée de seigles mouvants et de jachères, où s'épanouit à l'infini la grâce touchante des fleurs des 'champs. Partout, dans des creux, des cantonnements, tentes blanches, chevaux, artillerie, infanterie. Des groupes sinistres de soldats mal tenus circulent çà et là.
(1) Voici ce que, dans ses souvenirs, le général Ludendorfif écrit sur cette offensive; on verra que je ne m'en exagérais pas la portée : « De toutes les attaques dirigées contre l'ancien front da commandant en chef de l'Est, celle du 21 juillet, au sud de Smorgone, à Rrévo, fut particulièrement violente; les Russes y enfoncèrent une division de Landwehr qui y tenait un très large front et qui se défendit vaillamment. La situation apparut, pendant quelques jours, très grave, jusqu'à ce que des réserves et notre feu d'artillerie aient pu rétablir la situation. Les Russes évacuèrent nos tranchées : ce n'étaient plus les Russes d'autrefois. » Erich Ludendorff, Souvenirs de guerre, t. 11, p. 43 de la traduction française (Payot, Paris).
Les pages qui suivront permettront de remettre au point les affirmations du général allemand. On verra que l'échec n'est pas dû à une contre-otfensive ennemie, et que si nos troupes n'avaient pas reculé d'elles-mêmes, nous tenions une importante victoire.
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Joie h travailler sur des cartes hoches que nous avons saisies : il se trouve que j'ai repéré toutes les batteries ennemies, sauf une, que j'ai confondue avec son dépôt de munitions.
J'ai surpris une conversation de politiciens du comité du front qui en veulent à notre général et à notre chef d'Klat- Major : vont-ils encore les expédier?
âl) juillet. — Le commissaire du gouvernement provisoire, le lieutenant Romanenko, vient d'être assassiné à 400 mètres de chez nous. Il était parti à cheval; s'arrètant auprès d'un groupe d'hommes du 5" régiment, il a commencé à leur parler raison. Tout à coup, des voix crient : « Frappe, frappe! » Prenant peur, l'officier pique des deux. Mais une balle l'atteint au bras, et il tombe. Alors les soldats se précipitent, l'achèvent à coups de baïonnette et de talons de botte, comme une bête malfaisante, et se partagent ses chaussures, sa veste en cuir et le contenu de ses poches. Le général Iskritski a témoigné de l'énergie : il a fait entourer le régiment par une chaîne de Cosaques, et livrer les coupables. Ces brutes pleuraient... La peine de mort est rétablie, enfin, mais la leur appliquera-t-on?
Le bataillon de femmes-soldats, qui avait demandé à prendre part à l'attaque, a fait partie de la troisième vague, d'ailleurs plus dangereuse que la première, l'ennemi s'étant ressaisi. Leur commandante serait blessée; la sous-commandante, une grande femme maigre, un peu excitée, serait devenue folle ; 34 soldâtes auraient été faites prisonnières, quelques autres auraient été blessées. Use confirme qu'elles n'ont servi à rien : les nerfs d'une femme résistent rarement à pareille épreuve. L'emploi de bataillons féminins semble condamné par cet essai.
26 juillet. — Je note maintenant des détails relatifs à l'opération, d'après les rapports que j'ai entre les mains.
Notre corps d'armée, constitué en réserve du généralissime, avait été appelé à tenter une offensive secondaire appuyée par les deux corps voisins, le IP corps caucasien à droite (remplacé, après sa défection, par le XX^ corps), et le XXXVIIP corps à gauche. Le front d'attaque s'étendait sen-
siblement de Krévo au sud à Smorgone au nord; la part du !*"■ corps sibérien était d'environ 7 kilomètres, y compris les portions passives, comme celle de la forêt de Bogouchi. Notre corps d'armée comprenait 4 divisions : la IG*^ D. I. à gauche, la 2^ division sibérienne au centre; la 1'® division sibérienne adroite. Enfin, la 132*^ division, issue, comme la 16% de prélèvements effectués sur les éléments en surnombre des divisions sibériennes, était laissée en réserve; elle avait d'ailleurs mauvais esprit, comme la plupart des divisions nouvelles de même formation. La ÏQ"^ D. I. avait pour mission de faire une démonstration sur la lisière sud de la forêt de Bogouchi, que l'on savait hérissée d'ouvrages de résistance, et encombrée de fils de fer, ainsi que d'arbres de haute futaie abattus par la préparation d'artillerie. La i'" et la 2*^ D. L sibériennes devaient enlever la première position allemande, ainsi que les nœuds de résistance placés immédiatement en arrière, et, s'il était possible, envahir directement ou par rabattement la forêt Novo-Spaski, dont les lisières seules étaient défendues. En cas de vive résistance, elles devaient se retrancher sur la ligne Mouiksa-Mikhnitchi; sinon, se rabattre au sud-ouest, en direction générale d'Ermolino» en liaison avec le XXXVIll" corps qui devait avancer par Tomasôvka pour enfermer en se rabattant vers le Nord les élé* ments de défense restés dans la forêt de Bogouchi.
Aux quatre divisions russes du I*"" corps sibérien comprenant 28 000 baïonnettes, l'ennemi opposait, en première ligne, environ 8 bataillons (partie du 9' Landwehr; bataillon de Landsturm 11/21 ; 2" Landwehr et 374" régiment d'infanterie). En deuxième ligne, il avait une division de réserve : le deuxième bureau du groupe d'armées soutenait contre nous que c'était la 42^ D. L de réserve; en réalité, c'était la 232° D. L R. N'ayant aucune expérience de ce genre de combats, l'officier du deuxième bureau du groupe d'armée qui était chargé de l'ordre de bataille m'avait fait dire, on s'en souvient) les choses les plus désagréables par le chef du bureau, parce que je soutenais que les 8-9 bataillons en secteur ne seraient pas les seuls auxquels on aurait de suite affaire. Il prétendait que le bataillon de Landslurm et la D. I. de réserve
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ne seraient enj^agés que lelendemain derallaque. En réalité, (Jeux heures après le début de l'olTensive, à 0 heures du matin, je trouvais déjà des prisonniers appartenant à toutes ces unités, et, vers 6 heures du soir, le 78'' et le lOG'réî^irnents de réserve étaient amenés pour aveugler la trouée, et nous fournissaient des prisonniers. De cette façon, fila place des 8 bataillons que les bureaux du front estimaient devoir nous être seuls opposés, nos troupes en avaient rencontré 23. Certes, elles avaient néanmoins une écrasante supériorité d'effectifs; mais il est clair que lorsque des États-Majors aussi éloignés des lignes que Test celui de Minsk, et aussi incompétents en matière militaire pratique, imposent leurs vues aux exécutants, ceuxci ne peuvent, le plus souvent, que déployer en pure perte un courage dont nul ne leur saura gré. Ce simple exemple montre comment on travaille à Minsk : il peut aider à comprendre bien des échecs du malheureux front ouest.
Mon service estimait, dans notre secteur d'attaque, l'artillerie ennemie à 32 batteries, dont 20 lourdes, n'ayant pas de calibre dépassant 21 centimètres. Notre artillerie comptait 47 batteries, dont 30 lourdes, allant jusqu'au calibre de 12 pouces (environ 30 centimètres); elle dominait nettement l'artillerie allemande : 1° par le nombre des pièces ; 2° par le calibre; S** par la justesse du tir; 4*^ par la qualité des projectiles, les Allemands ayant un nombre impressionnant d'obus qui n'éclataient pas.
La préparation d'artillerie, réglée de telle sorte qu'elle s'éteignait pendant la nuit, a trompé les Allemands ; à en croire leurs prisonniers, ils étaient persuadés qu'il n'y aurait ici qu'une simple diversion, puisque l'artillerie russe renonçait à l'avantage de harceler et d'affamer l'ennemi en l'écrasant nuit et jour de ses feux. Le 9/22 juillet, à 7 heures du matin, nos troupes sont sorties des tranchées presque sans pertes; la 16^ D. L atteignit son objectif presque sans coup férir, mais, au lieu de s'y maintenir, les troupes, d'ailleurs médiocres, qui la composaient, pillèrent abris, cadavres et blessés, et s'en retournèrent dans leurs tranchées. Dans la journée, cette ligne fut reprise et reperdue par quelques éléments.
UNE OFFENSIVE RÉVOI.UTIONNAIRE 237
La 2® et la l""" D. I. sibériennes, et plus tard quelques éléments de la 132® D. I. abordèrent résolument les pentes situées au sud-ouest et au sud de la forêt Novo-Spaski, avancèrent rapidement, les défenses ayant été écrasées par un tir d'artillerie précis et bien éclairé sur les objectifs importants, gagnèrent Rogatchof, et, se rabattant vers le nord, le long de la forêt, vinrent déboucher dans la zone des batteries du groupe N., sur la ligne : Razryvka-Glodovo-Rogatchof, s'emparant, du premier élan, de 24 pièces allemandes. A 11 heures, le général commandant du 1**' G. A. sibérien put parcourir en personne la forêt de Novo-Spaski jusqu'à sa lisière nord-ouest.
Par malheur, la désorganisation se mit rapidement dans les troupes, qui trouvèrent, dans les abris et le casino, des objets de toute sorte, des victuailles et de l'alcool. Les groupes chargés de sacs de butin refluèrent sans arrêt vers l'arrière, donnant pour toute réponse aux officiers qui tentaient de les arrêter : « Notre objectif est atteint, nous nous en allons. »
Les Allemands contre-attaquèrent sur l'ouvrage XXIX, situé à l'angle sud-ouest de la forêt Novo-Spaski, espérant prendre les Russes de flanc; mais l'ouvrage, défendu par quelques officiers et quelques hommes résolus, passa de mains en mains, et finalement resta aux Russes, qui l'évacuèrent librement durant la nuit. C'est le seul épisode de combat qu'on ait à relater dans ce secteur. Dès le lendemain de l'attaque, il n'y avait plus, dans le bois Novo-Spaski, que des patrouilles russes, le gros des troupes l'ayant évacué, et les Allemands n'osant pas y rentrer. Ce bois, qui mesure près de i kilomètres carrés, resta pendant trois jours complètement vide, les Russes étant partis, Qi les Allemands n osant pas y rentrer. Dans la nuit du 23 au 24 juillet, un de nos officiers y fut envoyé avec quelques hommes pour rapporter des trophées : il n'y rencontra personne.
Les canons sont restés à leur place, les vainqueurs n'ayant su s'emparer que de six culasses qu'ils emportèrent. Les mitrailleuses, fusils, lance-mines, etc. éparpillés dans le bois et dans les ouvrages, y restèrent, à peu d'exceptions près, personne ne voulant prendre la ch-orge de le* emporter — et