îS IMÉMOfîlKS DE nf'SSIF
personne n'ayant sori^c à oiganiser un service à cet elîet. L'ensemble (Jes nn'lraillenses rapporlcjes ne (i«îpas.se pas 40.
Les prisonniers que nous avons laits (\in peu plus de l.iOO dont 27 ofliciers) ap[)artenaient aux formations suivantes : 2" régiment de Landwehr; 9" régiment de Landwehr; 'Mi'\ 379% Ul)% 140", 447", 78", 100« régiments de réserve; 101' et (U" régiments d'artillerie; 410" et 430" Minenwerf'er; 00" mitrailleurs d'élite ; 18" pionniers ; bataillon de Landsturm 11/21 .
Le 25 juillet, les Russes avaient repris leurs positions de départ, les fuyards et déserteurs ayant été en partie récupérés. Quant aux Allemands, rentrés prudemment dans leurs lignes, ils travaillent fiévreusement à en reconstruire les défenses.
Voici les chiffres de nos pertes :
Tués Blessés Total Disparus et fuyards.
Officiers ... 81 264 345 12 prisonniers.
Sous- officiers et soldats, . 1.102 6.537 7.639 9.210
27 juillet, — J'étais parti avec Volski pour examiner un monticule intéressant comme observatoire; tout à coup, des éclatements y apparaissent. Allons voir ce que c'est! En approchant, nous reconnaissons un camp de tentes blanches, pittoresquement égaillé dans un vallon pelé, dont les rebords nous le cachaient ; c'est sur ce camp que les Allemands ont tiré, bouleversant quelques tentes et blessant plusieurs hommes. Nous approchons. Un blessé est étendu sur le sable; il pousse des gémissements; ses bras sanglants sont soutenus par un infirmier, tandis qu'on lui bande la cuisse,
Nous sommes venus pour saluer le colonel, qui est de mes amis, un brave entre les braves. Il est là devant le blessé, et me dit : (( Comment les Allemands ont-ils pu me repérer? Je n'ai pas vu d'avion venir de leur côté. »
— Mon colonel, dis-je, regardez là-haut dans les nuages : voyez-vous ce point noir? C'est de lui que vient tout le mal; c'est la saucisse boche!
— Croyez-vous?... »
Ce (( croyez-vous » vaut son pesant d'or. Ce colonel a eu l'imprudence, au lendemain d'une oITensive, de camper ses tentes dans une vallée perpendiculaire au front ennemi : il n'a pas songé aux observatoires aériens. Les Allemands se sont contentés de lui donner une leçon de prudence. Mais ce détail ne montre-t-il pas le manque d'adaptation à la guerre moderne des meilleurs d'entre les officiers russes?
Justement, ce matin, dès l'aube, les Boches ont voulu écraser notre Q. G. à Kaskévitchi. Mais, comme je l'ai expliqué, la disposition des lieux fait qu'ils ne peuvent nous atteindre que par tir indirect; or, ils n'ont pas, sur place, de batterie commode pour cette distance. Ils ont tenté de s'en tirer en nous prenant un peu de flanc, avec du 105 millimètres. Ils n'ont rien pu faire : leur premier obus est tombé exactement à cinquante-deux mètres de ma bicoque, mais presque aussitôt l'ennemi a allongé son tir, ce qui a eu pour seul efl'et de tuer un cheval avec une centaine d'obus. Je ne suis certes pas grand clerc en matière d'artillerie, mais j'ai pu dire ce matin, après les premiers obus, à mon camarade de chambre : « Ne nous frappons pas, nous pouvons dormir tranquilles », et me rendormir en effet. Il y suffisait d'un peu de réflexion et d'observation. D'ailleurs, ce n'était, naturellement, pas moi qui avais choisi l'emplacement du Q. G.; il y avait donc chez nous des hommes avisés qui avaient conseillé ce choix. J'ajoute malicieusement que c'est pour moi une source de plaisir pur sans cesse renouvelé que le spectacle offert par le bombardement d'un Etat-Major — quel qu'il soit! Ce danger inusité y produit une impression qui s'écrit naïvement sur certains visages.
Le lendemain de mon arrivée à Kaskévitchi, en m'apportant le déjeuner du matin, c'est-à-dire un verre de thé et un morceau de pain, Pavel, mon ordonnance, y a joint un œuf dur !
— Tiens, dis-je, agréablement surpris, tu as trouvé à acheter des œufs, dans ce désert?
— Nullement!
— Alors d'où vient cet œuf?
— Ahl voilà! La viande, pour les ordonnances et pour
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rcHcorte, n'a pas été prête à temps; on nous donne, à la place, quatre œufs par jour.
— Tu vas me faire le plaisir (Je reprendre cet a;uf : lu ne penses pas que je vais manger ta ration !
— Mais si, je le pense! Vous mangerez cet œuf; je ne le reprendrai pas! Comment! vous travaillez nuit et jour sans repos, le téléphone vous enlève encore le peu de sommeil qui vous reste, je vous vois épuisé de fatigue, tandis que moi, qui n'ai rien à faire, je suis gros et gras! Non, Votre Honneur, vous mangerez cet œuf!
Et j'ai obéi, touché aux larmes par ce dévouement. Et, depuis ce jour-là, tant qu'il a reçu des œufs, Pavel m'en a apporté un, d'autorité et sans explications, pour mon premier déjeuner... Et Pavel est un simple paysan russe.
28 juillet. — Nous sommes rentrés à Biénitsa, accablés par la tristesse de cette victoire abandonnée et par T « à quoi bon? » qui s'oppose à tous nos efforts.
Le général Yarone, nommé chef d'Etat-Major de la 1" armée, m'a dit : « Je sais combien vous aimez notre corps d'armée; mais je viens vous demander le sacrifice de le quitter pour m'accompagner dans mon armée; vous avez créé chez nous un deuxième bureau tel que nous n'en avions pas eu, et le résultat de votre travail nous a permis de frapper Fennemi aux points sensibles. Chez moi, vous serez chefadjoint du deuxième bureau de l'armée, avec mission spéciale d'organiser tous mes corps d'armée comme vous avez organisé le I" corps sibérien au point de vue de l'étude de l'ennemi ». J'ai réfléchi et accepté. La flatteuse proposition du général m'imposera un effort considérable; mais peut-être rendrai-je là-bas service sur une plus large échelle. En tout cas, il n'est pas gai d'abandonner ses collaborateurs, ses subordonnés, son œuvre enfin, puis les camarades et les hommes même, dont un si grand nombre me connaissent. L'inconnu n'a aucun attrait pour moi : je n'ai accepté que par raison, encore que je sois très fier de l'honneur qui m'est fait.
29 juillet, — Le général Bodisco, commandant l'artillerie, m'a dit que j'avais été « l'un de ses meilleurs collaborateurs » ; le chef d'Etat-Major, à qui je demande une permis-
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sion, me répond : « Dans un nnonnent aussi grave, je ne puis me passer de vous ! ». Ainsi, me voilà prisonnier de mon travail. Je me sens complètement épuisé, mais on me rive à la tâche, sachant bien que je la ferai quand même.
Je m'amuse à noter ce que m'a rapporté, du côté russe, le travail acharné que j'ai fait sur le front. Je suis entré dans l'armée russe comme lieutenant d'infanterie détaché dans un Etat-Major. Au l''^janvier de cette année, j'avais l'ancienneté suflisante pour devenir capitaine en second; on a omis de me promouvoir; l'Empereur, puis le chef d'Etat-Major de mon armée se sont successivement étonnés de voir la stagnation de mes galons; j'ai appelé l'attention de mon général commandant sur ma situation anormale; il a donné des ordres. Il y a de cela près de trois mois. J'ai demandé aujourd'hui, au chef de la chancellerie, oii en était l'affaire ; il m'a répondu : « La proposition est toujours là, puisque vous êtes étranger ». Ce capitaine a joué sur les mots : je suis étranger, mais officier russe ; il a été heureux de me faire cette grosse niche : cela m'apprendra à ne boire que très modérément et à ne pas jouer aux cartes ! Enfin, le chef d'Etat-Major m'a dit aujourd'hui que, n'ayant plus de décorations à me donner, puisque j'ai celles de mon grade, il me propose pour capitaine en second I On devine le plaisir que j'en éprouve : il y 'a six mois et demi que fai le droit d'exiger les insignes et avantages de ce grade ! Aussi bien, comme je vais peut-être partir, to,ut ce projet tombera-t-il à l'eau. Je ne m'en émeus pas bien fort.
2 août. — Un avion ennemi a brûlé la saucisse d'un corps d'armée voisin. L'observateur, voyant venir l'avion, et n'ayant naturellement pas de parachute, a donné le signal de la descente; mais, dès que l'aéroplane s'est approché, les hommes du treuil ont fui et se sont cachés sous des buissons voisins. Le Boche, descendant très près du ballon, à le toucher presque, puisqu'il le faisait sans aucun danger, a répandu sur lui une traînée de liquide enflammé. Ce fut tragique, cet homme qui allait mourir — et qui est mort en elîet — qui donnait dans son porte-voix pour appeler le secours des lâches gredins, lesquels, des buissons voisins,
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guettaient sa mort et le spectacle rare. Voilà où en est l'armée russe... La lâcheté collective condamne ces brutes à l'esclavage; d'où qu'il vienne, elles le méritent.
Le corps d'armée que je vais probablement quitter était un des meilleurs de l'armée russe ; pourtant, son Etat-Major était peu homogène. La raison en est une défectuosité de l'organisation générale de ce genre d'unité. Un État-Major de corps d'armée comprend 18 officiers dont 3 généraux, et 23 assimilés ou fonctionnaires ; cela ne serait pas suffisant si le travail était rationnellement organisé. Mais le corps d'armée est en Russie un échelon sacrifié; son Etat-Major est considéré par les grands chefs comme tout à fait négligeable : c'est pour cette raison qu'on y parque, à côté d'officiers parfois très brillants, tant d'officiers médiocres, parmi lesquels il y a des nullités, des paresseux ou des ivrognes.
L'officier qui, à la guerre, reste dans un Etat-Major de corps d'armée est bien souvent un homme trop modeste, ou dépourvu de protection; tout officier qui compte et sait se « débrouiller » ne fait que passer dans cet Etat-Major figé, où l'on n'a pas d'issue, à moins qu'on n'y occupe un très haut poste.
Le commandant de corps d'armée est souvent un vieux général parvenu au sommet de la hiérarchie des grades, couvert de croix et de plaques, et considéré comme un personnage purement décoratif. Le chef d'Etat-Major est colonel ou général de brigade : c'est sur lui que pèse, en général, la plus lourde besogne. Les bureaux dits des Opérations et des Renseignements (troisième et deuxième bureaux) comprennent normalement cinq officiers, dont deux brevetés. La réforme des deuxièmes bureaux sur le front ouest, et les nécessités politiques créées par la révolution ont fait ajouter deux ou trois officiers.
En dehors de ces bureaux, il y a : un général commandant l'artillerie de corps, avec trois officiers ;
Un colonel chef du génie, avec un adjoint ;
Un intendant, avec huit attachés ;
Un commandant du Q. G., avec un adjoint;
Un commandant de l!escorte cosaque ;
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Des directeurs des services : médical, vétérinaire, automobile, radiotélégraphique ; Un contrôleur et un payeur.
Le travail ordinaire des troisième et deuxième bureaux consiste à prendre connaissance des innombrables papiers adressés par l'Etat-Major de l'armée, et à rédiger chacun deux télégrammes journaliers destinés à transmettre à celui-ci les événements du jour et de la nuit, au point de vue respectif des opérations et des renseignements. Il paraît qu'à l'École de Guerre russe on apprend à distinguer infailliblement ce qui relève de l'une ou de l'autre de ces rubriques. J'ai eu, au début, de fréquentes discussions avec le camarade breveté chargé du troisième bureau, parce qu'il m'accusait d'empiéter, par mes télégrammes, sur son terrain, et il était soutenu par le chef d'Etat-Major. Il m'a fallu de patientes démonstrations et l'appui du deuxième bureau de l'armée pour convaincre ces olliciers de l'utilité que je trouvais, au point de vue des renseignements, à relever par exemple le nombre et le calibre des projectiles d'artillerie lancés par l'ennemi sur des objectifs donnés. Ils ne s'étaient jamais demandé pourquoi on leur faisait faire cette statistique pour le troisième bureau : ils n'y voyaient aucun sens, jusqu'au moment où je leur ai montré les renseignements qu'on en pouvait tirer. En somme, ces officiers sont, malgré leur passage par l'Ecole de guerre, essentiellement passifs et dénués de curiosité. L'Ecole leur a enseigné des formules rigides, et non une vivante méthode d'investigation.
J'ai dit ailleurs que les Etats-Majors de corps d'armée ne possédaient pas d'interprète en titre. De même, ce n'est qu'assez tard qu'ils ont pu se procurer des photographies aériennes : c'est seulement au début de 1917 que nous en avons eu d'une façon courante, au I''' G. A. sibérien. La première raison était la pénurie d'avions en état de photographier; la seconde raison était que les aviateurs prétendaient manquer de papier photographique ; la troisième, que l'interprétation des photographies d'avion, placée dans des mains inexpertes, ne pouvait se développer. A Kief, oij se trouve la direction centrale de l'aviation, on dispose de tous les éléments pour faire tle bon
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travail; maison n'en fait f^iière proliler les unités qui iravaillenlsiir le front. On prétend enseif^ner en rjnelrjneîS séance» Tartde l'interprétation des photof^raphies aériennes à des officiers to[)ograplies qu'on distribue ensuite parmi les sections « pliotométriques » d'armée et de corps d'armée. Or ces officiers n'ont aucune expérience des défenses ennemies et des tranchées ; ils ne peuvent donc retrouver, fût-ce dans les meilleures photograpliies, les renseignements qu'y trouve un bon officier de deuxième bureau, aidé çà et là par les recoupements d'un prisonnier ou d'un déserteur De plus, les sections photométriques, investies du monopole d'étude des photographies aériennes, sont assez jalouses de leur prérogative. L'autorité supérieure n'a rien fait pour dilîuser en dehors de ces sections cette étude si fructueuse, et l'on peut se représenter le manque de préparation des officiers à ce travail, si je dis que beaucoup d'entre eux ne considèrent ces photographies que comme objets de collection. Entin, les loupes manquent dans la plupart des unités, et c'est à mes frais que j'en ai introduit de passables dans mon corps d'armée.
Les officiers brevetés n'ignorent plus maintenant combien est utile l'étude de ces photographies; mais leur paresse d'esprit est si grande qu'ils n'essaient jamais de la pratiquer euxmêmes : ce serait là, d'ailleurs, un acte d'initiative personnelle; or un jeune officier breveté ne prend pas d'initiative personnelle : l'Ecole a tué en lui pareille velléité, si tant est qu'il l'ait jamais eue. C'est seulement dans les grades supérieurs que cette tendance se révèle chez ceux d'entre les officiers d' Etat-Major qui ont vraiment du fond.
Un service de renseignements dirigé par un de ces jeunes officiers brevetés ne peut donner de bons résultats. Tout ce qui est personnel dans les communications de l'avant, tout ce qui tranche sur la monotone grisaille des rapports quotidiens, leur devient, par cela même, suspect. Ils apportent, dans leur métier de soldats, une âme de tchinovniks. Cela est d'autant plus fâcheux qu'on trouve souvent, dans les formations de l'avant, de jeunes officiers remarquablement doués pour la recherche des renseignements : j'en ai vu
plusieurs parmi ceux que j'avais placée dans les régiments et les divisions comme officiers de renseignements. En général, ceux des corps voisins n'apportaient pas grande utilité, n'étant jamais encouragés ni soutenus, et ils se croyaient inutiles, parce que leurs meilleurs rapports se trouvaient tamisés par la prose incolore, impersonnelle et stéréotypée des officiers d'Etat-Major qui trônaient aux troisième et deuxième bureaux du corps d'armée. Chez nous, j'ai signalé le cas où, un jour, le général Mikhaïlof critiqua une expression que j'avais mise dans un télégramme. J'en défendis l'emploi, disant qu'il n'y avait là aucune faute de russe... « Sans doute, répondit mon chef d'Etat-Major, mais ce n'est pas ainsi que nous disons » ; et il me citait l'expression stéréotypée de la phraséologie courante. Je résistai poliment, disant qu'on savait bien à l'hjtat-Major de l'armée que c'était moi qui rédigeais les télégrammes, bien qu'il les signât, et qu'à un étranger on pouvait pardonner des expressions neuves. Le général céda; or, le lendemain, ma phrase tout entière s'étalait dans le communiqué de l'armée. Le fait se produisit trois fois; le général me dit alors : (( Faites vos télégrammes et signez-les de mon nom : vous vous contenterez de me tenir au courant des faits intéressants, mais il est inutile que je les lise d'avance ». J'avais obtenu victoire, et ce fut un triomphe lorsque, à quelques jours de là, une de mes phrases passa toute crue dans le communiqué du G. Q. G.. : tout le bureau en ressentit de l'orgueil et, à partir de ce jour-là, je fus quelqu'un. Or, ce modeste succès, je savais bien à quoi il était dû : n'étant point élève de l'Académie de guerre, j'exprimais les choses militaires, çà et là, au moyen d'images ou d'expressions personnelles que pas un de mes camarades n'eût osé employer. Certaines de ces expressions, se détachant sur la grisaille du style officiel, frappaient en haut lieu, et on leur faisait un sort. C'est dire, et c'est ce que je voulais mettre en lumière, que, dans, les sphères du commandement, on n était nullement réfractaire à l'originalité, et on savait l'apprécier, mais on ne songeait pas à l'encourager activement chez les subordonnés.
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La liaison scmhlait facile à établir anire les services d'un Etat-Major de corps d'armée, puisqu'ils étaient contigus ; mais il eût fallu d'abord se convaincre que cette liaison était utile; ce n'est guère le cas parmi mes camarades. L'indolence est telle parmi eux que nul n'est intéressé parle travail de son voisin; c'est là, d'ailleurs, un des traits par lesquels se caractérise l'individualisme des Russes.
Cependant, j'ai pu constater quels trésors d'obligeance on pouvait trouver dans les services voisins quand on venait, sérieusement et avec persévérance, feuilleter leurs renseignements et leur apporter ceux qu'on avait soi-même recueillis. Le général directeur de l'artillerie de corps, par exemple, prenait part à toutes nos découvertes de batteries ennemies, de mitrailleuses ou de lance-bombes, en faisait la critique, mettant à ma disposition sa grande expérience de spécialiste, et faisant parfois tâter par ses canons les endroits indiqués pour s'assurer si nous avions vu juste. C'est ainsi également que notre excellente escadrille de corps m'envoyait tous les jours un officier en liaison officieuse, et que les aérostiers, sachant que j'appréciais leur travail, me tenaient, par des visites personnelles, au courant des menus faits, parfois importants, qui n'avaient pu trouver place dans leurs compte-rendus officiels. On voudra bien remarquer, toutefois, que ces exemples, si naturels pour nous, de liaison entre des services faits pour collaborer, restaient sans imitation : ils constituaient des pratiques auxquelles les Etats-Majors russes ne sont pas dressés, parce qu'ils se reposent uniquement, pour ce soin, sur le chef d'Etat-Major. Cependant, mon service de renseignements a fonctionné sans accrocs, rencontrant partout des capacités, de la bonne volonté et même du dévoûment. Des visites fréquentes faites par mon adjoint ou par moi à TEtat-Major des divisions ou dans les lignes ont tenu en haleine nos collaborateurs de Favant, que, d'ailleurs, j'ai réunis chez moi à intervalles réguliers, pour discuter des questions de méthode ou d'intérêt commun. Mes chefs ont parfaitement vu que le service donnait des résultats intéressants, et ne m'ont pas ménagé leur approbation, mais j'ai l'impression qu'ils en attribuent le succès à des qua-
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lités personnelles plutôt qu'à la méthode, prouvant ainsi qu'ils ne pénètrent pas au-delà de Tapparence.
Notre service de l'artillerie fonctionnait à la satisfaction de tous, précisément pour les mêmes raisons que celles grâce auxquelles le service des renseignements pouvait prospérer. C'est que le général Bodisco, qui commande l'artillerie du corps, avait compris l'utilité de la liaison avec ses subordon nés. Sans cesse en mouvement, recevant à tout instant des officiers d'artillerie, il est exactement au courant de tout ce qui concerne son arme dans notre secteur, et il anime tout son personnel de la foi qui brûle en lui.
Par ailleurs, la liaison de l'Etat-Major du corps d'armée avec les divisions et les régiments n'existe que superficiellement. Des motocyclistes faisant le va-et-vient pour porter des plis suffisent, croit-on, à établir un lien entre les Etats- Majors superposés. De temps à autre, un officier de l'avant vient chez nous pour affaires personnelles ou pour le service : on le fait causer un peu. De temps à autre, également, avant la révolution, le commandant du C. A. allait voir des troupes au cantonnement, voire même dans une tranchée calme, et échangeait avec elles le salut rythmé qui sonne si bien. Ces visites étaient l'occasion de simples et cordiales agapes, arrosées du mieux qu'on pouvait, et c'étaient là de petites excursions hygiéniques qui fortifiaient dans l'âme du chef la conviction qu'il était adoré de ses soldats. Parfois aussi, le chef d'Etat-Major allait faire à l'improviste des inspections sans solennité qui lui apprenaient beaucoup, mais ne pouvaient qu'être fort rares.
Il est difficile de juger d'un mot le commandement des C. A. russes : tantôt c'est le général commandant, tantôt le chef d'Etat-Major qui est le personnage actif; j'ai mçme vu tel Etat-Major de corps d'armée oii ce n'était ni l'un ni l'autre, mais un officier de moindre grade et de plus robuste intelligence. Il faut dire aussi que l'intelligence, le goût du travail et la compétence sont inégalement répartis dans le haut commandement des corps d'armée. Cependant, j'ai pu constater, dans de multiples expériences, que ces Etats-Majors, qui trop souvent sont amorphes, et, durant la guerre de
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position tout an nnoins, travaillent pen, pouvaient être transformés le [)lns aisément du monde par quelques personnalités actives. 11 sullit de la présence, ne fût-ce que d'un seul chef ardent au travail, payant de sa personne et sachant animer ses collaborateurs, pour qu'un Ktat-Major endormi et comme llétri se réveille et fournisse un travail de premier ordre. Ce n'est donc pas, à coup sûr, le fond qui leur manque, mais l'éducation générale et la mise en train. Le hasard peut y jouer un rôle important sous la forme d'un officier de valeur, actif et entreprenant qui met tout le monde en mouvement. Mais beaucoup de corps d'armée sont encore commandés par de vieux généraux qui n'ont plus la souplesse d'esprit nécessaire pour s'adapter à une façon nouvelle de faire la guerre.
Malheureusement, je l'ai dit, l'État-Major de corps d'armée en Russie est un échelon sacrifié; son inutilité s'est fait mieux sentir de jour en jour, à mesure que l'Etat-Major de groupe d'armées prenait plus d'importance. Un jour vint où l'État-Major de corps d'armée comprit qu'il n'était qu'un parent pauvre. Son rôle, encore brillant au cours de la guerre de mouvement, se rétrécit et finit par être définitivement sacrifié lorsque le front se fixa, puisqu'à partir de ce moment, les grands Etats-Majors se mirent à décider à sa place. Il ne tarda pas à comprendre que, ligotté comme il l'était, il aurait tort de s'agiter beaucoup, son agitation ne pouvant que lui nuire. Il se résigna donc à se tenir coi : de là cette indolence qui frappe en lui. C'est là un exemple de cette résignation si conforme à l'esprit de la discipline russe, de ce sentiment d'être « perinde ac cadaver », qui, en tuant chez les sous-ordres toute personnalité, paralyse du même coup leur volonté d'agir.
Si, de l'État-Major du corps d'armée, je passe à celui de la division, j'y trouve, avec la confirmation de certains caractères ou défauts signalés, certaines tendances nouvelles
s'expliquant par le fait que la division est un organe d'exécution plus que de combinaison.
L'État-Major d'une division comprend, depuis 1916 environ, les éléments suivants :
D'abord le commandant, avec le grade de général-major et plus rarement de général-lieutenant. Un chef d'Etat-Major (colonel ou lieutenant-colonel) breveté. Un officier subalterne breveté, portant le titre de Starchi Adioudant (adjudant-major) attaché au service des formations actives. Un autre officier subalterne chargé des questions administratives et assisté de deux payeurs. En outre, trois jeunes officiers « dlia poroutchénii » (m. à m., pour les commissions, c'est-à-dire pour la liaison), et un quatrième, de préférence breveté, attaché au service des renseignements.
On dispose d'une compagnie de télégraphistes et téléphonistes et de deux compagnies de génie. Tous les autres services du G. A. ont, naturellement, un représentant de la même spécialité à l'Etat-Major de division.
Cette organisation s'est peu à peu complétée, au cours de la guerre ; elle était loin d'avoir été prévue aussi complète et nombreuse lors delà rédaction du règlement de 1910.
Les Etats-Majors des divisions d'infanterie sont à la fois mal installés, placés loin de tout centre, pauvrement pourvus de moyens de transport rapide, et surchargés de besogne. Il ne peut être question, pour les officiers qui les composent, de vivre en famille, de se distraire et de mener la vie bourgeoise qu'on mène dans les grands Etats-Majors. En outre, l'ennemi n'est jamais loin et n'épargne pas les bombardements aux Q. G. des divisions. Enfin, on est en contact presque immédiat avec les troupes : on mène la vie de guerre. De là un caractère spécial.
Je crois que les commandants de division pourraient se ranger dans deux catégories principales. D'abord, les paresseux, ou si l'on veut, les indolents. Ils peuvent avoir été et être encore d'une bravoure éprouvée ; mais, maintenant, ils se laissent vivre, dénués d'ambition, dans des conditions matérielles peu confortables, dont ils prennent leur parti. Ils s'en rapportent presque entièrement à leur chef d'Etat-Major