iO MlÎMOHUvS UE iiCSSIE
du soin (l'assurer, sans trop de heurts, la marche du service. Ce sont là le plus souvent de fort hraves {^ens, charmants h table, quand on j^rillc les cigarettes, ayant parfois l'esprit orné, et paraissant préoccupés en f^énéral d'autre chose que de la guerre.
Puis les ardents. Ceux-là sont sans cesse en contact avec les troupes ou avec l'intendance, lis voient tout, se montrent partout, ne sont pas toujours aimés de leurs chefs ou de leurs subordonnés, mais imposent aux uns et aux autres le respect. Quelques-uns d'entre eux sont remarquablement doués. Ils rendraient des services importants dans leur division si on les y laissait ! Mais dès qu'un général ou un colonel sortant du pair se révèle dans une division, on parle déjà de lui pour un poste supérieur, et on ne tarde pas à l'y employer. C'est dommage, car, dans un domaine restreint comme celui d'une division, ces officiers pourraient faire des améliorations durables. Au contraire, transportés comme c'est le cas général dans un Etat-Major d'armée, ils y trouvent trop de besogne matérielle et, en même temps, un champ d'action trop étendu pour pouvoir faire sentir leur action personnelle. En Russie, il ne suffît pas de donner des indications générales : il faut, dans un JHitat-Major, payer de sa personne, activer le zèle des subordonnés, les tenir sans cesse en haleine, et ne leur faire confiance que pour un temps très court, car lé Russe est tellement impulsif qu'il est capable de se détourner d'un travail sérieux sous l'attrait subit de n'importe quel plaisir. C'est pour cela qu'il est si facile làbas d'organiser quand on travaille soi-même à la pâte, et qu'on éprouve au contraire tant de déceptions lorsqu'on reste, volontairement ou par nécessité, loin des exécutants.
Pour ces diverses raisons, les divisions russes paraissent, dans l'ensemble, conduites d'une façon tant soit peu routinière. On se fait envoyer chaque jour, par les régiments, deux phonogrammes résumant les événements de la journée et de la nuit; on les combine de façon à fournir à l'Etat-Major du corps d'armée les éléments nécessaires aux télégrammes opératifs et de renseignements. Outre de fréquentes visites en des points variés du front, il faut remplir les commissions
ONE OFFENSIVE RÉVOLUTIONNAIUE 251
données par TEtal-Major du corps d'armée, de sorte que les jeunes officiers de TEtat-Major de division ne connaissent guère les bonnes heures de repos qu'on s'octroie dans les Etats-Majors plus haut placés.
Au début de la guerre, la division russe comptait 4 régiments à 4 bataillons, ce qui faisait à peu près 17.000 hommes sur le pied de guerre. Au début de 1917, on a pratiqué une vaste réforme se résumant comme suit : tous les corps d'armée à 2 divisions fournirent, tant par les troupes déjà encadrées que par diverses réserves, les éléments d'une troisième division. Chacun des 55 ou 60 corps d'armée russes à 2 divisions de 4 régiments à 4 bataillons devint un corps d'armée à 3 divisions de 3 régiments à 4 bataillons. Chaque nouvelle division comptait donc 12 bataillons au lieu de 16; mais comme il y en avait 3, le corps d'armée se trouvait compter 36 bataillons au lieu de 32. En outre, sur les fronts nord et ouest, on commença à former une douzaine de divisions nouvelles en plus des précédentes. C'est ainsi que mon corps d'armée, le l*"" sibérien, se trouve compter dans sa composition 4 divisions.
Cette opération, qui n'a pu être réalisée jusqu'au bout, se heurtait à une difficulté physique et à une difficulté morale. L'augmentation du nombre d'unités exigeait non seulement une augmentation d'armement, mais encore une augmentation de cadres : or les Russes, limités comme matériel, souffraient en outre d'une façon aiguë d'une crise de cadres. D'un autre côté, à l'époque troublée oii fut commencée cette opération, les hommes étaient moins disposés que jamais à se séparer de leur unité pour entrer dans la composition d'une unité nouvelle. Il y a apparence que les divisions primitives ne se séparèrent pas de leurs meilleurs soldats. Les nouvelles formations se trouvèrent donc à la fois plus mal commandées et plus mal composées que les anciennes. Sur notre front^ elles se sont assez mal conduites lors de la dernière offensive.
Les Etats-Majors de division souffrent eux aussi du manque de personnel. Par malheur, les postes subalternes de ces Etats-Majors, pour les raisons que l'on devine, ne sont pas
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particulièrement recherclicis. Les ofliciers braves leur préfèrent nettement des postes à l'avant; quant aux autres, ils s'eiTorçent de se caser un peu plus loin des lij^nes et des obus.
Les raisons qui expliquent le marasme où végètent les l^^tats-Majors du corps d'armée produisent, à l'échelon suivant, des effets analogues. Mais ici, l'influence du Front est moins sensible, parce que la division, étant avant tout un organe d'exécution, se préoccupe assez peu d'avoir tel grand chef plutôt que tel autre. Seulement, la maigre dotation des divisions en moyens nouveaux de combat est en dépendance directe de l'attitude prise par l'Etat-Major de groupe.
Les officiers subalternes de l'Etat-Major de division sont en partie livrés à eux-mêmes, personne n'ayant le temps, ni le goût de faire leur éducation. De la sorte, des hommes souvent fort jeunes et sans grande expérience se trouvent installés, sans indications suffisantes, dans des postes où une erreur pourrait avoir parfois de sérieuses conséquences. Il arrive d'ailleurs fréquemment qu'on se heurte chez eux à de graves lacunes de connaissances techniques. En revanche, et je souligne le fait, ils ne craignent pas le danger, et remplissent fréquemment des missions dans les secteurs les plus malsains du front, ce qui n'arrive jamais aux officiers des Etats-Majors plus haut placés. On aperçoit particulièrement ici l'importance qu'eût acquise une liaison constante et vivante entre la division et le corps d'armée. Mais la liaison est l'un des points faibles de l'organisation militaire russe, et, dans la pratique générale, les divisions se trouvent plus ou moins abandonnées à leur sort. Elles en prennent leur parti, et cela, il faut le dire, n'a pas empêché certaines d'entre elles de faire parfois de très bon travail, surtout durant la période de la guerre de mouvement.
45 août. — J'ai dû m'aliter dans une ambulance divisionnaire où règne un bon médecin civil, à Ougliany. Arrivé à la dernière limite de l'épuisement, je suis, en outre, en proie à un accès de fièvre paludéenne.
UNE OFFENSIVE UEVOLUTIONNAIRE ^53
Comme j'allais monter en voiture, est arrivé un télégramme du général Yarone qui me réclame, en raison « des services énormes » que je peux rendre. Le chef d'Etat-Major n'est pas content : « Yarone, dit-il, tire tout à lui, et m'enlève mes meilleurs collaborateurs! » ; le général Iskritski m'a déclaré qu'il me regretterait, mais il ne met pas d'obstacle à mon acceptation « en raison d'un bien supérieur ». En attendant, il faut se guérir. Je suis couché dans une grande isba où je vais essayer de dormir, en dépit des punaises et des mouches.
20 août. — Je me remets peu à peu : je dors et je me nourris. Voici notre menu : le matin, vers huit heures, un verre de thé et un morceau de pain ; à midi, une soupe de soldat, profuse et amorphe, sans trop de pierres, puis une « côtelette » de viande hachée, accompagnée de riz ou de millet; à sept heures, même soupe, même « côtelette », mais sans garniture. On a faim, on mange cela; mais c'est comme toute la nourriture de guerre ici : on mange comme une bête, pour se nourrir. La saleté est royale, dans notre isba (j'ai deux compagnons), les infirmiers alternant tous les jours; ce sont de rudes paysans sibériens qui n'ont qu'une vague idée du service. Notre feldcher (officier de santé) est natif de Vierny, la ville des tremblements de terre, en Sibérie : c'est un brave homme de quarante ans, de haute stature, solide, large, simple, doux et bon. Nous faisons la causette avec lui. Aujourd'hui, il nous a conté ceci en rougissant : « ... J'étais jeune alors, et je m'étais accusé en confession d'avoir eu rapport avec une femme d'un certain âge, qui d'ailleurs m'avais pris de force; et alors lui (le pope) n'a pas fait attention à cela, et m'a ordonné, pour pénitence, de faire 25 poklones (saints religieux au cours desquels on s'étend par terre tout de son long); j'ai eu tellement honte que je ne suis plus jamais retourné à confesse ! » Nous avons ri et plaisanté; mais quelle délicieuse pureté d'âme que celle de ce paysan de quarante ans qui rougit encore à ce souvenir! Quels horizons s'ouvrent, par cette confession, sur la vie amoureuse des peuples slaves des régions froides !
2î;4 MEMOIUKS de RUSSIE
Le corps de Santé russe, qui m'inspire nnédiocre confiance, comprend des médecins militaires et des médecins civils engagés ou mobilisés. Certains d'entre eux servent spécialement sous les auspices directs de la Croix-Jlouge. A côté d'eux se trouvent, jusque près du front, outre des officiers de santé, comme le mien, et des infirmiers, destinés à faire les gros ouvrages, des infirmières. Celles-ci portent le nom générique de Sœurs de Charité, ou de Sœurs tout court, nom qui est devenu, grâce à un de ces diminutifs affectueux qu'aiment tant les Russes, l'appellation familière de Petite sœur [sestritsa)
C'est là une grande famille : elle ne va pas sans disparates. Les médecins russes civils sont, comme les nôtres, et plus encore même, extrêmement inégaux. Il y a parmi eux des hommes de premier plan, un certain nombre de bons praticiens moyens, et beaucoup de non-valeurs, jeunes gens préparés hâtivement par quelque médiocre université, bourrés de termes médicaux, excessivement entreprenants et sûrs d'eux-mêmes, et, au demeurant, fort ignorants. Parmi les médecins militaires il y a également beaucoup de non valeurs ; de plus, le médecin militaire russe joint à la brusquerie normale de ses confrères civils la royale indifîérence de l'homme obligé de soigner gratis des soldats qui ne lui inspirent que fort peu d'intérêt. Le service de Santé est la seule administration militaire où l'on accepte couramment des Juifs, car, les exclure aurait forcé les autorités à se passer de la majorité des médecins civils. Cette tolérance contribue à donner aux milieux médicaux du front un caractère spécial, à la fois plus préoccupé de questions intellectuelles, et moins spécifiquement russe. Ces médecins, d'ailleurs, ont fait leur devoir tout aussi bien que les autres, et ont été souvent bien meilleurs que les médecins militaires.
Chacun des Etats-Majors grands et petits compte un médecin qui lui est attaché, non pas tant pour donner des soins médicaux, que pour surveiller l'administration de son rayon
médical. Malheureusement, on place souvent dans les Etats- Majors de corps d'armée de vieux médecins haut gradés mais tomhant dans leurs bottes, qui sont aussi incapables de soigner leurs concitoyens que d'organiser une surveillance active. J'ai vu tel cas où la négligence d'un de ces vieillards, qui avait oublié de faire distribuer la totalité des masques à à gaz nécessaires, a causé la mort de nombreux soldats.
Au début de la guerre, le service de Santé a été extrêmement gêné par le manque de certains produits pharmaceutiques et de certains instruments que, d'ordinaire, on achetait exclusivement en Allemagne. Si nous voulons nous rappeler notre propre gène lorsque les objets de pansement et les thermomètres médicaux se firent rares après quelques mois de guerre, nous pourrons mieux comprendre la situation de la Russie, dont les besoins n'étaient pas moindres que les nôtres, et qui ne pouvait pas, comme nous, trouver une rapide solution. Elle ne fut tirée d'embarras que grâce à des stocks considérables qui se trouvaient aux mains des fournisseurs importants de la Croix-Rouge, comme aussi par des achats d'urgence faits chez des neutres. La nécessité lui a même rendu un grand service : elle lui a fait découvrir, sur ses propres côtes, des varechs appropriés qui lui ont permis de fabriquer de l'iode, et de se libérer, pour cet article, de toute dépendance vis-à-vis de l'étranger.
Le service médico-chirurgical a dû lutter contre une autre difficulté : l'affiux énorme de blessés provenant des grandes opérations de la guerre de mouvement ou de position. Les Russes travaillent surtout à coup d'hommes, ce qui provoque de grosses évictions d'elïectifs. En outre, la nature moutonnière du soldat fait que certains hommes à peine atteints suivent leurs camarades au poste de secours, tandis que d'autres restent à leur poste jusqu'à l'épuisement total. Il résulte de ce brusque affiux de blessés à tous les degrés un surcroît de travail auquel on n'est pas toujours en état de suffire, en raison du nombre restreint des postes et du personnel peu considérable dont on dispose.
Pendant la guerre de position, les postes de secours sont tenus par déjeunes médecins qui s'y relayent. En cas d'opé-
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nilion militaire [)rojeléo, on renforce leur nombre. Le principal elTorl (J'or^anisalion a portfî snr les ambulances divisionnaires, souvent poussées fort près des lignes, et, naturellement, enterrées et à l'épreuve. A une plus jurande distance des tranchées, on se sert de grandes tentes spéciales et parfois de maisons, quand on en trouve qui soient assez spacieuses pour abriter un certain nombre de lits. C'est dans une de ces ambulances que je me trouve en ce moment. Ces ambulances divisionnaires sont, en général, bien tenues. Les médecins russes, môme quand leurs connaissances sont médiocres et leurs manières trop brusques, sont capables d'un dévouement surprenant, surtout quand ils n'ont pas le (( cafard ». Sans parler même des blessés russes, j'en ai vu sauver des prisonniers allemands atteints de graves blessures. Leur conduite était communément digne d'éloge. Le danger couru par eux par suite du bombardement ennemi n'a pas dû être très grand car je n'ai que bien rarement entendu parler de médecins tués au feu ; en tout cas, il n'y a jamais rien eu ici qui rappelât les hécatombes de médecins sur notre front.
L'évacuation des blessés se fait par tous les moyens disponibles. 11 y a un certain nombre d'automobiles sanitaires, mais on se sert en majorité de voitures ordinaires. Les trains sanitaires sont nombreux, et quelques-uns fort beaux. D'autres trains, plus modestes, sont composés de simples wagons de marchandises. Les blessés se plaignent rarement de leur transport en train sanitaire.
Les hôpitaux d'évacuation se sont, de bonne heure, multipliés à l'arrière : la déclaration de guerre par l'Allemagne a provoqué un prodigieux élan de charité, qui a persisté jusqu'au bout. Le grand monde, la bourgeoisie, le commerce et l'industrie ont rivalisé d'ingéniosité ; on a ouvert des palais princiers, de magnifiques hôtels bourgeois, dans les capitales, en province, en Crimée, dans des sites enchanteurs et au bord de la mer. Le peuple ne semble guère se souvenir de ce que les riches ont fait pour lui à ce moment-là.
La Croix-Rouge est une très importante administration, contrôlée et soutenue par l'Etat, et qui est, en quelque
sorte, chargée de réaliser dans la pratique les décisions de la direction ministérielle des services sanitaires. Il y a là des rapports assez compliqués, comme Test toute organisation vraiment russe. Les fonds de la Croix rouge proviennent d'une subvention d'Etat, d'un impôt sur tous les billets de chemin de fer de l" et 2" classe, et de dons particuliers. En temps de paix, elle entretenait un personnel médical et des hôpitaux. En temps de guerre, elle devient en quelque sorte l'armature du service médical. Ses hôpitaux existent à côté de beaucoup d'autres; elle a ses médecins et ses infirmières à côté des médecins et infirmières appointés directement par l'Etat. Le défaut de cette organisation est de ne pas se confondre exactement avec le service de santé, et de constituer ainsi un Etat dans l'Etat, de constituer, parallèlement à des organes sanitaires officiels, une organisation sanitaire encore plus officielle, plus importante, et qui n'arrive pas cependant à absorber la totalité des premiers. Gela conduit à une dispersion d'efforts et d'argent.
Une mention particulière doit être faite- des Sœurs de charité. C'est par les Sestritsi que le service de santé au front russe est caractérisé. Dans la région comprise entre les premiers postes de secours et les villes de l'arrière, vivent, voyagent, intriguent ou s'ennuient et enfin, travaillent, un très grand nombre de femmes issues des origines les plus diverses. Il y a là des femmes du monde, des femmes ou veuves d'otficiers de tout grade, des femmes et jeunes filles de la société moyenne, des filles de service et des filles tout court. Les unes sont venues sur le front réaliser un rêve de dévouement et de sacrifice ; d'autres y sont venues par désœuvrement et par curiosité; quelques-unes par ambition; d'autres enfin attirées par cette immense accumulation d'hommes jeunes et bien portants que constitue une armée. Quelques-unes y sont venues avec des amies; d'autres, utilement apparentées, ont exigé qu'il n'y ait pas d'autre femme avec elles dans leur service afin d'être le centre d'attraction et d'honneurs. On rencontre là toutes les formes d'intrigue, d'ambition et de sacrifice.
Le costume des Petites sœurs consiste en une jupe
258 MKMOIRKS IjE HUSSIK
fciimplc et un pelil labiitir l)liinc à havette, orné de ia croix rouge, si rinlirinière appartient à cette adtnifiistration. f.'iie ])etite coiffe coquette complète le costume et lait valoir ce qu'on laisse voir de la chevelure. Certaines coiffures, cependant, s'inspirant de l'austérité religieuse, cachent complètement les cheveux : elles sont rarement employées. On peut. déployer un luxe discret, chaussures Unes à hauts talons, jupes courtes à la dernière mode, découvrant parfois une jambe Une, bijoux choisis, bref tous ces mille riens qui disent tout. On distingue donc très aisément la femme du monde de la cuisinière. Les unes de ces sœurs ont suivi des cours et passé des examens ; d'autres sont venues par des moyens divers, se fiant à leur adresse naturelle.
Ce monde féminin, superposé à la vie militaire russe, pouvait y apporter un certain charme ; il n'apparaît pas cependant qu'il lui ait apporté autant de charme que d'inconvénients.
D'abord, il y a l'intrigue. Certaines femmes ont su prendre de l'ascendant sur des oificiers occupant des postes élevés, et quelques-unes d'entre elles en ont profité pour obtenir des décisions dont pouvait souffrir le service normal. D'autres, il est vrai, exerçaient dans le même sens une influence bienfaisante; c'était le cas lorsqu'une femme intelligenie s'imposait à un ofticier moins bien doué qu'elle. J'ai vu un commandant de corps d'armée qui prenait le repas du soir avec quelques intimes et un bouquet de quatre ou cinq <L petites sœurs » avec qui on menait joyeuse vie à peu de distance des Autrichiens. Mais j'ai vu, d'autre part, toutes les gammes de relations correctes entre des officiers supérieurs ou généraux et des « sœurs », appartenant aux formations sanitaires voisines de leur cantonnement. J'ai à peine besoin dajouter que, tant par la facilité donnée à des officiers d'amener leur femme en visite ou à demeure, dans leur lieu de résidence, que par la présence de sœurs de charité autour des États-Majors, il est peu de secrets militaires qui ne soient promptement divulgués et commentés.
A côté de dames intiniment respectables, il se rencontre, parmi les Petites sœurs, des femmes qui s'oublient volon-
tiers, les unes appartenant à la société, les autres venant (l'un monde qu'on n'avoue pas. Des liaisons amoureuses se nouent et se dénouent dans ce grand pays anonyme qu'est le front. Les désirs de beaucoup d'honmies sont excités par la présence de petites femmes ou jeunes filles, dont un certain nombre sont extrêmement jolies. La liberté des mœurs russes autorise les conversations, les promenades à deux. Quant à ceux et à celles qui ne cherchent qu'une passagère aventure, il ne leur est point particulièrement malaisé de se rencontrer. De la de fréquentes maladies contractées par de jeunes ofliciers.
Certains en prennent texte pour accuser les sœurs de se livrer à la prostitution. Cela n'est pas exact. Parmi des milliers de femmes honnêtes, il s'est glissé un. certain nombre de hlles; l'opinion publique est tellement attentive que leur présence a suffi pour jeter une ombre injuste sur l'ensemble, favorisée par le fait que les sœurs les plus honnêtes ne se gênent pas beaucoup et tiennent une place exagérée. Par là s'explique que, dans les milieux d'ofliciers, on dit souvent pis que pendre des sœurs de charité, tandis que dans les milieux médicaux, qui les connaissent beaucoup mieux, on fait d'elles un grand éloge.
Il ne faut pas oublier d'ailleurs que ces femmes, d'origine et de qualité si diverses, se ressemblent sur un point : elles sont capables, en présence d'un blessé, de se dévouer entièrement. Le désœuvrement est la cause principale des fautes de celles qui en commettent. Mais, quand le travail les réclame, elles apportent au chevet des soldats russes des soins et des délicatesses que tout blessé du front occidental souhaiterait de recevoir aussi près de l'endroit où il est tombé.
Un certain nombre de sœurs de charité ont des décorations militaires : recevoir une croix est le rêve du plus grand nombre. On ne saurait dire, toutefois, que ce soient toujours celles qui se sont trouvées au danger, par suite d'un bombardement, qui reçoivent ces distinctions. Là, plus encore qu'ailleurs, le charme personnel, les relations, les appuis aident à la multiplication de ces médailles et de ces croix que
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confèrent sous leur pleine autorité les commandants de corps d'armée. Les soldats, eux qui souvent voient si juste, ont exprimé au moyen d'un seul mot les attentions que les officiers de haut grade ont toujours pour les sœurs de cljarité : ils appellent les automobiles, que montent seulement les officiers importants, des charrie-sœurs (Sestravozy) ! Le mot est si juste qu'il a fait fortune.
Malgré une formidable accumulation de soldats, malgré les fatigues subies par bon nombre d'entre eux, et les privations diverses qu'amène dans le pays la longueur de la guerre, la Russie n'a pas vu éclater jusqu'ici dans son armée de sérieuse épidémie. L'état sanitaire moyen de l'armée russe a été excellent. Il faut attribuer ce fait, semble-t-il, d'abord à la régularité du ravitaillement, et ensuite aux installations d'hygiène que j'ai décrites. Pendant la guerre de position, le soldat russe s'est trouvé vivre dans des conditions différant peu de celles où il vit normalement. Il était naturel qu'il se portât bien. Ce fait important est encore un nouveau bon point à l'avantage de cette organisation militaire russe, où l'on trouve tant à redire dans le détail, mais où, quand on fait le total, on trouve tant de résultats intéressants.
Tout notre Etat-Major se disperse; voici près d'une quinzaine d'officiers qui s'en vont! Le chef d'Etat-Major, que j'ai vu, m'a dit : « Vous avez tort de partir : vous quittez un poste où vous êtes le chef, pour entrer en second dans un milieu inconnu où le général Yarone peut fort bien ne pas demeurer longtemps et vous abandonner. » Il a raison, je le sais, mais ce n'est vraiment pas pour mon plaisir que j'abandonne cet Etat-Major : c'est, au contraire, un gros sacrifice moral que je fais en m'en allant, et pour cette raison je crois que mon devoir est de partir.
22 août. — Notre mission est modifiée : le général Janin
est remplacé par le général Niessel, qui va arriver avec un très nombreux personnel (à quoi bon, grand Dieul au point où en sont les choses?) Le commandant Buchsenschutz luimême s'en va : il dissimule mal sa joie d'aller sur le iront, mais je ne sens que mieux que, maintenant, je vais gravir sans aide et sans amitié française le dur calvaire de mon « service » russe...
29 août. — J'ai quitté le I*"" corps d'armée sibérien. Des amis : Volski, Bikché, Kouchakof, qui y sont encore, m'ont fêté cette nuit et accompagné ce matin. Je ne saurais exprimer ce qu'il pèse sur mon âme de tristesse et de souci.
En passant à Kief, j'ai recueilli des renseignements sur Taviation qui y a installé son grand quartier. Nous avons en ce moment à Kief une nombreuse mission médicale, pourvue d'un train perfectionné et des dernières découvertes de la science. Voilà bien des semaines qu'on oublie ici ces jeunes gens qui n'ont plus d'utilité sur le front russe. A quoi servira leur merveilleuse installation sanitaire? Quant à l'aviation russe, s'est-elle assez donné de bon temps dans cette bonne ville?
Au début de la campagne, la Russie ne possédait que deux écoles d'aviation militaire, celle de Gatchina, qui, située près de la capitale, jouissait de toutes les préférences de l'autorité, et celle de Katcha, près de Sévastopol. Cette dernière avait l'avantage d'être beaucoup mieux située, puisque le climat méridional y permettait de nombreuses heures de travail, mais elle était désavantagée par la grande distance qui la séparait du reste de la Russie, et, par suite, des envois de matériel.
Vers le mois d'août 1916, en prévision de l'arrivée d'appareils envoyés de France, on créa à Moscou une troisième école, à côté du dépôt général d'aviation qui y avait été précédemment installé.
Les appareils, d'ailleurs peu nombreux, qui dominaient en
Russie au début de la guerre étaient surtout des Deperdussin 80 H P. L'avialion russe n'était alors qu'au premier stade de son développement, et il devenait nécessaire de l'organiser sur une base plus large. C'est alors que fut décidée la création d'un organe central de l'aviation, dont la direction fut confiée au grand-duc Alexandre Mikhaïlovitch, frère de celui qui présidait aux destinées de l'artillerie.
Le grand-duc Alexandre aimait ses aises et détestait l'intrigue, ainsi que l'atmosphère des bureaux. Il ne voulut pas, pour cette raison, dit-on, s'installer à Moguiliof, près de la Stavka. Il préféra se fixer à Kief, où il possédait d'ailleurs une fort belle propriété, et où il se sentait plus complètement son maître. C'était un séjour charmant : Kief, ville superbe étalée dans un site de toute beauté et sous un ciel clément, fut, durant toute la guerre, la ville d'arrière à la façade militarisée, où vint s'entasser une invraisemblable foule d'embusqués de tout genre et de noceurs cossus. C'était plus qu'une ville de fête : c'était la ville de fête, et elle exerçait sur les militaires de toute nation qui y séjournaient un charme énervant et pernicieux.
Je dois dire tout de suite que le choix de cette ville pour y placer le centre de l'aviation eût pu présenter certains avantages, si, profitant de la douceur relative du climat, on y avait exécuté de nombreux vols d'étude et d'essai. Mais il n'en a rien été, et Kief ne présente plus qu'un grave inconvénient, celui d'être fort loin du front et isolée du G. Q. G. Toutes les fois qu'il faut obtenir une décision du chef de l'aviation, les délais sont fort longs à cause du décentrement de Kief. Le temps passe en vaine attente, et, comme le chef est un grand-duc, nul ne se risque ci réclamer avec trop d'insistance une réponse qui tarde à venir. Il faut avoir soulTert, sur le front, de l'absence d'une décision relative à quelque question brûlante d'aviation, avoir attendu un papier dont dépendait un travail important pour quelque opération, il faut avoir ainsi passé des jours et des semaines dans le vain espoir du courrier attendu, pour sentir combien le choix de Kief comme centre, et toute l'organisation de la cinquième arme, excitent de regrets et même de colères.
204 MKMOIHES DE lilJSSIE
JjC grand-duc, cepeiidanl, n'a que de bonnes intentions, et il n'est pas mal secondé. (Jn de ses ofliciers, aidé de notr<î représentant teclinicjue, a même sorti un projet de règlement qui aurait été vraiment utile si l'on avait eu alors un assez grand nombre d'appareils pour constituer un réseau complet d'escadrilles.
L'organisation dont on se proposait de doter l'aviation, et qui n'a été réalisée que pour une faible partie, était la suivante.
De la direction de Kief émanent des inspecteurs de l'aviation qui ont leur siège à l'Etat-Major des groupes d'armées. Ils ont pour mission, non seulement de surveiller l'emploi de l'aviation sur le front auprès duquel ils sont accrédités, mais encore de trancher les différends possibles et de servir, d'une façon générale, d'intermédiaires entre les chefs de l'aviation d'armée elles bureaux du grand duc. Théoriquement, cette organisation est excellente et a évidemment pour effet de supprimer de nombreux rouages entre Kief et le front. Seulement, les jeunes officiers qui remplissent le rôle d'inspecteurs ne jouissent pas, dans une armée hiérarchisée comme l'est l'armée russe, d'une influence suffisante. De plus, ils ne sont pas assez secondés dans la lourde tâche que leur imposent les innombrables demandes de matériel; de leur côté, les bureaux de Kief en prennent à leur aise et ne répondent qu'avec de très longs retards. Voilà ce qui existe. Voici ce qui devait être organisé :
Les Etats-Majors d'armée devaient recevoir une « division » d'aviation, c'est-à-dire un groupe d'escadrilles comprenant : une escadrille d'armée (6 avions et 8 pilotes), et une escadrille de chasse (6 avions et 7 pilotes); le tout placé sous l'autorité d'un commandant (komandir). Ce commandant de l'aviation d'armée devait être ainsi le plus important personnage de l'aviation entre le front et l'Etat-Major de l'armée; son rôle, en somme, n'était pas sans analogie avec celui de l'inspecteur de l'artillerie de l'armée.
Les escadrilles d'armée avaient pour mission les reconnaissances à longue distance vers l'arrière ennemi, et la photographie, au moyen d'appareils à grand foyer, de certains
points du front méritant une attention particulière. Occasionnellement, ces escadrilles pouvaient pratiquer le bombardement. Quant aux escadrilles de chasse, leur nom indique la fonction qui leur était dévolue.
Les corps d'armée disposaient d'une escadrille dont la mission était déterminée par le travail local : reconnaissances à rayon limité, photographie des organisations défensives ennemies, correction du tir d'artillerie, et éventuellement la chasse, pratiquée surtout pour la défense personnelle.
Cette organisation théorique se tenait bien dans son ensemble, et elle aurait pu rendre de grands services si elle avait pu fonctionner : elle aurait alors immobilisé sur le front oriental une partie plus importante de l'aviation ennemie. Mais le nombre des appareils disponibles était si restreint, les parcs étaient si peu garnis, et il fallait si longtemps pour se procurer la moindre pièce de rechange que cet ensemble n'a pu travailler que vers la fin du printemps dernier, et dans un petit nombre d'unités privilégiées. Enfin, le travail des escadrilles est fort inégal.
En ce qui concerne les appareils, la Russie est presque exclusivement tributaire de l'étranger. La fabrication locale s'est surtout spécialisée dans la construction des appareils géants appelés Ilia Mouromiets (c'est le nom d'un bon géant de la fable russe), peu faits pour le travail du front. Les Russes ont pour eux une sorte de prédilection, parce qu'ils les ont inventés, et aussi parce qu'ils aiment ce qui est énorme. Ces appareils ont peu de vitesse, sont délicats à marlier et très vulnérables. On les emploie pour le bombardement. Mais le travail fait par eux justifie à peine les frais de leur construction.
Quant à la fabrication locale d'appareils de format ordinaire, elle est pratiquement nulle. On s'étonne même de voir à Moscou une fabrique de moteurs affiliée à une fabrique française célèbre, munie par elle de tous les plans, et qui n'arrive pas à sortir de pièces qui soient au point.
En somme, c'est la France qui presque seule a travaillé pour l'aviation russe. Comme les «résultats n'ont pas répondu aux efforts fournis, il n'est pas sans intérêt de rappeler dans
2rirt MKMOinES DE HUSSIE
I(is traits essentiels le travail qui a été réalisé par nous dans ce domaine.
Il y a eu trois missions françaises d'aviation, les deux premières sous la conduite du commandant IJerger, la dernière sons la direction du colonel Ludman, qui est en route pour la Russie.
Dès 191i), la Franceavait prélevé sur son stock, cependant, si nécessaire, un certain nombre d'appareils et des collections de pièces de rechange pour les envoyer en Russie.
En 191G, vers le mois de juin, arriva la première mission française. Elle comprenait 10 pilotes, 10 observateurs et 10 mécaniciens, ainsi que les appareils nécessaires. Je puis dire tout de suite que, sur les 20 officiers que je viens d'énumérer, 9 devaient être tués en Russie. D'une façon générale, leur travail fut extrêmement pénible, parce que, dispersés dans des formations russes, ils se trouvaient passablement isolés. En outre, les aviateurs russes étaient assez défiants envers tout étranger qui travaillait chez eux avec une mission plus ou moins déguisée d'instruction. Nos camarades aviateurs furent longtemps considérés par les Russes comme envoyés pour les surveiller. Néanmoins, avec des moyens souvent précaires, ces aviateurs français ont exécuté de nombreuses et fructueuses reconnaissances et descendu une dizaine d'avions allemands.
Cette année (1917) est arrivé en Russie un nouvel envoi de personnel et de matériel d'aviation. Cette fois, il a été décidé que les officiers français seraient groupés en une escadrille homogène, exclusivement française, et dotée d'un parc comprenant des appareils du dernier modèle. Naturellement, cette escadrille a déjà à lutter contre la jalousie ordinaire de certains camarades russes, qui ont opposé tous les obstacles imaginables. D'ailleurs, le moment n'était pas favorable, puisqu'on était en pleine période révolutionnaire. Finalement, l'escadrille française a été attribuée à la 1" armée, installée à l'aile gauche du front sud-ouest. Son chef, le lieutenant Lachman, n'a pas abattu moins de 6 avions à lui seul, et ses camarades en ont abattu de leur côté quatre ou cinq.
La troisième mission d'aviation, conduite par le colonel Ludman, est attendue. Elle a pour but principal d'organiser les écoles et d'aider les Russes h former leurs pilotes. Mais, malgré l'abnégation déployée par nos camarades, ils ne pourront guère obtenir de résultats. L'armée russe est en décomposition et il n'y a plus qu'à l'abandonner à ellemême.
Les Russes se sont souvent plaints, en ma présence, des appareils qui leur venaient de France : ils ne les trouvent pas assez du dernier modèle. La raison de ce fait est simple. Entre le moment où un appareil sort pour la première fois, et celui où il peut atteindre le front russe, il s'écoule près d'une année. Il faut d'abord que l'avion soit expérimenté sur le front, puis qu'on en construise un certain nombre. Gela fait, il faut les expédier à Arkhangelsk, et de là, ils doivent, et cela dure fort longtemps!... gagner, par Moscou, les parcs du front russe.
Cependant, bien que les Russes soient en retard d'une année, ils ont disposé d'appareils qui permettaient, sur leur front, de fournir un travail des plus utiles : des Voisin, des Morane, des Farman, des Gaudron, des Nieuport, des Spad, des Sopwith, etc. Ajoutons que de nombreux appareils envoyés de France sont encore enfouis sous la neige sur les quais d'Arkhangelsk.
Gomme aviateurs, les Russes ont quelques qualités sérieuses. D'abord, l'adresse, malheureusement contrebalancée par un défaut très russe : la paresse. Puis la confiance en soi. Ils apprennent vite à piloter d'une façon satisfaisante, mais peu d'officiers arrivent à s'intéresser au détail du moteur et à leur perfectionnement personnel. De là ce fait qu'ils remplissent d'une façon approximative les missions qui leur sont confiées, mais qu'ils ne progressent ni dans la méthode de la défense, ni dans celle du combat.
Moralement, ils témoignent à un haut degré cet autre caractère russe : l'amour-propre. Ce sentiment a pour effet que, quand ils se sentent observés ou soutenus, ils déployent souvent une audace et un cran extraordinaires. L'absence de méthode personnelle, de régularité dans le travail, quelles
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que soient les circonslances extérieures, le manque de sentiment profond du devoir et de volonté consciente les em[)éclient de tirer tout le parti désirable de C(;s qualités de coura{^(î exceptionnel qu'ils manifestent en certaines occasions.
Leurs escadrilles ne sont jamais homof^ènes, il faut le dire à la décharge des pilotes. Elles se composent d'appareils disparates d'âges divers, souvent rafistolés par des moyens de fortune. Fournir avec ces avions un travail absolument précis en présence de l'aviation allemande, qui dispose d'appareils du plus récent modèle, est donc impossible. Je dois ajouter que, dans certains cas, et je citerai par exemple l'escadrille avec laquelle j'ai beaucoup travaillé cette année, celle du corps des grenadiers, nos camarades russes de l'aviation assurent, dans les conditions les plus défavorables, un travail extrêmement utile et qui présente pour eux plus de danger que ce n'eût été le cas avec des appareils de modèles récents et en bon état.
Le travail normal des escadrilles sur le front se borne en général aux reconnaissances, à la photographie, et parfois à la collection du tir d'artillerie, avec ou sans T. S. F. Le combat est r\are, bien qu'il y ait dans l'aviation russe quelques spécialistes de la chasse. Les Allemands, qui se livrent aussi à ces divers travaux au-dessus des lignes russes, ne se soucient pas, en général, de poursuivre les appareils qui ne se montrent pas agressifs. Il se contentent de bombarder les points importants de la voie ferrée. Les hangars russes d'aviation, lesquels ne sont jamais dissimulés, sont épargnés par eux, à charge de revanche. Mais si les Russes viennent à leur détruire une saucisse ou à leur abattre un avion, les Allemands, au bout de peu de jours, arrivent en nombre, et tâchent de tirer vengeance directe : œil pour œil, dent pour dent. Ils n'y réussissent pas toujours, et finissent par se calmer, jusqu'à la première occasion favorable.
La photographie aérienne a été longue à se développer en Russie, et cela, pour deux raisons principales. La première, que l'utilisation de ce genre de photographies a été longtemps mal comprise, étant réservée aux cartographes, et en quelque sorte interdite aux officiers. La seconde, que le papier sen-
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sible est cher et rare, et que les aviateurs préfèrent multiplier les épreuves de leurs clichés privés, plutôt que celles de leurs clichés ofticiels, dont bien peu d'officiers comprennent rim[)ortance. Ce n'est guère qu'au début de cette année que j'ai vu, sur le front ouest, une utilisation normale des photographies aériennes. Sur le front sud-ouest, où travaillaient des aviateurs français, ce travail a été organisé dès 1916.
Lorsqu'une escadrille dépend d'un p]tat-Major qui s'intéresse à son travail, elle lui ofire, d'ordinaire, la collaboration la plus dévouée. Dans ce cas, on organise une liaison quotidienne avec les officiers de l'escadrille; on peut leur donner des missions raisonnées et raisonnables, tirer parti de leurs rapports et le leur faire savoir, les soutenir, en un mot, et ne pas les laisser un seul instant croire que leurs efforts passent inaperçus ou ne rapportent pas davantage à l'unité dont ils dépendent. Cela prouve qu'ici, comme chez les militaires russes des autres armes, dès qu'une direction soigneuse et méthodique s'applique au travail d'un groupe d'officiers, la production en est de suite augmentée. Par malheur, les chefs d'Etat-Major de corps d'armée et d'armée n'attachent souvent au travail des escadrilles qu'une importance limitée, parce que ces escadrilles ne peuvent remplir toutes les missions. Beaucoup d'officiers brevetés sont parfaitement ignorants des conditions de travail et d'utilisation de la cinquième arme, et je les vois peu empressés de s'instruire auprès des spécialistes, parce que ceux-ci, n'étant pas brevetés, leur paraissent être des inférieurs. On a bien institué, dans les toutes dernières années, un cours d'aviation à l'Et^ole de guerre, mais ce cours est trop récent pour avoir pu produire un effet général.
Dans l'ensemble, l'aviation russe, très mal armée, s'est donné véritablement de la peine et a rendu des services. L'organisation en a été médiocre, parce que le centre était trop loin, et parce que les transports de matériel était trop lents et irréguliers ; le personnel n'a pas toujours donné toute sa mesure, d'abord parce qu'il n'était pas suffisamment trié et contenait des non-valeurs gênantes; ensuite, parce que la surveillance n'en était pas assez sévère. La paresse et l'ennui
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refînaient dans les escadrilles, (jiiand on ne volait pas, et on lac-liait de s'y étourdir par la fôle, au grand détriment do l'ordre et de la discipline. Cependant, nombre d'aviateurs russes ont joué un rôle très honorable, parfois môme brillant, et il n'est pas rare qu'ils l'aient payé de leur vie.
W septembre. — Je suis arrivé dans mon nouvel État- Major le jour de la prise de Riga par les Allemands. La 8^ armée est installée dans une petite ville frontière qui s'appelle Lipkany, et qui offre des points de vue pittoresques. Elle est assise sur les deux rives escarpées d'un misérable affluent du Pruth, et s'étend jusqu'au fleuve, qui coule, rapide et bleu, sous un fort beau pont. A la saleté, à l'incurie russe, se mêlent la saleté juive et l'incurie roumaine : c'est une sentine ; on y fait ses besoins en pleine rue, on jette par la fenêtre les détritus ; c'est vraiment ignoble ; mais, sous le soleil glorieux et la poussière inexorable, j'admire des échappées de coup d'œil. Sur les pentes, s'étagent des masures, parmi des arbres verts, des chemins serpentent à perte de vue, et, dominant la ville, le château où loge l'État-Major offre son grand parc où, tous les matins, j'ai l'illusion de la campagne de chez nous.
J'ai retrouvé ici le général Yarone, mon ordonnance et mes bagages, et le chef du deuxième bureau est un lieutenantcolonel que j'ai vu au front ouest : je ne suis donc pas complètement isolé ; mais j'ai pu apprécier la justesse de ce que m'a dit, en partant de Biénitsa, mon chef d'Etat-Major. En effet, le bruit s'est déjà répandu d'une nouvelle promotion du général Yarone, qui nous quitterait. Or, même soutenu par sa forte poigne, je ne pèse pas lourd ici. Il m'avait promis de me donner la place de sous-chef du deuxième bureau et, en fait, je l'occupe; mais les officiers brevetés ne se laissent pas mater ici comme dans un corps d'armée ; ils ont résisté au général quand il a voulu me donner le titre; ils ont fait observer que le titulaire du poste est absent, mais pour fonctions d'ins-
truction, et ne saurait en être dépossédé, et que, d'ailleurs, je ne suis pas breveté d'Etat-Major. En lin de compte, j'ai été nonmmé sous-chef du bureau de liaison, où je ne mettrai pas les pieds, mais oCi j'émargerai. Toute l'organisation militaire russe est appuyée sur des compromis semblables ; et cela, en pleine révolution !
J'ajoute que mon chef de bureau, le lieutenant-colonel Alfyrief, est très jaloux de ma présence, parce que je veux travailler, et qu'ainsi je risque de souligner qu'il ne fait rien. Il m'a donc fait une guerre sournoise dès le premier jour, tout en conservant à mon égard les manières affables dont un officier russe breveté se départit rarement. J'ai voulu faire adopter par les corps d'armée l'organisation qui m'a rendu de si grands services au 1" corps d'armée sibérien. J'ai senti du coup que j'avais contre moi, outre mon chef direct et un autre breveté du bureau, les brevetés du bureau d'opérations, qui me trouvent trop remuant, et les officiers du canevas de tir, qui ne peuvent admettre qu'un officier non topographe émette la prétention d'interpréter les photographies aériennes. Au lieu de la confiance unanime que j'avais conquise dans mon poste précédent, je suis ici en butte à une hostilité systématique dont je sens les elTets à mille détails. Je pense qu'on cherche à m'éliminer en lassant ma patience, ou bien à m'annihiler à force de sourires aimables : ces genslà ne me connaissent pas, encore que je sois bien mal remis d'aplomb, après l'elfort exagéré que j'ai fourni pour l'offensive de juillet.
// septembre. — Le deuxième bureau est composé de deux officiers brevetés, et de cinq interprètes, pour l'allemand, le français, le roumain, le slovène, le turc, etc. Deux de ces interprètes ignorent la langue pour laquelle ils sont censés qualihés; ils touchent les émoluments de l'interprétariat, qui sont élevés, et se livrent à divers autres travaux. En Russie, on s'arrange toujours! Parmi ces interprètes se trouve un consul de carrière qui est un homme intelligent, aimable et de bon ton. Je l'accompagne chaque jour jusqu'au Pruth, où nous faisons, parfois avec d'autres camarades, une pleine eau dansle joli fleuve, où des soldats, des ouvriers et des femmes
272 MKMOIHES DE RUSSIE
viennent se tremper comme nous, sans pins de gène que de costume.
l^ivelme contait ceci. Au cours de la grande retraite de \U\l), son commandant de compagnie, qui était le lieutenant S., le si aimable commandant de la gare d'Orcha, ordonne un jour à un sous-officier de prendre six hommes, dont il était, et d'aller détruire un ponceau que l'ennemi, très proche, [)Oiirrait utiliser, car il était adjacent à ses lignes et gardé par une sentinelle. Les sept hommes n'avaient ni haches ni explosifs pour détruire le pont; ils sont partis quand même, puisqu'il fallait obéir ; mais, pour se donner un prétexte de non exécution de Tordre, ils ont marché sans précaution ; la sentinelle allemande a tiré et tué Fun d'entre eux. Laissant là le cadavre, les six autres sont revenus à toutes jambes, et le sous-officier a rendu compte à son commandant de compagnie : « — C'est bien! » a répondu celui-ci, et l'affaire en est restée là. Ce commandant de compagnie était tiré à des milliers d'exemplaires dans l'armée russe!
En arrivant au bureau, j'ai appris que le généralissime Kornilof, mis à pied par Kérenski, a refusé de se démettre de ses fonctions, et marcherait contre Pétrograd avec la totalité des Cosaques. Il a lancé un appel que je vais copier, et a ordonné à toutes les armées d'abattre leurs antennes radiotélégraphiques pour éviter les communications avec le Soviet des ouvriers et soldats de Pétrograd. Toutes les armées auraient obéi, sauf la 9^ et la nôtre; ce serait le général Lévitski, notre quartier-maître, qui aurait fait relever nos antennes. Les comitétards locaux pérorent dans le local de notre popote. Il y aurait, de la part du gouvernement de Kérenski, une contre-offensive contre l'association Armée et Flotte y qui réunit quelque 100.000 officiers, existe au grand jour, est dix fois légale, et dont l'un des premiers statuts porte qu'on ne fera pas de politique! Voici l'appel de Kornilof; il est daté du 10 septembre (27 août).
(( Le télégramme n° 4163 du président du Conseil n'est, dans toute sa première partie, qu'un tissu de mensonges. Ce n'est pas moi qui ai envoyé le député Vladimir Lvof au gouvernement provisoire; c'est Lvof qui est venu me trouver, envoyé parle
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président du Conseil. J'en appelle au témoignage de M. Aladine, membre de la première Douma. On a donc pratiqué une vaste (( provocation » et mis en jeu le sgrt de la patrie. Russes, notre grande patrie se meurt; le jour de sa fin est proche. Je déclare, moi, général Kornilof, que le gouvernement provisoire, agissant sous la pression de la majorité maximaliste des comités, travaille en pleine conformité de vues avec les membres de l'État- Major allemand ; de plus, grâce à la descente qui se prépare dans le golfe de Riga, il tue notre armée et bouleverse la nation à l'intérieur. Le pénible sentiment que j'éprouve à voir le pays inéluctablement perdu m'ordonne, à cette heure terrible, de faire appel au travail de tous les Russes en vue du salut de la patrie qui se meurt. Que tous ceux qui sentent battre dans leur poitrine un cœur russe, que tous ceux qui croient en Dieu aillent dans tous les temples implorer du Seigneur le miracle (lu salut de notre terre natale, Moi, général Kornilof, fils d'un paysan cosaque, je déclare à tous ne rien ambitionner personnellement, et n'avoir en vue que le salut de notre grande Russie ; je jure d'amener le peuple, en vainquant l'ennemi, jusqu'au seuil de l'Assemblée constituante où il décidera lui-même de son sort, et choisira le plan de sa nouvelle vie politique. Abandonner la Russie à, l'Allemand, son ennemi héréditaire, laisser faire du peuple russe l'esclave de l'Allemagne, voilà une chose que je ne me sens pas la force d'accomplir; j'aime mieux mourir au champ d'honneur que de voir la honte et le déshonneur tomber sur la terre russe. Peuple russe, c'est en tes mains qu'est maintenant le sort de ton pays. »
Cet appel est soigneusement étouffé par les « tovarichs », et ce n'est que par ruse que nous avons pu nous le procurer... Et moi..? — Moi, j'attends l'ordre de mes chefs. Peu m'importe d'ailleurs la forme du gouvernement russe; ce que je veux, c'est qu'on se batte, qu'on batte le Boche.
J'ai appris dans la soirée qu'une partie de l'armée russe traitait le général Kornilof de chercheur d'aventures. Je pense que c'est là le parti des trembleurs. Kornilof serait parti avec 4 divisions de cavalerie, une compagnie de choc et une partie de la légion polonaise. Les employés de chemin de fer, que les tovarichs auraient maltraités, seraient favorables à Kornilof. Mais, partir, ce n'est pas arriver, Nicolas II en a fait l'expérience!... C'est la seconde fois, en 6 mois, que de Moguiliof part une attaque contre Pétrograd; mais cette fois,
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elle part avec le cœur de toute la Hiissie saine, qui trouve son image dans ce généreux coup de tête. Au fond, je ne sais pas plus ici ce qui se passe que si j'étais au Pôle nord, mais je vois des ofliciers russes, et c'est le contre-cou [) sur eux de toutes ces nouvelles que je trouve intéressant de noter. Le plus grand abattement est sur eux ; ils réagissent peu. Ils disent ; « C'est bien triste î » et n'en continuent pas moins à faire leurs petites affaires, à poursuivre surtout leurs papotages, dans ce pays où Ton aime tant jacasser et si peu agir. 12 septembre. — Le colonel Ignatief, clief du bureau dont je suis sous-chef et où je n'ai pas le droit d'entrer, est un très aimable officier; cela n'empêche pas que le Comité de l'armée l'aurait arrêté, parce que, muni d'un ordre de mission fictive, il serait parti pour sept semaines à Tioumen, sa ville natale. S'il est vrai que les soldats aient dit : « Vous prenez ce qu'on nous refuse, des permissions sous couleur de service commandé : nous vous empêcherons d'en profiter >>, s'ils ont dit cela, je ne puis répondre qu'une chose, à savoir qu'ils ont raison. Est-ce parce que je suis Français, fils delà Révolution, toujours est-il que l'usage de deux poids, de deux mesures me répugne. Si les officiers russes s'en étaient abstenus dès le début de la guerre, une partie de ce qu'on voit à présent eût été évité. Je me suis tué à le dire à mes camarades russes ; je ne m'en dédirai pas aujourd'hui.
Mon ordonnance me dit ce soir que le bruit court parmi les soldats que les troupes du front ouest auraient pris Baranovitchi, et il ajoute : « Ce serait un miracle, en vérité! » Dire que la malheureuse Russie regorge d'hommes sains comme Pavel, et qu'une poignée de traîtres et d'énergumènes l'amène au bord de l'abîme, et demain peut l'y précipiter!
Le dégoût des officiers est immense. J'entends dire partout : <k Je vais terminer la guerre, et puis j'irai vivre à l'étranger ; j'aime mieux y végéter en tournant des têtes de pipe que 'fivre ici sous le joug d'une police pire encore que celle du /égime peu regretté des Romanof. » Voilà ce que les tovarichs ont fait de ces centaines de mille of£ciers, qu'ils auraient pu gagner d'un coup à l'idée républicaine, et dans lesquels ils auraient trouvé un appui solide, si, au lieu de tout désorga-
niser, ils leur avaient fait confiance, ne fût-ce que pour terminer la guerre.
43 septembre. — Je fais beaucoup de place à ce que me dit Pavel, mon ordonnance; c'est d'abord que je lui trouve une logique et un bon sens qui font défaut à beaucoup d'officiers; c'est ensuite parce qu'il me renseigne fréquemment sur les opinions des soldats, ce qui, en ce temps-ci surtout, est très précieux ; et puis, c'est un homme de cceur. J'ai eu aujourd'hui avec lui une conversation que je n'aurais pas notée, par discrétion, si elle ne me paraissait pas extrêmement typique. En revenant de l'Etat-Major, situé à près de deux kilomètres de chez moi, je lui ai dit que, dans cette ville où l'on ne peut acheter de sucre, et où il n'en reçoit chaque mois qu'une quantité infime, je pouvais désormais m'en procurer chaque jour une petite quantité, et que, dans ces conditions, puisque nous étions sur le pied de campagne, j'avais décidé que notre sucre serait mis en commun, car je ne pourrais supporter d'être seul à profiter d'un pareil avantage dont il ne jouirait pas. Il m'a répondu — et deux larmes lui ont jailli des yeux : « Oh! cela, je le sais bien, vous n'avez jamais été autrement que cela I » A propos des officiers, il m'a dit ensuite : « Il faut parler au soldat, lui raconter des choses ; alors il sent entre lui et le commandement un lien dont il est fier et dont il n'oubliera jamais la force. Avec des officiers comme vous, jamais ce qui arrive ne serait arrivé. Les soldats d'ici, dont beaucoup ont déjà remarqué votre façon d'agir, m'ont demandé si c'était depuis la révolution que vous êtes devenu ainsi; j'ai répondu que je vous ai vu comme cela dès le premier jour, sous l'ancien régime. » Je suis sûr qu'il n'y a pas, dans ces paroles, le moindre désir de flatterie : Pavel n'est pas flatteur, au contraire. Je vois là ce qu'il y a de santé morale latente chez les soldats russes, et combien de mes camarades russes s'y sont maladroitement pris avec eux.
H septembre. — En me rendant à Moguiliof-Podolski, la petite ville de gouvernement qui nous relie au reste de la Russie, je me suis trouvé, dans le train, avec un capitaine d'infanterie et un vieux lieutenant de « droujina ». La crainte des espions est telle que, pendant près de deux
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heures, nul n'a desserré les dents : c'est exactement ce qui se passait, au moment où le ministre l^Jehvé faisait régner la terreur. A la lin, les deux officiers, ayant senti à propos d'une question j)Osée par moi qu'ils étaient du même avis, ont commencé à parler : ce fut un concert de récriminations sur les temps que nous vivons. Le capitaine dit : « Un vêtement qui coûtait 40-50 roubles (i 10-125 francs) coûte maintenant 500 roubles (GOO francs) ». Le vieillard de reprendre : « Le poud (16 kilogrammes) de pommes de terre, qui coûtait à Kharkof 20 kopecks, coûtemaintenant 10 roubles ». Puis ceci : « J'ai acheté à l'intendance du drap à 6 roubles 35 l'archine; mon tailleur voulait me le reprendre à 55 roubles. On avait 10 boîtes d'allumettes pour 10 kopecks; j'en ai payé une hier
7 copecks ! » Ces officiers continuaient : « Si les révolutionnaires avaient fait une révolution saine, large, ferme, ramené la prospérité, et fait baisser le prix des denrées indispensables, alors la révolution eût réuni tous les suffrages, car, ce qui est à la tête, on s'en moque. L'essentiel est de pouvoir manger et se vêtir à bon compte. Or, maintenant, c'est impossible, sinon pour certains ouvriers. Ceux des usines Sormovo, par exemple, où l'on pouvait sortir un train par jour (?), se contentent de travailler trois heures à
8 roubles l'heure; avec leurs 24 roubles, ils peuvent battre le pavé et se saouler d'eau-de-vie de contrefaçon. Et c'est ainsi du haut en bas... » Je note, par curiosité, que le capitaine touche à peine 300 roubles par mois, et le lieutenant environ 270 roubles.
^6 septembre, — J'apprends que le général Kornilof s'est rendu au général Alexéyef à la Stavka. Cette affaire non mûrie, exécutée en coup de tête, est typique de la tactique russe : c'est pour cela qu'elle échoue. Les révolutionnaires craignent l'armée : ils ont tort; la partie un peu propre de l'armée les juge néfastes, c'est entendu, mais ces gens-là ne sont ni organisés ni organisables en force armée. Je crois que la réaction victorieuse, dans le sens de l'ordre, viendra, soit d'un soulèvement spontané faisant tache d'huile, soit d'un complot organisé en temps de paix, quand tout le monde aura eu le temps de souffrir, quand les brutes grisâtres
auront repris contact avec la terre, et qu'ils auront vu qu'on ne peut pas, sans crever de faim, faire en temps de paix le métier qu'ils ont fait en temps de guerre : manger, dormir et palabrer. En somme, l'enlhousiasme du soldat pour la formule (( Soviet ouvriers et soldats » vient de ce que, depuis l'apparition de cette formule, ils se livrent aux trois occupations préférées du Uusse que je viens de citer. La paressetotale, radicale, qui est leur rêve ultime, je devrais dire, qui est le rêve ultime de l'être humain resté à l'échelon de civilisation oCi ils végètent, est réalisée par cette forme de révolution. Incapables de réfléchir, il leur semble que cela va continuer et que, sans travailler davantage, ils continueront à toucher le pain, le sarrazin, les pommes de terre, les choux, le thé, le sucre, le linge, les chaussures, les vêtements, le couchage et l'argent de poche. Mais quand ils auront remis le pied dans l'isba natale, ils ne tarderont pas à se sentir dépaysés. Au lieu d'être entourés de camarades aussi bêtes qu'euxmêmes et endossant les mêmes « idées ))-formules, comme tous endossent la blouse grise du soldat, ils auront près d'eux des femmes d'esprit plus rassis, des vieillards plus sensés. Lies provisions rapportées du pillage seront vite épuisées. Devant eux, malgré tous les crimes qu'ils pourront commettre encore contre la classe possédante, se dresseront la misère et la faim. Alors, sans doute, avec la souffrance qui doit assaisonner le lot vital de tout être humain, leur reviendra, à la plupart, un peu de raison. Ils se demanderont ce qu'ils ont gagné à la paix prématurée, aux promesses de la horde juive qui sonne la fanfare révolutionnaire, et alors, probablement, ils courront sus aux Juifs. Ce sont toujours, dans ce pays, les Juifs qui payent les frais des exaltations sociales.
Aux frais de l'Etat-Major, le comité de l'armée édite un journal qu'il vend 10 kopecks; au profit de qui? En attendant, il interdit à tous les officiers de quitter, sans autorisation, la zone de l'armée. Quant aux membres du comité, ils se prélassent dans de superbes limousines, tandis que pour faire mon service, j'attends qu'un camarade ou deux se rendent dans la direction où il me faut aller; alors, à force de démar-
i>7R MKMOIIIK.S \)K RUSSIE
(lies, nous obtenons un anlo [xjussif. I)';iillenrs, à quoi bon travailler, dans ce milieu d'ignorance? Mon cbet' de bureau, AHyrief, qui est breveté, ne ni'a-t-il pus dit : « Nous n'avons ])lus besoin d'étudier les pliotos aériennes, maintenant, puisque nous ne voulons plus attaquer : il nous sut'lit de faire patrouiller des aéroplanes pour surveiller les déplacements de troupes ennemies et avertir notre défense. > Ainsi, c'est là qu'en est, à la fin de 1917, un colonel d'État-Major russe! 11 ignore que, pour se défendre, il faut connaître les positions et la place des batteries de l'ennemi l On croira que je charge, si plus tard je raconte pareilles âneries dites par le chef d'un deuxième bureau d'armée.
22 septembre. — J'ai été invité à piloter dans nos corps d'armée deux officiers anglais qui désirent s'y promener : c'était une aubaine. Le premier jour, après une visite au XXXIIP corps, nous somnies allés, sur le désir des Anglais, finir la journée et dîner à Khotine. une ville juive largement étalée sur le bord du Dniestr. Le lendemain, nous sommes allés regarder des positions et assister à un tir d'artillerie qui ne m'a pas ravi d'enthousiasme : je n'ai pas l'impression que le personnel d'artillerie soit à la hauteur de ses camarades du front ouest : il est vrai que, là-bas, on était en face des Allemands, tandis qu'ici on ne combat que des Autrichiens. Nous avons ensuite traversé de curieux villages moldaves, soudés les uns aux autres sur une quinzaine de kilomètres, et permettant d'arriver en automobile jusqu'aux tranchées de première ligne. Ces villages sont formés d'un essaim de petites maisons de paysans blanchies à la chaux, propres comme l'œil, et disséminées parmi de plantureux vergers et des champs. On ne voit rien devant soi que des arbres fruitiers et du maïs, avec le pointillé blanc des maisonnettes. Les tranchées, d'où l'on n'a également qu'une vue très restreinte, sont peu profondes, mais bien faites, avec fond d'écoulement pour les eaux; quant aux mitrailleuses, elles sont placées sous de petits toits en planches qui doivent les faire reconnaître sur toutes les photographies. J'ai passé la nuit dans une de ces maisons de paysan moldave : je n'ai jamais vu, au village, aussi méticuleuse propreté. Nous
avons erré de corps d'armée en division, de tranchées en observatoires, de Russie en Autriche et en Roumanie, car nous sommes ici à la frontière des trois Etats. Nous avons traversé Novoselitza, flertsa, Dorohoï, Sereth, et nous sommes allés déjeuner, le dernier jour, dans un régiment où on ne nous attendait pas, l'Etat-Major de la division s'étant trompé de numéro!
En somme, j'ai pris contact avec les Etats-Majors des XXXIIP, XXIII" et XI" G. A., où je dois organiser le service de renseignements sur l'ennemi; ce travail, tout superficiel qu'il soit, fait oublier les angoisses que cause la révolution, et je suis rentré à Lipkany moralement reposé par cette fatigante randonnée. Mon impression générale est que Ton peut faire du renseignement dans cette armée. Pourtant, m'étant heurté, au cours de ces derniers jours, tantôt au territoire autrichien, tantôt au territoire roumain, j'ai été plus offensé que jamais, par comparaison, de ce qu'il y a d'inachevé en Russie. Je sens plus que jamais l'infériorité du peuple russe en face de ses voisins. Le Russe est essentiellement paresseux et impulsif : il fait ce qui lui plaît et comme cela lui plaît ; mais il s'efforce d'en faire le moins possible et le moins longtemps possible. Il serait cependant très perfectible par l'éducation : certains détails de tenue extérieure montrent que ce qu'on a dit aux enfants russes de la classe cultivée reste indélébile dans la mémoire de leurs muscles : ainsi Je brossage des dents, le curage des ongles, ou bien encore les excuses si l'on frôle un voisin ou si un ami vous trouve en bras de chemise. Ils se livrent à ce sujet à d'abondantes manifestations, et, de même qu'un Anglais fait l'impossible pour se raser en toute circonstance, un Russe de la classe dont je parle serait infiniment malheureux d'avoir laissé passer une occasion de se brosser les dents. On peut donc admettre que, si on les avait dressés dans leur enfance à d'autres choses non moins utiles que le curage des ongles ou le brossage des dents, ils auraient continué à les pratiquer avec non moins d'entrain. En d'autres termes, si la discipline familiale russe, au lieu de se borner à des règles extérieures et menues de civilité pué-
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rilc et honnête, s'appliquait à inculquer les principes du devoir, du travail n('îcessaire, de la nnaîtrise de soi, de la persévérance dans l'elTort, du nnénaf^ernent du prochain et de la nécessité de s'occuper de lui pour le cultiver, il y aurait eu en Russie un gros pourcentage d'hoinnnes transfornriés, faisant tête à leurs instincts slaves, et préparant un pays fort. Au lieu d'agir dans ce sens, la société russe, telle que je la connais depuis plus d'un quart de siècle, est restée avec ses défauts d'autrefois, et nul de ses philosophes ou pédagogues n'a cherché à la mettre sur le bon chemin. Ses défauts, à la rigueur, n'étaient pas mortels sous un régime patriarcal et tyrannique comme l'était le tsarisme; mais ils ne peuvent plus subsister sans graves dommages quand la Russie, au lieu de rester chez elle, se mesure à d'autres peuples, ou bien, sur son sol même, se mesure à une importation étrangère : la révolution sociale. De là la crise de la guerre russojaponaise ; de là le krach actuel qui ramène la Russie au bord d'un esclavage qui sera plus dur pour elle que celui du tsarisme, et dont, de longtemps, elle ne se relèvera pas.
Nous vivons dans des transes politiques pires que celles dont on se plaignait sous l'ancien régime. Il est évident que presque tous les officiers étaient de cœur avec Kornilof : maintenant, le gouvernement soi-disant de liberté espionne activement les milieux militaires au moyen de petits jeunes gens sans consistance morale qui s'agitent et palabrent sans trêve au milieu de nous. L'un d'eux disait hier à table : « C'est une honte de forcer les soldats à faire des exercices d'assouplissement quand ils sont en réserve! > Personne n'a osé remettre à sa place ce jeune sot, et j'ai dû me charger de cette besogne ; j'y ai mis beaucoup de formes, mais je ne l'ai certainement pas convaincu.
Les Russes sont naturellement paresseux et indifférents à la propreté extérieure. Les taches, la présence des détritus, ne les offusquent pas comme nous : on dirait que la saleté est une contingence que beaucoup d'entre eux ne voient pas, ou qu'ils supportent en raison du moindre effort. Affaire d'éducation aussi, sans aucun doute. Mes voisins, cinq jeunes officiers, flanqués de dix ordonnances, ont laissé faire de la
chambre située en face de la mienne une véritable sentine : on a mis dehors ces aimables jeunes gens, et c'est heureux, car, dans la maison bourgeoise presque neuve que nous occupons, nous aurions eu des poux et des punaises.
Les Russes sont essentiellement opposés à la précision : c'est là un de leurs charmes, mais c'est un grave défaut. Il en résulte leur incapacité à faire lentement un travail soigné : ils font vite, et par emballement, de l'a peu près. Ils n'ont guère conscience de ce défaut, à cause de leur incommensurable amour-propre. Pourtant, de leur négligence, de leur passivité (qui ont certainement des racines slaves), découlent une partie des fautes qu'ils ont commises dans la famille et dans l'Etat : la passivité est une affection égoïste : parfois, elle est criminelle. Avec cela, ils ont un cœur exquis, et — on y revient toujours! — un véritable cœur d'enfant : bon cœur de l'enfant, se livrant tout entier dans un élan ; colères subites, iconoclastiques, barbares, de l'enfant robuste; facilité cl se laisser mener par qui sait les prendre; égoïsme instinctif et impulsivité enfantine, voilà les Russes. De là le charme inépuisable que j'ai trouvé à leur commerce; de là aussi les désillusions et les colères que me fait éprouver leur infériorité quand il faut exécuter une œuvre sociale de longue haleine, où leurs qualités naturelles, si éminentes souvent, se noient dans des détails imprévus. J'ai toujours cru la forme républicaine prématurée pour ce grand pays en formation : j'ai bien peur que l'événement me donne raison : ces enfants jouent à la liberté comme les soldats de Courteline jouent à « M. Lefoutro » — en tapant dur sur leurs camarades.
Pavel a reçu une lettre d'un sous-officier du I"' corps sibérien dont il fait toujours partie ; il m'y a fait lire le passage suivant : « Faites [on se dit vous, maintenant, entre soldats chics!] mes compliments cordiaux au lieutenant Legras, et dites-leur [pluriel de politesse] que des officiers comme lui seraient bien nécessaires au 1" corps sibérien; il nous a été très dur de nous séparer d'un officier si humain et sachant si bien son affaire... ï> J'ai encaissé agréablement cette lettre d'un homme à qui je n'ai pas parlé trois fois, qui n'attend
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rien do moi et (juo je no reverrai jdiiiiiiH. L' <( humanité > (^^oumannoHt), comme elle est entendue ici, c'est la qualité (jiii permet à un officier d'a[)|)rocher de lui par des liens de respect, de confiance et d'aiTeclion, lïit-ce le plus huuible de ses soldats : c'est la qualité la plus opposée au caractère de la discipline dans l'armée russe; pourtant, si elle avait été répandue parmi les officiers, elle aurait probablement sauvé cette armée.
2 octobre, — Deux de nos compagnies faisant partie du XXXIIP corps se préparaient à passer, musique en tète, chez les Autrichiens ; mais les commissaires les ont retenues à temps et, d'ailleurs, l'ennemi a évacué ses positions, probablement pour en occuper de meilleures plus en arrière. Dans un autre régiment, les soldats ont houspillé, bousculé, battu, menacé de mort et finalement arrêté un pope qui était venu pour leur donner du cœur au ventre et leur parler d'offensive. Ah! il y a là une jolie collection de brutes!
Hier, à Moguiliof-Podolski, un Juif d'une quarantaine d'années, à qui j'avais demandé mon chemin, et que j'avais remercié par un léger salut, est revenu sur ses pas, m'a rejoint et arrêté, et m'a dit : « Hein! ce sont les temps nouveaux ! Maintenant, on salue ; autrefois, on ne daignait pas faire attention à nous!... » J'ai rarement été aussi heureux qu'à ce moment-là de bien parler le russe : le Juif m'a écouté en écarquillant les yeux, puis il s'est esquivé.
Le fait que ces armées en pleine décomposition continuent à se nourrir, à recevoir régulièrement des approvisionnements de toute sorte, est pour moi une cause d'inépuisable étonnement. J^ ne puis l'attribuer qu'à l'excellente organisation des services du ravitaillement. Or, j'ai assez souvent, dans ces notes, critiqué l'organisation de cette armée, pour avoir plaisir à étudier en détail l'une de ses créations qui donne les meilleurs résultats.
Le ravitaillement des armées russes devait être une tâche singulièrement compliquée, en raison de l'immensité du pays, du chiffre énorme des effectifs et de la difficulté des transports. Néanmoins, les armées ont été j usqu'ici ravitaillées, elles ont vécu et combattu; elles ont porté la guerre fort
avant sur le territoire de l'ennemi. Comment s'explique que ce pays, qui, voyant toujours trop beau et trop grand, et se perdant communément dans les détails, n'a pas le don de l'organisation, ait pu cependant résoudre d'une façon aussi satisfaisante un des plus graves problèmes de la guerre moderne? Il me semble que le succès des Russes s'explique en la matière par ce fait qu'ils ont travaillé par des méthodes exclusivement russes et qu'ils connaissaient bien : leur mérite n'en est pas moins considérable, et il est intéressant d'expliquer le fonctionnement au moins schématique du système de ravitaillement qui a été appliqué durant la campagne.
Le problème à résoudre était simple : le pays, si riche en ressources de toute-nature, devait être mis en contact régulier avec le front qui le défendait. On distingua d'abord les produits que le pays pouvait fournir de ceux qu'on devrait tirer de l'étranger. Pour la première catégorie de denrées, des associations diverses (v. p. 65) sont venues à l'aide de l'administration militaire. Le ministère de la Guerre disposait de son côté de fabriques et d'usines importantes.- Les autres produits parvenaient en Russie par mer, c'est-à-dire par le Transsibérien en ce qui concerne les envois de l'Amérique et du Japon; par le chemin de fer de Mourmansk et par celui d'Arkhangelsk, pour les envois de France et d'Angleterre. Ces produits une fois parvenus dans les régions de Pétrograd, de Moscou et de Kief, devaient être répartis entre les Fronts.
Tout en haut de la hiérarchie, en dehors du ministère de la Guerre, (lequel, tout en étant tenu au courant, n'est cependant pas une instance de transmission ou d'aboutissement), mais en étroit contact avec lui, fut créée une série de directions, savoir : les directions générales de l'artillerie, du génie, de l'intendance, du service de santé, du service vétérinaire, du service aéronautique (transféré à Kief, pour la partie aviation). Ce sont les points où viennentaboutir les demandes émanant du front. Ces directions générales se trouvent en rapport avec tous les producteurs de la spécialité représentée par elles, et avec les associations ou comités qui centralisent la production du pays pour simplilier et hâter leur
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Ir.ivail, ainsi qu'avec les organismos qui tionnent recette des envois de l'étranger. (Jnand les demandes du front leur p.irviennent, ces directions s'efTorcent d'y donner satisfaction par ces moyens, d'autant plus qu'elles connaissent aisément les ressources sur lesquelles elles peuvent compter.
Passons maintenant à l'autre extrémité de l'échelle, c'està-dire au front; nous allons y voir naître des besoins et paraître des demandes que nous pourrons suivre jusqu'à leur aboutissement.
Chaque Etat-Major de régiment comprend un officier chargé de la <( partie matérielle » {Natchalnik khoziaislvennoï tchasti). Cet oflicier établit, d'accord avec le commandant du régiment, le relevé journalier des besoins de l'unité en produits relevant : de l'armement, du génie, de l'intendance, du service vétérinaire, etc. Cette liste est envoyée chaque jour à l'intendant divisionnaire, qui centralise les demandes des divers régiments de sa division. S'il n'a pas lui-même dans ses magasins de quoi satisfaire à ces demandes, il en adresse copie à l'État-Major du corps d'armée. Quant aux demandes d'un caractère médical, elles sont transmises directement parle médecin régimentaire au médecin divisionnaire, et par celui-ci au médecin du corps d'armée.
A l'Etat-Major de corps d'armée, ces demandes parviennent à une série de spécialistes : artillerie, génie, intendance, etc., dont j'ai signalé la présence à cet Etat-Major. ^ Chacun de ces organes spéciaux transmet la demande à l'organe similaire de l'instance supérieure à l'Etat-Major de l'armée.
La direction du général de jour de l'Etat-Major de l'armée comprend un bureau dit des Étapes et des questions matérielles. Là, sous l'autorité d'un officier supérieur, sont réunies des sections correspondant aux différentes spécialités précédemment énumérées. Les demandes émanées des corps d'armée se réunissent là, pour être transmises au Front, au bureau du chef du ravitaillement, lequel réunit ainsi les demandes émanant des trois ou quatre armées du groupe.
Le chef du ravitaillement du front correspond directement, en dehors de la Stavka, avec les directions générales de
Pétrograd dont j'ai parlé en débutant, et leur adresse ses demandes. Arrivées là, les demandes reçoivent solution immédiate, ou bien aboutissent soit à une commande, soit à un achat.
On voit comment les demandes particulières et fragmentaires des régiments parviennent, grossies, ordonnées, clarifiées, diversifiées, à l'étage supérieur de la hiérarchie. On imagine aisément le mouvement inverse, qui est celui du ravitaillement.
Dans la pratique, on n'attend naturellement pas que les demandes se soient produites pour préparer les produits nécessaires dans les magasins situés dans les capitales et à proximité du front, où existent les magasins mobiles de l'intendance, prêts à être évacués rapidement en cas de danger. Seules les demandes imprévues ou dépassant, en raison de leur importance, les ressources des stocks font l'objet d'une demande à l'instance supérieure. Il s'établit, dans la pratique, un échange de documents qui permet, au bout de peu de temps, de se faire une idée assez exacte des besoins normaux d'une unité pendant un laps de temps donné et dans des conditions données. Par là s'explique que, sauf pour certains produits (les bottes par exemple) les à-coups ont été jusqu'ici fort rares.
On raconte, qu'au début de la guerre, le grand duc Nicolas Nicolayévitch, nommé généralissime, aurait mandé les principaux intendants et leur aurait tenu ce langage : « Je veux que mon armée soit approvisionnée régulièrement et avec des produits de première qualité. Celui qui volera, je le pendrai! » Le grand-duc était homme à exécuter sa menace, et la loi lui en donnait le pouvoir.
J'ignore le dessous des choses, mais je dois dire que, dans ce grand pays des anecdotes et des potins, je n'ai que très rarement entendu parler de désordres d'intendance. Les seuls auxquels j'aie entendu faire allusion se rapportaient à la période de la grande retraite de 1915, et avaient trait non pas
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à dos voIh, mais h de lourd(5s inaladrenses d'intendants ayant laissé se perdre des troupeaux ou des stocks, f.iute d'avoir su à temps évacuer les uns ou distribuer le contenu des autres aux troupes en retraite. Je conclus de ce silence que le travail de l'intendance fut, le plus généralement, sinon impeccable, du moins exempt de scandale. En Uussie, cela veut dire beaucoup. J'ai constaté que, pendant la guerre de position, les soldats n'ont, pour ainsi dire, manqué de rien. Leur pain a été jusqu'ici de bonne qualité, et ils en reçoivent une ration supérieure même à leurs besoins. Deux autres denrées essentielles pour le soldat, le thé et le sucre, n'ont que dans les tout derniers mois cessé d'être distribuées à temps, malgré des difficultés croissantes d'approvisionnement. Si les hommes avaient manqué de pain et de thé, la situation aurait empiré beaucoup plus rapidement qu'elle n'a fait. On peut donc dire que l'intendance russe s'est habilement tirée d'affaire.
Or, se tirer habilement d'affaire, quand il s'agissait de vaincre les difficultés rencontrées en Russie, n'était pas chose si facile : je dirai même que le mérite n'en est pas mince. Nous n'avons qu'à nous reporter au souvenir de ce qui s'est passé sur notre front, si soigneusement organisé, pourvu de lignes de rocade, de voies ferrées en bon état, de routes bien entretenues, de canaux : or, nous avons connu les difficultés d'approvisionnement et les désordres de transport. Que devaient faire les Russes, avec un territoire immense, de rares voies ferrées, un matériel roulant insuffisant, des routes impraticables par endroits et, durant plusieurs mois de Tannée, exigeant une traction doublée? Pourtant, malgré une crise de transports d'une extrême gravité, malgré la diminution du nombre de chevaux par suite de la disette de fourrage, malgré enfin la réduction de la main-d'œuvre disponible, puisqu'il y avait des millions d'hommes inoccupés, mais qui ne voulaient pas travailler, l'intendance russe a transporté vers le front avec une régularité satisfaisante les vivres, les vêtements, le linge, les munitions — et les hommes. Le mérite de faire à peu près son service sur le front russe équivaut à celui de le faire bien sur le front occidental.
Si Ton cherche les causes profondes de ce bon fonctionnement de l'intendance russe, on le trouvera, à n'en pas douter, dans la solide organisation du ravitaillement que je viens d'exposer. Grâce à la liaison méthodique, tout fonctionne avec régularité. Sachant les difficultés de transport auxquelles ils doivent faire face, mais connaissant les ressources de leur pays, les intendants ont pu alimenter les armées sans à-coups au moyen de leurs immenses caravanes de voitures, et des trains qu'on a pu faire rouler. Là où le meilleur intendant français ou allemand eût perdu son latin, les Russes, étant chez eux, ne se pressant pas, ne cherchant pas le fin du fin, ont pu se tirer d'affaire. Le fait méritait d'être souligné.
Les transports russes n'ont pas, eux non plus, manqué d'originalité. Au cours des années qui précédèrent la guerre, en particulier en 1912 et 1913, une grande pénurie de matériel roulant commença à se faire sentir en Russie, au moment des déplacements d'été et d'automne. Il n'était pas rare pour les voyageurs d'être obligés alors de monter, par fraude, en surnombre, dans les trains, ou bien de renoncer à trouver place dans un ou plusieurs trains qui passaient bondés. La guerre ayant éclaté sur ces entrefaites, il est évident que l'une des premières difficultés que l'on devait ressentir en matière de transport était relative au matériel roulant. La question des wagons de voyageurs devint tout de suite difficile à régler. Un grand nombre de wagons de cette espèce et même des trains entiers se voyaient immobilisés d'une façon durable, et le sont restés jusqu'à la fin de la campagne, pour assurer le logement, le déplacement ou la retraite de divers personnages militaires ou autres, et des grands États- Majors. Les wagons de marchandises se trouvèrent occupés par milliers pour le transport des troupes et des approvisionnements militaires. On dit que la Russie a mobilisé quatorze millions d'hommes. Même si ce chiffre est exagéré, on peut se faire une idée du matériel roulant qui devint nécessaire pour transporter ces millions d'hommes du fond de la Rus-
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bie ou (Je la Sibérie sur les fronts russes. Beaucoup de wagons furent brisés ou brûlés en cours de route, ce qui diminua d'autant le nombre des unités disponibles, la fabrication des wagons étant suspendue. Puis vint la grande retraite. Kll«* consomma aussi et laissa capturer une grande quantité de matériel roulant.
La situation des transports se trouvait donc assez critique dès la fin de 1915. A l'intérieur du pays, on souffrait beaucoup de la pénurie de matériel roulant. Le mouvement des voyageurs était en effet extrêmement considérable, à cause du va-et-vient des permissionnaires, des blessés guéris, des déserteurs, et des flâneurs de toute espèce, sans compter les réfugiés et les gens d'affaire. On était contraint de s'entasser, au point d'y risquer d'être étouffé, dans les rares wagons qui restaient offerts à l'usage du public. Ces wagons commençaient à n être plus guère entretenus, parce que trop de personnes de toute espèce s'y introduisaient, et que les gardiens de wagons de voyageurs {provodnik) étaient mobilisés, ou bien avaient trouvé des postes plus lucratifs. Dès le début de 1916, un voyage à l'intérieur de la Russie, pour quelqu'un qui n'était ni militaire ni haut fonctionnaire, présentait de grosses difficultés et de sérieuses fatigues.
La situation ne fit qu'empirer au cours de l'année 1916. Beaucoup de wagons s'égaraient sur des voies secondaires; d'autres stationnaient indéfiniment, faute de locomotives ou d'ordres précis relatifs à leur mouvement. Cependant, les besoins de l'armée ne diminuaient pas, tout au contraire, puisqu'on faisait de nouvelles levées d'hommes et que, relativement, on n'en perdait plus beaucoup par le feu de l'ennemi, mais seulement par filtration vers l'arrière, ce qui diminuait bien les états d'effectifs, mais non pas le nombre des voyageurs à transporter. Ainsi commença à devenir aiguë une situation qui, en 1917, est devenue extrêmement difficile.
C'est en 1916 que commença à se répandre une pratique renouvelée du temps de la guerre de Mandchourie, et qui devait faire beaucoup de mal : les soldats, qu'on ne tenait plus guère en mains, se mirent à envahir les wagons de
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toute classe, à s'installer sur les butoirs, les escaliers, les dégagements et les toits. Il y avait là des permissionnaires et un grand nombre d'hommes envoyés à l'intérieur ou en revenant, pour cause d'achats divers ou de commissions de leurs chefs (mon commandant de C. A. par exemple, envoyait de Molodetchno à Kief un soldat pour lui acheter les cigarettes qu'il commandait là, en gros, d'un certain tabac et d'un certain format; tous les officiers, et j'étais du nombre, expédiaient ainsi des commissionnaires pour leurs moindres achats). Il y avait là aussi une multitude d'hommes de situation mal définie qui ne séjournaient, à proprement parler, ni à l'arrière ni à l'avant, et qui se déplaçaient entre les grands centres urbains, en quête de prolits. Nul de ces hommes, naturellement, n'avait de billet, et aucun contrôle ne se pratiquait. A partir de cette époque, tout déplacement par voie ferrée, quand on n'avait pas l'usage d'un wagon particulier, devenait une pénible expédition. 11 m'est arrivé deux fois, me trouvant en déplacement commandé, de prendre place, avec mon ordonnance et mes bagages, sur une passerelle extérieure de wagon de marchandises dans des échelons militaires. Et j'étais loin d'être parmi les moins favorisés.
Au moment où nous sommes, c'est-à-dire au début de l'automne 1917, les wagons de voyageurs sont devenus tellement rares qu'on s'entasse dans des wagons de marchandises appelés, par dérision sans doute, des chaulToirs (téplouchka) : on y est entassé, sans distinction de classe, de grade ni de sexe, et on y gèle dans l'obscurité profonde, durant des jours et des jours interminables, avant d'atteindre la bienheureuse station qui vous délivre.
Sur le front proprement dit, la situation est un peu meilleure, parce qu'il n'y a ni civils ni déserteurs, ce qui diminue l'encombrement.
Les Russes, qui ont construit quelque 7,000 kilomètres de voies ferrées, se sont modérément servis du chemin de fer à voie de 0 m. 60, alors que les Allemands d'en face en fai-
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.s;ii(;nt lin nsa^e ronslant, dont les [iri.sorirjKîrs russes échappé» des lignes ennenues vantaient fort la commodité. Il est probable que nos alliés manquaient du matériel nécessaire à ces voies. En outre, toute création de ce p^anre était liée à tant de conciliabules, et exigeait tant d'enqjjêtes et d'autorisations, que les mois se perdaient sans que rien pfit /ître commencé. 11 y eut cependant, 4^ côté russe, un certain nombre de chemins de fer de ce genre, et j'en ai utilisé dans la région du front ouest. Toutefois, cette espèce de voie ferrée, qui remédiait d'une si heureuse façon aux inconvénients présentés par les voies de terre, sortait de l'usage courant et constituait plutôt une exception.
Dans les gares de chemin de fer à voie normale, l'autorité militaire est représentée par un officier de grade générale- *ment modeste, qui porte le titre de Commandant de la gare. Il est la providence des militaires de passage. C'est par lui qu'on arrive, quand la chose est humainement possible, à trouver une place dans un train. C'est lui qui donne aux militaires de passage tous les renseignements désirables sur le mouvement des trains et les correspondances. 11 témoigne une prévenance particulière aux officiers français, et il leur rend des services inappréciables.
Les routes conduisant vers le front sont, naturellement, très fréquentées. Quelques-unes sont soigneusement empierrées et fort bonnes, telles, par exemple, celle qui, de Moscou, atteint le Dniepr à Rogatchof, et continue par Bobruisk et Sloutsk, ou celle qui longe le Dniepr, d'Orcha vers le sud. Les routes situées plus près du front ne sont pas aussi perfectionnées. Le front passe en effet, après avoir quitté la ligne de la Dvina au sud de Dvinsk, par une contrée pauvre et fréquemment marécageuse, dans laquelle le réseau routier est infiniment réduit. 11 a fallu élargir des chemins vicinaux et créer des routes neuves. Mais le terrain se prête mal à un travail de ce genre, et les distances sont trop grandes pour permettre un entretien continu des voies qui travaillent beau-
coup. Par endroits, on combat l'envahissement de la boue dans un terrain marécageux en disposant sur la chaussée une couche d'arbustes avec leurs branches et leurs feuilles, ou bien des troncs, équarris ou bruts; ces divers systèmes ont été imités par les Allemands.
Les voituriers russes arrivent en général à faire passer, sans trop de dommages, leurs véhicules un peu partout, sur les chemins les plus défoncés. C'est grâce à ce trait de caractère du Russe, et à l'instinctive persévérance des tringlots, que les transports destinés au front ont pu se réaliser dans les saisons de transition : printemps, (in de Tété et automne. En hiver, la neige facilite les charrois. Seulement, les véhicules militaires et surtout les canons, n'ayant pas de patins, creusent dans la neige de formidables ornières qui, au bout de quelques semaines, rendent les chemins incommodes et dangereux.
Le véhicule militaire par excellence employé par l'armée russe porte le nom de dvoukolka (la petite à deux roues). C'est un chariot massif monté sur deux roues assez hautes et sans ressorts. La caisse du chariot a des bords élevés de 0 m. 80 à 1 mètre, ce qui permet d'y loger soit des hommes, soit des marchandises. C'est le véhicule le mieux fait pour s'adapter aux caractères des voies russes. Sa structure un peu massive lui assure une solidité à toute épreuve. Il ne s'inquiète pas des inégalités du sol, ne verse que très difficilement, franchit des fossés sans en subir de dommage, traverse des gués et des lacs de boue sans même s'en apercevoir. En revanche, le chargement qu'il contient est durement secoué, et ce n'est pas une partie de plaisir que de faire un trajet, pelotonné dans la caisse d'une dvoukolka. Mais c'est avec cette voiture que les Russes ont fait toute la guerre deMandchourie et la guerre actuelle. Dans ces deux guerres modernes, conduites dans des régions très différentes d'aspect et de ressources, elle a rendu les plus grands services. C'est la voiture militaire nationale par excellence, comme le tarentass sans ressorts est la voiture civile nationale. La preuve qu'elle était au point, c'est qu'elle n'a pas eu besoin de subir de modification.
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On peut résumer le travail des trans[)url.s en Hussie tf^I qu'il s'est pratiqué jusqu'ici, en disant que, si les chemins de fer sont peu nombreux, mal outillés et pauvrement dotés de matériel roulant, en revanche, ils ont travaillé jusqu'à la dernière minute. Leur personnel technique mérite les mêmes éloges que le. personnel des P. T. T. Eux aussi, ils ont travaillé avec un dév^ouement constant dans les conditions les plus pénibles et les plus décevantes. Honnis par les voyageurs, souvent injuriés et même menacés, forcés d'attendre des heures entières les signaux d'entrée dans une gare ou de départ, ces hommes ont, par leur persévérante patience, beaucoup fait pour la cause générale. Ce n'est pas eux qu'il faut incriminer du désordre qui règne dans l'administration, et, cahin-caha, ils ont utilement travaillé.
Ce qu'il faut dire également, c'est que, grâce à ses voies ferrées pourtant mal outillées, grâce à ses transports par voie de terre, Tarmée russe a pu, dans des conditions en somme supportables, conduire la guerre jusqu'à cette heure et même en pleine révolution. Il ne faut perdre de vue ni l'immensité des parcours, ni la pauvreté des relais, ni la difiiculté de nourrir les chevaux, ni celle de trouver des wagons. Sans parler même des résultats, qui ont été plus qu'honorables, si l'on tient compte de l'effort fourni, on est surpris delà somme d'énergie déployée, sur le terrain qui nous occupe, par cette armée russe dont il serait aussi puéril qu'injuste de vouloir faire bon marché, parce qu'elle est en pleine décomposition.
^6 octobre, — Le général Yarone est parti depuis quatre jours pour rejoindre le corps d'armée dont il a reçu le commandement ; c'était mon plus ferme appui, et pourtant, il n'a pu m'éviter ici les plus dures frictions. Il m'a dit qu'il sentait à merveille que je rencontrais beaucoup de difficultés, et était heureux de voir que je n'en manifestais pas d'indigna-
tion inutile, puis il a ajouté : (( Si mon corps d'armée est en bon état, je serai heureux de vous en ouvrir les portes toutes grandes. » Je l'ai remercié, mais j'ai répondu que, quitter cet Etat-Major d'armée avant d'y avoir imposé ma méthode ferait penser que j'ai échoué comme la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf; et que, par suite, il me fallait continuer à travailler, à patienter, à soufîrir, s'il le fallait, mais à durer, pour, finalement, emporter le morceau. Cette résolution, dont il sait ce qu'elle me coûte, a paru lui faire impression.
Le baron von Lampe, qui faisait fonctions de quartiermaître, et, comme tel, m'a fortement handicapé, rentre au troisième bureau et va, je crois, partir, cédant la place au colonel Bazarevski, vif, franc, cordial, intelligent, militaire dans le meilleur sens du mot, et que j'ai connu à la Stavka.
Enfin, mon chef de bureau, qui m'a trompé une ou deux fois, n'osant pas me dire la vérité en face, s'en va, remplacé par un Letton silencieux, superficiellement aimable, qui ma, lui aussi, tranquillement fait, dans le service, un gros mensonge. C'est de ce jour-là que date ma mise en liberté morale dans cet Etat-Major. Voilà deux mois et demi que j'ai lutté pied à pied pour faire adopter dans les corps d'armée les instructions que j'avais faites au I" corps sibérien. Pour des raisons où je crois démêler l'indolence et un peu de jalousie, mes chefs brevetés (sauf les généraux) m'ont suscité les plus invraisemblables difficultés; comme je tenais bon, ils ont paru céder, et, m'ayant dit que les instructions étaient distribuées, les ont gardées par devers eux. Mes protestations ont abouti à une refonte des iiistructions. Je les ai portées à l'impression dans la ville voisine; subrepticement, mon nouveau chef de bureau en a corrigé les épreuves, modifié le texte et donné le bon à tirer. C'est de cela que je me suis aperçu récemment. La scène qui a suivi cette découverte m'a permis de dire au capitaine, dans un langage aussi mesuré, mais aussi clair que je l'ai pu, ce que je pensais de ce procédé, et de l'ignorance pratique des officiers brevetés russes en matière de deuxième bureau, sans compter diverses autres remarques présentant plus de justesse que
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d'aiiHîiiifé; sur quoi, j'ai déclaré que, si l'on ne m'accordait pas f^ain de cause, je partirais, et qu'on saurait pourquoi, l)(;puis ce jour-là, tout le inonde est camarade avec moi et on nie laisse carte blanche. Je suppose que le nouveau quartiermaître y est pour quelque chose, car il comprend, lui, et il saitl J'ai maintenant mes entrées au canevas de tir; on me fournit toutes les photographies aériennes dont j'ai besoin, et l'inspecteur de l'artillerie de l'armée a approuvé le principe des cartes de batteries ennemies, dont je lui ai porté les premiers doubles.
Et pourtant, il est des heures où je sens partir comme à la dérive toute ma volonté de rester ici jusqu'au bout. Ce sont des jours atroces qu'on passe ici à se dire qu'on ne fait rien d'utile, puisque ces gredins ne veulent pas se battre, puisqu'à l'arrière comme à l'avant, tout s'en va à vau-l'eau. Il n'y a plus de bois pour chaulîer les bains; demain, il n'y aura plus rien à manger, et personne ne travaille davantage pour autant. Les prisonniers autrichiens, qui sont innombrables en cette région, taillent et rognent à leur fantaisie; déjà une dizaine de mille d'entre eux sont retournés dans leur pays. Les officiers se plaignent! Oui certes, braves garçons, victimes de ce qui arrive, mais taillés tous du même bois slave, d'un bois mou. Tout ce que je vois ici révolte mon sentiment de l'ordre, de la méthode, du travail. C'est un miracle que ce pays vive encore!... Et puis, je me sens seul, seul, seul!...
48 octobre, — J'ai commencé parle XXIIP corps ma tournée d'organisation dans nos corps d'armée. Son Etat-Major réside à Dorokhoï, petite ville roumaine où, de même qu'à Yassy, où sont les États-Majors du front roumain, on crève de faim quand on n'est pas du pays ou attaché à une popote. J'ai apporté avec moi des instruments de visée pour l'artillerie.
Les artilleurs ne sont pas très désireux de s'en embarrasser : un général m'en a confié la raison : a Nous autres Russes, m'a-t-il dit, nous avons vu tant d'instruments divers inventés par nos voisins ou nos alliés, pour faciliter la visée que, finalement, nous en avons reconnu la vanité, et sommes revenus à la boussole. »
— C'est juste comme les Ghinnis, ai-je répondu.
Pareille attitude de la part d'artilleurs appartenant à l'une des armées méridionales m'étonne d'autant plus que j'ai eu, sur le front ouest, les rapports les plus fructueux avec les artilleurs, et que je puis dire, sans ilatterie, que l'artillerie est l'arme qui, en Russie, paraît le plus au point, malgré la pénurie de matériel. Les officiers de cette arme sont préparés dans trois écoles : les instituts Mikhaïlovski, à Saint-Pétersbourg, et Nikolaevski à Moscou, et l'école d'artillerie de forteresse à Odessa (de fondation récente). Ils sont non seulement plus instruits et plus cultivés que la majorité de leurs camarades des autres armes, et aussi plus appliqués à leur fonction, mais encore plus curieux de nouveautés et de progrès, plus sérieux pour tout dire. En outre, ils sont, techniquement, de bons exécutants, secondés par un adroit personnel.
Peut-être la préférence que mes camarades français et moi ressentons pour l'artillerie russe n'est-elle aussi nette que parce que nous n'avons pas connu l'infanterie russe au début de la guerre. L'infanterie a été épuisée par les épreuves de la grande retraite de 1915, tandis que l'artillerie, dans l'ensemble, a moins souffert, et surtout a perdu moins de personnel et moins de cadres de l'avant-guerre. Les officiers d'artillerie rencontrés à partir de 1916 proviennent donc presque tous des promotions normales des écoles citées plus haut. Il y a donc chez eux une homogénéité qui n'existe plus dans l'infanterie, et qui plaide en leur faveur.
Les artilleurs possèdent d'autres avantages : ils vivent dans des conditions matérielles bien meilleures que celles des fantassms. Les batteries sont assez loin des lignes pour permettre au personnel de s'installer avec un certain confort; en outre, elles forment des touts beaucoup plus homogènes qne ne le sont les compagnies d'infanterie. C'est là le cas de toutes les armes spéciales. Il en résulte que la vie d'un jeune officier d'artillerie est moins vide que celle d'un fantassin de même grade ; d'ailleurs, ils côtoient sans cesse des officiers plus anciens auprès desquels ils continuent à glaner des connaissances et des conseils. La plupart de ces
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jeunes artilleurs lisent, s'occupent; ils ne s'ennuient pas à la façon veule (Jes praporclitchiks d'infanterie.
C'est l'arlillerie, à peu près seule, qui assure l'observation du front ennemi. L'infanterie a bien ses guetteurs, mais, comme je l'ai dit, la plupart d'entre eux ignorent ce qu'il faut guetter, et restent inertes à leur créneau, l'âme absente et les sens endormis. L'artillerie, au contraire, a besoin d'observatoires pour diriger ses tirs. L'infanterie, qui parfois aurait pu utiliser de merveilleux observatoires, préfère se reposer sur l'arme sœur du soin d'installer ces organes essentiels du combat, et de les peupler du personnel nécessaire. Les observatoires d'artillerie sont donc, dans la pratique, la seule source régulière d'observation à terre dont on dispose sur le front russe.
Les observatoires d'artillerie sont installés avec adresse, bien défilés, suffisamment camouflés, en général, et parfois hardiment plantés au contact même des lignes ennemies. Ils utilisent des accidents de terrain, et, avec prédilection, dans la région forestière, des échafaudages installés près de la cime de grands arbres. Ce dernier système fournit communément une vue excellente sur l'ennemi, et ni la photographie aérienne, ni l'observation terrestre n'arrivent à repérer ces observatoires, dont les Allemands d'en face font également abondamment usage.
Tout essai d'observation méthodique avec les seuls moyens dont dispose l'infanterie se heurte à l'absence d'instruments d'optique. Les artilleurs, au contraire, sans en être abondamment pourvus, possèdent du moins des lunettes à deux branches. Un sous-officier et deux hommes assurent le service de chaque observatoire, dont toutes les observations sont notées dans un cahier, et transmises à la fois au commandement de l'artillerie et à l'État-Major de la division.
Ce qui fait la force de l'artillerie, dans une unité russe, c'est qu'elle a son organisation à elle, à côté et au sein de l'organisation générale de l'unité. On sait que la batterie russe, par exemple, forme un tout, et s'administre ellemême. Il y a de plus, chez les artilleurs, du haut en bas de la hiérarchie, une liaison constante, dont les fantassins cons-
tatent les bons effets, sans en toujours bien comprendre le mécanisme, et surtout sans songer à l'imiter. La liaison et la cohésion sont la force même de Tartillerie, sur ce front russe si peu organisé et articulé.
L'artillerie tire fort bien, ce qui s'explique par l'adresse que l'on constate chez le soldat russe. Toutefois, la pénurie de pièces et de munitions rétrécit le champ d'application de ses méthodes de tir. Cette pauvreté de matériel explique la lenteur avec laquelle les artilleurs russes se sont adaptés à la correction du tir par avions. J-^'aviation étant encore plus pauvre qu'eux-mêmes, la correction d'un tir d'artillerie lourde corrigé par elle pouvait être interrompu par suite d'une avarie de moteur, et ne pas pouvoir reprendre avant plusieurs jours. Dans ces conditions, les artilleurs préfèrent des systèmes de correction moins perfectionnés, mais moins aléatoires. Les discussions sont incessantes entre l'équipage des avions de correction et les batteries; on a l'impression que les avions sont en général trop peu nombreux pour pouvoir assurer d'une façon constante un travail aussi régulier et aussi délicat.
Les artilleurs russes camouflent avec un certain soin leurs observatoires, mais ils se donnent moins de mal pour camoufler leurs emplacements de batterie. Pourtant, les Allemands ne les découvrent pas toujours aisément, malgré la perfection de leur reconnaissance photographique. Voici comment je m'explique ce fait. Il y a, dans les lignes russes, tant d'objets hétéroclites de toute espèce et de toute matière, abandonnés ou en usage, traînant partout sans ordre apparent, tant de masures, de gourbis et de tas de matériaux, que l'attention des Allemands doit être dispersée. Je me rappelle un tir de plus de 600 obus de 105 dirigé par l'ennemi contre quatre masures en ruine qui s'élevaient sur une colline, en face du Q. G. d'un Etat-Major de division oij je me trouvais de passage. L'ennemi croyait apparemment avoir repéré là une batterie. Le cas n'est pas isolé. En revanche, des pièces que l'on pouvait, semblait-il, reconnaître à l'œil nu, n'étaient jamais honorées d'un obus, sans doute parce qu'elles étaient prises pour de fausses pièces. Il m'est arrivé d'étudier à la
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loiipo (les photograpliios aérierines (Je hi région de nos batteries, sur le iront (Je C. A. où je connaissais (Je v^isu nos principales positions (J artillerie : j'é[)rouvais pins de peine à repérer les pitices russes (|ue je savais mal camouflées, qu'à découvrir des batteries allemandes dissimulées selon toutes les règles. Alors (jue, sur le front allemand, tout ce qu'on voit a un sens et une raison, sur le iront russe, tout semble jeté au hasard, ce qui fait croire à une multiplicité de batteries et écarte l'attention des véritables emplacements.
Les Russes possèdent, outre des fausses pièces, des piècespièges, qui, sortant d'un abri à contre-pente, tirent une salve de temps à autre, et disparaissent incontinent. Les Allemands s'acharnaient sur ces batteries fantômes que j'ai vues ce printemps et les honoraient de projectiles de tous les calibres. Le lendemain, la pièce recommençait à tirer.
L'artillerie russe de campagne comprenait, au début de la guerre, des batteries de 8 pièces; 3 batteries constituaient une « division », et 6 batteries une <( brigade », laquelle constituait la dotation normale d'une division d'infanterie, avec l'addition, dans certains cas, de deux batteries de pièces de montagne portant aussi le nom de « division ».
En outre, il était prévu une division (deux batteries et une batterie indépendante) de mortiers par corps d'armée. Certains autres corps d'armée recevaient en outre une « division » comprenant trois batteries d'artillerie lourde.
Les batteries autres que celles de campagne et de montagne comprenaient six pièces. Toutefois, dès la fin de 1914-, la pénurie de bouches à feu fit réduire à six pièces les batteries qui en avaient huit, et à quatre pièces celles qui en avaient six. Plus tard, se généralisa dans tous ces cas (sauf pour l'artillerie lourde de gros calibre), le système des batteries à quatre pièces seulement.
Les calibres les plus répandus sont : celui de trois pouces (76,2), et celui, de six pouces, dont quelques pièces existent dans des unités importantes. Il y a aussi des pièces Vickers de 42 lignes; on les apprécie pour la force de pénétration de leur obus. Mais pour tirer, il faut avoir des projectiles : or, en Russie, on en manque, ou du moins, on croit
en manquer. Si la France n'était pas préparée à la guerre, la Russie l'était encore beaucoup moins; en outre, ses succès initiaux lui rendirent un mauvais service. Entraînés par leur succession de victoires et par cette nature russe qui ne connaît en rien la mesure, les artilleurs lirent des débauches de canonnade. Ils épuisèrent en quelques mois les munitions qui eussent dû servir pour une année. Aussi, lorsque, au mois de juillet 191^, Mackenzen fit contre eux une grosse concentration d'artillerie, ne purent-ils répondre que faiblement; pendant la retraite qui suivit, ils se trouvèrent presque totalement dépourvus de projectiles. Les pièces restaient muettes à leur position de batterie jusqu'au dernier moment ; si elles avaient attelé trop tôt leurs avant-trains, se sachant inutiles, l'infanterie, se croyant abandonnée, eût crié : « Sauve qui peut! » et se fût débandée. Certaines pièces disposaient alors par jour de trois projectiles par pièce! Ce fut une terrible crise.
Cependant, la crise des munitions n'a peut-être pas été en Russie aussi grave qu'il a paru. Il est bien exact que, sur le front, on a manqué d'obus ; mais il est moins exact que la Russie en ait toujours manqué. La disette de munitions tient à trois causes : d'abord, la dépense exagérée qu'on en a fait sur le front; puis l'imparfaite organisation des transports; enfin la répugnance qu'éprouvent les Russes, quand ils ont constitué des stocks, à les mettre en livraison. Avec les magasins remplis, il leur semble encore qu'ils manquent de tout. C'est le défaut classique des intendants russes, qui, en temps de retraite, au lieu de vêtir leurs troupes, attendent l'approche de l'ennemi et brûlent leurs magasins de vêtements. R y avait en Russie, sinon en 1915, du moins à la fm de 191G, et il y a en 1917 beaucoup plus de munitions qu'on ne pense. D'abord des milliers de caisses d'obus pourrissent sur les quais d'Arkhangelsk. Puis, certains parcs d'artillerie sont pleins. D'ailleurs, depuis cet été, on avait cessé de se plaindre de la pénurie de projectiles. A présent, la question n'a plus d'intérêt.
20 octobre, — En route pour la 59' division. On m'a prié de prendre dans mon automobile une « sœur de charité »;
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on fait vraiment sensation en pareille connpagnie : tous les gens rencontrés vous dévisagent en riant! Arrivé au O. G. de la division, je suis reçu par le général Zaïtchenko, à qui me présente son ciiei" d'Ktat-Major; le général lui dit, après avoir échangé avec moi quelques mots : « Figurez-vous que, dans le l""" corps sibérien, il y avait un officier français qui avait créé un deuxième bureau étonnant comme organisation et résultats; moi-même (il était alors chef d'Ktat-Major du XXXVIIP corps, notre voisin) je lui ai envoyé mes officiers de deuxième bureau pour prendre des leçons. »
— Cet officier français est devant vous, mon général, fait le chef d'État-Major.
— Comment, en uniforme russe?
Nous nous sommes expliqués alors, et avons parlé de nos affaires. En relatant, après plusieurs autres, cette scène qui flatte mon amour-propre, je suis tenté d'être pris d'un scrupule. Est-ce que je ne fais pas un sort à tout ce qu'on me dit d'agréable, et ne vaudrait-il pas mieux être plus modeste? En y réfléchissant, il me semble que je ne suis pas seulement excusable, mais que j'ai le devoir de noter ces approbations; en effet, venant toutes de ceux qui jugent le travail de guerre là où il est utile, c'est-à-dire sur le front, elles montrent que mes efforts étaient appropriés à leur objet. Si l'on m'a fait l'honneur, bien que je sois officier de réserve, de me détacher dans l'armée russe, c'est pour y travailler à la française et pour tâcher d'y faire aimer la France. Mon travail n'est que la mise en application de ce que m'ont enseigné mes chefs militaires; mon mérite personnel y est donc des plus minces. Quant à l'action sur les soldats, je ne l'ai jamais cherchée. Cette déférente sympathie que m'ont vouée ceux avec qui j'ai été en rapports m'a certes été très douce, mais, regardée de plus haut, elle m'a fait mieux comprendre les lacunes de la discipline ordinaire de l'armée russe. Ce n'est donc pas par un vain amour d'une gloriole que je note avec soin des scènes comme celle que je viens de relater : je voudrais que le lecteur en oubliât ce qu'elles ont de personnel — comme d'ailleurs tout ce journal — pour n'en retenir que la signification typique, et pour mieux pénétrer le caractère
de ceux qui, dans les grands Etats-Majors, m'ont suscité tant de difficultés.
Justement, un de mes camarades français de l'Etat-Major du front roumain, le capitaine breveté Legros, est arrivé à rÉtat-Major du XXXIIP corps, et je l'y trouve en revenant d'une visite aux positions, et après avoir fait un cours technique et moral aux officiers de renseignements des quatre régiments de la 59" division. Par mon intermédiaire, le capitaine a eu ce soir un long entretien avec le général Kireï, commandant du XXXIll" corps, et j'ai pu constater, qu'avec beaucoup de tact, il lui a passé un certain nombre de suggestions qui ont été certainement comprises et retenues. Voilà du bon travail : Legros est enchanté du général, et j'ai pu m'assurer que la réciproque était vraie.
On m'a télégraphié aujourd'hui que j'avais, en France, mon 3^ galon; je n'en reste pas moins lieutenant russe, grade qui correspond chez nous à celui de sous-lieutenant.
2'i octobre. — Le général Kireï nous a emmenés, le capitaine Legros et moi, dans un secteur nouveau. D'abord, des observatoires d'artillerie, placés sans nulle précaution, à la lisière d'un bois, et visibles de loin, à l'œil nu : le général a posé diverses colles à des officiers d'artillerie et môme à un colonel d'infanterie, devant lequel j'ai feint de ne pas savoir le russe pour qu'il ne fût pas trop gêné. On aperçoit aisément qu'aucun de ces officiers ne travaille ni ne réfléchit. J'ai remporté la même impression après avoir visité en détail un secteur de bataillon d'infanterie, en première ligne. Les officiers, à quelques rares moments près, se laissent vivre, ne pensant qu'à leur cigarette et à leur permission. Rien n'est soigné, ni le tracé des tranchées qu'a fait un officier du génie aussi incapable que débordant de suffisance, ni l'exécution des travaux. Il s'y retrouve toutes les fautes de la défensive russe : les auvents en planches et les créneaux sans champ de tir; de plus, les tranchées sont enjambées fréquemment par des ponts très bas sous lesquels il faut presque ramper. Les hommes n'ont pas encore d'abris souterrains; en attendant, ils couchent dans le village voisin : les tranchées sont bien gardées, pendant la nuit ! Quant aux
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ahn's, h en juger par un modèle déjh exécuté, une grenade suffirait pour les éventrer. Les mitrailleuses sont placées au jugé, et presque toutes en tir direct ; nul n'a dit aux commandants de compagnie ofi il fallait placer ces armes, et ils n'ont demandé conseil à personne. Les abris à mitrailleuses sont si visibles que c'est pitié : c'est \h du retrancbement enfantin. Autrefois, on réussissait à coups d'hommes dans l'olTensive. Pour la technique de la défensive, qui est la seule ressource de cette armée, à l'heure actuelle, celle-ci a rarement été à la hauteur de ses adversaires. On sent que la dislocation de l'armée est accélérée par le fait que les officiers ne se donnent plus la peine de rien faire, sous prétexte que les soldats sont paresseux. Pas d'alertes de gaz, par exemple, rien de ce qui peut relever l'esprit et fouetter le corps de la nouvelle armée de maussades républicains. Seuls quelques sous-officiers m'ont fait bonne impression. Le général Kireï voit parfaitement tous ces détails, mais que peut faire son action personnelle, isolée comme elle l'est?
23 octobre. — Le commandant Cholesky, que j'étais allé consulter à Yassy sur l'emploi des instruments de visée offerts aux artilleurs, est arrivé avant-hier; nous avons visité ensemble quelques positions du XP corps, où le général Chimanski nous a fait un accueil princier, et, ce matin, nous sommes retournés voir des observatoires. Le commandant est accompagné d'un officier roumain : j'ai pu constater comment, grâce à lui, on pouvait se ravitailler. En parlant russe, on risquerait de jeûner, à moins de rencontrer une unité militaire; avec la connaissance du roumain, on trouve dans la première maison moldave venue de quoi faire un plantureux repas. Ce soir, nous filons à Lipkany pour régler la question des cartes.
Le commandant Cholesky, chargé du service géographique de la mission roumaine, a fait merveille en Roumanie pour créer une cartographie. 11 a évacué de Bucarest, à la barbe des Allemands, deux trains de matériel; à Yassy, il a créé une fabrique de papier pour alimenter son service, et aussi une zincographie; il a cherché à fabriquer des couleurs pour les tirages des cartes ; il a calculé des coordonnées lui
permettant de corriger les cartes-types du service roumain, et finalement, il a sorti un pian directeur au 1 : 20.000 de tout le front roumain.
Mais cette organisation s'applique à l'Etat-Major roumain de Yassy, lequel est en liaison étroite avec l'armée française. Or, il existe à Yassy un autre grand Etat-Major, celui des armées russes du front roumain. Il y a donc à Yassy deux États-Majors de groupe d'armées. Au point de vue cartographique, il existe à TÉtat-Major Yassy-russe un canevas de tir qui est, ainsi que tous les médiocres, fort jaloux de sa situation; ne pouvant effectuer les tirages un peu considérables des cartes indispensables aux armées, il en passe la commande soit au Yassy-roumain (français), lorsque la fourniture est pressée, soit à Berditchef, où se trouve l'Etat- Major du front sud-ouest, d'ailleurs médiocrement outillé, lui aussi. En outre, le commandant Gholesky fournit 1 500 cartes de chacun de ses tirages au Yassy-russe, lequel les envoie incontinent à Berditchef pour les démarquer, et les distribuer dans les unités russes du front roumain, sans préjudice des distributions ultérieures. Au moment où nous sommes, et où le sort de la Roumanie et celui de la Russie dépendent de la rapidité de parade qu'elles pourront offrir, on fait voyager de Yassy à Berditchef des cartes qui reviendront ensuite jusqu'au sud même de Yassy. Il me semble qu'on peut trouver à cette anomalie deux raisons : la première est l'incapacité où se trouve l'administration russe de comprendre que le plus court chemin d'un point à un autre est la ligne droite, et l'extraordinaire complication qui résulte de cette erreur; la seconde raison, toute morale, est probablement la répugnance de l'Etat-Major Yassy-russe, mal outillé, à avouer qu'il est, pour la cartographie, sous la dépendance de l'Etat- Major roumain : l'amour-propre russe ne saurait s'accommoder de pareille déchéance; on préfère donc sauver la face et ne fournir les cartes aux armées que dans six mois et plus, plutôt que de les faire distribuer directement par le voisin roumain (en l'espèce, par les Français). Ma situation est donc fort délicate : mon armée a besoin de cartes : j'en ai d'excellentes sous la main; or, il me faut, pour les lui faire accepter.
:m MEMOIIIES DF HIJSSIE
user (Je subterfuge et faire agir mon ascendant personnel sur les officiers du canevas de tir de l'armée! La chose a fini par être organisée aujourd'hui ; je recevrai les cartes nécessaires, et les traductions et additions seront faites à Yassy, d'après les documents que nous fournirons. En somme, nous allons passer, révolutionnairement, par-dessus Berditchef : ce bienfaisant coup d'Etat n'a été possible que par la collaboration de deux Français.
27 octobre. — Pavel m'a demandé pour quel parti il devait voter. La question m'a fort embarrassé, car je ne peux substituer décemment ma conception à la sienne. Je l'ai donc interrogé pour m'éclairer sur le conseil à lui donner. A côté des idées les plus saines relativement à la conduite de la guerre, il est intraitable pour tout ce qui touche la question de là terre. La solution qui le séduirait le plus serait la socialisation de la terre, étant entendu qu'on dépouillerait de leurs champs ceux qui ne les cultiveraient pas personnellement. Ce n'est pas là seulement un écho des formules attrape-nigauds que certains répandent parmi le peuple ; il s'y mêle du sentiment. En efîet, Pavel a voué une haine à mort aux « pomiéchtchiks », (propriétaires ruraux); il voit rouge quand il parle d'eux, et la raison de cette colère est la présence, non loin de son village, d'un grand bien nobiliaire, dont l'intendant témoigne une véritable dureté à l'égard des paysans. Pavel voudrait donc voir les pomiéchtchiks dépossédés; pourtant, il est enclin à excepter de ce pillage ceux qui ont acheté la terre de leurs propres deniers : pour ceux-là, il consentirait une confiscation mitigée par une certaine indemnité, ne s'apercevant pas de la contradiction où il s'enfonce. Je lui ai parlé des procédés de rachat progressif, et surtout de la création de centres modèles pour l'exploitation rurale, modèles qui seuls peuvent permettre à la Russie de sortir de son infériorité. Nous nous sommes entretenus longtemps, mais je doute fort de l'avoir convaincu, et je me suis gardé de lui dicter son vote.
29 octobre, — Ayant trois galons en France, j'ai demandé à mon sous-chef d'Etat-Major de me faire homologuer ce grade dans l'armée russe, d'autant que c'est par une série
d'oublis et de retards mêilveillants que je n'ai pas reçu même le grade russe de capitaine en second, auquel j'ai droit, à rancienneté, depuis 9 mois. Le colonel Bazarevski m'a répondu que rien n'était plus juste. Mais les bureaux ne l'ont pas entendu de cette oreille : ils me proposeront pour capitaine en second, h condition que... ceci et que... cela. J'ai répondu sèchement que je renoncerais dorénavant aux épaulettes russes, et que je reprendrais l'uniforme français. Au fond, ce qui a été la base même de mon succès dans l'État-Major de corps d'armée, où tous me connaissaient, s'est retourné contre moi dans un grand Etat-Major où l'on me jalouse parce que les chefs me protègent et que je fume deux cigares quotidiens. Les camarades français qui sont venus avec le général Niessel, et qu'on aperçoit de temps en temps dans ces parages, sont tous en bleu horizon : moi seul suis vêtu en officier russe, et d'ailleurs, suis officier russe. Je ne puis, par ce temps de révolution, laisser se prolonger l'équivoque, et je décide que je vais faire une démarche pour me libérer ofliciellement des Russes à qui j'ai été prêté. Cela ne m'empêchera pas, d'ailleurs, de leur continuer mes services; mais j'aurai plus d'autorité pour les faire valoir, s'ils ae me confondent pas avec un officier qui a abandonné sa propre armée. J'ai fait part de mon intention à qui de droit, et l'on m'a dit que j'avais raison. Généraux et colonel comprennent bien la situation; seul le chef d'Etat-Major m'a signalé une difficulté, celle de ne pouvoir plus, si je redeviens officier français, occuper un poste régulier dans l'armée russe. A quoi j'ai répondu qu'on pouvait sans inconvénient me rayer des contrôles du premier bureau, puisque je n'y figurais que sur le papier et ne travaillais qu'au deuxième bureau, qui ne me compte pas parmi ses officiers : le général s'est mis à rire, et a ajouté que, quoi qu'il arrive, il tient beaucoup à me conserver.
^ novembre. — Je suis à Moguiliof (Stavka); j'ai devant moi une permission de cinq semaines, et j'espère me détendre un peu dans une campagne que possèdent des amis à moi, près de Mtsensk. Le voyage, depuis Lipkany, a duré cinquante-deux heures; il a été coupé par des changements de
:{()f; MEMOIRES DE nïJSSIE
waj^on el des arretB interri pesliis ; il a été empoisonné par l'extraor'dinaire cofine, l'irn[)Ossibilité de se laver, de sortir du wagon aux hulTets, bref, par ces mille inconvénients qui résultent de l'envahissement des wagons par les tovariclis. Ainsi, dans une toilette, ne sachant pas le maniement du système qui ouvre la lunette, ils ont empli jusqu'au bord et audelà la cuvette des cabinets...
En allant prendre le train, à Lipkany, j'ai rencontré un jeune officier qui s'en allait courir le lièvre en automobile : or, nous avons une grande disette d'essence! Du haut en bas, c'est ainsi qu'on agit.
Dans le compartiment que j'ai occupé entre Kief et ■Moscou, ne se trouvaient que des officiers.' L'un d'eux, lieutenant d'infanterie, d'opinions avancées, a dit, entre autres choses, ceci : « Les officiers russes n'ont pas su faire vraiment leur devoir, parce qu'en tout temps, ils sont restés loin du soldat. » Il a ajouté : « Vous vous plaignez! Eh bien, moi j'ai fait quelque chose de plus courageux que de me plaindre : j'ai accepté de venir prendre le commandement de la milice (police) d'un quartier de Kief. Nous avons réorganisé cette milice. Au lieu des éléments de hasard qui la composaient, nous n'avons plus que des hommes médaillés de Saint- Georges, commandés par des officiers de troupe. Je suis fils d'officier, j'ai été blessé; je ne me dissimule pas la difficulté, les dangers et l'obscurité de la tâche que j'ai entreprise. J'y puis être tué; cela ne m'effraye pas. Le pays a besoin d'ordre : ce n'est pas en criant qu'il en a besoin qu'on lui en donnera, il faut payer de sa personne. Sans doute, il y a eu et il y aura des excès, mais je crois que le calme se rétablira, et que nous jouirons enfin d'un régime de liberté. » Cet homme courageux ne m'a pas semblé avoir grand succès parmi les occupants de mon compartiment.
^0 novembre, — Arrivé à Moscou, il y a deux jours, pour prendre mon uniforme français et faire quelques achats, je me préparais à faire mes dernières courses avant de me rendre à la campagne, lorsqu'on m'a appris que la ville était assiégée, et qu'on n'en pouvait plus partir. Je sors : à la place de l'Arbat, sifflent des balles; on enlève des blessés et
un mort, un younker. Les bolcliéviks, qui se sont emparés à Pétrograd du Palais d'Hiver et du gouvernement, il y a trois jours, voudraient également occuper Moscou.
'/'Z novembre. — J'ai été de garde la nuit dernière, dans une partie de l'énorme immeuble où j'habite dans la rue Arbat. Voici, ce soir, les nouvelles que je sais par des on-dit non contrôlés, . par des conversations téléphoniques, par quelques promenades dans mon quartier, et enlin par les journaux, rares et partiaux. Donc, la conspiration bolchevique a tenté de s'emparer de Moscou; mais elle s'est heurtée à un embryon d'organisation qui ferait échouer son plan initial. Cette organisation aurait pour noyau les élèves de l'Ecole militaire Alexandre (younkers) et des étudiants auxquels on a distribué des armes. On aurait fait appel à des troupes régulières qui seraient devant la ville. Les deux adversaires ont des fusils, des revolvers, des grenades, quelques mitrailleuses, et, semble-t-il, un peu d'artillerie. L'autorité militaire a consigné les habitants à partir de 21 heures dans tous les quartiers purgés de bolcheviks; des patrouilles arrêtent, fouillent et questionnent les passants. On fait la chasse aux bolcheviks qui tirent çà et là des toits et des greniers. Les rebelles s'étant réfugiés au Kremlin, on les y assiège, avec succès paraît-il. D'autre part, les bolcheviks se seraient emparés de grands édifices. Mon quartier est relativement calme, mais on tire fréquemment à quelque distance. A 20 heures et demie et à 21 heures, j'ai entendu deux éclatements d'obus : ce n'est pas encore bien terrible. La question du ravitaillement est seule inquiétante : le pain va nous manquer.
iS novembre. — Racontars sans fin, contradictoires; tir intermittent. Près de chez nous, sur la place, on a installé une mitrailleuse. Je vais voir; petits retranchements et tactique de collégiens, positivement. Mais le mal est, qu'à ce jeu-là, on se fait tuer. Le bruit s'est répandu qu'on avait coupé l'eau et la lumière; mais deux heures après, l'eau est revenue, ainsi que l'électricité. Le canon tape dans le voisinage. C'est moi qui vais aux provisions pour la famille, car nul ne s'y risquerait. Quelques obus et schrapnells
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raclaient dans notre voisinage, et notre maison est écornée. Intrigué par ce tir d'artillerie, et désirant olîrir mon appui à deux dames seules qui habitent au-.lelà du Lowhîvard Novinski, je me glisse par les ruelles, pour éviter l'Aibat. I^es obus sililent inaintenarit plus nombreux; ils éclatent çà et là dans des pâtés d'immeubles. Les rues sont désertes et, au coin du boulevard, les sentinelles m'expliquent que ce serait folie de passer tout seul devant une mitrailleuse qui enlile la ligne des arbres. Je n'insiste pas; j'ai enliii reconnu que l'objectif visé par l'artillerie bolchevique n'est autre que l'école militaire Alexandre. Seulement, comme les servants tirent fort mal, c'est tout notre quartier qui se trouve arrosé. Je reviens. 11 est difficile de deviner, dans une ville, la direction des obus, parce que le sifflement en est soudain, et suivi presque aussitôt par l'éclatement, suivi lui-même, après un temps appréciable, par la chute des éclats sur les toits voisins. Au coin du grand Vlasevski, un obus vient frapper, au bord même de la rue, une maisonnette où il disparaît en éclatant et en m^ couvrant de plâtras : décidément, la promenade devient malsaine, et je suis heureux de regagner mon sixième étage, si aléatoire qu'en soit l'abri. Pour ma première permission du front russe, je me dis qu'elle est soignée !
Les amis chez qui j'habite avaient été invités à prendre le thé par un jeune ménage juif logé à quelques étages plus bas que nous : je les ai accompagnés. Un étudiant en médecine, frère du mari, était là également. Mon hôte m'a expliqué ses vues politiques : faire la paix avec l'Allemagne sera moins onéreux pour la Russie que de subir les dures exigences de l'Angleterre. 11 affirme, à ma stupéfaction, qu'à son avis, le traité de commerce de 1904 entre l'Allemagne et la Russie n'était pas défavorable à cette dernière puissance. 11 a, contre l'Angleterre, cette triomphante rancune : « Elle a fait baisser le rouble ! » 11 m'avoue que peu lui importe la forme du gouvernement (pourvu sans doute qu'il puisse faire du commerce), et que, d'ailleurs, la doctrine bolchéviste est très belle au fond. La guerre, a son avis, aurait dû être terminée au moment même où a éclaté la Révolution : les Russes auraient déclaré à leurs à
alliés, en les priant de les excuser, qu'ils n'étaient plus en état de faire la guerre. Ce jeune sémite « e m hoché » m'a demandé si la guerre durerait longtemps : « Aussi longtemps, ai-je répondu, qu'il faudra pour abattre l'Allemagne. » J'ai vu comment se propageait ici, dans des âmes vulgaires, la contagion du pacifisme intéressé.
45 novembre. — Le bombardement lent et comme indécis continue; les balles claquent sans interruption. Gela n'empêche pas de circuler dans la rue, mais on ne voit là que des gens du peuple allant aux provisions : les bourgeois bien mis se sont terrés. Il y a devant les rares boutiques encore ouvertes des queues patientes, il faut bien se ravitailler! D'ailleurs, il ne faut pas se représenter la ville comme investie. Hier matin est arrivé chez nos voisins un architecte qui vient du Donets : les trains circulent librement dans la direction de Moscou, mais ne partent pas de cette ville. L'architecte a pris à la gare un vieux cocher qui, en se faufilant par des ruelles tranquilles, l'a amené sans encombre jusqu'à l'Arbat. Il n'y a, en somme, qu'une minorité d'assaillants ; mais ils sont armés, et ceux qu'ils attaquent manquent d'organisation. Pourtant, ils font des patrouilles. Ce soir, devant mon immeuble, tandis qu'une de ces patrouilles contrôlait mon laisser-passer, un schrapnel, éclatant en face de nous, à la hauteur d'un deuxième étage, nous a encadrés de balles : Moscou devient malsain. D'ailleurs, il faut une prompte résolution, car, dans une couple de jours, nous aurons faim.
fO novembre. — Moscou s'est rendue à la poignée de brigands qui l'attaquait. Les rues sont redevenues animées; où pouvait bien être cette foule immense de gens qu'on voit circuler aujourd'hui dans la neige fondante? Pour moi, je rejoins la mission française d'artillerie, qui n'a jamais été inquiétée, et qui ne manque de rien.
n novembre. — Les Bolcheviks déclarent qu'il n'y a plus de Russie, chacun des peuples qui la composent pouvant s'en détachera sa fantaisie. Pour faire une course en ville, j'ai pris un cocher de première classe; nous avons échangé quelques mots, et il m'a dit : « Bàrine, c'est affreux, ce qu'on fait dans la ville! c'est affreux de tendre la main à l'Allemand. Nous
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autres, les moujiks, on est trop ij^nonint, voilà! Nous avons de si bons alliés, les admirables Anglais et Français! Mais, nous autres Musses, on a honte. » Je note ces paroles d'un homme sim[)le, évidemment réfléchi, parce qu'elles me paraissent exprimer le fond de ce que pense la majorité de la Russie moyenne.
49 novembre, — J'ai naturellement sacrifié ma permission et renoncé à aller m'enterrer au village. Je suis venu à Moguiliof-Slavka prendre des instructions. J'apprends que rien n'est décidé relativement à notre mission : les officiers destinés à être attachés aux armées rejoignent comme si de rien n'était : allons, tant mieux !
24 novembre. — La situation se corse : il y a maintenant conflit entre les Bolcheviks et le G. Q. G., parce que Lénine a télégraphié au général Doukhonine, généralissime par intérim, de se mettre en rapports avec les généraux allemands au sujet des conditions de paix. Le général lui a répondu qu'il ne pouvait le faire avant d'avoir des pleins pouvoirs réguliers. Aux représentants des missions, le général a fait connaître qu'il n'était pas stir de pouvoir assurer leur défense effective, à moins qu'elles ne se rendissent à Novotcherkask, où le général Kalédine organise la lutte avec un noyau de Cosaques.
22 novembre, — Une circulaire, signée Weinstein, et émanant du Comité inter-armées, apporte aujourd'hui le texte de la conversation qui a eu lieu hier, par fil direct, entre le général Doukhonine et les commissaires bolcheviks; je la cite de mémoire ; elle me paraît caractériser à merveille la façon de procéder des nouveaux maîtres.
Le Général Doukhonine : — Ici le général Doukhonine; les commissaires du peuple sont-ils là?
— Les commissaires du peuple vous écoutent.
— Vous m'avez invité par radio à entrer immédiatement en pourparlers de paix avec les Allemands ; j'ai ordonné au quartier-maître de vous actionner par télégraphe pour savoir si ce radio émanait réellement de vous. Fixé maintenant à cet égard, j'ai besoin, avant d'engager des pourparlers de paix, de m'entendre avec vous sur un certain nombre de questions
de fait : 1® Avez-vous reçu une réponse à la note relative à la paix que vous avez adressée aux Puissances?
2" Quelle doit être la situation de l'armée roumaine, qui fait partie de l'un de nos groupes d'armées?
3" L'armistice doit-il être conclu avec l'un des belligérants séparément, ou avec tous : Allemands, Autrichiens, Turcs, Bulgares?
Pause d'une demi-heure.
A la reprise : Nous vous avons adressé des ordres clairs et précis : l'armistice doit être exécuté avec tous les belligérants sans exception : veuillez exécuter nos ordres.
— Il m'est impossible de les exécuter avant d'avoir élucidé les questions techniques que j'ai énumérées tout à l'heure.
— Il est clair qu'il peut se présenter, au cours des négociations, des questions d'un caractère technique ou, pour mieux dire, des questions de détail : nous vous les résoudrons au fur et à mesure que vous nous les ferez connaître. Pour l'instant, il s'agit d'engager des négociations d'armistice et de paix, en nous avisant, heure par heure, de la marche des pourparlers.
— Je répète ceci : les nations belligérantes n'ont pas voulu vous répondre, parce qu'elles veulent avoir affaire à un gouvernement constitué, central, s'appuyant sur l'armée et sur la nation; comment voulez-vous qu'elles me répondent à moi, qui ne suis rien que l'émanation de votre conseil, et ne puis rien faire qu'exécuter vos ordres? Pour conclure la paix, il faut qu'il existe un gouvernement central.
— Mous vous destituons de vos fonctions de généralissime intérimaire ; vous attirez, par votre désobéissance, des maux inouïs sur les masses ouvrières de toutes les nations, et en particulier, sur les armées. Nous vous enjoignons, sous peine d'être déféré aux tribunaux institués dans l'état de siège, de continuer à assurer la conduite des affaires jusqu'à l'arrivée de votre successeur ou de la personne qui aura reçu de nous pleins pouvoirs pour vous remplacer. » Après une pause : « l'adjudant Krylenko est nommé généralissime. »
Weinstein ajoute, dans son papier : « Vous voyez, camarades, que le gouvernement de Lénine, Trotzki et compagnie
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est iricaj».'il)l(î d'assurer l.i paix h la nation : il faut pojir cela lin gouvernement socialiste organisé, et non une poignée d'usurpateurs. »
Ainsi, la paix est engagée. L'arn)istice proposé sera de trois mois. Mais on peut prévoir des retards : les Boches ne voudront sûrement pas s'aboucher sans précautions matérielles et morales avec les délégués russes ; cela demandera d'autant plus de temps que Lénine et Trotski ont un tempérament de garde-chiourmes et ne permettront pas à leurs délégués d'avancer quoi que ce soit sans leur en référer. Nous aurons donc probablement le temps de nous en aller; et l'on aura en France celui de parer le coup qui nous est porté par cette paix. En tout cas, je suis assez réaliste pour ne plus me désespérer de cette paix tant redoutée, de ce retournementmortel,dont, depuis sept mois, j'ai si cruellement souffer^, je puis le dire, heure par heure.
24 novembre. — L'adjudant Krylenko rencontre des difficultés dans l'accomplissement de la mission qu'il s'est donnée de visiter les unités du front. Le général Doukhonine a refusé de résilier ses fonctions, déclarant que, nommé par un gouvernement constitué, il ne peut être destitué que par un gouvernement s'appuyant sur l'armée delà nation; il a envoyé des radios aux commandants des groupes d'armées pour leur expliquer la chose et les faire juges de la situation.
Krylenko est, paraît-il, un petit homme sans consistance, fils d'un médecin, et très préoccupé du salut de sa précieuse personne. Il se serait rendu à Pskof, pour voir le général Tchérémissof, le plus avancé des généraux russes, le plus capable, semblait-il, de pactiser avec les bolcheviks; mais Tchérémissof n'a pas voulu le recevoir ; même échec à l'Etat- Major de la 5" armée, dont le général est d'accord avec les comités divers qui sont de tendances socialistes, et par suite ennemis des bolcheviks, qui les ont roulés. Il y a partout du tirage, et Krylenko se rend à la Stavka, où il sera reçu de la même façon. Pourtant, je n'aperçois pas le plan général de la résistance. Les opposants — c'est-à-dire la Russie entière, — me font l'effet de n'être pas organisés et de ne pas savoir ce qu'ils veulent.
On me dit que les bolcheviks auraient reçu des Puissances centrales une réponse disant qu'elles ne peuvent traiter qu'avec un gouvernement régulièrement constitué; et qu'en tout cas, il faut, si les Russes veulent traiter, qu'ils retirent au préalable leurs troupes à 100 kilomètres en arrière; ce n'est qu'après cette précaution qu'on pourra commencer à causer. J'ignore si la nouvelle est exacte : elle n'est pas, en tout cas, invraisemblable, car les Allemands ont intérêt à ne pas laisser infecter leurs troupes de virus bolchevique, et aussi à priver les Russes, par ce recul, de toutes leurs tranchées, de tous leurs ouvrages défensifs, de villes importantes et de leur dernière ligne de rocade. Accepter, ce serait se suicider; Lénine, le cas échéant, accepterait, je n'en doute pas.
On dit aussi que l'Angleterre ferait pression sur le Japon pour le jeter sur la côte sibérienne du Pacifique. Quoi qu'il en soit, il semble qu'on piétine, et, coup sur coup, on prendra brusquement quelques grosses résolutions. Je ne sais trop que faire. Théoriquement, je suis en permission. Mais dois-je rejoindre mon armée, et, le cas échéant, quand devrais-je m'évacuer, et où devrais-je rejoindre nos missions? A Kief, à Novotcherkask, à Yassy, à Moscou, en Sibérie? Le plus simple est peut-être d'aller m'informer auprès de qui de droit: je partirai à Pétrograd dès que je serai fixé sur le déplacement actuel de mon armée.
Le commandant Buchsenschutz va nous quitter, et il a terminé ses adieux; tous ici. Russes et Français, sentent que son départ est une perte. Cet oflicier charmant, par son élégance, son imprévu, sa galanterie, sa prévenance, sa camaraderie, et par-dessus tout, par son intelligence à la fois prompte, profonde et modeste, cet exceptionnellement brillant exemplaire de Français laissera, parmi l'élite de l'armée russe à la Stavka, le souvenir, qui durera toute une génération, d'une France mâle, menue, élégante, essentiellement droite et bonne, d'une France telle que nous aimons à nous la représenter dans les plis du drapeau tricolore. Placé auprès des généraux de Laguiche et Janin, nul n'a su, comme lui, établir une liaison féconde entre la mission et les Russes, comme
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aussi aider et soiilonir, avec une sorlo de pndenr ^ênée, mais sans se lasser, jusqu'aux plus humbles des Fraru;ais rattachés à la mission.
Le général Diderichs, qui est quartier-maître, croit savoir que le généralissime bolchevik Krylenko, qui a envoyé luimême des parlementaires chez les Allemands, aurait l'intention de ne faire qu'un simple sondage. Avant de conclure un armistice, il aurait l'intention d'en référer aux Alliés. Cela paraît bien étrange, car, derrière les meneurs du bolchévisme, il y a les menés, qui, eux, s'embarrassent apparemment fort peu de l'opinion des Alliés et de l'intérêt de la Russie.
Un officier russe informé de près m'a dit : « Nous sommes, à la Stavka, décidés à la résistance, sans nous dissimuler d'ailleurs que notre situation est fort délicate, car nos officiers restés dans la troupe peuvent être considérés comme autant d'otages et payer de leur vie peut-être ce qui, dans notre conduite, déplaira aux bolcheviks. Quant à Krylenko, il a télégraphié ici pour donner Tordre de faire cesser sur le front, à la fois les coups de fusil et les actes de camaraderie entre Russes et Allemands. On lui a conseillé de ne pas venir à la Stavka, car l'opinion y étant très montée contre lui, il pourrait être victime de quelque violence; il a répondu que l'opinion de la Stavka lui était indifférente. Il a dissous le comité Inter-armées (dont j'ai récemment noté un appel); mais le comité considère comme nulle et non avenue cette dissolution et, sur-le-champ, a organisé une réunion de représentants de tous les comités d'armée pour adopter une ligne de conduite nette, et sûre d'être suivie par les hommes. Enfin, nouvelle de détail, un régiment russe en secteur dans la région de Pinsk, avait envoyé, de sa propre aut(»rité, deux parlementaires chez les Boches; les parlementaires n'étant pas revenus, les hommes disent : « On nous trompe! »...
Voilà le résumé des confidences .qui m'ont été faites. J'y vois deux choses contradictoires : d'abord ce fait que, par suite d'une longue habitude, les armées semblent assez disposées à « persévérer dans leur être », c'est-à-dire à garder leurs tranchées ; puis ce fait bien plus grave que la direction des troupes échappe aux grands chefs, de sorte que les unités,
eussent-elles les meilleures intentions, sont devenues sans force puisqu'elles n'ont plus de direction centrale.
29 novembre. — Je suis arrivé à Pétrograd, où je viens demander des instructions. Un lieutenant-colonel breveté de la Stavka, qui voyageait dans le même wagon, me disait ceci à propos de l'aviation : « Il m'est arrivé de monter en avion (?) mais, monter dans la nacelle d'une « saucisse », je ne m'y résoudrais jamais : cela est trop dangereux, car le ballon peut crever! » J'ai noté cet aveu : dans un temps tragique comme celui où nous vivons, on se représente volontiers que les militaires cultivés veulent vaincre ou mourir; nous sommes, on le voit, assez loin de compte!
Pétrograd est noir et triste. Le général Niessel, chef de la mission, m'a reçu avec une grande bienveillance, et m'a donné pour consigne de « retourner dans mon armée et d'y travailler comme par le passé ». Cette consigne ne laisse pas de m'embarrasser, car je ne sais même pas si je pourrai rejoindre mon armée, et, comme elle ne se bat plus, je n'ai plus la possibilité d'y organiser des deuxièmes bureaux. Je me suis d'ailleurs rapidement rendu compte qu'on n'avait ici que des lumières fort vagues sur la situation des armées du sud, et, comme on ne m'a pas fait l'honneur de m'interroger, je n'ai pas insisté. En somme, je suis aussi avancé qu'en arrivant. J'ai le sentiment qu'il y a ici une organisation nouvelle, mais je ne trouve personne pour me l'expliquer ; je n'ai donc plus, en soldat docile, qu'à « rejoindre ».
4^^ décembre. — De nouveau à Moguiliof-Stavka. J'apprends que le G. Q. G. a été sur le point de partir ce matin, qu'on a fait les malles au cours de la nuit passée, et qu'on a chargé les bagages (parmi lesquels sont les miens!) dans un train. Mais un personnage influent aurait fait entendre au général Doukhonine que, s'il partait, il s'annihilerait par le fait de sa disparition du G. Q. G. qui est le seul véritable centre des armées, et que, par conséquent, il valait mieux rester. On reste.
3 décembre. — Le train que j'ai pris hier soir à Moguiliof- Stavka est resté en gare cinq heures d'horloge sous pression; des bruits divers y circulaient, et Ton disait, entre autres
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choses, qiio les l)olrJi(îviks ét«iifîrit arrivés. J'ai vu en cITet des Cosaques se roplier le lon^ des voies. Vers la fin de la soirée, il s'est conlirmé que la Stavka avait fait sa soumission et retiré ses troupes, landis qu'avançaient six échelons de (( tovarichs » avec mitrailleuses et artillerie.
Je fais la halte obligée à Kief, et j'en profite pour me faire expliquer le plan de soulèvement de l'Ukraine contre les bolcheviks. Il y a là une lueur d'espoir : la Russie du sud, soulevée contre les criminels du nord, les affamera; mais sera-telle en état de résister au choc des F^uissances centrales?
4 décembre. — Le général Doukhonine a été assassiné avant-hier soir à la Stavka, tandis que j'étais dans le train arrêté en gare. C'est un coup cruel : ce sont donc des fauves, ces gens à qui nous avons affaire?
6 décembre, — A Jmérinka, grand nœud de voies ferrées, pourvu d'une superbe gare, j'ai pu trouver à grand peine hier soir une place dans un de ces wagons de marchandises dits « téplouchka » qui servent au transport des voyageurs, maintenant qu'ils ne transportent plus de troupes. Les heures y sont terriblement longues : le froid m'envahit, car il gèle dur, et nous ne sommes chauffés que par notre chaleur naturelle. Un seul plaisir m'a été offert, ufi plaisir intellectuel, celui d'entendre un avocat juif de Kief expliquer, dans une causerie sans apprêt avec un soldat son voisin, les conséquences économiques pour la Russie de son alliance avec l'Allemagne.. Cet exposé, d'une simplicité adaptée à l'interlocuteur, fut fait de main de maître. Et je me suis pris à regretter amèrement que pas un officier n'ait jamais abordé pareille question avec un soldat russe : il faut qu'un civil fasse cet effort. Je suis sûr que si quelques centaines d'hommes de cette valeur avaient, sous l'uniforme militaire, catéchisé les troupes, ils auraient obtenu de surprenants résultats. Mais, où trouver un nombre suffisant d'hommes aussi avertis et clairvoyants, dans ce grand pays de l'abandon au hasard, au « nitchévo »? Celui dont je parle ici est un Juif, il ne faut pas l'oublier : un Russe n'aurait pas cherché à convaincre un soldat.
Mon Etat-Major d'armée s'est transporté de Lipkany sur le
Prnth, à Moguiliof-Podolski sur le Dniestr, à une centaine de kilomètres vers le nord-est. Là, du moins, il est installé dans une ville, et, par le temps qui court, c'est un avantage qui n'est pas négligeable. Je retrouve ici mon ordonnance et mes bagages.
9 décembre. — Ce soir, à dîner (nous prenons nos repas en une seule popote, où sont les généraux et la plupart des officiers de l'Etat-iMajor, et, ici comme à mon corps d'armée, on m'a réservé une place en face des généraux, ce qui me permet de prendre part à la conversation), nous apprenons que Lénine a déclaré la guerre à la Rada ukrainienne bourgeoise, et a mis hors la loi les généraux Kornilof et Kalédine. Les officiers supérieurs ont l'air très affectés de cette nouvelle. Pour ma part, j'y vois la confirmation de ce que j'ai appris à Kief, à savoir que le sud de la Russie va se dresser contre le nord, et le front se déplacer. Certes, les bolcheviks sont, pour l'instant, quantité négligeable, mais s'ils amènent avec eux des divisions boches, cela sera plus grave. J'ai appris également que les missions militaires restées à la Stavka se sont transportées à Kief, où elles ont été reçues en grande pompe et avec de grands égards.
Je note un fait montrant bien la désorganisation qui règne partout, et déborde même sur les étrangers : j'ai reçu, ce matin, une pièce française assez volumineuse et tout à fait secrète, arrivée, sans adresse, dans le courrier de l'Etat- Major, versée au canevas de tir, parce qu'elle contenait une carte, et envoyée chez moi par le même canevas de tir « avec prière de bien vouloir en faire la traduction... ! »
Propos de table : « Ah oui! s'écrie un colonel breveté, d'ailleurs fort intelligent et sympathique; ah oui! certainement, pour ce qui est de l'art militaire, les Allemands sont les premiers au monde 1 » Pourtant, j'assiste, en uniforme français, à cette aimable déclaration. Evidemment, ces genslà sont indécrottables. La tète farcie de lectures allemandes, n'étant ni assez curieux, ni assez travailleurs, ni assez critiques pour étudier autre chose, ils resteront, après comme avant, les béats admirateurs et les clients aux yeux fermés de la Bochie, qui leur aura, une fois de plus, mis sa botte au derrière...
MH MKMOIflKS DE HUSSIK
Mon cliel de bureau u été envoyé en parlementaire cliez les Autrichiens : étant Letton, il sait assez bien l'allemand. On a servi aux Husses un beau déjeuner avec cochon de lait froid et cochon de lait rôti, évidemment, on avait mis < les petits plats dans les grands », le cochon de lait étant un régal pour les Russes. Les soldats ennemis prennent moins de précautions : des hommes de chez nous avaient troqué une vache (volée par eux chez un paysan voisin], contre cinq bouteilles d'alcool. La vache disparue, les soldats russes se sont mis en devoir de déguster la vodka : c'était de l'eau pure ! Celui qui avait ménagé l'avantageux échange a reçu une belle raclée.
Vu de plus haut, ce trait est symptomatique du mépris que les Boches ont maintenant pour ces Russes qui leur ont donné jusqu'ici tant de souci.
^/^ décembre. — Détails sur l'armistice. Il vaudra pour six mois. Les Boches se sont efforcés de recevoir les parlementaires le mieux possible ; mais il est une chose qu'ils n'ont pas pu leur donner, ce sont des repas substantiels. Il faut que, décidément, ils soient très bas au point de vue du ravitaillement.
Le sous-chef d'Etat-Major du front roumain a eu l'idée de profiter de la fraternisation de nos hommes avec l'ennemi pour repérer au moins les numéros des unités qui se trouvent en face de nous. Je suis envoyé sur le front pour tâcher de recueillir ces renseignements : naturellement, je reprends un uniforme russe. Je ne me dissimule d'ailleurs pas que ce voyage n'a rien de commun avec une partie de plaisir, et que, si on me l'a proposé, c'est parce que l'on ne trouvait pas aisément un camarade qui s'en chargeât.
Un décret des commissaires supprime le port des épaulettes et des décorations, et consacre l'élection des officiers. Pendant ce temps, la guerre civile bat son plein : la Rada désarme, à Kief , deux régiments bolcheviks ; à Pétrograd, deux régiments de la Garde font une grosse manifestation en faveur de l'Assemblée Constituante ; à Rostof, à Bielgorod et autres lieux, on se bat contre les bolcheviks. Les journaux sont remplis de dépêches contradictoires qui reflètent le
désordre immense du pays, en même temps qu'elles décèlent l'incapacité des journalistes.
41 décembre, — Je suis arrivé à Hertsa, après de multiples dit'licultés de transport et de ravitaillement, et positivement à demi-mort de froid, à la suite de sept heures de voyage en automobile découverte. Hertsa est une petite ville roumaine où réside l'Etat-Major du XI" corps ; on y est reçu fort aimablement, car l'hospitalité est de règle dans cet Etat- Major. Le chef d'Etat-JVlajor et le général m'apprennent de suite que je ne pourrai pas remplir ma mission. Me prenant à part, le général me dit qu'il me doit toute la vérité, que le télégramme émanant du front roumain, et sur le vu duquel on m'a envoyé ici, ne rime à rien, ses prescriptions se heurtant à une impossibilité matérielle, puisque Russes et Austro- Allemands interdisent également à leurs soldats de passer dans les lignes ennemies ; les soldats russes laissent bien entrer quelques Autrichiens, mais la réciproque n'est pas vraie. Il ajoute qu'il aurait grande répugnance à me laisser me rendre dans les formations d'avant, parce qu'on m'y ferait sûrement un mauvais parti, si un mot ou un hasard quelconque révélait en moi un oflicier français : « les hommes sont à l'affût « d'espions » et de manœuvres de « contrerévolution » ; ils pourraient m'y englober ». Le général termine en s'étonnant qu'on ne sache pas ces choses-là à l'Etat- Major du front et à celui de l'armée. A part moi, je suis persuadé que mon chef de bureau ne s'en doute pas, et qu'il m'a envoyé sur l'avant simplement parce que nul ne se souciait d'y aller. Toutefois, je ne me rends pas encore, et je prie mon interlocuteur de convoquer à l'Etat-Major de l'une de ses divisions les officiers de renseignements des régiments, avec qui je déciderai la marche à suivre.
18 décembre. — Jour clair et gai avec gelée discrète. D'ailleurs, depuis le mois d'août, je n'ai vu, dans cette région, pour ainsi dire que du beau temps. Je suis venu à Molnitsa, à l'Etat-Major de la 12* division. Le général commandant est fort inquiet de ma visite : il tremble même que les soldats de son escorte me fassent un mauvais parti. Je le rassure non sans peine, et je reçois mes jeunes officiers de rensei-
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giicnients, venus à cheval ou en voiture (Jes régiments voisins. Voici ce qu'ils rn'a[)[)rennenl. Une (Jes divisions voisines, la 105", a déposé ses officiers, et invente presque chaque jour de nouvelles hriniades à leur intention. Chez eux, la situation est plus calme. On les laisse tranquilles, mais ils attendent à chaque instant quelque aventure. Questionnés par moi sur l'organisation de mon excursion, ils me répondent qu'ils la considéreraient comme une entreprise sûrement dangereuse, non seulement pour moi, mais pour eux-mêmes, car, si j'étais reconnu comme étranger, on ne manquerait pas de crier à la conjuration et d'arrêter, avec moi, les officiers du régiment. D'ailleurs, même pour eux, il est impossible de passer dans les lignes ennemies ou même d'en approcher : leurs soldats ne les y autorisent en aucune façon, craignant qu'ils se réfugient chez les Autrichiens. Je les invite néanmoins à s'efforcer de connaître, par des soldats, au cours de conversations anodines, les numéros des unités d'en face : ils me le promettent, mais pourront-ils le faire? En tout cas, ces jeunes gens m'ont produit bonne impression. Ils font leur devoir; ils ont le sentiment de ce qu'est leur devoir. C'est là une chose à noter, dans cette Russie qui se désagrège. Ils m'ont consolé du découragement, de la veulerie constatés dans les Etats-Majors des corps d'armée, déjà morts ou mourants.
En même temps, j'ai pu constater, grâce à un papier qu'ils m'ont communiqué, que le lieutenant-colonel Paouka, chef actuel du deuxième bureau de l'armée, a profité de mon absence pour me mentir une fois de plus en modifiant les instructions imprimées que j'avais, d'accord avec lui, fait distribuer à partir des États -Majors de corps d'armée. Cet officier est un Letton peu expansif, pas sot et travailleur acharné. N'ayant suivi les cours de l'École de guerre que durant une année, il est, maintenant, plus féru de l'État-Major général que ne le sont même les véritables officiers brevetés. Ce n'est pas un méchant homme, mais c'est un esprit étroit, méticuleux, incapable à la fois de voir une question dans ses grandes lignes et de diriger le travail d'autrui. Son rôle consiste à revoir, virgule par virgule, tous les travaux de ses collabo-
rateurs; officier jeune encore, il a déjà la manie d'un vieux général qui corrige les lapsus du copiste. Son temps se passe à des besognes vaines, adaptées à la mesure de son intelligence : comme chef, c'est essentiellement un médiocre; il eût été un parfait sous-ordre, car il est travailleur, consciencieux, obéissant à ses chefs, et peu gêné par les idées personnelles; son malheur a été de devenir, à l'ancienneté, chef d'un bureau important. Malgré sa véritable amabilité personnelle, je le range parmi ces brevetés médiocres qui ont fait tant de mal à l'armée russe.
Revenu à l'Etat-Major du XP corps, j'y ai rencontré le président du comité de corps d'armée. C'est un ingénieur des mines qui a le grade de praporchtchik de réserve ; tète dyssymétrique typique du détraqué : il se dit bolchevik, et parle avec simplicité du travail des soldats qui cassent les officiers et ont mis à la tète de la 9" armée, notre voisine, un simple soldat : d'ailleurs, dit-il, la déposition des ofticiers est plutôt rare dans les unités.
19 décembre. — A l'Etat-Major de la 32^ division, j'apprends que les soldats ne permettent plus l'utilisation des observatoires, parce qu'ils sont des instruments de guerre et que (( la guerre est finie ». Ils interdisent aux officiers d'avoir rapport avec les soldats ennemis et de prendre part aux échanges qui se pratiquent dans les lignes. D'ailleurs, Autrichiens et Allemands interdisent aux Russes de pénétrer chez eux au-delà des défenses accessoires; en revanche, les Autrichiens viennent àNovosélitsa vendre des bibelots etdu rhum. Parmi les unités comprises dans la 32" division, il y a des régiments où l'on a fait un remaniement général des grades par voie d'élection. Environ la moitié des officiers ont été maintenus à leur poste; d'autres ont été changés d'attribution ; quelques-uns, en petit nombre, ont été cassés et placés dans l'Etat-Major en qualité de secrétaires-adjoints. En creusant les raisons de tel ou tel choix, je vois, à la base des brimades, des imprudences de langage ou d'action commises par les officiers qui ont été frappés, et en outre, une grande passivité devant les hommes Ce qui préoccupe les officiers en ce moment, et cela est bien naturel, c'est la question de
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savoir si leur solde sera pay^je. Je (Jerriande à plusieurs ce qu'ils feront si les soldats les réduisent à 7 roubles oO par mois ; la plupart répondent qu'ils seront bien obligés d'accepter, car on ne les lâchera pas. On parle aussi de supprimer les ordonnances et de forcer les officiers à manger à la gamelle. Ils se laisseront brimer jusqu'au bout, ayant vécu jusqu'ici comme dans un monde enchanté d'où la révolution les a fait sortir en leur révélant brutalement la vie. Nulle part je n'aperçois la résolution mâle, la volonté énergique, le plan d'action, de défense. Les plus énergiques veulent fuir, et vont s'en aller, les uns vers le Don, les autres à Kief, d'autres à l'étranger. Les révolutionnaires à cran ont beau jeu en face de cette veulerie générale que rien ne peut électriser. Aucun des grands chefs ne prend la peine d'examiner la situation, de réunir les officiers, de leur donner une directive, de se constituer leur guide moral. Il se manifeste chez tous le plus pur individualisme : la solution égoïste, quand ils envisagent une solution, ou bien l'attente moutonnière du coup de couteau. Il eût fallu des cadres d'officiers d'une trempe rare; or, ce sont de braves gens et souvent des gens braves, mais, au moral, des chiflons. La Russie, l'éducation russe, l'absolutisme russe, la paresse russe, le climat russe, les ont faits tels, et ils ne réagissent pas. Je les plains. Et, avec cela, une dose de naïveté! Un lieutenant-colonel breveté qui se plaignait, et à qui je demandais pourquoi il n'allait pas en Ukraine, m'a répondu : « Etant breveté, je ne puis aller n'importe oii; je ne puis évidemment servir que dans un Etat-Major! » N'est-ce pas à encadrer?... Je me demande au fond si la centaine d'officiers- qu'il y avait par régiment n'aurait pas pu reprendre, fût-ce par l'entente et la force, la haute main sur les hommes.
Hier soir, au comité du corps d'armée, un délégué du Soviet des commissaires disait : « Nous voulons la paix à tout prix, même la paix honteuse ». Le commandant du C. A., qui assistait à la séance, lui dit alors : a Si les Allemands vous proposent de leur céder toutes leurs conquêtes et de payer l'énorme contribution à laquelle il est fait allusion dans les pourparlers de paix de Brest-Litovsk, et enfin de rétablir
Fordre monarchique, avec ou sans un prince de leur sang, que ferez-vous alors ? » Le « camarade » a été tant soit peu interloqué; il n'a été tiré d'embarras que parce que les assistants ont murmuré, disant que le général se mêlait mal à propos de cette aiîaire, que le délégué était fatigué, tout en sueur, etc. » 11 n'est pire sourd...
La Rada ukrainienne, dans un grand télégramme daté du 16 décembre, déclare qu'elle prend la direction des deux fronts ukrainiens (sud-ouest et roumain). Elle veut remédier aux suites de l'impéritie et de l'incapacité des commissaires du peuple qui n'ont réussi qu'à alTamer la troupe. Elle veut nourrir et vêtir ses soldats et introduire parmi eux les principes d'une armée dértiocralique... Je reste provisoirement sceptique, bien que favorablement impressionné par cette attitude qui m'explique pourquoi nous persistons à rester en Russie.
24 décembre. — Je suis rentré à l'Etat-Major. Dans la ville, tous les officiers ont enlevé leurs épaulettes; ils ont un air négligé qui tantôt les rajeunit, tantôt les vieillit subitement; beaucoup ont l'air de civils miteux. Je me rends compte de l'importance des épaulettes multicolores et des ornements de toute sorte que portaient les Russes sur leurs blouses d'une coupe commode, mais peu militaire. J'ai été invité par le général Younakof à lui faire le récit de mon voyage.
Le hasard d'une rencontre d'amis civils m'a appris que la campagne où je voulais me rendre au début de novembre, quand j'ai été retenu par le siège de Moscou, a été alors pillée par les paysans d'alentour, en partie brûlée, et que mes amis, des amis chez qui je passe mes vacances depuis un quart de siècle, errent, fugitifs et avec un grand malade, à travers la Russie. Aucun chagrin, aucune forme de douleur morale ne m'auront été épargnés dans cet enfer...
En outre, je suis malade; j'ai tout le corps envahi par un prurit dont le paroxysme nocturne est tel, parfois, qu'une balle libératrice me semblerait douce alors. Depuis deux mois, les médecins les plus divers s'obstinaient à me soigner pour une gale imaginaire; l'un d'eux, enhn, a compris qu'il y
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avait ]h une cause interne, une intoxication (j'origine alimentaire, lente et continue, de mon organisme, qui est, en outre, usé par le travail et l'anxiété nerveuse. 11 ne peut, ditil, que calmer mes abominables soufîrances ; c'est déjà beaucoup, un peu d'espoir!
Enlin, mon ordonnance l*avel me quitte pour cinq semaines, en permission : je vais rester seiil. Ce brave petit homme était l'une de mes plus durables consolations, dans ce milieu d'indiiïérence cauteleuse où je me débats depuis Tété. 11 irï'a soigné, renseigné, égayé çà et là; je sentais la profonde affection qu'il m'avait vouée, et je la lui rendais bien. Son départ m'afflige. Je ne le reverrai probablement jamais. En vérité, je termine l'année 1917 comme écrasé sous les tristesses. Je n'ai aucun travail à faire, ni pour les Russes, puisqu'il n'y a plus de guerre, ni pour les Français, puisque je n'ai plus le moyen de communiquer avec nos missions. Pour m'étourdir, j'apprends, à haute dose, le polonais.
22 décembre. — Le général Zaïtchenko racontait à table comment procèdent les bandes de pillards qui infestent la contrée. Il se réunit une cinquantaine de déserteurs armés de fusils et traînant avec eux une mitrailleuse et parfois un lance-mines. Ils commencent par ouvrir de loin, au crépuscule, une fusillade rare sur un village. Un peu plus tard, ils s'en approchent, si l'on n'a pas répondu. Quelques hommes restent au dehors, tirant de temps à autre ; le reste de la bande se répand dans les maisons, et pille tout ce qui lui tombe sous la main.
Un autre général contait que quatre de nos régiments avancent sans armes dans la direction de notre ville. D'autre part, on aurait formé à Pétrograd deux corps d'armée de prisonniers allemands pour les lancer contre l'Ukraine et le Don.
Un officier bien renseigné m'a conté l'histoire du soulèvement du général Kornilof. L'ancien député Lvof, qui est un détraqué, avait, au cours d'une conversation avec Kérenski, exprimé une opinion peu favorable aux gens des soviets. « Ah oui I répond Kérenski, ils sont bien difficiles à manier; et bien gênants ! > Lvof s'en va à Moscou, y passe quelques!
jours, puis, venant à la Stavka, déclare à Kornilof qu'il était envoyé par Kérenski pour lui demander de le débarrasser des soviets. Kornilof marche, la chose étant plus ou moins dans l'air. On distribue les rôles : pendant une belle nuit, les membres des soviets de Pétrograd seront arrêtés, et des troupes sûres seront transportées devant la ville mise en état de siège. On espérait ainsi aider Kérenski à rétablir l'ordre. Le 26 août au soir, Lvof, de retour à Pétrograd, se présente chez Kérenski et lui dit : « Kornilof est d'accord, vos ordres seront exécutés » ; sur quoi il lui raconte le détail du complot. « Mais je ne vous ai jamais rien dit de tel! s'écrie Kérenski ; c'est impossible I En voilà une affaire ! c'est de la contre-révolution! » Il fait arrêter Lvof. Sur ces entrefaites est envoyé, contre le gré de Kérenski qui le désavoue complètement, un télégramme ordonnant aux chemins de fer de ne pas transporter de troupes. Kornilof, croyant que Kérenski a fait volle-face, lance son télégramme du 27 août et fonce tète baissée. On sait le reste.
'/*"■ janvier 1948. — La sinistre année 1917 s'est achevée dans les de^^nières convulsions politiques de la Russie mourante. Ce qui était, l'an dernier, une grande puissance, n'est plus qu'un amas informe de peuples, de langues et d'intérêts différents. L'armée n'existe plus, et la paix, la paix hideuse, parce que « made in Germany, » qui, depuis tant de mois, guettait près de la porte entre-bâillée, mais tardant à s'ouvrir, s'est livré triomphalement passage sur les ruines de la Russie tuée par elle-même.
Chez des amis, j'entendais un jeune bellâtre d'officier vitupérer contre la France et l'Angleterre, et déclarer que nous étions bien obligés de faire la paix, que nous ne pourrions jamais battre les Allemands; j'avais plus envie de le sortir que de lui répondre ; il n'a pas d'ailleurs tardé à s'esquiver, interloqué par mon attitude... Certes oui, ces malheureux ont tout perdu, et je les plains infiniment ; mais je ne puis fermer les yeux à la réalité. La Russie est victime, du haut en bas, de son manque de décision et de son impuissance à s'organiser. Actuellement, au lieu de songer à l'avenir, ils se perdent en regrets du passé, accablant de reproches ceux qui n'ont pas réussi à les sauver. Ils ne comprennent pas que la Russie, au temps du tsarisme, n'existait pas comme une
nation organisée profondément. L'ordre approximatif qu'on y voyait régner était superficiel et artificiel, et provenait en grande partie de l'insouciante passivité de la société, qui vivait, indifîérente, sur un volcan. Le tsar disparu, l'équilibre instable a été rompu. De là les convulsions qui ont agité le pays et qui l'agiteront jusqu'au moment où la société éclairée, appuyée sur les paysans, qu'auront assagis le retour au village et la misère, renversera ce gouvernement de canaille, et refera péniblement non pas l'ancienne Russie, mais une Russie fédérée, sentant le besoin de s'unir contre le germanisme envabissant. Tout cela, ce sont des guerres encore en perspective, du sang répandu, des ruines... La Russie, apparemment, n'avait pas une civilisation assez profonde pour aller jusqu'au bout de cette guerre d'idées.
3 janvier, — Les Bolcheviks sont là. Au début de décembre, les joyeuses couleurs de l'Ul^raine, bleu-jaune, flottaient sur Moguiliof ; mais le général Younakof a fait éloigner notre garnison ukrainienne, soi-disant pour éviter une effusion de sang. Des soldats bolcheviks armés circulent en ville et gardent l'Etat-Major. ..
4 janvier. — Le commandant de l'armée, son chef et son sous-chef d'Etat-Major sont remplacés par des Bolcheviks, à savoir, le praporchtchilv Alexandrovitch, que j'ai vu ces jours derniers au XP corps, et qui va commander l'armée, aidé de deux capitaines en second. C'est une sinistre comédie. Pour ma part, sans instructions relativement à l'attitude que je dois garder vis-à-vis des Bolchévilvs, je ne laissais pas d'être embarrassé. Mais ils sont venus eux-mêmes au-devant de mes désirs. Le nouveau « quartier-maître » avait réuni les officiers russes; prévenu trop tard pour me joindre à eux, je suis allé me présenter seul à mon nouveau chef. J'ai trouvé réunis les trois Bolcheviks, vêtus de chandails marrons, et ayant Tair, l'un d'un pauvre en quête d'ouvrage, les deux autres de deux aimables déménageurs. Accueil cordial et déférent. Ils ont entendu dire € que j'étais un maître en matière de deuxième bureau », et me supplient de ne pas abandonner l'armée. Je réponds qu'ils peuvent compter sur moi, tant que mes chefs français ne me donneront pas une autre affectation,
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mais h une condition, à savoir que je ne les aiderai que contre les représentants des Kmpires centraux, et que je refuserai de faire quoi que ce soit contre les autres dusses ou contre les Roumains. M. Alexandrovitch m'a répondu que rien n'était plus légitime, et que rien ne me serait demandé rjui soit pénible à ma conscience de Français. Les trois hommes m'ont invité à venir souvent converser ;ivec eux a en camarades >/. Je les ai remerciés, en leur apprenant que c'était exactement ainsi que j'agissais avec les généraux leurs prédécesseurs. Ils ont certainement examiné mon cas, car ils se sont étonnés de deux choses (vraiment fort illogiques), d'abord que, porté lieutenant sur les registres russes, je signe : capitaine. Ensuite que je sois inscrit au premier bureau, alors que je travaille au deuxième bureau dit des Renseignements. Ils ont déclaré qu'un ordre à l'armée décidera que, capitaine en France, je suis fait capitaine dans l'armée russe, et qu'en outre, je serai fait chef adjoint du deuxième bureau, poste que j'occupe réellement depuis cinq mois.
Ainsi, je constate un désir manifeste de me plaire; en même temps, les dispositions qui me concernent indiquent un désir de rompre avec les chinoiseries qui rendaient si bizarres certaines situations de l'armée russe. Seulement, ces aimables Bolcheviks ne semblent pas comprendre que, si les anciens généraux pouvaient avoir des défauts et des inconséquences, ils savaient du moins leur métier, tandis que les nouveaux maîtres en ignorent la première lettre.
Au cours d'un dîner offert par moi aux officiers de mon bureau et à quelques autres camarades, j'ai entendu le colonel Bazarevski, qui a servi longtemps à la Stavka, faire des deux officiers qui y personnifiaient la mission française, le général Janin et le commandant Buchsenschutz, un éloge exactement semblable à celui que j'aurais pu en faire moi-même; comme moi, il trouve chez le commandant les qualités par excellence de l'officier français. Entendre un étranger parler ainsi des nôtres vous fait passer un doux frisson.
Je n'ai plus rien à faire dans cet Etat-Major en décomposition. Je travaille surtout pour moi; je cueille dt;s renseignements que je ne puis transmettre à personne, puisque nous sommes bloqués, et j'escalade chaque jour le rebord escarpé de la vallée. Moguiliof est assise sur la rive gauche du Dniestr, et la vallée, qui s'élargit à cet endroit, semble avoir produit un véritable elîondrement. Le rebord septentrional tombe à pic sur la ville, qu'il domine d'une hauteur d'une soixantaine de mètres. Cette pente escaladée, on se trouve sur un immense plateau qui s'étend à l'iniini vers le nord. Cette série de dénivellations permet de fort jolis coups d'œil sur la ville, laquelle, en temps normal, doit être charmante et riche de tous les produits du sol; en ce moment, elle n'offre plus que de loin le charme de ses maisonnettes nichées dans la verdure, et des coupoles blanches ou vertes de ses églises. Au début de la guerre, le génie russe l'avait fortifiée contre la venue possible des Autrichiens, et avait construit à cet effet, à grands frais, près du rebord ou sur le rebord même de la vallée, au nord, des tranchées abritées... contre la pluie, et qui sont tellement visibles que, de trois ou quatre kilomètres, on les aurait aisément repérées à l'œil nu. Ces tranchées ont exigé une dépense énorme de bois divers : on voit maintenant des soldats qui les démolissent, en plein jour, pour en tirer des madriers et des planches.
La 159° division, quittant le front, est venue, je ne sais par quel chemin et grâce à quels cantonnements, s'installer à Moguiliof. Les soldats errent dans les rues par petits paquets ; ils se fourrent hardiment dans les maisons, et délogent au besoin les premiers occupants, qui sont généralement des officiers. C'est l'anarchie complète. Ces tristes sires ont fait enlever toutes les cocardes, tous les signes distinctifs des uniformes, de sorte que ce qui circule maintenant, c'est une foule de moujiks pas lavés, à la tète ahurie et insolente, a lichus comme quatre sous », et portant un fusil en bandoulière. Mon képi rouge fixe leur regard comme celui d'une hôte; ma façon de les regarder ne semble pas leur plaire : que serait-ce s'ils étaient capables d'y lire tout ce que j'y mets de mépris.
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J'ai fini [)ar être dénui^^é par cos HolJats errants, et cela, le jour mémo où je recevais enfin des instructions envoyées non (le ma mission, mais, j'ignore pourquoi, (Je la mission roumaine. Six déserteurs de mauvaise mine étaient venus s'installer dans la cuisine de la maison où j'occupe une chambre. Or, ma chambre est commandée d'un coté par celle d'un autre officier, dont me sépare une porte qui no se ferme pas; la chambre du camarade communique directement avec la cuisine. Ainsi, ces vilains personnages peuvent, en mon absence, pénétrer chez moi sans rien briser, et faire main basse sur mes ustensiles et mes papiers. J'ai eu l'imprudence de me plaindre au chef d'État-Major : il m'a donné raison, et m'a adressé au commandant d'armes ; mais ce dernier, un grossier moujik bolchevik, n'a pas pu déloger les soldats puisqu'il n'avait d'autre arme que la persuasion, et a profité de la visite pour s'adjuger d'abord ma chambre à moi, puis, devant ma déclaration nette et coupante, une chambre dans l'appartement du propriétaire, un Juif cossu encombré de 8 enfants. J'ai donc mis le loup dans la bergerie. Je m'en suis consolé en me disant que, du moins, vivant porte à porte avec le commandant darmes, je serais en sécurité relative.
Le chef d'État- Major a prié le colonel, chef du troisième bureau (les officiers de FEtat-Major sont consignés, et nul d'entre eux n'a le droit de quitter l'armée) de lui préparer un plan de défense de Moguiliof. — « De quel côté attendez-vous l'ennemi, a demandé sans rire le charmant colonel Gontcharenko? — Mais de tous les côtés! — Alors, il faut considérer Moguiliof comme une place forte ! Ce n'est pas chose facile : le plus sûr moyen de défendre la ville est d'en faire sortir les troupes qui l'encombrent. » On voit par là que les Bolcheviks sont inquiets d'une avance roumaine. Ils recrutent des volontaires pour aller se battre contre le nouvel ennemi.
Me trouvant dans une maison amie où se réunissent de nombreux officiers, je leur disais : « Gela ne suffit pas de répéter sans cesse : les Alliés devraient... Les Alliés auraient dû... Il ne faut même pas se dire : J'aurais dû! Il faut regarder froidement l'avenir, se demander si l'on ne pour-
AU SERVICE DES BOLCHEVIKS . :m
rait pas faire autre chose que se croiser les bras, et songer aux mesures qu'on prendra, le jour où on cessera de toucher la solde. » Mais, je suis bien tranquille, ils n'en feront rien. La maîtresse delà maison, qui est une Polonaise énergique et bonne, a ajouté : « Et puis, tenez, vous n'avez aucune solidarité, vous vous laissez annihiler un à un, sans vous douter que votre tour viendra aussi I »
45 janvier. — Ayiant reçu de la mission l'ordre de faire détruire ou de sauver des mains ennemies divers appareils français de radio, je me suis rendu à Vendytchany, où nous avons un poste de T. S. F. à côté de la sucrerie. A la huitième verste, un individu habillé en soldat, dissimulé dans un fossé, m'a manqué de trois balles de fusil; pourquoi?
47 janvier, — Le commandant en chef m'a dit que l'armée entière avait quitté ses positions. Nous sommes dans une jolie situation, maintenant que sont rompus les pourparlers de paix! A table, j'ai eu avec le chef d'Etat-Major, le capitaine en second Guekker, une conversation qui éclaire nettement la mentalité de nos nouveaux maîtres. Je parlais, avec un général de passage à notre popote, des menées bolcheviques qui avaient, disait-on, provoqué la retraite italienne de Caporetto. Brusquement, le chef d'F]tcit-Major s'écrie :
— Il en sera bientôt de même en France !
— J'en doute, fais-je, car nous sommes un peuple qui aime sa patrie et qui la défend : nos soldats ne sont pas des lâches.
— Alors, vous dites que les soldats russes sont des lâches?
— Non pas certes ceux de la première moitié de la guerre, qui comptaient parmi les meilleurs soldats du monde, mais oui pour les bandes présentes, qui livrent leur patrie à l'ennemi.
— Ahl chez vous, ils en auront bientôt assez de défendre des intérêts de capitalistes I
— Voilà un mot qui fait bien en réunion publique, mais vous me permettrez d'en trouver avec moi l'emploi un peu enfantin.
— Il y a un document qui prouve que vous vouliez dépecer la Russie pour faire la paix.
332 MKMOIIŒS DE HUSSIE
— Ce documenl est un faux, que vous ont fourni vos nouveaux amis, les Allemands, experts en cet art.
— Oh! je commence à croire en effet que ce sont la France et l'Angleterre qui sont cause de la guerre.
— Cela ne me surprend pas : les nouveaux frères que vous avez acquis, et qui vous fournissent des fonds, vous ont assez répété qu'il ne voulaient pas la guerre, pour que, avec les âmes simples, vous Unissiez par croire cette énormité...
Le praporchtchik commandant en chef, sentant que la discussion allait dévier et s'envenimer, a rompu adroitement les chiens et, peu après, s'en est allé avec ses deux adjoints. Les officiers présents m'ont félicité et remercié, ce qui m'a fait penser aussitôt que j'avais dû faire une bêtise. Mais, au fond, comme nos bolcheviks savent parfaitement mon opinion politique et patriotique, je ne leur ai rien révélé aujourd'hui. Je sais, en outre, que Guekker est impatiemment supporté par les deux autres. Evidemment, la situation de ces trois hommes, au milieu d'un Etat-Major qui les hait et qui les étranglerait volontiers au premier signe, n'est pas facile. En règle générale, ils parlent peu à table, sinon avec moi, parce que, d'esprit plus libre que mes camarades, je sais en général trouver des sujets neutres de conversation.
Nos nouveaux maîtres sont inquiets parce qu'ils manquent d'argent. La 8^ armée se trouve en territoire ukrainien; elle ne peut communiquer avec la Stavka qu'en passant par l'Ukraine, mais celle-ci lui est hostile. Le chef d'Etat-Major va tâcher de gagner le G. Q. G. en passant par l'Autriche; il espère rapporter l'argent nécessaire à l'armée : la solde seule et les idemnités s'élèvent à 30 millions de roubles par mois. Or, Fargent se cache, encore qu'il soit déprécié au delà du croyable. Le commandant en chef songe à créer des bons de caisse : je lui en montre la difficulté et le danger. Quelqu'un lui suggère de demander à la ville une avance urgente, avec promesse et engagement de la rembourser dès qu'arriveront les fonds officiels. C'est curieux de voir comme s'assagissent ces furieux révolutionnaires quand ils sont aux prises avec la réalité. Démobiliser une armée, conclure une paix, organiser un pays, n'est pas la tâche simple et de pure bonne
volonté que ceux d'entre eux qui sont sincères s'imaginaient. Ils comprennent qu'il faut ici un minimum de cenlnilisalion, et surtout l'obéissance des subordonnés : or, la centralisation militaire est détruite, puisque la 8" armée tourne le dos à son groupe d'armées, et, pour l'obéissance, elle est nulle. On a grisé les troupes, physiquement et moralement, pour les lancer à l'assaut de tout ce qui représentait en Russie une organisation et une possession quelconques; à présent, il est aussi impossible de les retenir que de les ramener en arrière. L'affaire est réglée, et les initiateurs du mouvement périront avec lui. D'ailleurs, ils ne sentent pas ici leur position bien assurée : il doit se préparer quelque chose que nous ne savons pas.
49 jaîivier. — Voici ce que m'a conté, après un « inl'andum regina jubés... » traduit délicatement par ces mots : (( Vous voulez vous repaître du récit de mon infortune ! » une dame qui a vu sa propriété pillée par des soldats maraudeurs. Son mari est colonel, et se trouve sur le front. Elle était seule dans la propriété avec une bonne, deux domestiques autrichiens prisonniers de guerre, un vieux cuisinier et un marmiton de dix-huit ans. D'autre part, la fermière était dans une maison voisine, avec trois domestiques. Mise en éveil par le pillage des propriétés voisines, madame K. attendait rf'heure en heure les sacripants. Vers le soir, des soldats étaient venus se poster près de la propriété, dont ils gardaient les issues. Cinq hommes se présentent, demandant à manger, et à coucher dans la grange. Soit, dit madame K., mais je ne vous laisserai pas pénétrer dans la maison ; les hommes insistent et finissent par enfoncer la porte vitrée mal jointe. Us entrent et s'attablent : on leur sert à manger. Tout à coup, ils se démasquent et crient : « Haut les mains! Où est ton argent?»
— Voici tout ce que j'ai, 120 roubles!
— Une propriétaire a plus que cela!
— Vous ne me croyez pas assez sotte pour avoir gardé de l'argent ici!
— Mais des bijoux, de l'or?
— Cela surtout, comment voulez-vous que je l'aie gardé ici?
L un (les hommes se lève, <i[)j)uie son revolver sur l.'i tempe de Li [)auvre femme, et lui dit : «Je vais compter jusqu'à trois: si d'ici là tu n'as pas découvert la cachette, je tire ». Madame K. tomhe évanouie. Les imbéciles la croient morte et s'en prennent à un des Autrichiens, (jui, dans son sabir comique, leur répond : « Frappe, ne frappe pas, y a pas d'argent ». N'insistant plus, les hommes se livrent à un pillage hâtif et superiiciel, au cours duquel ils découvrent trois fusils de chasse et un revolver, après quoi ils s'en vont piller la fermière, chez qui ils trouvent aussi des armes. Fendant ce temps, l'Autrichien détourne, au péril de sa vie, deux des fusils volés, et les cache de nouveau. Les hommes enfin s'esquivent, et, longtemps après, madame K. revient à elle sur son lit oi^ on l'avait transportée. Je trouve cette fidélité des Autrichiens caractéristique des effets de la civilisation ; si humble que soit leur culture, ces braves gens ont été touchés par la civilisation autrichienne. Un autre propriétaire m'a cité le cas d'une institutrice française qui, à plusieurs reprises, a chassé des pillards grâce à son attitude énergique. Cette intervention est du même ordre que celle des prisonniers autrichiens : l'énergie personnelle se développe avec la civilisation, ou du moins se diffuse dans un peuple civilisé, et n'existe qu'à l'état d'exception dans un peuple encore livré à lui-même.
. 21 janvier. — Un bolchevik convaincu, soldat-président de quelque comité, dînait à côté de moi à la popote. Il m'a dit qu'il était extrêmement pieux, et croyait à l'avenir du progrès, lequel consistera, à son avis, dans le communisme intégral et dans la suppression du tabac et de l'alcool. Je lui ai fait part de mes doutes; j'ai essayé de lui faire comprendre que, si chaque jour et chaque heure étaient exactement pareils, la vie ne serait pas supportable. Je ne l'ai même pas entamé; c'est un homme à idée fixe; c'est l'espèce la plus dangereuse. Au temps du tsarisme, les hommes de cette espèce s'affiliaient à quelque secte religieuse : ils ne faisaient de mal qu'à eux-mêmes. Aujourd'hui, ils se mêlent de politique sociale : cela est plus grave.
Nous sortions de la popote : des cavaliers cherchaient à
cerner quelques individus; tranquillement, en pleine rue, ils échangeait avec eux des coups de feu dont les balles rasaient les murs. On n'est jamais à l'abri d'une surprise en ce doux pays.
22 janvier. — Tous les ofliciers brevetés en possession des postes importants méditent de partir : je vais rester tout seul, un de ces jours, avec les interprètes de mon bureau, qui ne sont pas officiers! Les pourparlers de paix avec les Allemands sont de nouveau rompus ou interrompus, et Alexandrovitch se préoccupe des bases sur" lesquelles on pourrait créer une armée; nous nous sommes longuement entretenus à ce sujet : sa conclusion, c'est qu'il faudrait une dictature. Au fond, c'est une àme douce que cet ingénieur un peu détraqué, dont l'ironie de la révolution a fait un commandant d'armée. 11 ne peut ajouter foi à l'assassinat, sur leur lit d'hôpital à Pétrograd, des deux députés Ghingariof et Kakochkine, qui étaient parmi les défenseurs ardents de la Constituante. A son avis, il faudrait organiser le pays au moyen d'une dictature féroce à l'égard de la génération actuelle et d'une débauche de créations scolaires ; il faut former la jeune génération à l'école socialiste, la pénétrer de l'idée socialiste, la préparer à la réalisation socialiste. Pour lui, voici comment il se représente l'idéal socialiste, d'après, dit-il, des suggestions françaises. La génération eiitière serait pourvue, jusque vers la vingtième année, de toute l'instruction qu on peut donner à un homme. Les métiers manuels s'apprendraient en marge de l'instruction générale. Arrivés à vingt ou vingt et un ans, les hommes seraient tous enrôlés dans la production nationale : au lieu de service militaire, ils feraient, chacun dans un métier utile, un certain nombre d'années de service. Par le travail ainsi fourni, ils rendraient à l'Etat ce qu'ils auraient reçu de lui sous forme d'instruction : les métiers étant de difliculté varice, une statistique montrerait à combien d'années doit être iixé l'exercice de chacune des diverses professions ; l'un travaillerait pcnî-ùt^re cinq ans, l'autre dix ou douze ans. Mais, après cette période de travail, tous, automatiquement, tomberaient dans la période « anarchique », celle où l'homme, n'ayant
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plus envers la société aucune obli^^alion, puisqu'il lui aura payé son dû, n'ayant non plus aucun besoin, puisque rien ne s'achètera plus, et que, [)ar suite, on n'aura pas besoin d'argent, car, dans les restaurants communistes, les citoyens trouveront leurs repas, les mêmes pour toute la nation, et constitués par des mets « solides, sains et abondants », sans pour cela être trop copieux, les médecins trouvant que nous mangeons trop, — alors, dis-je, le citoyen sera libre de son temps : il pourra dormir ou rêver tout le jour, travailler s'il le veut, s'orner l'esprit, écrire des livres, peindre des tableaux. Il sera parfaitement heureux. Le monde aussi...
Cet idéal rêvé par le bon Alexandrovitch me semblerait voisiner avec celui d'un Papou si je ne savais que l'idéal ultime d'un Russe est de ne rien faire. Je me souviens d'un jeune paysan, défigure fine et intelligente, et d'esprit curieux, rencontré par moi il y a quelques années, dans la région de la côte mourmane. Il m'expliquait une invention dont il cherchait la solution : une machine emmagasinant le travail fourni par les jambes d'un homme, et le restituant au fur et à mesure des besoins. Je lui suggérai la machine à coudre et tous les moteurs à pédale, mais il m'arrêta : « Si l'on travaille tout le temps des jambes et des doigts, dit-il, cela n'est pas intéressant : ce que je veux trouver, c'est un moyen d'utiliser un bon coup de collier, de façon à faire ensuite son ouvrage comme en se jouant, comme dans un fauteuil ». Toute la Russie est dans cette conception, et j'en retrouve l'écho orné et systématisé dans l'idéal social de mon « commandant d'armée ». Evidemment, pour eux, le travail n'est pas, comme pour tant d'entre nous, un charme, une condition de santé et d'oubli.
Nous avons touché un nouveau chef d'Etat-Major, un petit Juif noir, lippu et barbu, ressemblant à une caricature de Torquemada; il s'appelle Raison et vient de Biélostock. Son prédécesseur, qui est un chrétien, m'a dit de lui beaucoup de mal, et conté qu'il avait voulu lui réquisitionner un beau cheval dont il se refusait à lui faire cadeau. Je croyais, à tort, que les loups ne se mangeaient pas entre eux ! Ce Raison a été envoyé par le comité révolutionnaire de guerre pour
mettre au point les timides essais de bolchévisme engagés par ses prédécesseurs : cela promet. Je n'ai pas le sentiment que ma sécurité personnelle ait gagné au change.
26 janvier, — La 8" armée se trouve en pénible situation. Des corps d'armée voisins se sont joints à elle, de sorte qu'elle comprend à l'heure actuelle les XVIII% Xi% XVI% XXXIir, XXIII% XXIX« corps, IIP caucasien et W corps de cavalerie, soit 8 corps d'armée. Or, le commandement ne sait où prendre de l'argent pour payer la solde, et, si la grève des chemins de fer continue, où prendre des vivres et du fourrage pour nourrir l'armée et ses chevaux. En attendant, pour parer au plus pressé, on émettrait, avec l'aide des banquiers de la ville, des bons pour remédier à la disette de monnaie; mais où les imprimer? Les bruits les plus variés circulent : Smoline, le repaire des bolcheviks, serait en flammes, Lénine assassiné; les Roumains auraient envahi la Bessarabie, etc.
30 janvier. — Impossible d'exécuter les bons, faute du matériel nécessaire. On dit qu'il y a rupture avec les Roumains : les officiers roumains qui étaient ici l'ont nié jusqu'à avant-hier, puis sont brusquement partis à Dorokhoï. Des soldats sont venus trouver le chef d'Etat-Major pour lui dire qu'ils allaient arrêter, et, s'il se défendait, supprimer l'officier roumain qui « se promène encore effrontément dans Moguiliof ». Le chef d'Etat-Major les a calmés en leur disant que l'officier en question était un officier français : c'est de moi qu'il s'agissait!
31 janvier, — Je me disposais à dîner à la popote, lorsque je vois entrer un capitaine français suivi d'un lieutenant aviateur russe. Je me précipite, et voici ce que j'apprends. Le général Tabouis, Haut commissaire à Kief, ayant besoin d'envoyer son courrier au général Berthelot, chef de la mission militaire française en Roumanie, à Yassy, avait expédié en liaison le capitaine Quennec, au moyen d'un avion. Comme la mission française n'avait pas d'appareil de long parcours elle a emprunté au dépôt russe d'aviation de la 8' armée (lequel se trouve à Kief) un appareil et un pilote. Retenus par la brume et le mauvais temps dans le voisinage de Moguiliof, les deux aviateurs, ignorant la rupture avec la Roumanie et
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la siliialion de notre armée, (JescendirenL (Jans notre cannp d'aviation [)Oijr y prendre de l'essence et de riiiiile. Arrêtés sur l'heure, ils errent, depuis cet après-midi, d'instance en instance, et on n'a pu encore leur dire avec certitude s'il y avait ici un oflicier français!. le saute chezie chel*d'Kt;it-Major, liaison, que je trouve fort aimable et causant, etiàj'apprends rjue le pilote russe, Vésélovski, va être mis en état d'arrestation sotis l'inculpation de désertion, compliquée de vol d'appareil ; et que, d'autre part, le ca[)itaine Quennec sera mis en liberté et l'aviori confisqué. Je réponds que l'accusation ne tient pas debout, que la 8" armée a expédié une partie de son parc d'aviation à Kief pour le soustraire à la destruction ou à la prise par l'ennemi; que Vésélovski, bien que Russe, est au service de la France, et qu'il en est de même deTavion, que je considère comme bien français, et que je me refuse absolument à laisser confisquer.
2 février. — J'ai obtenu la libération du Russe Vésélovski. Reste l'appareil. J'ai été autorisé à soutenir ma réclamation devant le comité révolutionnaire ou « Revkom ». D'autre part, j'ai appris la raison pour laquelle les Bolcheviks veulent confisquer l'avion : un de leurs pilotes, désirant se faire bien venir, a dit que c'était un appareil très puissant tout à fait idoine pour aller bombarder les Etats-Majors de Yassy (russe et franco-roumain). J'ai aussitôt pris un certain nombre de mesures pour amener le pilote à renoncer à son projet, qui, d'ailleurs, disais-je, étant donné l'état de l'avion, pourrait lui coûter la vie. Maintenant, il me faut obtenir gain de cause auprès du comité. Il y a là une vingtaine de soldats oii soUs-officiers : ils n'ont pas l'air sot; mais, pour la plupart, ils ne vous regardent pas en face en vous parlant, sinon par intervalles, et alors avec une fixité provocante. Il y a là un président de bonne mirie, bien que volontairement mal vêtu, et qui fait alterner un sourire aimable de ses yeux gris avec une expression de véritable dureté, ce qui me donne à penser que nous marchons en terrain dangereux. Mon adversaire le bliis acharné, homme intelligent, lui aussi, a un teint bilieux, des yeux noirs comme du charbon, et une mentalité étroite de sectaire. J'expose mon point de vue : il s'agit ici d'affaires '
françaises; nous nous sommes toujours volontairement tenus à l'écart des affaires intérieures russes ; retenir l'appareil, c'est faire affront à la France; pour une bagatelle, on va soulever un incident particulièrement incommode en ce moment pour la 8" armée, etc. L'adversaire répond que mon honneur est hors de cause, que l'on me donnera un papier constatant que j'ai dû céder à force majeure, et que nous pourrons, mon camarade et moi, rentrer à Kief la tête haute, nous étant mieux conduits que ne fait notre pays, lequel refuse de rendre les brigades russes.
Après discussion et réplique, le comité décide de tenir pour nul et non avenu le document par lequel Vésélovski a été déclaré libre de s*en aller avec le capitaine Quennec. Ainsi, tout est remis en question ! Je touche du doigt le manque de méthode de tous ces soviets, et aussi la complète impuissance de ces hommes de paille que sont le commandant d'armée et le chef d'Etat-Major. Je répojids d'ailleurs que, s'il avait voulu partir, l'aviateur serait déjà loin, mais que, pas plus que son passager, il ne veut quitter Moguiliof sans l'appareil dont les autorités françaises lui ont confié la direction.
Le commandant de l'escadrille russe prend alors la parole. Il explique la concentration à Kief, sous l'égide de la mission française, de la plupart des appareils de la 8^ armée; il faut les conservera la Russie de demain, et l'avion dont il s'agit a été réellement remis pour le présent vol à la mission française. Alors, il se produit une volte-face, et le président me promet de me rendre l'appareil, si j'arrive à prouver ce que j'ai avancé de son attribution à la mission française. J'ai l'impression qu'il veut gagner du temps, et faire vérifier les renseignements défavorables sur l'avion, que j'ai discrètement fait tenir à qui de droit; pour le reste, je doute qu'il veuille nous rendre notre bien. On se refuse ici, et je ne puis trouver qu'on ait tort, à laisser partir pour la Roumanie, avec laquelle on est en guerre, un avion qui vient de Kief, c'est-à-dire de l'Ukraine ennemie.
J'essaie de correspondre avec les généraux Tabouis et Bei*thelot par télégraphe, et, grâce à mes relations personneJles
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avec un officier de T. S. F., je lance une (Jépôche supplémentaire par radio, voie moins facile à interrompre (1). H faut attendre les réponses. Mon charmant camarade Quennec est décidé à ne pas céder; il témoigne ici une cranerie qui fait plaisir. Moi qui suis plus âgé et qui connais les dusses, je suis persuadé qu'ils ne nous laisseront jamais aller à Yassy, et que le plus que nous pourrons obtenir sera de retourner à Kief par la voie des airs. Mais Quennec ne se rend pas. En tout cas, notre ténacité produit ici, à n'en pas douter, le meilleur effet.
6 février. — Je continue à lutter de toutes mes forces ; toutefois j'ai de moins en moins l'espoir de récupérer l'appareil. Kief a été prise par les bolcheviks, mais les Roumains avancent très vite, et la rage de leur impuissance contre leurs voisins du sud excite contre nous, qui n'avons que des arguments moraux, la colère de nos maladroits bolcheviks.
Cette nuit, la maison où je loge a été assiégée par six cavaliers armés. Tandis que quatre d'entre eux faisaient le guet et gardaient les chevaux dans la cour antérieure, deux autres, sous le prétexte de parler au commandant d'armes, qu'ils savaient absent, tentaient de se faire ouvrir la porte vitrée qui donne accès dans le corridor intérieur. Briser la porte n'était pas prudent, car ils savaient la présence d'autres officiers dans la maison, à savoir un lieutenant russe falot et moi : il fallait donc agir par ruse. Par bonheur, la bonne, puis un domestique, prisonnier de guerre autrichien, ont parlementé sans fin, éveillant peu à peu la maisonnée entière. Pour moi j'ai été sorti d'un profond sommeil par ces mots (( A la garde, capitaine ! » que répétait, d'une voix altérée par l'épouvante, mon propriétaire juif, tandis que la porte vitrée était secouée avec violence. Je réponds : « J'y vais, j'y vais! », et, enfilant un vêtement, je me précipite vers ma porte avec mon revolver « M'y voilà! » criai-je!... Les brigands n'étaient déjà plus là! Effrayés d'entendre qu'il venait du
(1) Le général Berthelot a bien reçu ma dépêche en radio et m'a fait répondre. Mon poste a dit qu'il avait compris, mais le télégramme ne m'a jamais été remis. J'ignorais alors que la mission française russe m'avait passé, sans m'en prévenir, à la mission roumaine.
renfort, ils s'étaient enfuis en déchargeant à deux reprises un inoffensif revolver. Il eût été fort désagréable d'être pillé, blessé ou tué par ces malandrins, mais il n'eût pas été sans inconvénient pour moi de blesser ou de tuer l'un d'entre eux. 8 février, — Notre avion n'a pas été admis par les Bolcheviks dans un de leurs hangars : il est resté en plein champ, là où il était descendu. Jusqu'ici, une sentinelle le gardait, mais j'ai appris aujourd'hui que les Russes, elîrayés par l'avance des Roumains, avaient transporté leur parc d'aviation de la rive droite à la rive gauche du Dniestr, et laissé notre avion tout seul en plein champ. Je me suis rendu chez le chef d'Etat-Major Raison et lui ai dit : « Je viens vous faire de vive voix une protestation que je vous apporterai tout à l'heure par écrit, contre la détention injustifiée et contre l'abandon aux hasards de la soldatesque de cet appareil qui est au service de la France, et par suite français. Je vais demander à mon chef de me rappeler, et je décline toute responsabilité de ce qui pourra arriver à la 8** armée.
— Qu'est-ce qui lui arrivera? demande Raison.
— Je n'en sais rien : c'est l'aHaire de mes chefs de prendre une décision là-dessus — et mes yeux lui disent ce que ma bouche ne prononce pas ; — je sais seulement une chose, c'est qu'on n'insulte jamais la France impunément.
— Mais nous aimons et respectons la France!
— On ne s'en douterait guère, en constatant la façon dont vous traitez notre appareil.
— Vous variez dans vos déclarations : le premier jour, vous avez dit que c'était un appareil russe!
— Oui, russe d'origine, mais mis à notre disposition!
— Voyons, si vous preniez une des autos de l'armée, pour vous rendre en Roumanie, notre auto ne serait-elle pas saisie comme auto russe?
— Nullement, car, en l'espèce, elle serait française ; or les Roumains sont de galants adversaires !
— Eh bien, revenez vers le soir. Il me faut voir le Comité.
Au bout d'une heure et demie, je suis revenu, et le chef d'Etat-Major m'a dit : « Votre camarade est libre de reprendre
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son vol vers Kief si vous (ioimcz votre parole d'officier français qu'il n'ira pas à Yassy. * — 11 est à peu de kilomètres du but de sa mission. l*ourquoi faire, au dernier moment, cette restriction qui gêne un brave oflicier, esclave de son devoir, et cela après toutes les loyales explications que je vous ai données?
— Nous ne pouvons sous aucun prétexte vous laisser communiquer avec Yassy. Nous ne laisserons partir l'appareil que sous la condition qu'il retournera à Kief.
J'avoue que mon interlocuteur avait raison : à sa place, j'aurais agi de même. Je n'ai donc pas insisté davantage, et satisfait, plus que je ne laissais voir, d'avoir évité un bombardement à nos compatriotes de Yassy, et récupéré l'appareil, j'ai accepté la restriction imposée. Au fond, je me sens extrêmement fier de voir que ces gens, dont les amis ont tout détruit, vendu leur pays et assassiné des officiers, attachent à la parole d'un officier français une absolue confiance. De cela, je suis fier pour mon malheureux pays sanglant, qui, au milieu de ses ruines, force encore le respect. D'ailleurs, à supposer même que mon camarade ait pu s'envoler sans leur permission, où aurait-il pris de l'essence? Pourtant, ne se raviseront-ils pas demain?
Quennec est navré et fait des projets de fuite. Je dois m'employer à lui faire comprendre que, si nous prolongeons la lutte, nous risquons de compromettre notre victoire morale.
9 février. — Dès le matin, je saute à l'Etat-Major pour me procurer les papiers, car je n'ai encore qu'une autorisation verbale, ce qui, dans ce monde-là, a peu de prix, les écrits même étant révocables sur un caprice. Le chef d'Etat- Major me laisse debout une heure et demie dans une antichambre oti il feint de ne pas me voir. Ah ! s'il ne s'agissait que de moi! 11 me reçoit enfin en présence d'un membre du « Revkom » que je ne connais pas encore ; il lui demande jésuitiquement si Ton peut laisser partir sur Favion qui regagne sa base l'officier français qu'il a amené comme passager. Le comitétard n'y voit pas d'inconvénient, par bonheur. On me reparle de la parole d'honneur. Je précise qu'elle ne vaut
que pour le présent voyage qui se fera de Moguiliof-Podolski à Kief. Un bon moment, j'ai cru tout remis en question. Raison voudrait interdire à tout jamais à cet appareil et à ces officiers un vol vers Yassy. Je refuse catégoriquement. « Faites ce que vous voudrez, dis-je ; je vous ai fait déjà une grave concession; celle que vdus me demandez maintenant est impossible : ici, je représente la mission française et suis juge de mes actes; une fois à Kief, l'appareil ne dépendra plus de moi, mais du général Tabouis, à qui je n'ai nulle qualité pour me substituer. » Bien que mes adversaires continuent à discuter, je sens que, comme toujours, un argument clair et net, et une attitude énergique sans être provocante ont produit leur effet. J'ai reçu mes papiers. C'est maintenant au pilote à se débrouiller : je lui ai ouvert le crédit nécessaire. Il arrive, le soir, ayant fait son plein d'essence et d'huile, ainsi que recousu et rafistolé l'appareil, qui est resté en plein champ, absolument abandonné, car nous n'avons pas la possibilité de le garder ni de le faire garder cette nuit. Mais il nous manque encore une chose importante : de l'alcool, destiné à empêcher l'eau du condensateur de se congeler dans l'atmosphère. Mais où se procurer la précieuse denrée, interdite, pourchassée, cachée? Je me mets en campagne, et finis par entrer en possession de deux litres d'alcool dénaturé et d'une promesse d'avoir encore mieux demain. 40 février, — Il pleut à verse : c'est heureux, car personne n'ira rôder autour de notre appareil. Une auto d'ambulance, louée au prix fort (les soldats font argent de tout!), vient me prendre et cueillir mes camarades, ainsi que le très aimable citoyen qui nous troque nos deux litres d'alcool dénaturé contre quelque six litres d'alcool pur, et qui ne veut accepter, pour cet essentiel service, autre chose qu'un serrement de mains. Brave homme dont je n'ose même imprimer le nom, de peur de le désigner à quelque vengeance! Enfin, tout est prêt; le moteur tourne à la perfection : l'appareil, de provenance autrichienne, est un Brandenburger, qui est délicat à manier, mais en assez bon état. Mes camaradeg s'habillent et prennent place ; le moteur ronile : une main se lève, les voilà partis, ils décollent, et bientôt disparaissent à
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l'horizon. Je ne sais si j'oublierai jannais le sentiment éprouvé à rester là, tout seul de nouveau, tout seul dans l'inconnu, et souiïrant de l'aiïection qui, comme un épouvantable animal, me ronge vivant sur toute la surface de mon cor[)S...
Les ol'liciers polonais présents à Moguiliol"-i^Jdolski (jnt été arrêtés ce matin. En outre, j'apprends que la station Jmérinka a refusé de transmettre mes télégrammes. Nous sommes encerclés, et je suis prisonnier de guerre, ni plus ni moins.
42 février. — Trotzki a conclu la paix et dissous l'armée ... l'armée « victorieuse ». Le bruit court que des bateaux anglais auraient forcé les Dardanelles... En somme, nous ne savons rien, étant privés de journaux depuis trois semaines, si j'excepte les malpropres Izviestia bolcheviques, qui contiennent autant de mensonges que de mots.
J'ai dîné par hasard en compagnie d'un monsieur marié qui se fait entretenir par trois femmes, d'une maman qui procure sa fille, d'un vieux couple de braves gens chassés de leur propriété, et d'un fonctionnaire véreux, morphinomane et ivrogne. Cette charmante société, cimentée par une femme exquise, la maîtresse de la maison, a devisé bourgeoisement, gentiment : il m'a fallu faire un effort de mémoire pour retrouver le signalement moral des convives. Comment dire après cela qu'on ne pense pas librement, en Russie?
Brusquement éclate un vacarme de fusillade. Je partais juste à ce moment. De tous les points de la ville, les fusils tiraient sans arrêt; une mitrailleuse claquait par instant, et, çà et là, on entendait l'éclatement sourd d'une grenade. Les Juifs, craignant un pagrôme (massacre) se terraient ; les chrétiens étaient inquiets, et parlaient de l'attaque de la ville. En réalité, ce n'était là qu'une sorte de feu d'artifice en l'honneur de la paix et de la dissolution de l'armée. Il n'y aura plus jamais de guerre : il n'est donc plus besoin de munitions! et ces brutes grises jettent au vent de la nuit la poudre qui a coûté si cher. Cet après-midi, la ville avait été parcourue par une procession trimballant des pancartes rouges avec d'aimables inscriptions : A bas les bourgeois! Vive la paix!... Pauvres brutes, vous crèverez de faim demain
OU après-demain, et ce sera la juste punition pour le mal que vous aurez fait au progrès, à la liberté du monde et à la civilisation.
1i février. — Le sous-chef d' Etat-Major m'a dit que les officiers français de la mission aidaient les Roumains, (ce que j'ai nié), que les soldats, très montés, avaient décidé de se défaire de moi, et qii'il ne se sentait plus la force d'assurer ma sécurité. Le chef d'Etat-Major lui a dit d'ailleurs que ma position ici n'était pas enviable (je suis le seul étranger : Japonais et Roumains sont partis depuis longtemps; les l*olonais sont arrêtés). J'ai répondu que, si Ton m'attaquait, je me défendrais.
— Sans doute, répond-il, mais je serais au regret qu'il vous arrivât quelque chose de fâcheux. Ne pourriez-vous pas, tout au moins, éviter de sortir de la ville au cours de vos promenades! (Je sais maintenant pourquoi j'ai été canardé à plusieurs reprises en me promenant sur le haut plateau!) Dans quelques jours, nous vous évacuerons : la guerre étant finie, nous n'avons plus besoin d'instructeurs étrangers.
Guekker, qui est commandant d'armée depuis qu'on a liquidé Alexandrovitch, devenu homme de guerre, et Raison, que les soldats ont voulu lyncher, aux cris de « A bas les Juifs », m'a retenu au passage :
— Vous voulez donc nous quitter? dit-il.
— Nullement, mais on m'a laissé entendre qu'on n'avait plus besoin de moi.
— C'est tout à fait inexact. Venez avec nous à Vinnitsa et ne nous quittez pas.
— J'y suis tout disposé.
Guekker ajoute : — J'ai vu les Allemands et les Autrichiens à Brest-Litovsk, d'où j'arrive. Figurez-vous qu'un colonel allemand m'a dit : « Vous arrivez de Pétrograd? Quelles instructions apportez-vous? » Je lui ai répondu que je trouvais sa question blessante vis-à-vis d'un homme qui était l'hôte de son État-lMajor pour traiter les affaires qu'il savait. Il a rougi et parlé d'autre chose.
Les Autrichiens que vous avez vus ici, lorqu'ils sont venus tratter avec nous des questions économiques, sont allés en-
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suite h la Stavka. Lh, on les a consignés vingt-quatre heures dans leur wagon, sans les en laisser descendre, (^onime ils rappelaient la réception reçue h Moguiliof-l*odolski, on leur a répondu : « C'était là-bas un (j. G. d'armée : ici, c'est le G. Q. G., et (( nous avons [)arnii nous des représentants de nos Alliés ». Ils voulaient l'aire état de nos conventions d'échange, mais on leur a répliqué : « Parlons-en ! Vous désirez recevoir du blé, et, en échange, nous envoyer »des peignes et des brosses à dents de pacotille ; merci ! j> — (( Que voulez- vous donc, demandèrent-ils? — Des canons et des mitrailleuses! — C'est impossible 1 — SoitI mais vous n'aurez pas de blé, et si vous voulez en prendre de force, nous reculerons en faisant le désert devant nous. »
« Les prisonniers, poursuit Guekker, ne seront pas échangés; d'ailleurs, ils ne désirent pas s'en aller. Quant à la paix rompue, les Allemands n'en peuvent profiter pour faire une offensive, étant trop occupés ailleurs; ils trouveraient, on tout cas, sur leur chemin, des populations exaspérées. )>
Cependant, les bolcheviks ont lancé un radio en allemand disant en substance : « Les Allemands se moquent de nous ; ils nous proposent une paix qui foule aux pieds tous les principes au nom desquels nous leur avons tendu la main. Cette paix, nous refusons de la conclure. Mais, pour montrer aux peuples que nous ne voulons plus verser de sang, nous déclarons en même temps démobiliser toute l'armée : la honte de leur action retombera sur eux ». La naïveté des commissaires me semble mériter d'être placée sous globe. Ils espèrent soulever les masses allemandes, mais ne réussiront qu'à faire rire un bon moment les T. S. F... istes boches.
45 février, — A notre popote d'officiers, qui était devenue abominable, et que j'ai dû quitter, j'ai calculé que le popotier et ses acolytes se partageaient, au bas mot, quelque 300 francs volés chaque jour sur les frais communs.
Depuis des jours et des jours, il passe par notre unique pont et par l'une de nos grandes rues, interminablement, une armée qui fuit devant les Roumains, quelque 200.000 à 300.000 hommes, échappés aux armées voisines, et las du pillage individuel. Je ne sais rien de plus navrant que ce flot
incessant de charrettes, chargées de mille objets hétéroclites, ces brutes grises, juchées sur les voitures ou marchant à côté, les uns désarmés par les Roumains, les autres traînant encore leur fusil, des mitrailleuses, de l'artillerie de campagne. Ces figures hâves et sales, ces hommes carapaces de boue, dépouillés de tout insigne militaire, ce délilé perpétuel et lent, ce roulement clair de milliers de véhicules de toute espèce qui remportent les armées devant qui jadis ont reculé les Allemands, toute cette image en raccourci de ce qui fut la gloire et l'honneur de la Russie, et n'est plus qu'un Ilot de boue honteuse, tout cela est poignant, positivement.
41 février. — Dimanche de radieuse gelée. Le fleuve charrie d'énormes fleurs de glace, et il plane dans l'air je ne sais quelle splendeur qui enfanterait de la joie, si la joie m'était accessible en ce moment. J'ai rencontré en allant déjeûner des camions automobiles transportant des paquets de soldats armés. Près du grand cinéma, une affiche s'étale : (( Qui veut s'enrôler dans la garde rouge? » En effet, ces lascars mal débarbouillés, ce sont des gardes rouges, aventuriers froussards, capables de tous les mauvais coups contre des gens sans défense. En ce moment, ils partent en guerre contre les Roumains. A ce propos, voici un échantillon des bruits qui circulent : les Roumains et les Polonais auraient reculé; ces derniers auraient échoué devant Jmérinka; la flotte anglo-française serait dans la Mer Noire ; la couronne de V Empire de Palestine (Jésus-Christ n'était que roi I) aurait été offerte au roi des Belges; l'Autriche se réserverait, en Bessarabie, deux districts sur dix, et aurait adressé à la Roumanie un ultimatum; enfin l'Allemagne aurait de nouveau déclaré la guerre à la Russie... Telle est la pâture intellectuelle dont on se repaît ajournée faite.
A ma nouvelle popote fréquentent d'aimables officiers, dont plusieurs passent les nuits à jouer au chemin de fer : c'est le sport national : — « Ah! c'est vers la fin de la guerre de Mandchourie, que nous avons joué ! » me raconte un très confiant colonel d'artillerie; j'ai eu la politesse de ne pas lui répondre : « On s'en est aperçu! ». Ces ofhciers ne se rendent pas compte de tout le mal qu'ils ont fait.
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hS fc'vrier. — On évacue de Ja ville .surtout les choses lourdes, (^es gens ont peur! On se murmure à l'oreille que si ri^Uat-Major ne part pas, bien qu'il y soit décidé depuis plusieurs jours, c'est parce que les Juifs auraient donné une grosse somme aux membres du « Hevkom », pour empêcher le départ ; de la sorte, on ne craint pas en ville le « pagrôme » inévitable dans toute retraite russe.
Alexandrovitch oppose aux Roumains : 70 cavaliers, 350 à 400 fantassins, une batterie lourde, deux batteries de campagne, un train blindé et une auto mitrailleuse. Aux âmes bien nées, la valeur n'attend pas le nombre des armées. . . Si les Roumains, ayant terminé leur opération de police, s'arrêtent, comme il est probable, en arrivant au Dniestr, nos bolcheviks se poseront en sauveurs de la patrie.
23 février. — Les bruits de départ se croisent et se contredisent; d'abord, F Etat-Major devait se rendre à Vinnitsa, sur la route de Kief, pour tendre la main aux bolcheviks du nord. Puis il a dû aller à Oumane, àl'est, qui est un cul-de-sac, où il risquerait de se faire capturer. A cette heure, il hésite encore. Pour moi, bien que, d'après les nouvelles privées russes, les seules qui me parviennent, j'aie lieu de croire que nos missions s'évacuent, je ne puis pas bouger : je n'ai pas reçu d'ordre, bien qu'à la rigueur mes chefs pourraient, s'ils y pensaient, me faire parvenir des instructions par la voie bolchevique ; je sais bien, par exemple, que si, au lieu d'ofticiers inexpérimentés, non au courant des habitudes russes, le commandant Buchsenschutz fût resté à la mission, il y a longtemps que j'aurais des instructions et un appui. D'autre part, la situation est tellement tendue que je ne pourrais guère me déplacer sans mon État-Major; c'est l'avis du commandant de l'armée, et c'est le mien. Voilà pourquoi, sentant provisoirement mon sort lié à celui de l'Etat-Major de la 8^ armée, je suis fort intéressé par les bruits d'évacuation qui circulent. Le sous-chef d'État-Major m'a dit que, si l'on partait, il me placerait dans le premier échelon, car, pris par les Allemands, je risquerais plus que les officiers russes.
Les délégués russes ayant refusé de signer la paix, les Allemands ont dénoncé l'armistice le 18 à midi, et adressé
aux soviets un ultimatum impressionnant. Le prince Léopold de Bavière a beau dire que les Allemands ne poursuivent aucun but de conquête, et veulent seulement rétablir l'ordre en Russie pour défendre l'Europe d'un danger de contagion, en réalité, c'est une facile campagne de ravitaillement que vont entreprendre les puissances centrales. Leur but évident est d'atteindre Kief et de là le Donets; or, la seule route qui nous permette d'échapper d'ici, nous fait passer, au nord, par l'important croisement de Jmérinka, puis, de là, à Test ou au sud-est, par la région du Donets. Si les Austro-Ukraino- Allemands nous précèdent à Jmérinka, nous sommes pris; nous ne le serons pas moins s'ils s'emparent du Donets avant notre passage. La situation oii nous sommes manque donc de charme; elle s'aggrave du fait que le secours espéré des cosaques de Novotcherkask nous fera défaut, puisque l'atamane Kalédine, abandonné par ses soldats, s'est suicidé. Aux dernières nouvelles, nous devons partir, après-demain 27, pour Yélizavetgrad, c'est-à-dire à l'est : c'est le seul parti raisonnable.
21 février. — Le désordre est complet dans notre Q. G. Les ordres, nombreux, se contredisent. Des bruits variés circulent, et l'on ne sait, en fin de compte, qui commande réellement. Le sous-chef d'Etat-Major m'a répété que « les Français et les Américains étaient les ennemis des Russes, car ils ravitaillent les Roumains ». 11 a ajouté que les soldats étaient de plus en plus montés contre moi, et que, pour éviter la chose qu'il craignait, il me conseillait vivement de découdre les insignes qui me faisaient oflicier français : les galons et les écussons, et de remplacer mon képi par ma casquette russe. Redevenu en tout semblable à un oflicier russe dégalonné, je ne serais plus reconnu par les soldats, et on pourrait m'évacuer sans esclandre. Je me suis exécuté, car braver les imbéciles qui voudraient me supprimer me paraît bien inutile. D'ailleurs, le premier échelon, dont je fais partie, part demain.
Le général Zaïtchenko, revenu de Kief, met au point les récits des massacres « épouvantables » qu'on attribuait aux bolcheviks lors de la reprise de cette ville. Il y a eu des
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exécutions, mais surtout, il y a eu des tués au cours de combats acharnés. Le vieux général Ivanof est parmi les morts, et de même un officier de la mission fran(;aise, le commandant Jourdan, fra[)pé d'une halle au front. La mission est partie en hâte. Pour moi, je fais aussi mes préparatifs de départ, et je vais m'instalier à la gare... La fuite va commencer.
'/"■ mars. — Notre échelon s'est ébranlé à minuit. Il est constitué par un train sanitaire. J'occupe un brancard inférieur dans un grand wagon où se trouvent avec moi trois officiers et trois ordonnances, une partie du « Revkom », divers bolcheviks de leur connaissance, et une caisse que gardent nuit et jour deux sentinelles. Je suis installé ici depuis hier matin, mais je suis tellement affaibli par la maladie et la fièvre, que j'ai passé en gare une trentaine d'heures sans descendre. Je me raccroche à l'espoir de me tirer d'affaire ; je lutte contre l'affaiblissement moral qu'entraîne l'épuisement par la fièvre, et pour le reste, je me laisse porter par le courant. J'ai trop souffert pour n'être pas devenu indifférent à ce qui se passera.
A Jmérinka, ordres et contre-ordres ; finalement, nous sommes passés (1). Mon plan, si j'atteins Yékatérinoslav, où nous allons, est de tenter de gagner de là Moscou, si la voie est libre, sinon la Sibérie. En attendant, j'ai la bonne fortune d'être invité à demeure à prendre mes repas à sa popote, par le médecin-chef du train sanitaire, une femme médecin énergique et bonne, dont je ne sais que les prénoms : Marie Fiodorovna. Notre route passe par Birsoula, d'où nous filerons vers l'est, nous efforçant de gagner de vitesse les ennemis qui avancent rapidement.
3 mars. — Nous sommes arrivés ce soir à Znamenka, et en sommes repartis sans encombre : nous avons maintenant grande chance d'échapper aux Boches.
J'ai eu de -copieux palabres avec mes compagnons de voyage. Le plus bavard et le plus désagréable d'entre eux est
(1) Sur sept échelons de l'État-Major, cinq ont pu franchir Jmérinka et retrousser vers le s -d-est; le cinquième a été crihlé de balles; les deux derniers échelons ont été pris par l'ennemi.
AU SERVICE DES ROLCflÉVIKS 351
un grand garçon rasé qui n'est pas sot, mais qui a erré clans la vie sans trouver sa voie : il est acteur, ce qu'il me cache, et (( autodidacte », ce dont il se vante Avant tout, il est bolchevik. Il m'avoue être partisan de la dictature du prolétariat, et vouloir tout mettre en œuvre pour l'imposer tant à la Russie qu'aux autres peuples. Il n'aime pas la France pour diverses raisons, où se révèle la lecture hâtive, superlicielle, de seconde main, d'ouvrages écrits sans critique et sans conscience par des socialistes russes, juifs et autres. Il se représente la France comme faible, mourante, épuisée, n'ayant plus rien donné dans le domaine scientifique ni industriel où l'Allemagne l'a battue depuis longtemps, en un mot, comme un pays fini. Je devine la haine instinctive de cet homme qui trouve en moi, en face de lui, brusquement, un adversaire qu'il n'attendait pas, lequel, par sa culture et sa situation, peut l'empêcher de pérorer sans réplique au milieu de la foule qui emplit le wagon : il voudrait, du coup, démonter cet adversaire en le rabaissant. Il est assez intelligent, encore qu'il emploie çà et là des mots dont il ignore le sens; il a de la finesse, et accuse toutes les pointes que je lui envoie, ce qui le rend plutôt intéressant, malgré sa déclaration de haine. Il est le type de beaucoup de Russes : ce qu'il dit effrontément tout haut, beaucoup de ses compatriotes le pensent tout bas, surtout ceux qui en sont restés à l'opinion que l'Europe avait de la France avant la guerre. Voici comment ce bolchevik se représente l'action de son parti.
Un groupe d'hommes ayant décidé qu'ils veulent faire, à eux seuls, le bonheur de leur pays (et plus tard, du genre humain), commencent par étoulTer, dictatorialement, tout essai de résistance ou d'opposition. Quand ils auront le sentiment que toute idée de résistance a disparu, ils desserreront un peu l'étau qui étranglait le peuple.
— Vous faites du Nicolas F' au rebours, dis-je!
— Exactement!
Nous voilà donc fixés : ce sont des hommes qui ont le tempérament despotique de certains Russes et Juifs, et qui, ayant pris le pouvoir par l'épée, ne céderont que devant la
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force (le l'épée : il y a luMireusernent, dans leur cas, plus (rapioinl) et d'iinpiiderice, <jiie de courage vrai.
Le momeni de déleritc une fois arrivé, on [Xiut entrevoir le retour au rc^'iine de la légalité. Encore faut-il entendre légalité dans un sens également dictatorial . Des élections enverront à la capitale un conseil (Soviet), lequel élira dans son sein un comité exécutif, à peu près comme cela se passe dans nos municipalités. Seulement, deux choses sont nouvelles : d'abord, l'absence de lutte entre les partis, car on aura étouffé toute discussion et toute différence de partis; ensuite, la constante révocabilité des fonctions : dès qu'un député ou un administrateur aura cessé de plaire à ses électeurs ou à ses collègues et supérieurs, on le révoquera et tout sera dit. L'avenir leur apprendra si, dans ces conditions, un travail quelconque est possible.
...Plus de lois, continue mon interlocuteur : la loi est une institution qui manque de contact avec la vie, qui n'embrasse pas la totalité des cas, et qui vieillit au point de devenir mauvaise après avoir été excellente. Je lui fais observer qu'il ne faut pas confondre loi avec code. Il le sait, répond-il, et poursuit : A la place de lois, on promulguera des ordonnances adaptées aux besoins courants, et obtenues par référendum, ainsi que cela se pratique en Suisse. Je me représente aisément la vie menée par un peuple qui, par une suite ininterrompue de référendums, serait constamment occupé à faire et défaire les bases de son évolution sociale !
L'unanimité ayant été obtenue par des moyens violents, et se trouvant maintenue par la force, le pays sera contraint d'être heureux, car il sera le champ vierge où se pratiqueront sans fm les expériences socialistes.
Sur l'industrie, voici les vues de cet éloquent Bolchevik. L'industrie russe est hors d'état de lutter avec l'industrie étrangère, et, d'autre part, chaque pays se spécialise dans le genre de production qui lui convient le mieux. La Russie se spécialisera à son tour (probablement « l'industrie » des produits bruts, du (( syrio », ai-je suggéré!) et achètera très bon marché les produits de l'industrie étrangère. On permettra aux industriels russes et étrangers de monter des usines, à
condition de se soumettre aux ordonnances en vigueur et de ne pas demander à être protégés par des douanes. On obtiendra ainsi des conditions d'existence d'un fabuleux bon marché.
J'ai eu l'imprudence de demander à mon interlocuteur ce qu'il pensait des emprunts de l'Etat russe, tant intérieurs qu'extérieurs, et il m'a répondu sur un tel ton que j'ai dû lui dire qu'il était un grossier personnage et un malappris, ce qui a mis fin aux confidences. J'ai tout le wagon avec moi!
4 mars. — Nous sommes arrivés et nous sommes arrêtés à Goraïnovo, dans la banlieue de Yékatérinoslav : la ville est en état de siège ; autant que je le comprends, le soviet qui y est installé ne voit pas d'un très bon œil cet Etat-Major en fuite, et met à son admission un certain nombre de conditions qui se discutent. En attendant, on se promène et on bavarde. Partout des usines, des haut-fourneaux, de l'ordre et de la propreté. On se sent dans un tout autre milieu qu'à Moguiliof-Podolski : là-bas, c'étaient des Juifs; ici ce sont des Russes, qui sont il est vrai bolchévisés, mais non à la manière des soldats déserteurs. Bref, c'est un autre coin de la Russie, une autre cloche que là-bas, où ne sonnaient que la « frousse » juive et les confidences à voix basse des Polonais pillés.
Mes compagnons ont discuté entre eux; j'ai feint de dormir, afin de n'exercer, par ma présence, aucune influence sur ce qu'ils diraient. Le meilleur d'entre eux, un certain D., excellent garçon, honnête, franc et délicat, désirant montrer la puissance du mauvais exemple, a conté comment, à ses débuts dans la vie, il était entré comme scribe dans un bureau de police, et comment son chef l'avait dressé à se faire une petite rente de 3 à 5 roubles par jour (8 à 13 francs) en faisant attendre les gens qui venaient chercher des pièces d'identité : quelques-uns attendaient des heures s'il le fallait, mais les roublards et les habitués remettaient, avec leur papier qu'il fallait apostiller, une pièce de monnaie ou un petit billet. Mes compagnons ont ensuite entamé la question politique. A leur avis, si la Constituante avait pu être réunie dès juin ou juillet 1917, avant l'affaire Kornilof, elle aurait sauvé la partie en donnant à la Russie une forme de répu-
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bliquo bourgeoise qui eût été un trom})lin et une solide pierre (l'attente pour l'agitation future en faveur du communisme intégral. Ainsi auraient été évitées les guerres intestines et l'intrusion des Allemands. On sent nettement qu'ils comprennent que la partie est plus ou moins perdue, et que les plus clairvoyants d'entre eux entrevoient, au bout de leur chemin, ainsi que l'un d'eux me le disait récemment, la potence ouïe suicide. Quand mon interlocuteur d'hier objecte qu'on a du moins fait beaucoup en montrant au peuple qu'il n'y a rien de sacré, et qu'on peut impunément toucher au droit, aux lois, à la propriété, aux autorités, aux traditions, ses camarades lui répondent, avec justesse, qu'on n'a rien prouvé du tout. Je pense, à part moi, que c'est justement pour cela que tant de malheurs fondent sur le pays.
6 mars. — Hier soir, mes compagnons bolcheviks m'ont emmené au cinéma à Yékatérinoslav, affectant de ne pas inviter le grossier compagnon de l'autre jour, et insistant, contre les habitudes russes, pour me payer mon tramway et mon billet. Dans ce fait minuscule, j'ai cru voir la preuve qu'il y a, sous Tétiquette égalitaire du bolchévisme, des opinions aussi éloignées que la mienne de la violence et du bouleversement social. Par cette gentillesse, mes compagnons, avec qui, d'ailleurs, j'ai eu de nombreuses conversations non politiques, ont voulu me montrer qu'ils étaient avec moi contre le farouche Bolchevik à œillères et si mal embouché.
H mars, — Je viens de passer à Yékatérinoslav quelques jours qui m'ont permis de reprendre contact avec le monde. Notre agent consulaire, M. Kottavoz, m'a reçu à bras ouverts, et m'a mis en rapport avec deux jeunes ingénieurs qui ont reçu l'ordre de rejoindre à Moscou. Je ne suis donc arrivé ni trop tôt ni trop tard, et je pourrai, sans scrupule, abandonner ici mon Etat-Major russe. Pourtant, un revirement paraît s'être dessiné chez les Bolcheviks : maintenant, ils sont excités contre les Allemands autant que nous-n^èmes; ils ont. repris Pskof et Bobrinskaya; bref, on peut espérer une sorte de rétablissement :'mais sera-t-il durable?
J'ai fait mes derniers adieux et réglé mes derniers comptes à mon État-Major. Le colonel prince Obolenski, général de
jour, maintenu dans son poste par les bolcheviks, m'a donné divers renseigneqients : le pont de Moguiliol" a été détruit après mon départ, et l'armée a levé sur la ville, en s'en allant, une contribution de 2.500.000 roubles. En même temps, le colonel m'a comblé de prévenances, jusqu'à faire avec moi un long et ennuyeux déplacement pour me permettre d'obtenir plus rapidement un règlement de comptes.
iVu moment où je quitte pour toujours cette armée russe où j'ai servi dix-neuf mois, je me suis heurté à l'un des traits les plus touchants qui m'y ont toujours frappé : la camaraderie. Lies officiers russes, sur lesquels j'ai fait tant de réserves, au cours de ces notes, relativement à leur savoir, à leur travail, à leur genre de vie, n'en ont pas moins été pour moi, dans l'ensemble, de charmants camarades. Ce qui chez eux était défaut au point de vue militaire, était qualité au point de vue social. Il n'est pas d'attentions, de prévenances, de prérogatives même dont on ne m'ait comblé, si j'excepte l'attitude d'une demi-douzaine de goujats. Je sais bien que, personnellement, je leur apportais un élément nouveau, assez informé et distrayant ; mais, d'autre part, quelle sujétion d'avoir au milieu d'eux un témoin de toutes leurs faiblesses, dont l'attitude même les condamnait, et qui, probablement, publierait des extraits de ses carnets ! Malgré tout, j'ai été des leurs ; j'ai "eu la bonne chambre seule, la bonne place à table, l'accueil amical : j'ai été, à bien des égards, le vieil enfant gâté; cela a été strictement vrai au I^'' corps sibérien; mais, même à la 8" armée, où les difficultés ne m'ont pas été épargnées, j'ai joui d'un traitement de faveur, souligné de plus en plus, à mesure que nous courions davantage de danger. Si j'ai profondément souffert, moralement et physiquement, dans cette armée, je n'emporte pas moins de l'ensemble des camarades que je quitte un souvenir infiniment doux et profondément reconnaissant.
Aujourd'hui, j'ai dit adieu à ceux que j'ai pu rencontrer : nos chemins vont se séparer. J'espère, une fois guéri, reprendre ma place dans le rang; ils vont être, eux, ballottés et malmenés par ces troupes, jadis admirables, qu'ils n'ont pas su guider. Mon cœur se serre à cette pensée.
J'ifi MÉMOinES DE lUJSSIE
l*oiir moi, je profite de l'adresse d'un des ingénieurs,* M. Couteau, qui, étant entré en relations avec des bolcheviks de marque qui se rendent à Moscou pour prendre part à la conférence de la paix, nous a fait offrir par eux un compartiment dans le w^agon spécial qui les emporte. J'ai allégé mes volumineux bagages. Il me semble que je vais renaître à la vie.
Fait la connaissance de madame Gopner, femme du président du soviet de Yékatérinoslav ; elle est un des membres importants de la délégation que nous accompagnons. C'est une femme douce, du type des entêtés et des enflammés : elle croit à la révolution comme d'autres croient à Dieu. Elle a payé de plusieurs arrestations et de copieux mois d'emprisonnement sa foi révolutionnaire : cela seul suffirait à la rendre sympathique; mais elle a, en plus, un charme de douceur simple qui est vraiment à souligner. Elle s'imagine, comme eux tous, que la révolution va éclater en France d'un jour à l'autre. Elle croit, sans critique aucune, à la russe, toutes les bourdes qu'on lui raconte, comme celle-ci, que quelques-uns de nos soldats ont tué un de leurs officiers qui mettait à mort les prisonniers boches!
42 mars, — Avec une lenteur cruelle, nous roulons vers Kharkof, atteint vers quinze heures. L'hiver se fait de plus en plus sentir, en avançant vers le nord hostile. La gare de Kharkof est pourvue de barrières auprès desquelles veillent des gardes rouges; l'ordre y est établi de la façon la plus rare ici et la plus louable. Mais il plane, sur tout cela et sur la ravissante banlieue abandonnée, je ne sais quelle tristesse sombre qui impressionne. Un individu en costume militaire, porteur d'un revolver Mauser à fourreau de bois, armé jusqu'aux dents, et le visage renfrogné, s'est installé dans notre compartiment : c'est, paraît-il, Mouratof (ou Mouraviof), le commandant en chef des forces bolcheviques. Ancien exilé à Kirensk, en Sibérie, il a le faciès typique des révolutionnaires; il est silencieux et défiant, mais nous l'amadouons par notre gentil sans-gène, et il fait un compagnon très sortable.
Arrivés à Moscou le li mars, nous en sommes repartis le 19 avec un des échelons de la mission roumaine. A la mission française de Moscou, j'ai eu le plaisir de retrouver des officiers amis, dont le général Rampont, qui m'a choyé et ravitaillé. Nous avons parcouru lentement, par Zvanka, Petrozavodsk et Kiem, la ligne, construite pendant la guerre, qui mène à la côte mourmane à travers les admirables horizons du nord, en ce moment noyé de neige. Les Bolcheviks ne sont pas partout; par endroits, on les maudit; ailleurs, on ne jure que par eux. A Petrozavodsk, un soldat de la garde rouge, appelé à leur aide par nos provodniks (gardiens de wagons) qui voulaient nous quitter pour s'en retourner vers le sud, a prononcé un véritable jugement de Salomon : (( La grève, en matière de service public, leur a-t-il dit, est interdite, à moins qu'il y ait deux jours de préavis ; autrement, elle est assimilée au sabotage, crime qui se punit avec la dernière rigueur, jusqu'à la mort inclusivement. » J'aurais embrassé ce garde rouge, qui, à cette veille de Pâques, nous a permis d'assurer jusqu'au bout le chaufl'age et l'entretien de nos wagons. A mesure qu'on avançait vers le nord, j'ai constaté cependant une opposition plus marquée envers les Bolcheviks. On met sur leur dos toute la misère, dans cette région surtout peuplée de Vieux Croyants; jusqu'ici, on ne sentait guère d'autorité, on était libre, entre la forêt, les lacs et les rivières, alors que, maintenant, on est soumis à une tyrannie qui bouleverse toutes les notions antérieures de foi, de vie, de travail, de respect politique, et, en échange, ne donne rien que la famine. Avoir leur terre à eux importe peu à ces paysans du nord : ils vivent de la forêt sans lin, de la mer et des lacs, inépuisables réservoirs de poissons; le partage, qui agite leurs frères méridionaux, les laisse indifférents, et, de la révolution, il ne sentent que les horreurs et la famine.
Le 7 avril, nous sommes parvenus à Mourmansk, appontement hâtif construit, en pleine guerre, dans la baie de Kola,