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Mémoires de S. Girardin

Je suis né , le 19 janvier 1 762 , de René Girardin et de Cécile Berthelot de Baye.

J'ai été baptisé à Lunéville , ancienne Lorraine. Le roi de Pologne , Stanislas , m'a servi de parrain , ^ et ma grand'-mère, madame de Baye, de marraine. ^ Le prince Xavier, qui assistait à cette cérémonie, le même qui a été le parrain de Louis XVIII , ^ a voulu que son nom fût joint aux miens. Ce que je viens de dire explique pourquoi je m'appelle Cécile- Stanislas-Xavier.

Toute ma famille, du coté maternel, était attachée au roi Stanislas. Mon grand-père, qui est mort lieutenant-général et cordon rouge, commandait les cadets gentilshommes. Je me le rapj, . pelle très-peu. Je sais seulement que c'était un ^ petit homme très-maigre, très-sec, très-emporté, n;,' assez mauvais joueur, assez bon général. ^ Ma grand-mère ayant vécu quelques années de plus que mon grand-père, je me la rappelle davantage; il ne me reste pourtant d'elle qu'un souvenir confus; je sais seulement qu'elle était petite, laide, - et très-bonne femme, et m'aimait beaucoup; elle

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est morte, d'un abcès au col, dans une grande maison du Faubourg Saint-Honoré , qui fait le coin de la rue Verte. Sa mort fut un événement trèspénible pour sa famille. Elle chérissait ses enfans et en était tendrement aimée.

J'étais, à cette époque, dans ma dix-huitième année: je traçai sur le papier les sensations que celte mort me fit éprouver. J'ai retrouvé cette feuille de mon journal; la voici telle qu'elle fut écrite le o février n8o :

« On m'envoya chercher pour aller chez ma grand -mère qui était à toute extrémité, et qui désirait me voir , moi et mes sœurs; nous y fûmes sur-le-champ, et nous eûmes son dernier embrassement. Ses enfans entouraient son lit et recueillaient ses dernières paroles. Les malheureux étaient obligés de retenir leur douleur, de peur qu'elle ne s'apperçût de l'affreuse situation où elle était. Ma mère, suffoquée par les larmes, sortait de tems à autre pour en répandre dans nos bras; soit qu'elle fût plus vivement affectée ou plus sensible que les autres, elle demeurait long-tems sans connaissance; la douleur lui donnait des convulsions. Notre chagrin était encore augmenté en la voyant dans cet état. Nous lui disions qu'elle devait à ses enfans et à son mari de se ménager; que nous la chérissions autant qu elle chérissait sa mère. Notre tendresse ne pouvait parvenir à l'arracher de la chambre fatale. Elle est trop vertueuse, elle a toujours trop bien rempli tous ses devoirs pour ne pas s'acquitter de ceux-ci; elle devait ses derniers

soins à la plus tendre des mères qui l'avait exigé , et ce désir était pour elle une loi qu'elle aurait subie même aux dépens de sa vie. Le cœur gonflé de cet affreux spectacle, j étais sorti de son appartement. J'étais dans une chambre à côté de celle de la malade avec tous ses parens et ses amis. Je promenais mes tristes regards sur toutes les physionomies et contemplais , d'un œil morne , la manière dont la douleur affecte les différens êtres. Son fils, M. de Baye, était assis dans un coin de la chambre, les deux mains appuyées sur son front, et plongé dans le plus grand abattement ; il n'ouvrait la bouche que pour gémir, son cœur était resserré par la douleur, ses yeux ne pouvaient répandre de pleurs. Tel est l'effet de la douleur sur les ames vraiment sensibles : son impression est d être tendre et profonde ; renfermée totalement dans la personne, elle évite tout ce qui pourrait la distraire. C'est ainsi qu'étaient tous ceux qui la regrettaient sincèrement; de ce nombre était madame de Baye, sa belle-fille , qui mérite beaucoup d'éloges pour la manière dont elle a agi dans cette occasion. Elle a prodigué à sa belle-mère les soins les plus tendres avec un courage au-dessus de son sexe. Ceux qui étaient moins vivement affligés s'exhalaient en larmes et en regrets superflus. Les uns louaient ses vertus et son attachement pour tous ceux qui avaient le bonheur de la connaître. Les autres parlaient de choses indifférentes; enfin il y en avait dont la douleur n'était que dans les gestes. Sur les trois heures madame de Baye se sen-

tant fort mal pensa quelle n'en pouvait revenir. Elle attendit la mort avec cette fermeté que donne la vertu ; et la vit arriver sans la craindre. Elle fit appeler M. Collet 1 , et rassembla le peu de forces qui lui restaient pour mettre ordre à ses affaires; elle lui fit lire son testament; cette triste cérémonie dura plus d'une heure; après on songea à lui faire recevoir les sacremens ; de crainte que cet instant ne fût trop douloureux à sesenfans, on les éloigna, mais on me dit qu'il était nécessaire que j'y restasse. J'obéis à moitié étourdi, hors de moi; je cherchais à fuir le son de cette funèbre cloche qui faisait tressaillir tout mon corps. Faut-il que ce moment qui doit être un motif de consolation pour tout homme vertueux qui rend au créateur son ame aussi pure qu'il l'a reçue, soit accompagné d'un si lugubre appareil ?

Nous étions tous plongés dans la plus grande affliction, redoutant l'effet que cet affreux moment allait produire sur la malade. Tout-à-coup, une femme, je tairai son nom, mais son action m'a tellement frappé qu'elle restera toujours gravée dans ma mémoire pour me rappeler la dureté dont la dévotion ou l'hypocrisie peut rendre capable, se lève, entre dans la chambre, assiste froidement à la cérémonie, sort d'auprès du lit de la malade sans avoir même la paupière humide, et raconte tranquillement tout ce qui venait de se passer. Je m'enfuyais pour éviter d'entendre de si

* C'était un habile avocat du temps.

horribles détails, lorsque je rencontrai mes parens qui revenaient; je me jetai dans les bras de ma mère et oubliai dans les transports de la nature qu'il existait des êtres qui ne la connaissaient plus.

Ma mère entra espérant ranimer la sienne par ses baisers et par ses larmes, mais elle ne sentait plus les caresses de ses enfans. Ma mère, trop émue, sortit de la chambre et s'évanouit; je profitai de ce moment pour l'enlever et l'emmener chez elle où nous eûmes beaucoup de peine à la faire revenir. .Quand elle eut repris ses sens , elle nous vit tous autour d'elle qui mêlions nos larmes aux siennes et l'accablions de caresses. Ce spectacle lui fit sentir combien il était nécessaire qu'elle se conservât pour des enfans à qui elle était si chère; cette idée la calma un peu ; mais pensant qu'elle avait laissé son frère et madame de Baye auprès de la mourante, elle voulut y retourner pour les engager à venir chez elle. Il fallut, pour l'en empêcher, que j'y allasse moi-même et que je jurasse de ne pas revenir sans les ramener avec moi. Je n'eus pas de peine à déterminer mon oncle; mais il ne voulut me suivre que lorsque sa mère aurait rendu le dernier soupir, ce qui ne pouvait tarder, à ce que nous dit cette même femme qui l'avait vne recevoir les derniers sacremens sans la moindre émotion. Un silence profond régnait dans l'appartement; tous les visages pâles, tristes et consternés, inspiraient un effroi qui s'augmentait encore par l'attente continuelle de la mort de ma grandmère. Quoiqu'elle fut déjà morte pour nous,cha-

cun redoutait l'annonce dè ce terrible moment : enfin sur les neuf heures elle expira. La fermeté dame que sa belle-fille avait conservée jusque là, l'abandonna totalement; elle jeta les hauts cris et finit par perdre connaissance. On fut obligé de l'emporter dans sa voiture et de l'emmener chez ma mère. Mon oncle , tout accablé de tristesse , ne s'occupait que du soin de consoler sa femme et ses sœurs. Pour moi, toutes mes émotions furent trop vives pour n'être pas toujours gravées dans mon cœur.

Le lendemain , n'ayant pu trouver un moment de sommeil , je me rendis auprès de mes parens. Ils étaient accablés de chagrins , noyés de larmes , obligés de faire part à leurs amis, à leurs connaissances , de la perte qu'ils venaient de faire : usage barbare qui renouvelle une plaie encore toute saignante; il fallut aussi songer à faire prendre le deuil. Toute la maison, valets, chevaux, voitures, tout fut revêtu de cette couleur noire, symbole de la tristesse , comme si la véritable douleur ne devait pas résider au fond du cœur, et non dans un signe de convention que vous partagez avec une foule de gens à qui la personne que vous regrettez était tout-à-fait indifférente. De quelle utilité peut être à la mémoire du défunt que vous vous ruiniez après lui pour faire prendre le deuil à tout ce qui vous appartient, même à des êtres inanimés ? Cet usage n'a été sûrement institué que par ceux qui voulaient tromper leurs semblables par une tristesse extérieure. A la Chine, c'est le blanc; dans

nos pays, le noir ; ces deux couleurs sont également le symbole de l'affliction; mais comme chez nous on a voulu que tout, jusqu'au chagrin, eût des bornes , on a prescrit, par les règles de l'étiquette, le tems qu'il devait durer ; on a fixé les époques où il devait diminuer; dans Fhabillement , pendant le grand deuil qui dure six semaines, on ne met point de poudre; on porte un rabat autour du col; des bas de laine, des boucles, veste, culotte, habits noirs sur lesquels il n'y a que cinq boutons ; sur les manches il y a des paremens de batiste que l'on appelle pleureuses ; mais comme les larmes ne doivent couler avec abondance que pendant trois semaines, on quitte , au bout de ce tems, les grandes pleureuses pour prendre les petites que l'on quitte trois semaines après, les larmes devant alors totalement se sécher; on reprend aussi les bas de soie, on remet de la poudre et d'autres boutons à son habit; on rentre dans la société, on va au spectacle; car, pendant six semaines que dure la grande affliction , on ne doit voir que ses parens; enfin , la douleur doit être tout-à-fait oubliée quand on reprend les habits de couleur. Le tems que doit durer le deuil est prescrit par le degré plus ou moins éloigné du défunt : le plus long est celui de veuve. Les femmes devant être autrement affectées que les hommes ont aussi différentes étiquettes dans leurs habillemens ; tout cela est bien la preuve que l'usage qui s'établit insensiblement, tout absurde qu'il puisse être, quand une fois il est consacré, devient une chaîne que personne im

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peut rompre, et que dans ceci comme dans beaucoup d'autres choses, on fait tout pour les autres et bien peu pour soi.

Comme il est d'usage d'accompagner le convoi de ses parens, il fallut encore aller à l'enterrement de ma pauvre grand'-mère ; ces sortes de cérémonies se font quelquefois avec tout le luxe et la pompe imaginables selon le degré de richesse du défunt; tout périt avec l'homme, mais l'orgueil , la vanité , l'ostentation lui succèdent toujours, et celui qui en a montré beaucoup de son vivant, en montre encore davantage après sa mort. On a vu des êtres assez vains, qui, croyant éterniser leur mémoire par la magnificence de leur enterrement, lèguent une partie de leurs biens pour cette cérémonie qui se fait alors avec tout Vinfiocchi possible ; tous les parens, amis , s'y rendent, et bien d'autres que la curiosité y attire. On dit : J'ai vu un bel enterrement , comme on dirait, j'ai vu un beau spectacle!

Madame de Baye , qui avait toujours vécu sans faste et sans orgueil , et qui d'ailleurs avait trop d'esprit pour ne pas sentir combien cette ostentation , après que l'on n'est plrts , est déplacée , avait formellement demandé, par son testament , d'être enterrée à sept heures du matin et le plus simplement possible. Nous nous rendîmes donc chez elle à cette heure, pour obéir à sa volonté. La peine que j'éprouvai en rentrant dans cette même maison où j'avais été si vivement affligé deux jours avant, me fit jurer alors de dispenser, après que

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je ne serai plus, ceux qui m'appartiendront, de rendre à mon corps ce triste devoir, et de l'exiger on ne peut davantage par mon testament ; je me promis aussi de demander d'être enterré avec le moins de frais possible, ne voulant pas faire gagner à des prêtres un argent qui appartient à mes héritiers \

Après nous être affublés d'un grand manteau noir, d'un rabat, d'un chapeau rond , laissant pendre nos cheveux , nous suivîmes le convoi , ayant un domestique qui nous portait la queue, vêtu comme nous, mais sans manteau. Cet équipage, au premier coup-d'oeil, parait une mascarade ; mais en y réfléchissant, il semble assez raisonnable que l'on ait choisi un uniforme pour cette cérémonie. Nous marchâmes ainsi à pas lents jusqu'à la Madeleine, où l'on nous fit placer dans la nef autour du cercueil; on commença alors à entonner ces lugubres chants pour le repos du mort, qu'heureusement pour lui il n'entendait pas, mais que nous n'entendions que trop. Enfin , à mon grand contentement , au bou t d'une heure et demie, on vint nous annoncer que tout était dit; mais avant que de quitter ce triste lieu , on nous fit passer sur la fosse et jeter de l'eau-bénite sur le cercueil de celle que nous pleurions; je détournai la vue avec horreur d'un spectacle aussi déchirant, et mon oncle, ne pouvant le soutenir, tomba sans connaissance. Comment est-on assez barbare pour ne pas épar-

' Cette pensée ne s'effara jamais de l'esprit de Stanislas Girardin ; son testament en fait foi. ( Note de l'éditeur. )

gnerà une famille éplorée cette scène aussi affreuse que révoltante ? »

J'avais, je crois, trois ou quatre ans au plus, lorsque mon parrain , le roi Stanislas , vint à mourir. Le seul souvenir que j'aie gardé de lui , est qu'il me faisait venir quelquefois dans un cabinet qui donnait sur de vastes jardins traversés par une grande rivière, cette rivière était la Meuse. Le palais du roi était à Lunéville ; je ne me rappelle que le cabinet dont je viens de parler, et voici pourquoi : Le roi, comme je l'ai dit, m'y faisait entrer quelquefois, et me plaçait debout sur son bureau, pour me donner des bonbons. Un jour, après la petite distribution achevée, qui me causa cette fois une émotion extraordinaire , il me donna une claque sur le derrière en s'écriant : Fi ! le petit vilain! Le roi avait raison. Cette anecdote d'enfance a gravé dans ma mémoire la place du cabinet du roi , d'une telle manière, qu'étant à Lunéville, pendant le tems où l'on y négociait la paix avec l'Autriche, j'ai retrouvé facilement ce même cabinet situé au rez-de-chaussée ; c'était assez difficile , car cet ancien palais du roi avait subi beaucoup de changemens et était devenu une caserne.

Je me rappelle aussi , que le feu ayant pris à la robe de chambre que portait mon parrain , il est mort brûlé 1 ; cet événement fit quitter la Lorraine

(i) Le 4 février 1766 , se trouvant seul dans sa chambre, le roi Stanislas voulut voir quelle heure il était à sa montre qui était suspendue à la corniche de sa cheminée. Le feu prit à sa robe de chambre : pressé de l'éteindre, il perdit l'équilibre et

à toute ma famille ; que devint-elle ensuite ? Je ne pourrais le dire bien positivement, car je ne me rappelle rien qui puisse éclaircir cette question ; je sais seulement que mes parens vinrent à Paris, qu'ils y occupèrent successivement une maison rue de Vendôme, au Marais, et qu'ils habitèrent ensuite, pendant plusieurs années , une autre maison située rue Sainte-Anne , en face de la rue Chabannais.

Je me rappelle encore que mes parens passaient beaucoup de tems à la campagne , et me souviens assez bien de ce qu'était Ermenonville lorsqu'ils en prirent possession.

Le côté du midi était fermé par une porte-cochère, au milieu de bâtimens très-épais, flanqués de tourelles, et dans lesquels étaient des créneaux ; ces bâtimens servaient à loger le concierge, et entouraient la première cour; elle était pavée, ainsi que la cour d'honneur, qui était extrêmement petite. D'après ce que je viens de dire , il n'y avait

tomba dans le feu. Il allait expirer, lorsque Syster, son premier valet de chambre, averti par un garde-du-corps qui était en faction dans une pièce voisine , vint arracher des flammes son auguste maître. Les médecins, selon leur usage, donnèrent d'abord quelque espoir ; il se flattait lui-même d'échapper à cet affreux accident. Il voulut en faire part à la reine Marie Leczinska, et mêlant la gaîlé douce de son caractère au courage de son amc , il lui manda : « Ce qui me console, ma fille, « c'est que je brûle pour vous. » ( La robe de chambre en soie qu'il portait au moment de son accident, lui avait été donnée par la reine, sa fille.) Stanislas mourut le *3 février 1766.

(Note de l'éditeur.)

pas de vue du côté du midi; on n'apercevait pas même la forêt. L'habitation principale en était séparée par des potagers et des murs.

Du coté du nord, on descendait dans un petit bassin, par rescalier d'un perron. Au-delà de cette promenade très - circonscrite commençaient des marécages qui s'étendaient jusqu'à Senlis. On pouvait commencer à tirer des bécassines pour ainsi dire en sortant du salon.

Je fus mis en pension fort jeune chez un abbé Choquardy qui demeurait rue de Grenelle, près du Gros-Caillou. J'y restai quelques années, et je n'y ai rien appris de très-bon. Il m'y est arrivé un accident assez grave pour ne l'avoir pas oublié. Je m'étais procuré une grande quantité de poudre à tirer; je l'avais mêlée avec du charbon et du soufre pour en faire plusieurs pièces d'artifice, des soleils, des pétards et surtout des gerbes. Ces dernières étaient très-humides, et afin de les faire sécher promptement, je profitai d'un moment où il n'y avait personne dans la salle où était le poêle, pour établir tout autour mes pièces .d'artifices. Ensuite j'eus soin de faire très-bon feu, et de surveiller mon artifice. Afin d'en chasser plus promptement l'humidité, j'en approchai des charbons ardens, et beaucoup trop près sans doute, car toutes mes pièces d'artifices, s'enflammant presqu'à la fois, me partirent dans le visage. Il fut entièrement brûlé, je perdis la vue, et demeurai étendu sans connaissance auprès du poêle. Ma mère, ce jour-là , était au spectacle : dans une

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loge voisine de la sienne, elle entendit raconter ce qui était arrivé dans la matinée chez l'abbé Choquard. L'inquiétude s'empare d'elle; elle quitte précipitamment la comédie, se rend à ma pension, et trouve en y arrivant que le héros malheureux delà triste aventure dont elle venait d'entendre le récit, était moi; elle m'accabla de caresses, et l'abbé Choquard de reproches ; elle m'emmena dans sa voiture, et me fit soigner chez elle, et sous ses yeux. Ma guérison fut extrêmement lente , mais elle a été complète.

L'accident dont je viens de parler a décidé mes parens à me retirer tout-à-fait de pension et à confier mon éducation à un gouverneur allemand appelé M. Eichener. Il était très-bon musicien, et ne savait qu'imparfaitement le latin. Un autre gouverneur allemand , nommé Rrammer , succéda , quelques mois après, à M. Eichener. Il était un peu plus instruit que son prédécesseur. Les domestiques, qui étaient autour de moi, ne parlaient qu'allemand, toute autre langue m'était interdite; aussi l'ai-je su beaucoup mieux que le français , et tellement bien que je composais en allemand et en très-bon allemand. J'ai traduit avec une grande facilité les idylles de Gessner, dont aujourd'hui je n'entendrais peut-être pas un seul mot.

Nous ne passions que très-peu de mois à Paris. Nous restions à Ermenonville la plus grande partie de l'année. Mon père y travaillait à la création de ses jardins, qui sont devenus si fameux, et qui sont si dignes de leur immense réputation.

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J'étais fort jeune, lorsque feu M. le prince de Condé vint les visiter et y déjeuner un jour qu'il chassait à tir dans les plaines d'Ermenonville et de Nanteuil. Il avait envoyé sa maison de très-bonne heure. Mon père était absent ; le château n'était habité que par mon gouverneur et moi. Mon gouverneur m'ordonna d accompagner le prince pendant sa promenade dans les jardins; j'obéis. Il m'adressa quelques paroles , et lorsque nous sortions de l'enclos de la forêt pour entrer dans celui du désert, il s'arrêta pour considérer la baraque du charbonnier qui en détermine la séparation. Il lut sur cette baraque : charbonnier est maître chez lui. « C'est tout au plus , dit le prince , ce que l'on « pourrait se permettre de dire si Ton n'était pas « en capitainerie. »

La réflexion était vraie, mais tout jeune que j'étais, elle me parut être extrêmement déplacée dans la bouche du prince de Condé, et me lit prendre en haine les capitaineries. J'eus de l'humeur pendant tout le reste de la promenade. Arrivé au château, le prince se mit à table, et ne me dit point de m'y asseoir. Je fus rejoindre mon gouverneur ; il me tourmenta pour me contraindre à assister au dessert du prince ; il eut beaucoup de peine à m'y déterminer. J'y consentis enfin. Lorsque le prince me vit entrer, il me dit : « Mon petit ami, voulez-vous manger des fruits? » — « Je remercie V. A., lui répondis-je, je suis ici chez moi, et me suis fait servir à déjeûner. »

Le prince se mit en chasse , et moi j'allai prendre mes leçons.

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Mon père avait tait d'excellentes études et il aimait beaucoup les arts. Comme il n'a commencé que tard à les cultiver , il n'y fit pas de grands % progrès. Il jouait mal du violon et ne dessinait pas bien. Il n'en faisait pas moins de la musique tous les soirs et des dessins tous les matins.

Il m'avait fait apprendre très-jeune la musique et le dessin. J'ai joué passablement bien de la clarinette et touché très-bien du piano, assez bien pour déchiffrer des morceaux très-difficiles à livre ouvert, et jouer des sonates dans différens concerts. Dans mon premier voyage à Naples , j'y ai été considéré comme un petit prodige. Mes gouverneurs étaient de très-bons musiciens, et comme tous les Allemands ils jouaient tant bien que mal de tous les intrumens. Mon père, je ne sais pourquoi , ne voulait pas que j'apprisse le violon. La défense m'en fit naître le désir, et mon Allemand s'empressa de le satisfaire. J'y fis d'assez rapides progrès, et nous passions, lui et moi, des nuits entières à jouer des duos. Je me rappelle qu'étant tous les deux très-contens des sons que nous parvenions à faire rendre à nos violons, nous entendîmes frapper en maître à la porte de la chambre où nous étions enfermés. C'était mon père, il fallut ouvrir. Les violons furent saisis, brisés; mon père menaça très-sérieusement le gouverneur de le congédier, s'il s'obstinait à vouloir continuer à m'apprendre l'instrument défendu. J'aurais pu y acquérir, en travaillant, une grande facilité, mais j'aurais toujours joué faux , parce que je n'ai pas l'oreille

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juste, et c'est à ce point que je me souviens fort bien qu'en arrivant à Naples avec mon père, il fit venir, pour me donner des leçons, un fameux maestro di Cappella, nommé Alexandre Gerraro, et lui demanda s'il pourrait réapprendre à chanter. «Je le crois, répondit-il, car j'apprendrais à une a bûche.» Huit jours après, il prévint mon père qu'il était inutile qu'il continuât à me donner des leçons de chant. Gerraro ne concevait pas comment avec l'oreille aussi fausse, je pouvais toucher aussi bien du piano.

J'ai eu successivement deux maîtres à dessiner : l'un se nommait Chatelet et l'autre Meyer. Le dernier était un peintre assez habile. Il est mort à Ermenonville, au mois de juin 1779, pour ne s'être pas, dit-on, contenté toujours de dessiner ses modèles. Je me souviens que je fus très-sensible à sa perte, non-seulement par l'utilité dont il nous était pour le dessin, mais par l'amabilité de son caractère. Il était honnête, doux, complaisant avec tout le monde; aussi était-il aimé de tous ceux qui le connaissaient. Il avait beaucoup de gaîté dans l'esprit; il était instruit, avait beaucoup lu. Il joignait à tout cela le talent le plus distingué dans le paysage. Avec beaucoup de correction dans le dessin, il avait le plus beau coloris. Aussi étaitil compté avec raison au nombre des plus grands artistes de Paris; il n'était pas de l'Académie, ne s'étant jamais donné beaucoup de peine pour y être reçu ; cependant il allait en être ; il travaillait à son tableau de réception, lorsque la mort vint

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1 enlever aux arts et à l'amitié Gandat, assez grand paysagiste , m'a donné aussi des leçons. Il est également mort à Ermenonville pendant le règne de la terreur. Je copiais parfaitement bien le paysage , et j'étais parvenu à dessiner d'après nature, très-passablement. J'ai conservé encore beaucoup de vues prises en Suisse et en Italie. J'ai cultivé la peinture un peu plus long-tems que la musique. Je n'ai pas touché de piano depuis l'âge de trente ans, ni tenu un pinceau «lepuis celui de

1 M. Meyer est né à Strasbourg 5 son père lui fit apprendre à dessiner, et l'envoya à Paris pour perfectionner son talent : il fut admis au nombre des élèves de Casanova. Il fit des progrès si rapides qu'en un an de teins , il peignait assez bien pour que son maître en retouchant un peu ses tableaux, les fit passer pour être de lui; il y en a une quantité dans Paris qu'on attribue à Casanova qui sont de Meyer : ce sont même ceux dont le coloris est le mieux conservé. Après être resté sept ou huit ans chez Casanova, il le quitta et devint peintre de l'ancien duc des Deux-Ponts, qui l'aimait beaucoup. Il s'appliqua alors au paysage , il lit aussi plusieurs fêtes flamandes : il est le peintre qui approche le plus de Ténières. Il était né avec le génie de la peinture; il a réussi dans tous les genres qu'il a voulu entreprendre: il m'a dit n'avoir copié que deux tableaux; il n'avait pas fait de cours d'anatomie et dessinait cependant la figure on ne peut pas plus correctement dans toutes les attitudes possibles. Après la mort du duc, il ne resta pas long-tems à son successeur qui voulait lui faire peindre toutes les têtes de cerfs qu'il prenait à la chasse, où il passe la vie. Après l'avoir quitté, il revint à Paris où il acquit beaucoup de réputation; il y avait dix-huit mois qu'il était à Ermenonville lorsqu'il y mourut. II était luthérien, ce qui nous obligea à l'enterrer dans la grande île , à côté de celle où reposent les cendres de Rousseau.

(Note écrite par S. Girard in en 1779.) lit 2

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trente-six. Au moment où j'écris, il me serait toutà-fait impossible de jouer sur le piano : Ahï vous dirai-je maman , ni de dessiner la moindre chose. On passe une partie de sa vie à apprendre, une autre à se perfectionner, une troisième à oublier.

Tai su aussi beaucoup de langues étrangères. L'allemand que j'ai appris dans ma plus tendre jeunesse; l'anglais que j'ai étudié pendant un an à l'université d'Oxford; l'italien qui m'a été enseigné lors de mon premier voyage en Italie , et que j'ai parlé assez facilement , assez correctement pour être pris fréquemment pour un Italien; l'espagnol que j'ai contracté l'habitude d entendre pendant mon séjour en Espagne. Mon père , qui s'était assez occupé de mon éducation, m'a fait suivre un cours de physique et de chimie. Sans rien savoir très-bien , je savais un peu de tout. Le latin était la langue qui m'était le moins familière. Le peu que j'en avais appris en pension, je l'ai oublié avec mes deux gouverneurs allemands. Mon père d'ailleurs, à tort sans doute, n'y attachait pas assez d'importance. Cette langue est cependant la base des bonnes études, et la clef d'une forte et saine littérature.

Mon père me fit faire fort jeune le voyage de Suisse et d'Italie, pour me perfectionner dans l'étude delà musique et du dessin. Ce voyage a été fait à pied en grande partie. L'artiste Chatelet, dont j'ai déjà parlé , était du nombre des voyageurs. Le domestique que mon père avait amené, était un nommé Théodore; c'était un véritable Figaro, il parlait

toutes les langues, et jouait assez mal de tous les instruirions; il était petit, et d'une laideur qui fesait impression.

Je crois avoir déjà dit que je jouais trèsbien du piano , avant d'aller en Italie. Je m'y suis perfectionné dans l'accompagnement , et j'étais en état de déchiffrer une partition quelconque à livre ouvert. ,

C'est au retour d'Italie que mon père fit connaissance avec J.-J. Rousseau ; il demeurait alors rue Platrière, dans le voisinage de la Grande-Poste. Mon père s'était introduit chez lui en lui portant de la musique italienne à copier; il multipliait par ce moyen les occasions de le voir. Il me menait quelquefois avec lui pour essayer la musique copiée par Jean-Jacques. Jean-Jacques la chantait et je l'accompagnais sur sa mauvaise épinette. 11 me faisait ensuite jouer quelques-unes de ses romances; les paroles en étaient chantées par lui , avec une expression étonnante ; sa voix , quoique affaiblie par l'âge et un peu cassée , était encore toute passionnée. C'était surtout un grand plaisir pour lui que de me faire accompagner son Devin du village; il me savait bon gré de jouer la note telle qu'elle était, sans me permettre d'y joindre le moindre agrément. Il travaillait alors dans ses moraens de . loisir à mettre de nouvelle musique sur les anciennes paroles du Devin du village; elle lui paraissait infiniment meilleure. Lorsqu'elle fut totalement achevée, il voulut que j'en fusse le juge; après lui en avoir accompagné toute la partition ,

et dans un moment d'extase, il s'écria : « N'est- il « pas vrai que ma nouvelle musique vaut bien « mieux que la précédente? » — « J'aime beaucoup « mieux l'ancienne, lui répondis-je. »

Il s'arrêta fâché de ce que je venais de dire, et s'en consola sur-le-champ, en observant que je n'étais pas en âge d'en sentir toutes les beautés. J'aimais beaucoup Jean-Jacques, sans être encore en état de pouvoir apprécier l'étendue de son mérite. De tous ses ouvrages, il ne m'avait été permis de lire que son Émile. Je le voyais deux ou trois fois par semaine, c'était un plaisir pour tous les deux que de faire de la musique ensemble. La sienne était simple, mélodieuse, et d'une exécution extrêmement facile.

Je me rappelle qu'à cette époque, je lui fis un présent auquel il fut extrêmement sensible. C'était la vue exacte de la maison qu'il avait habitée à Moutiers4e-Travers y et que j'avais dessinée d'après nature. 11 accepta ce dessin avec une grande reconnaissance, et refusa de moi, quelques jours après, avec une singulière obstination , deux vues prises des fenêtres de cette même maison.

Une année environ avant qu'il eût consenti à accepter l'habitation que mon père lui offrait à Ermenonville, il fit une chute affreuse en revenant de MénÛ-MorUant , où il était allé herboriser. Elle a été occasionée par la rapidité de la course d'un danois qui appartenait, je crois, à un M. de Saint- Fargeau. Jean-Jacques a été renversé, deux de ses dents se cassèrent, il se fit plusieurs contusions à

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la tête. Le danois , auteur fort involontaire de cet accident, continua à courir devant la voiture, et M. de Saint-Fargeau ne la fit pas arrêter pour donner des secours au malheureux Jean-Jacques , que Von a rapporté chez lui sur un brancard. Cette aventure fit grand bruit à Paris , et lorsqu'elle parvint aux oreilles de M. de Saint-Fargeau , il s empressa d'envoyer savoir des nouvelles de Rousseau et le pria de lui faire dire ce qu'il pourrait faire pour lui : «faire attacher son chien,» répondit Jean -Jacques.

Jamais Jean -Jacques n'a pu parvenir à se rétablir parfaitement des suites de cette chute. Il s'en ressentait encore à Ermenonville et s'en plaignait quelquefois. Il n'est pas démontré qu'elle n'ait point été la cause de sa mort.

Jean-Jacques habitait à Ermenonville un des pavillons du château , avec sa femme et une servante. Il venait tous les jours au château , lorsque nous y étions en famille, et beaucoup plus rarement lorsqu'il y avait des étrangers. Il se levait tous les jours avec le soleil , sortait pour parcourir les bois et les champs, et y herboriser. Il rentrait à neuf heures, pour prendre du café à la crème, sortait encore après son déjeûner, ne rentrait qu'à l'heure de son dîner, et se couchait avec le soleil. De toutes les parties du parc, celle qu'il préférait était le désert; il s'arrêtait souvent pour s'y reposer et arranger les plantes qu'il venait de recueillir dans une cabane couverte de chaume, située au milieu des rochers qui dominent le grand lac.

'Il JOURNAL ET SOUVENIRS

Un de mes frères, appelé Amable, que j'ai eu le malheur de perdre, l'accompagnait fréquemment dans ses promenades. Il en demandait la permission, ne l'obtenait pas toujours, mais lorsqu'elle lui était accordée, il s'estimait fort heureux. 11 aimait beaucoup Amable parce qu'il était extrêmement sauvage, et il était sûr qu'Amable lui indiquerait toujours les chemins qui lui présenteraient la possibilité d'éviter les nombreuses compagnies qui venaient visiter les jardins d'Ermenonville. Je me souviens cependant qu'un jour Amable , étant dans le salon avec Jean-Jacques , une femme fort jeune et fort jolie, c'était une de nos parentes, voulut embrasser Amable, qui fit tout au monde pour éviterd être embrassé, et qui sans doute y serait parvenu. Tandis qu'elle le poursuivait dans tous les coins de l'appartement, sans pouvoir parvenir à l'atteindre, Jean-Jacques s'avança , et dit à cette jeune femme : c est au gouverneur à réparer les fautes de V élève ; il embrassa ma tante et fut embrassé par elle.

Jean-Jacques, pendant ses longues courses dans les bois, écrivait sur des cartes détachées les pensées qui venaient à s'emparer de son imagination. Ces cartes furent réunies après sa mort , et mon père en a fait l'ouvrage intitulé : Les irveiies du promeneur solitaire.

Jean-Jacques paraissait se plaire extrêmement à Ermenonville, et fort content de la liberté dont il y jouissait , lorsque la mort vint le frapper au moment où il s'y attendait le moins. Il est mort

presque subitement, le a juillet 1778, dans les bras de celle qu'il appelait sa femme. Il est faux et de toute fausseté qu'il se soit empoisonné. Les détails les plus minutieux relatifs à sa mort sont consignés dans une lettre que j'écrivis le jour même où il cessa de vivre, à madame B***. Elle a été imprimée dans les journaux du, tems, ainsi qu'une réponse de ma sœur à madame de Staël , qui avait voulu essayer, dans ses lettres sur Rousseau, de prouver qu'il s'était suicidé. Rien de plus vrai , rien de plus touchant que le récit que mon père a fait en 1778 de l'arrivée, du séjour et de la mort de Jean-Jacques à Ermenonville.

« Lorsque Rousseau se vit dans la foret qui descend jusques au pied de la maison , sa joie fut si grande qu'il ne fut plus possible de le retenir en voiture. Non, dit-il ^iljra si long-tems que je n'ai pu voir un ardre gui ne fui couvert de fumée ou de poussière! ceux-ci sont si frais! Laissez-moi m'en approcher le plus que je pourrai; je voudrais n'en pas perdre un seul. Il fit près d'une lieue à pied de cette manière. Sitôt que je le vis arriver, je courus à lui. Ah! monsieur, s'écria-t-il en se jetant à mon col , iljr a ' long-tems que mon cœur me faisait désirer de venir ici y et mes yeux me font désirer actuellement d'y rester toute ma vie. «Et surtout, lui dis-je, s'ils peuvent lire jusques dans le fond de nos ames. » Bientôt ma femme arriva, au milieu de tous mes enfans ; le sentiment les groupait autour de cette douce et tendre mère d'une manière plus heureuse

et plus touchante que n'aurait pu le faire W plus habile peintre : à cette vue il ne put retenir ses larmes. Ah\ madame , dit- il, que pourrais-Je vous dire ? vous voyez mes larmes , ce sont (es seules de joie que /aie versées depuis bien long-tems , et je sens qu'elles me rappellent à la vie.

« En attendant que sa chaumière fût arrangée , il ae détermina à s'établir dans un petit pavillon séparé du château par des arbres.

« Dès qu'il se vit en pleine possession de la liberté et de la campagne , après laquelle il soupirait depuis si long-tems, sa passion pour la contemplation de la nature se ralluma de telle manière, qu'il s'y livra avec des transports qui ressemblaient à de l'ivresse. Aussitôt que les petits oiseaux , qu'il attirait sur sa fenêtre avec un soin paternel , venaient y saluer la naissance du jour, il se levait pour aller faire sa prière au lever du soleil. C'est à ce spectacle solennel, dont les fumées épaisses de Paris l'avaient si long-tems privé, qu'il allait tous les matins exalter son ame. Il ramassait ensuite quelques plantes qu'il venait soigneusement rapporter à ses chers oiseaux qu'il appelait ses musiciens, et.venait déjeûner avec sa femme : ensuite il repartait pour des promenades plus éloignées. Ce qui l'enchantait le plus était de pouvoir errer au gré de la nature, de sa fantaisie, et quelquefois du hasard. Tantôt il se promenait dans les plaines fertiles, tantôt dans les prairies parées de mille fleurs, dont chacune avait pour lui son mérite; tantôt il montait sur les coteaux r>\\ parcourait les

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pâturages ombragés d'arbres fruitiers. Le plus souvent, et surtout dans les ardeurs du jour, il s'enfonçait dans la profondeur de la foret; d'autrefois il se promenait en rêvant sur le bord des eaux , pu bien gravissait sur les montagnes couvertes de bois qui dominent le village. Le pays le plus sauvage avait pour lui des charmes d'autant plus intéressans qu'il y retrouvait mieux la touche originale et franche de la nature. Les rochers, les sapins, les genévriers tortueux y rappelaient de plus près à sa féconde imagination les situations n>mantiques du pays bien-aimé de son enfance, et lui remettaient sous les yeux les heureux rivages de Vevai, et les rochers amoureux de Meillerie.. Un jour il découvrit, dans un lieu que nous appelons le monument des anciennes amours , une cabane pratiquée dan9 le roc, avec quelques inscriptions gravées sur des rochers qui s'avan^nt jusque sur le bord d'un lac dont la situation a quelque ressemblance avec celle du lac de Genève ; je vis tout-àcoup ses yeux se mouiller de larmes, tant son cœur éprouvait d'émotion en ce moment à se retracer le souvenir des délices de son pays, et le bonheur pur de sa jeunesse. Il fut long-tems sans pouvoir retrouver de lui-même cet endroit , parce qu'il l'avait bien plus senti que remarqué. En général , il était toujours trop occupé de songer à autre chose pour penser à son chemin; il ne voyait que des fleurs, des bois, des prés et des eaux, et oubliait tous les points de la boussole, toutes les heures, et jusqu'à celle de son dîner. Le plus souvent

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sa femme était obligée de le chercher , de l'appeler de tous côtés ; mais il prenait tant de plaisir à s'égarer que c'eut été une véritable cruauté de l'en priver à force de soins importuns. Tous les jours , après son dîner, il venait dans ce petit verger, semblable à celui de Clarens, au milieu duquel est la chaumière qu'on arrangeait pour lui. Là il s'asseyait sur un banc de mousse, pour y donner aux poissons et aux oiseaux ce qu'il appelait le dîner de ses hôtes. La première fois qu'il entra avec moi dans ce verger, et qu'il y vit des arbres antiques couverts de mousse et de lierre, et formant des guirlandes au-dessus des gazons, des fleurs et des eaux qui s'étendent sous ces ombrages rustiques : Ah\ quelle magie , me dit-il, dans tous ces vieux tmncs entrouverts et bizarres que Von, ne manquerait pas d'abattre ailleurs; et cependant comme cela parle au cœur y sans qu'on sache pourquoi! Ah Ije le vois , et je le sens jusqu'au fond de mon ame9je trouve ici les jardins de ma Julie! — « Vous n'y serez pas , lui répondis-je , avec elle, ni avec Wolmar, mais pour en être plus tranquille vous n'en serez pas moins heureux.» Il me serra la main; tout fut dit, tout fut entendu. Dès-lors il fut chez lui partout, et il y fut plus le maître que je ne l'étais chez moi ; car il pouvait être seul tant qu'il le voulait. Ce verger, où personne n'entrait que lui et nous, était notre point de réunion tous les jours après-diner. Lorsqu'il m'était impossible de m'y rendre je lui envoyais le plus jeune de mes en fans, qu'il avait pris dans une grande affection , et qu'il appelait

DE STArnSLAS'GIRARDIN.

son gouverneur : il allait alors se promener avec lui, lui faisait remarquer et lui apprenait à connaître tout ce qu'il voyait. De son côté le petit bonhomme, plus souple et plus alerte que lui , lui servait à ramasser toutes les plantes qu'il avait envie de cueillir. Ordinairement il venait nous retrouver le soir, lorsque nous nous promenions sur Peau, et il se plaisait tellement à ramer, que nous l'appelions notre amiral d'eau douce. Dans le calme de la soirée, où la musique champêtre a tant de charmes, il aimait à entendre , sous les arbres voisins des rivières, le son de nos clarinettes. Cette mélodie, bien plus touchante encore lorsqu'elle est placée sur le théâtre même de la nature, lui rendit bientôt le goût de la musique, à laquelle le tintamare actuellement à la mode l'avait fait renoncer. Déjà il avait composé quelques airs pour nos petits concerts de famille, et il avait repris la résolution d'achever cet hiver différens morceaux de sa musique : musique charmante qui , dictée comme tous ses autres ouvrages par le sentiment même, est encore plus faite pour le cœur que pour l'oreille, et doit être chantée bien plus avec l'ame qu'avec la voix. Ma fille aînée, qui jusque-là n'avait vu dans la musique qu'un art difficile, hérissé de croches et de mots barbares, voyant, lorsqu'il chantait la sienne sans voix et pourtant de la manière la plus touchante , que la musique pouvait effectivement devenir d'autant plus intéressante qu'on y mettait moins de mots et plus d'idées, plus de goût et moins de bruit,

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parut désirer alors d'apprendre à chanter; il s'offrit de lui-même pour lui enseigner son secret, qui consistait, disait-il, à bien comprendre la langue de la musique, et surtout à ne pas plus forcer sa voix en chantant qu'en parlant, parce que le moyen le plus sûr pour se faire écouter, c'est de parler bas et de parler bien. Je ne reçus point d'abord cette offre, dans la crainte de la peine que cela devait lui donner; mais il insista de manière qu'il me devint impossible de m'y opposer; trop heu* reux , s'écria-t-il avec transport , de trouver enfin une occasion de témoigner sa reconnaissance.

« A peine était-il arrivé à Ermenonville, que toutes sortes de bruits absurdes se répandirent à Paris. J'appris qu'on y débitait de toutes parts que les mémoires de sa vie paraissaient. Craignant alors qu'il ne les eût remis à quelqu'un d'assez infâme pour trahir la confiance de l'amitié, je fus alarmé du chagrin que pourrait lui causer cette nouvelle, surtout s'il venait à l'apprendre de quelque bouche indiscrète, peu accoutumée à ménager la sensibilité ; c'est pourquoi je me déterminai à lui en parler moi-même le premier ; mais il ne me parut point du toutaffecté de cette nouvelle; il me dit : «Si j'eusse « été assez heureux pour pouvoir passer dans l'ob- « scurité et dans la paix le reste de ma vie , comme « j'en ai passé les commencemens ; si la seconde « partie de mes jours , depuis que les circonsa tances m'ont jeté dans Paris , et que la funeste « passion d'écrire m'a environné de tourmens de « toute espèce, ne m'eût pas fait une malheureuse

« obligation de justifier , dans le cas où il passerait « à la postérité, un nom qu'on avait cherché à noir- « cir pendant ma vie , je n'eusse jamais songé à en « écrire l'histoire ; mais sans cesse accusé , sans

« savoir de quoi , ni par qui , j'ai été forcé de lais- « ser une pièce authentique dans laquelle la posa térité pourra lire jusqu'au fond de mon ame, et « méjuger du moins en connaissance de cause, sur « ce que j'ai pu avoir eu de bon et de mauvais; « pour cet effet , ayant été nécessairement obligé , « dans la relation véridique des faits, en parlant de « moi sans aucune réserve , de parler également de « plusieurs personnes suivant le rapport qu'elles a ont eu avec moi, mon intention est qu'en tout « état de cause mes mémoires ne paraissent jamais « que long-tems après ma mort et celle de toutes « les personnes intéressées; et pour m'assurer que « cette intention soit exactement remplie , j'ai re- « rais l'unique exemplaire de mon écrit en pays « étranger , dans des mains sur lesquelles je crois «devoir compter; par conséquent l'ouvrage dont «on parle à Paris, ou n'existe pas, ou n'est pas « de moi ; ce qui ne manquerait pas d'être reconnu « dans un autre tems. » Cette extrême tranquillité de sa part m'eût étonné, mais il était rendu à lui-même; son caractère naturel était la gaîté, l'humanité et la tendresse; il fallait que l'orage fut tout près de lui , dès qu'il parvenait à bouleverser son ame ; dès qu'il se retrouvait avec de bonnes gens , il reprenait toute sa bonhomie naturelle; point philosophe, bon homme, point

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d'esprit tout-à-î heure* Ici il n'était occupé du matin jusqu'au soir que d'amusemens doux ; il ne recevait aucunes lettres , n'avait aucune affaire ; son unique exercice était de ramasser des fleurs , de rêver dans les bocages, de voguer sur les eaux, d'errer dans les bois; il savourait tout à loisir sa chère nature, qu'il adorait; s'il n'était pas aimé par une seule personne autant qu'il aurait voulu l'être, parce que chacun de nous avait d'autres liens, il l'était par tous ensemble autant qu'il méritait, et par aucun comme il n'eût pas voulu l'être ; il avait de sa liberté plénière un sur garant , c'est que nous le désirions toujours et ne le cherchions jamais , parce que c'était pour nous un plaisir de le voir. C'était uniquement pour lui seul que nous l'aimions. C'était l'excellence de son cœur qui s'était toujours fait sentir à moi dans ses écrits, comme dans ses discours , qui avait entraîné le mien vers lui, par une attraction toute puissante. Si le souvenir amer de l'injustice des hommes ne lui permettait pas de compter sur un bonheur permanent, du moins je suis assuré qu'il jouissait du loisir , et commençait à retrouver le repos de jour en jour; sa physionomie se déridait, il revenait sensiblement à lui-même, à son état naturel, qui était d'aimer tout le monde et de chercher à répandre sans cesse son cœur autour de lui par des actes de bienfaisance et de charité ; il avait déjà si bien repris sa gaité , franche et naïve comme celle de l'enfance , que souvent sur le grand banc de gazon du verger , il nous faisait tous rire , petits

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et grands , par ses contes à la suisse. S'il était content du calme qu'il commençait à retrouver , nous l'étions réciproquement de sa tranquillité; il l'avait payée de peines si aiguës, qr'il eût été bien juste qu'il eût pu jouir plus long-tems de ce faible dédommagement : mais, hélas !....

« Le mercredi ier juillet il se promena l'aprèsdîner, comme de coutume, avec son petit gouverneur; il faisait fort chaud; il s'arrêta plusieurs fois pour se reposer , ce qui ne lui était pas ordinaire, et se plaignit, à ce que l'enfant nous a dit depuis , de quelques douleurs de colique , mais elles s'étaient dissipées lorsqu'il revint souper, et sa femme n'imagina même pas qu'il fût incommodé. Le lendemain matin , il se leva comme à son ordinaire, alla se promener au soleil levant, autour de la maison, et revint prendre son café au lait avec sa femme : quelque tems après, au moment où elle sortait journellement pour les soins du ménage, il lui recommanda de payer en passant un serrurier qui avait travaillé pour lui, et surtout de ne lui rien rabattre sur son mémoire, parce que cet ouvrier paraissait un honnête homme : tant il a conservé jusqu'au dernier instant le sentiment de Tordre et de la justice ! A peine sa femme avaitelle été dehors pendant quelques instans, que, venant à rentrer , elle trouve son mari sur une grande chaise de paille, le coude appuyé sur une commode. Qu'avez-vous , dit-elle, mon bon ami, vous trouvez-vous incommodé? — Je sens, répondit-il, de grandes anxiétés, et des douleurs de co-

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lique. Alors sa» femme, afin d'avoir du secours sans l'inquiéter, feignit de chercher quelque chose, et pria le concierge d aller dire au château que son mari se trouvait mal. Ma femme, avertie la première , y courut aussitôt ; et comme il n'était pas neul heures du matin, et que ce n était point une heure à laquelle on eût coutume d'y aller, elle prit le prétexte de lui demander, ainsi qu'à sa femme, si leur repos n'avait point été troublé par le bruit que l'on avait fait la nuit dans le village. Ah! madame, lui répondit-il du ton le plus honnête et le plus attendri, je suis bien sensible à toutes vos bontés, mais vous voyez que je souffre, et c'est une géne ajoutée à la douleur, que celle de souffrir devant le monde ; vous-même, vous n'êtes ni d'une assez bonne santé, ni d'un caractère à pouvoir supporter la vue de la souffrance. Vous m'obligerez, madame, et pour vous et pour moi , si vous voulez vous retirer et me laisser avec ma femme pendant quelque tems. Elle se retira presque aussitôt. Dès qu'il fut seul avec sa femme, il lui dit de venir s'asseoir à coté de lui : « Vous êtes obéi, lui dit-elle, mon bon ami; me voilà: comment vous trouvez-vous ? — Mes douleurs de colique sont bien vives; mais je vous prie, ma chère amie, d'ouvrir les fenêtres, que je voie encore une fois la verdure. Comme elle est belle ! — Mon bon ami , lui dit sa pauvre femme , pourquoi me dites-vous cela ? — Ma chère femme, lui répondit-il avec une grande tranquillité , j'ai toujours démandé à Du u de mourir sans maladie et sans

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médecin , et que vous puissiez me fermer les yeux. Mes vœux vont être exaucés. Si je vous donnai des peines, si, en vous attachant à mon sort, je vous ai causé des malheurs que vous n'auriez jamais connus sans moi, je vous en demande pardon. — Ah! c'est à moi, mon bon ami, s ecria-t-elle en pleurant, c'est bien "plutôt à moi de vous demander pardon de toutes les inquiétudes et les embarras que je vous ai causés; mais pourquoi donc me dites- vous tout cela? — Écoutez moi, lui dit-il, ma chère femme, je sens que je me meurs, mais je meurs tranquille ; je n'ai jamais voulu de mal à personne et je dois compter sur la miséricorde de Dieu. Mes amis m'ont promis de ne jamais disposer, sans votre aveu, d'aucun des papiers que je leur ai remis. M. de Girardin voudra bien réclamer leur parole : vous remercierez M. et madame de Girardin de ma part. Je vous laisse entre leurs mains , et je compte assez sur leur amitié pour emporter avec moi la douce certitude qu'ils voudront bien vous servir de père et de mère. Ditesleur que je les prie de permettre que je sois enterré dans leur jardin. Vous donnerez mon souvenir à mon petit gouverneur; vous donnerez aux pauvres du village, pour qu'ils prient pour moi , et à ces bonnes gens dont j'avais arrangé le mariage, le présent de noces que je comptais leur faire. Je vous charge en outre expressément de faire ouvrir mon corps, après ma mort, par des gens de l'art, et d'en faire dresser un procès-verbal.

« Cependant ses douleurs augmentaient, il se m. . 3

plaignait de picotemens aigus dans la poitrine, et de violentes secousses dans la tète. Sa malheureuse femme se désolait de plus en plus. Ce fut alors que, voyant son désespoir, il oublia ses propres souffrances pour ne s'occuper que de la consoler, a Eh ! « quoi, lui dit-il, ma chère amie, vous ne m'aimez «donc plus, puisque vous pleurez mon bonheur? « Bonheur éternel , qu'il ne sera plus au pouvoir « des hommes de troubler! Voyez comme le ciel est « pur, (en le lui montrant avec un transport qui ras- « semblait toute l'énergie de son ame ;) il n'y a pas « un seul nuage, ne voyez-vous pas que la porte « m'en est ouverte , et que Dieu m'attend?. . . . »

« A ces mots, il est tombé sur la tète en entraînant sa femme avec lui : elle veut le relever, elle le trouve sans parole et sans mouvement; elle jette des cris; on accourt, on le relève, on le met sur son lit ; je m'approche , je lui prends la main; je lui trouve un reste de chaleur, je crois sentir une espèce de mouvement. La rapidité de ce cruel événement qui s'était passé dans moins d'un quart d'heure me laisse encore une lueur d'espérance ; j'envoie chez le chirurgien voisin ; j'envoie à Paris chez un médecin de ses amis pour l'amener sur-le-champ ; je me hâte d'aller chercher de l'alkali-fluor ; je lui en fais respirer, avaler à différentes reprises : soins superflus ! Hélas ! cette mort si douce pour lui, et si fatale pour nous, cette perte irréparable était déjà consommée ; et si son exemple m'a appris à mourir , il ne m'a pas appris à me consoler de sa mort* J'ai

DE STANISLAS GJBARDIN. 35

voulu du moins conserver à la postérité les traits de cet homme immortel. M. Houdon, fameux sculpteur, que j'ai envoyé avertir, est venu promptement mouler l'empreinte de son buste ; et j'espère qu'il sera ressemblant, car pendant deux jours qu'il est resté sur son lit, son visage a toujours conservé toute la sérénité de son ame ; on eût dit qu'il ne faisait que dormir en paix du sommeil de l'homme juste. Sa malheureuse femme ne cessait de l'embrasser comme s'il eût été encore vivant, sans qu'il fût possible de lui arracher cette douloureuse et dernière consolation. Ce n'est que le lendemain au soir que son corps, ainsi qu'il l'avait exigé, a été ouvert en présence de deux médecins et de trois chirurgiens. Le procès-verbal qui en a été fait atteste que toutes les parties en étaient parfaitement saines , et que l'on n'a trouvé d'autre cause de sa mort, qu'un épanchement de sérosité sanguinolente sur le cerveau: tant la mort peut frapper proraptement la tête même la plus sublime ! . . . .

« Je l'ai fait embaumer et enfermer dans un cercueil, du bois le plus dur, recouvert de plomb en dedans et en dehors , avec plusieurs médailles qui contiennent son nom et la date de son âge et de sa mort. J'ai prié un Génevois de ses amis de venir ici, afin que toutes les formes génevoises puissent être observées exactement, et le samedi 4 juillet, nous l'avons porté dans l'île des Peupliers, où on lui a érigé sur-le-champ un tombeau avec cette

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inscription que j'ai osé y mettre, comme étant dictée par le premier mouvement de mon cœur :

« Ici , sous ces ombres paisibles, « Pour les restes mortels de Jean- Jacques Rousseau , « L'amitié posa ce tombeau :

«.Mais c'est dans tous les cœurs sensibles « Que cet homme divin, qui fut tout sentiment, « Doit trouver de son cœur l'éternel mouumcnt. »

« Cette île m'a paru être la situation la plus convenable à cette honorable destination. C'est une espèce de sanctuaire, qui semble formé par la nature même pour recevoir son favori. »

Malgré ces témoignages authentiques, l'auteur de l'histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau, M. Musset- Pathay, a cru pouvoir encore prétendre que ce grand homme s'était suicidé: Je lui écrivis à cet égard d'Ermenonville, le 8 juin 1824 , une lettre 1 par laquelle je crois avoir complètement détruit les raisonnemens sur lesquels il appuyait cette assertion.

Mademoiselle Levasseur, sa gouvernante, à laquelle il a cru devoir donner son nom, resta quelque tems encore à Ermenonville après la mort de Rousseau ; mais elle s'y conduisit si mal avec un domestique anglais qu'avait mon père, qu'il crut devoir l'engager à s'éloigner. Quelques jours après, mon père reçut de John (c'est le domestique anglais ) une lettre dans laquelle, après avoir exprimé le regret de quitter le château d'Er-

1 Cette lettre a été imprimée.

menonville , il ajoutait : « Madame Rousseau vou- « lant bien partager sa fortune avec moi , je croix rais manquer à moi-même si je m'y refusais. »

Thérèse Levasseur se retira au Plessis-Belleville, dans le voisinage d'Ermenonville. C'était une méchante femme qui a causé beaucoup de chagrins à Rousseau x.

* Telle était aussi l'opinion du marquis de Girardiu , père de Stanislas. Il est vrai que Thérèse Levasseur fut envers lui d'une ingratitude sans exemple. La correspondance autographe de cette femme , que nous avons sous les yeux , d'abord empreinte de la reconnaissance due aux bienfaits du propriétaire d'Ermenonville, qui 6t le voyage de Suisse exprès pour hâter rinjpres*ion des Œuvres complètes de Rousseau, au proGt de sa veuve, devint par la suite l'expression de la plus injurieuse cupidité. Voici le fac-similé d'une des lettres que cette femme écrivit au marquis de Girardin , lorsqu'elle se retira au Plessis- Belleville.... Thérèse Levasseur et J. -J. Rousseau! Étrange mésalliance que les faiblesses de l'humanité peuvent seules expliquer ! ( Note de l'éditeur. )

Ermenonville.

« Je n'aurais pas pensé que M. de Girardin aurait diffamé la femme de Jean- Jacques. Vous dites que vous l'aimez, cet honnête homme; et moi je vous dis que ça n'est pas. Je le dirai toute ma vie, que ça n'est pas. Faites-moi l'amitié de me rendre tous les papiers et la musique et les Confessions : ils ne sont pas à vous. Je veux jouir de mes droits: il y a long-tcms que vous en jouissez.

« Je quitte votre maison , je n'emporte rien à vous.

'« J'attends de vous cette grâce d'un honnête homme.

« Je suis avec respect et toute la reconnaissance possible, monsieur,

. Fameu ci eu Cangaquc. «

Jean-Jacques était très -soigné dans sa tenue, elle était extrêmement propre. Sa perruque était toujours bien poudrée. Il portait un habit gris complet, des bas de soie, des souliers à boucle, un chapeau sous le bras , et une grande canne ; sa taille était ordinaire, mais bien prise, sa figure régulière et agréable, ses yeux petits et vifs. On pouvait s'apercevoir encore , lorsque je l'ai connu , qu'il avait dû éprouver et inspirer de grandes passions.

Rousseau avait un esprit d'ordre qui paraissait jusque dans les moindres choses. Il tenait à ce que la musique qu'il copiait ne contînt pas une seule faute , et plutôt que de la faire disparaître en la grattant, il recommençait la page. Il recommençait de même un billet qui ne lui aurait pas paru être assez correctement , assez lisiblement écrit. Rousseau est sans doute l'un de nos meilleurs écrivains, et il n'écrivait pas facilement. Ses manuscrits sont couverts de ratures. Le mot propre n'était pas le premier à se placer sous sa plume, il était obligé de s'en enquérir quelquefois : il avait de la peine à le rencontrer. Il est difficile effectivement, pour ne pas dire impossible, d'écrire très-bien et d'écrire très- vite. Le style , pour être correct , élégant et clair, a besoin d'être travaillé. Le style d'un ouvrage, lorsqu'il est bien écrit, ne ressemble nullement à celui de la conversation. Si on écrivait comme on parle , on écrirait fort mal. Il est pourtant un genre d'ouvrage , auquel ce genre de mérite est nécessairement attaché , c'est celui des lettres. Voilà pourquoi dans ce genre les femmes sont in-

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flniment supérieures aux hommes. On dirait que leur langue court sur le papier. Rousseau, dans la Nouvelle Héloïse9a. voulu donner des couleurs différentes aux lettres des divers personnages de son roman. Il a employé beaucoup d'art, sans doute, pour parvenir à vaincre cette grande difficulté. Il n'est pas parvenu à en triompher totalement. C'est un peintre dont on reconnaît toujours la touche dans des tableaux différens.

Mon père , dans un ouvrage classique sur l'art de composer les jardins - paysages , avait parlé d'une île de peupliers , au milieu de laquelle on élèverait un mausolée à Rousseau. C'est positivement dans cette île que Jean-Jacques a été enterré à la lueur des flambeaux, et accompagné de quelques amis et des habitans d'Ermenonville dont il était tendrement chéri. Mon père (comme on l'a vu dans sa lettre sur la mort de Jean-Jacques Rousseau), composa une épitapbe pour la mettre sur son tombeau. Ducis , avec qui il était en correspondance , la réduisit à quatre vers qu'il lui envoya avec cette lettre :

A Versailles, le 7 aoust 1778.

« J'ai écrit à M. Deleyre, je lui ai envoyé vos vers. J'ai consulté M. Thomas et M. d'Angiviller sur l'inscription qui convient au tombeau dont s'honore Ermenonville. Nous avons pensé qu'il suffisait d'y mettre simplement :

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