‹ Mémoires de S. GirardinChapitre 2 sur 64 · BARRARUS HIC EGO SUM , QUIA NON INTEIXIGO* ILLIS · texte numérisé non relu

BARRARUS HIC EGO SUM , QUIA NON INTEIXIGO* ILLIS

« A moins que vous n'aimiez mieux substituer ou y joindre : Vitam impejidere vero.

« Par ce moyen vous réuniriez sur sa cendre l'épigraphe qui le peint , lui , ses ennemis, son siècle, et la devise courageuse dont il a été le martyr. Quel dommage, monsieur, que cet homme unique depuis la création , si peu connu de la génération, si outragé par la philosophie moderne , si profondément sensible et si simple n'ait pas joui , non point de sa gloire, car il était au-dessus d'elle, mais de lui-même et de l'amitié, dans un séjour champêtre , enchanté par l'Héloïse , créé par son . ame et la vôtre, où le bonheur semblait attendre sa vieillesse! Quand pourrai-je, monsieur, avec vous et mon tendre ami Deleyre , lui donner des larmes douces , comme celles qu'il a quelquefois versées dans mon sein , et y mêler des fleurs cueillies autour de sa tombe î C'est par moi qu'il avait connu M. le comte d'Angiviller. J'étais bien sûr que sa vertu et son génie avaient un temple dèslong-tems dans le cœur de ce vertueux gentilhomme, qui n'a jamais vu ou entendu une belle action sans pleurer. Voilà les amis qui comprenaient M. Rousseau, voilà les lecteurs qu'il mérite , voilà ceux qu'il enfantera tant qu'il y aura de la sensibilité sur la terre. Il a rendu ce service aux hommes d'ajouter un nouveau charme à la vertu, comme Phidias avait ajouté à la majesté de Jupiter. Ne doutez pas, monsieur, que M. le comte d'Angiviller ne concoure ardemment avec vous, dans tout ce qui pourra être utile à la veuve de

DE STANISLAS V,}R ARDIN. f\\

M. Rousseau. Il honore sa mémoire, il défend sa vertu, ses ouvrages à la main. Mon ami Deleyre a été pénétré des sentimens que vous lui avez témoignés. Il porte dans son cœur le grand homme que nous pleurons. Il la connu pendant vingt ans, et toujours le même. Je lui rends le même témoignage. Je n'ai jamais vu d'yeux plus vifs , une ame plus douce et des larmes plus pénétrantes. Sa joie était celle d'un enfant. Vous désirez l'amitié de M. Deleyre , monsieur , vous avez bien raison ; vous voulez bien désirer aussi la mienne ; vous .m'honorez infiniment, c'est moi qui demande la vôtre. ^ccordez-Ia, monsieur, à un homme qui a cela de commun avec vous , d'honorer publiquement l'ame et la vertu de M. Rousseau, qui regrette infiniment sa perte , qui est bien aise d'avoir vécu de son tems , et d'avoir été à même d'observer combien son cœur était au-dessus de son siècle et de ses ouvrages.

« J'ai osé, monsieur, toucher à vos vers; voiei comme je les ai changés et abrégés :

« Entre ces peupliers paisibles - Repose Jean- Jacques Rousseau :

« Approchez cœurs droits et sensibles, « Votre ami dort sous ce tombeau.

Ducis. »

Lebrun, à cette époque, fit aussi pour le mémo sujet, cette épitaphe :

« Parmi ces peupliers qu'entoure une onde pure, '< La cendre de Jeau-Jacque honore ce tombeau. « C'est ici que repose, au sein de la nature , ■« Son peintre, son amant, le génie et Rousseau. >

Mais les cendres de Jean-Jacques ne devaient pas rester à Ermenonville !

L'assemblée constituante, sur une proposition qui honore la mémoire de Mathieu de Montmorency , décréta que les honneurs publics seraient rendus à Rousseau, et la convention fit transférer ses restes au Panthéon, le n octobre 1794 (20 vendémiaire an 3 Depuis que le Panthéon est

1 Voici la relation de cette cérémonie républicaine telle quelle fut publiée dans le tems :

« L'assemblée constituante avait décerné une statue à l'auteur â'Émile et du Contrat- Social. C'était un hommage public qu'elle rendait à ses vertus et à ses talens; mais ce monument qu'elle élevait à sa gloire , ne suffisait pas à la reconnaissance nationale; les portes du Panthéon devaient s'ouvrir pour recevoir les restes précieux de ce bienfaiteur du monde.

« Un décret de la convention avait ordonné que les cendres de Rousseau seraient transférées dans le temple des grands hommes , et avait fixé au 10 vendémiaire la cérémonie de cette translation; le 18, on avait enlevé de l'île des Peupliers son urne cinéraire; les citoyens d'Ermenonville l'avaient accompagnée jusques dans la commune d'Émile, ci-devant Montmorency. C'est-là que Rousseau avait composé le Contrat- Social, Émile et Hëloise.

«Le 19, le cortège se mit en marche pour Paris et arriva vers six heures et demie du soir a la place de la Révolution , et s'arrêta au Pont-Tournant, aux pieds de la Renommée qui semblait annoncer à l'univers l'apothéose de ce grand homme ; c'est-là qu'une députation de la convention est venue recevoir les restes de Rousseau, et que l'institut national de musique a commencé à exécuter les airs du Devin du Village.

«La foule se pressait autour du char sur lequel reposaient les cendres de Rousseau. Ceux qui avaient vu son tombeau d'Ermenonville croyaient reconnaître les mêmes peupliers qui le

redevenu l'église de Sainte-Geo eviève, j'ai vainement réclamé du gouvernement l'autorisation de les faire reporter au milieu des jardins d'Ermenonville , dans le tombeau élevé par les mains de mon père.

Je me souviens qu'environ trois ans après la mort de Jean Jacques, nous eûmes la visite d'un M. Rousseau et de sa femme : ce M. Rousseau était un cousin de Jean-Jacques. Un frère du père du genevois quitta sa patrie pour aller à Constanti-

couvraient de leur ombre hospitalière ; en attachant ces arbres autour du char on avait voulu que la nature seule fît les frais de la décoration.

« Sur un des bassins du Jardin National , on avait formé une espèce d'île entourée de saules pleureurs qui rappelaient aux spectateurs les pièces d'eau d'Ermenonville; c'est au milieu de cette île factice, sous un petit édifice de forme antique, que l'on a déposé l'urne de Jean-Jacques. Elle y a reçu les hommages du peuple jusques au moment de sa translation au Panthéon.

« Décadi, dès neuf heures du matin, les citoyens se portaient en foule au Jardin National , tout annonçait une féted'un peuple libre. Lorsque tous ceux qui devaient former ce cortège furent assemblés , la Convention quitta le lieu de ses séances , et du haut de cette vaste tribune qui couvre le péristile du palais, le président lut les décrets rendus pour honorer la mémoire de Rousseau y ci au milieu des acclamatious de la multitude, il annonça les nouvelles victoires que les soldats de la liberté venaient de remporter sur le despotisme. La féte ne pouvait com~ mencer sous de meilleurs auspices.

• Un groupe de musiciens ouvrait la marche et exécutait les airs de la composition de Jean- Jacques. Cette musique, simple et pleine d'expression , fesait éprouver à lame un attendrissement religieux bien analogue à la circonstance.

nople, où il fut long-tems horloger du sérail; de là , il passa à lspaban en Perse , où il épousa une femme du pays. Il en eut plusieurs enfans ; celui dont je parle était du nombre. Comme son père lui avait appris le français , la cour de France le nomma son consul à Bassora; mais elle en eut besoin pour avoir des éclaircissemens sur le pays; elle le rappela et le fit venir à Paris. 11 portait le costume persan qui consistait en un mouchoir roulé autour de la tête en forme de turban , une grande robe-de-chambre avec des culottes fort

•«Derrière la statue, on voyait des mères dont les unes tenaient par la main des enfans en bas âge, suivre le cortège , et d'autres qui en portaient de plus jeunes dans leurs bras.

« On se rappelait en voyant ce groupe intéressant, que si les mères allaitent aujourdh'ui leurs enfans, ce fut 1 éloquence de Rousseau qui les rendit à ce devoir sacré.

« Les habitans de Franciade, d'Emile, de Groslay, au milieu desquels Rousseau avait composé ses ouvrages, marchaient autour du char qui portait sa statue. L'urne cinéraire suivait sur le même char qui l'avait apportée d'Ermenonville.

« Des groupes de Génevois et l'envoyé de cette république régénérée accompagnaient les restes de leur compatriote que Genève aristocrate avait autrefois proscrit.

« La marche était fermée par la convention nationale , entourée d'un ruban tricolore et précédée du Contrat-Social , le phare des législateurs.

« C'est dans cet ordre que le cortège est arrivé au Panthéon,où la reconnaissance publique a déposé les cendres d'un homme qui le premier osa réclamer les droits imprescriptibles de l'humanité, qui ne voulut jamais dépendre des hommes, qui n'aima ni le fanatisme intolérant, nf la doctrine désolante de l'athéisme, et qui enlin mérita d'être appelé l'homme de ta nature et de la vérité. »

larges ; des espèces de bottines de maroquin jaune et une ceinture autour du corps qui lui servait à mettre un poignard. Il avait des moustaches, le teint fort basané, comme presque tous les Orientaux, et , dans les yeux , une ressemblance frappante avec Jean-Jacques. Il parlait fort bien plusieurs langues, entr'autres le français. Il avait l'esprit fort juste, de la littérature et beaucoup de bon sens; sa femme ressemblait à une petite pagode. Elle avait au moins trois pieds de circonférence. Elle portait autour de la tête un voile blanc bordé de larges raies d'or; autour du menton , une guimpe de batiste qui lui couvrait la lèvre inférieure; audessous était une espèce de bavette de tricot rouge. Elle avait aussi une robe de chambre rayée d'or fort belle, un jupon fort large, et pour chaussure, des mules de maroquin jaune. Quand elle était debout, elle avait trois pieds; sa grosseur était énorme. Elle avait la figure à proportion de sa taille; ses traits étaient laids, son teint jaune, ses cheveux d'un roux cuivre doré, ce qui fesait présumer qu'elle se les teignait. Comme il ne faut disputer ni des goûts , ni des couleurs , c'était peutêtre une beauté dans le pays. Elle avait pour ornement des bracelets de pierres précieuses, et autour du front une écarlate garnie de franges d'or. Pendant le tems qu'elle était chez nous, son petit enfant dont elle est accouchée en France, se mit à crier, la mère lui donna à teter devant nous. Elle avait vingt-six ans, son mari en avait environ quarante-cinq. Ils avaient amené avec eux un petit es-

clave persan qui avait une robe-de-chambre de bure bleue; il portait un bonnet jaune, une ceinture et le poignard à gauche; comme il était catholique et qu'il avait fait le voyage de Jérusalem , il avait sur le bras, Jésus-Christ, la Sainte- Vierge et Saint Jean, gravés très-avant dans sa peau. Il portait sur ses poignets la croix de Jérusalem. Il parlait plusieurs langues de son pays et passablement l'italien.

Lorsque Rousseau est mort, je n'étais plus un * enfant , mais je n'étais pas encore tout-à-fait un homme; j'allais le devenir. Destiné en naissant, comme tous ceux qui se trouvaient sur la même ligne que moi, à entrer dans la carrière militaire , à peine avais-je atteint ma seizième année, que mes parens s'occupèrent des moyens à prendre pour me l'ouvrir. Un de mes grands oncles, avait eu une compagnie dans les gardes françaises : il la perdit pour s'être battu en duel, et fut forcé de s'expatrier. Ceci me donnait des droits pour entrer dans ce régiment privilégié ; mon père les fit valoir auprès du maréchal de Biron, qui en était alors colonel. Une dame de ses parentes ou de ses amies, fit écrire à son insu, sans doute, que je serais certainement nommé, avant six semaines, si je voulais ou plutôt si mes parens voulaient déposer 3o,ooo fr., chez un notaire dont l'adresse était indiquée. Mon père répondit qu'il ne demandait pas mieux; et dès-lors mon admission dans les gardes françaises, fut considérée comme certaine. Elle aurait eu lieu bien certainement, sans une cir-

constance, dont je vais rendre compte. Pendant la durée de la négociation, la reine Marie Antoinette, vint visiter les jardins d'Ermenonville, mon père lui en fit les honneurs de son mieux ; elle en fut touchée, et elle lui demanda ce qu'elle pouvait faire pour lui. — « Placer mon fils aîné dans les « gardes françaises. — Je m'en charge. «Effectivement, elle le demanda à M. le maréchal de Biron, avec lequel elle était froidement alors. 11 répondit avec embarras, et lorsque nous allâmes le voir, il dit à mon père : « Si la reine veut nommer aux « places d'officiers vacantes dans mon régiment, « elle n'a qu'à s'en faire donner le commandement ; « vous avez voulu emporter ce que vous auriez « obtenu, maintenant vous ne l'aurez pas. » J'entrai donc dans Colonel-Général dragons en qualité de cadet-gentilhomme. Ce régiment était alors en garnison à Vitry-le-Français. Je m'y rendis avec le chevalier et le marquis de Coigny : ce dernier venait d'en être fait colonel , et son oncle voulait le faire recevoir et assister à sa réception. Ce fut là que je fis connaissance avec un officier nommé Fleury C'est un de mes plus anciens amis : il fut mon mentor. Il fesait des vers avec une grande facilité, il m'en inspira le goût, mais il ne m'en donna pas le talent.

Je jouais si mal au billard que mes amis se réunissaient pour me voir jouer et se moquer de moi;

1 M. Fleury a été depuis attaché à la chancellerie du prince Joseph ; sous-préfet de Senlis ; aujourd'hui membre du conseilgénéral du département d'Indre-et-Loire.

je prenais mal leurs plaisanteries. Voulant tâcher de m'en mettre à l'abri, je profitai du séjour momentané d'un des plus fameux joueurs de billard de Paris, à Vitry, pour me faire donner des leçons par lui. Il se nommait Collé, La nuit était le moment où je prenais des leçons, et mon maître avait l'obligeance de m'en consacrer plusieurs par semaine. Je fis des progrès tellement rapides, que je devins en moins de deux mois, le plus fort joueur du régiment. Mes camarades payèrent très-cher leurs mauvais propos, et les rieurs se rangèrent de mon côté. Je me rappelle qu'un capitaine du régiment, M. de V***, voulut essayer sa force contre la mienne. Sa supériorité lui paraissait incontestable. Il me proposa une partie, avec la ferme intention de me gagner de l'argent. Le jour où elle devait avoir lieu , tous les officiers se rendirent au café. Elle commença l'après-diner, et se prolongea fort avant dans la nuit : le capitaine perdit son argent, sa fortune, ses chevaux et ses équipages

1 Stanislas Girardin s 'était fait pour son compte la règle de ne point jouer sur parole, comme on peut en juger par cette note extraite de son journal , à la date du mois de février

« Je me trouvais, il y a quelques jours, à un déjeuner avec un grand nombre de jeunes gens de ma connaissance ; on but , on man^ja beaucoup, comme cela se pratique. On joua ensuite an vingt et un. Le jeu n'était qu'aux douze sols. J'y perdis un louis que j'avais dans ma poche et six livres sur parole. Je ne puis exprimer la peine que j'éprouvai d'avoir commis cette faute et l'inquiétude où je fus jusqu'à ce que j'eusse rendu cette somme, toute modique qu'elle était. » f

Il ne lui restait rien, absolument rien. Il était au désespoir, et ne pouvait concevoir comment un homme de son âge avait pu faire une si grande sottise. Le résultat n'en fut pas extrêmement fâcheux, car à l'exception de quelques louis, je l'ai racquitté de tout ce qu'il me devait.

Ceci me fait souvenir que peu d'années après, je me trouvais au club de Valois , dont j'étais membre ; je jouais au billard avec un de mes amis, nous jouions des écus de six francs. M. de L***** que je connaissais à peine de réputation , mais qui savait très-bien que mon père était riche, dit qu'il veut absolument jouer avec moi. Au moment ou nous allions commencer la partie, il annonce qu'elle sera de cinq louis. Cette somme, à l'âge que j'avais alors , me paraissait énorme , je lui en fis l'observation , il se moqua de moi , il insista , je finis par y consentir, bien résolu à ne pas prendre de revanche ; je ne fus pas dans ce cas, car je ne perdis pas une seule partie. Comme il doublait toujours, j'eus bientôt gagné ce qu'il avait dans sa poche. C'était, je crois , six mille livres en billets de la caisse d'escompte, qui passèrent dans la mienne. Ne pouvant plus mettre au jeu, il commença à jouer à crédit ; nous ne jouâmes pas plus que cinq heures, et dans ce court espace de tems , il perdit huit cent cwq liante mille francs. Il réglait le jeu comme il l'entendait; quant à moi , je n'y entendais rien , et savais à peine la, valeur de la somme dont j'étais devenu momentanément possesseur, et bien par hasard. Celui qui l'avait perdue, posa la queue sur m*. 4

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le billard , et dans son désespoir s'arracha les cheveux. Très-vivement touché de sa pénible situation , je lui dis : a Monsieur , mon intention en « jouant au billard avec vous, était de perdre tout « au plus un louis ou deux , et non de vous gagner « autant d'argent. Je garderai celui que vous avez « mis au jeu, et vous racquitterai du surplus. » Ces paroles étaient à peine prononcées, que le marquis s'empare delà queue, et dit .«quitte ou double. « — J'y consens, mais pas au billard; car, je ne vois « pas pourquoi vous y gagneriez une seule partie. « Demandons des dés? «Des dés furent apportés, on joua au passe-dix ; la fortune me fut encore favorable pendant quelques minutes : elle me devint enfin contraire, et M. de L***** ne m'a plus rien dû. Cette aventure fit beaucoup de bruit.

Puisque j'ai parlé du billard, je veux en parler encore une fois. Plusieurs années après la partie dont il vient d'être question, après avoir joué à la paume chez Masson, je me mis k jouer au billard avec un de mes amis qui se nommai td' Haneucourt \ Nous étions tous deux des amateurs assez forts ; les spectateurs étaient nombreux et applaudissaient souvent. M. de Ch**% que je connaissais peu , entre dans la salle, regarde jouer, et, à chaque coup, il lève les épaules; ce geste, très-significatif, m'impatienta, et je ne pus m'empêcher de lui dire: «Monsieur, vous jouez donc très-bien, puisque vous trouvez que nous jouons si mal? — Je crois,

1 Aujourd'hui capitaine des chasses à courre du roi .

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messieurs , que je joue beaucoup mieux que vous, et, si vous le voulez , je vous ferai la chouette au billard à écrire, et je vous donnerai deux points. » Nous acceptâmes; au moment de commencer, il nous prévint qu'il ne voulait pas jouer moins de douze francs le jeton ; c'était bien gros jeu pour nous; nous hésitâmes long-tems, et nous n'y consentîmes que parce que plusieurs des assistans s'offrirent de se mettre dans notre jeu. M. de Ch*** perdit au premier marqué. Au moment d'entamer le second , il dit que rien ne l'ennuyait autant que le petit jeu , et que si nous ne voulions pas jouer un louis le jeton, au moins, il ne jouerait plus. Sa volonté fut faite , il ne gagna pas davantage. Il s'en prit au billard, et se plaignit de ne pas le connaître assez bien; « car, ajouta-t-il, Lataille, qui comme vous savez est l'un des plus forts joueurs de Paris , vous dira que je suis certainement bien plus fort que vous. » Il demanda sa revanche pour le lendemain. On fut exact à l'heure indiquée; nous lui dîmes que nous ne voulions plus recevoir de points; il répondit qu'il serait trèsfâché de ne pas en donner et insista. Le troisième marqué fut joué et gagné comme les autres. Au quatrième nous déclarâmes que nous ne voulions plus recevoir d'avantage; ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que M. de Ch*** consentit à ne pas nous en faire; il perdit à but. Nous voulûmes lui donner deux points, il s'obstina constamment à les refuser, et nous fumes obligés de quitter la partie, ne croyant pas pouvoir continuer à en faire

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une aussi avantageuse. La leçon a coûté plus de raille louis à M. de Ch***; elle était, il faut en convenir, bien méritée. Je me souviens d'en avoir donné une du même genre au prince cCEsterhazy. Je le voyais souvent chez le baron de Besenval où j'allais fréquemment; c'était, autant que je puis m'en souvenir, bien peu de tems avant la révolution. Il causait souvent avec moi et me parlait toujours de son extrême adresse à la paume et au billard , et me demandait si je savais y jouer. « Il y a quelques années, lui ai-je répondu que j'ai perdu l'habitude de la paume , je n'y ai jamais été que de la troisième force d'amateur. — Et moi je passe à Vienne pour être de la première ; je désire vivement faire une partie avec vous. » Nous fixâmes un jour et nous nous trouvâmes à l'heure indiquée dans le jeu de paume de la rue Beaurepaire. Je proposai au prince de jouer les frais ; « les frais c'est bieu peu : nous jouerons cinq louis. — C'est bien cher , avant de connaître nos forces respectives. » Le prince perdit la première partie sans presque se défendre. Il voulut jouer vingt-cinq louis la seconde; cinquante, la troisième, et après avoir perdu deux cents louis environ , il demanda sa revanche. Il ne fut pas plus heureux , c'est-àdire pas plus adroit; outre ce qu'il perdait contre moi , il perdit encore contre les parieurs de la galerie. Il ne payait personne, ne parlait pas même de payer , et continuait néanmoins la partie à des jours différens. Le matin d'un jour fixé pour jouer k la paume, un homme que je ne connaissais pas, se

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présente chez moi pour me parler et me dit « qu'il était chargé de payer toute la dépense que pourrait faire le prince d'Esterhazy, pendant son court séjour à Paris; que je lui avais gagné déjà de l'argent , que je pouvais lui en gagner beaucoup plus, que j'en serais bien payé ». Comme cet avertissement n'était pas sûrement désintéressé , cela me fit supposer que le banquier du prince pouvait fort bien être dans le jeu de quelques-uns des parieurs. Ce même jour je fis encore une partie avec le prince ; lorsqu'elle fut terminée, je lui déclarai ne pouvoir en conscience continuer à jouer avec lui sans lui offrir de très- grands avantages, car il était démontré que j'étais beaucoup plus fort. Il répondit qu'un amateur qui était de la première force à Vienne , ne pouvait rien recevoir d'un amateur de la troisième à Paris. J'ai insisté inutilement et j'ai été obligé de finir par déclarer que je ne rejouerais plus contre lui. Le prince se fâcha, et à la fin il' paya tout ce qu'il devait, en mandats sur son banquier; tous furent fort exactement acquittés. Rien n'est plus dangereux que d'avoir de l'amour-propre aux jeux dî adresse. Je viens d'en citer deux exemples, je pourrais en citer beaucoup d'autres. Mais revenons à Vitry, et retournons en arrière de beaucoup d'années.

J'aimais beaucoup la chasse ; c'est une des passions de la jeunesse, elle précède ordinairement celles qui sont bien autrement sérieuses.

La nature a refusé apparemment de me donner de l'adresse en partage , et elle en a été tellement

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avare , que j'en manquais entièrement pour toutes les choses qui en exigent. J'avais été obligé de faire une étude du billard, de prendre des leçons de paume, et d'apprendre à tirer; je tirais tellement mal qu'il m'arrivait souvent de tirer une grande quantité de coups sans tuer une seule pièce; les gens de mon âge se moquaient de moi , ceux plus âgés me ^ersifflaient. Un jour, en revenant d'une chasse où je n'avais pas été plus adroit qu'à mon ordinaire, M. Caillot, qui était du nombre des chasseurs, et un tireur très-habile, m'engagea à passer dans sa chambre et me dit : « Jamais, je crois, l'on n'a tiré plus mal que vous. — C'est vrai. — Il est fâcheux à votre âge d'être aussi maladroit. — Sans doute. — Vous êtes, pendant et après la chasse, l'objet de toutes les plaisanteries. — C'est vrai. — Je veux vous apprendre à tirer, et à très-bien tirer; je vous donnerai des leçons tous les jours et nous commencerons demain. » Je fus exact, comme on peut le croire, à me rendre au rendez-vous. Il me présente un fusil où des morceaux de bois avaient remplacé les pierres; « Vous allez vous en servir pendant une heure; vous viserez un but quelconque, et lorsque vous croirez être bien vis-à-vis, vous tirerez. » Le lendemain je continuai le même exercice en suivant le mouvement des hirondelles qui volaient sur l'eau; je pris ensuite un fusil avec des pierres, et en fis le même usage. A des intervalles assez longs, on me fit tirer successivement des amorces , des demi - charges , et enfin on me laissa mettre du plomb dans mon fusil ; des oiseaux fu-

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rent les premières victimes de la science que je venais d'acquérir, ensuite des hirondelles et finalement du gibier de toutes les espèces. L'écolier de Caz7/o£devint, en très-peu de tems, plus habile que son maître.

Ce Caillot avait été ce fameux acteur de l'Opéra- Comique. Il était retiré depuis quelque tems; il était reçu dans les meilleures maisons. Comme c'était un homme très-aimable, et ce que l'on appelle un bon vivant, on se le disputait. Il venait ordinairement à Ermenonville pendant le tems des chasses , et c'est à lui que je dois d'avoir très-bien tiré.

A Vitry- le -Français, je n'avais pas de chien d'arrêt et je manquais d'argent : voici ce que j'ai imaginé pour m'en procurer un. J'attirai les plus beaux de ceux qui parcouraient les rues de la petite ville, et je parvins bientôt à les habituer avenir tous déjeûner chez moi; une excellente soupe était servie pour eux, à une heure fixe, et je les ai menés sucessivement tous à la chasse : les mauvais n'y retournaient plus avec moi , les meilleurs y venaient toujours. C'était un moyen assez innocent d'emprunter un chien , pendant quelques heures , sans le consentement de son maître.

L'argent est la chose dont on a le moins dans sa jeunesse. On vient de voir que je n'en avais pas assez pour acheter un chien de chasse. Le moment d'aller en semestre arriva, l'argent ne vint point; en attendre eût été retarder mon départ, et je voulais partir. J'allai trouver un voiturier qui s'appelait Robert Vallemand. 11 avait à sa disposition

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une charrette couverte en toile, et deux petits chevaux lorrains parfaitement bons; je lui demandai « s'il pouvait me conduire jusqu'à Ermenonville.

— Très-volontiers. » Le prix ne fut pas difficile à faire; il pouvait tout demander, et moi je n'étais pas dans le cas de rien refuser. « Je me chargerai de tout, me dit-il , si vous voulez pendant la route.

— De payer ma dépense à l'auberge? — De vous nourrir même. — De donner les pour-boire aux servantes ? — Oui, sans doute.» J'y consentis d'autant plus volontiers que je n'avais pas un sol dans ma poche. Il faut n'avoir pas d'argent pour sentir combien la proposition de Robert l'allemand dut me paraître agréable. Je me confiai donc à lui comme à la Providence, et je fis très-lestement la route de Vitry à Ermenonville. Je n'eus qu'à me louer de Robert l'allemand ; il passait pour un trèshorinéte homme, cependant il ne l'était pas. On a fini par découvrir qu'il était l'auteur de plusieurs assassinats, et il fut exécuté dans ce même Vitry. Les voyageurs, voitures par lui , n'étaient pas en sûreté lorsqu'ils avaient de l'argent comptant. Sous ce rapport, je n'ai eu réellement aucun risque à courir.

J'avais quitté le régiment avec plaisir ; j'éprouvais un véritable bonheur à me retrouver au milieu de ma famille dans le lieu où j'avais été élevé, et ma qualité d'officier me donnait dans la maison un petit air important qui me plaisait assez. On faisait de la musique le soir; on allait dessiner d'après na-

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ture, le matin \ Nous dessinions un jour une vue du parc; nous étions trois ou quatre occupés à faire la même vue; on causa en dessinant; ceux qui étaient avec moi se mirent à parler de leurs amours , et citèrent comme une des scènes les plus tendres, la scène du premier baiser dans la nouvelle Héloïse. Je n'aurais pas voulu que Ton eût pu s'apercevoir que je n'étais pas instruit du sujet principal de la conversation ; je gardai le silence le plus profond, et j'étais tout oreille. Le crayon, je crois , s'échappa de mes mains. De retour au château, je cours à la bibliothèque, je m'empare de la nouvelle Héloïse, je cherche la scène du bosquet, je la lis, je la relis; ce maudit baiser m'occupe jour et nuit. La musique , le dessin, la chasse, la pèche, tout est abandonné; mais qui viendra réaliser les rêves de mon imagination ? Pendant un bal, une dame, d'une figure très-agréable, avait mille soins, mille attentions pour moi; mais mon innocence alors était trop grande pour en pénétrer le motif. Elle me proposa de lui donner le bras pour se promener dans le parc. Ty consentis uniquement parce qu'un refus eût été une impolitesse. Nous prîmes le sentier qui conduit à Gabrielle. Il était dix heures du soir; le ciel était clair, parsemé d'étoiles; cette nuit enfin était plus belle que le plus beau jour. Nous marchions lentement; on

1 René de Girardin a dessiné avec ses enfans les vues de ses beaux jardins qui ont été gravées et recueillies avec un texte en un ouvrage qui a pour titre: Promenades d* Ermenonville.

{Note de l'éditeur. )

me pressait le bras , je ne savais réellement pas ce que Ton voulait me dire. Cette dame fit tous les frais de la conversation ; elle me parla de ma froideur, de mon indifférence, elle s'anima, et s'anima seule. Elle fit un tableau voluptueux des plaisirs de ce monde, et s arrêtant tout- à- coup; « 11 me passe , dit-elle , une idée extraordinaire par la tête, mais je ne dois pas vous la dire, non je ne le dois pas. » J'insiste assez faiblement. « Eh bien! je vous la dirai, et d'ailleurs comme il fait extrêmement sombre, si je viens à rougir, vous ne vous en apercevrez pas. C'est que je suis convaincue, qu'en ajoutant l'éternité aux plaisirs de l'amour , Mahomet seul a compris les joies du paradis. — Je ne vous entends pas. — Comment vous n'entendez pas, je croyais pourtant m'être expliquée assez clairement. — C'est ma faute, sans doute. — Non , peut-être est-ce la mienne ; je ne sais pourtant comment faire pour ra'expliquer mieux. » Elle semblait y rêver, lorsque nous entendîmes quelqu'un sur la terrasse du château, qui criait d'une voix de Stentor : « Où est ma femme ? Où est-elle? Je la cherche partout; ma femme! ma femme ! »— Cette voix, madame, est celle de votre mari: sans doute, il est inquiet. — De quoi serait-il inquiet ? — Je l'ignore, mais il lest. — Non , il ne Test pas; continuons notre promenade. » Ceci fut dit avec assez d'humeur. Elle cherche de son mieux à renouer la conversation , mais voyant qu'il lui serait impossible de parvenir à me rien faire comprendre, et son mari continuant toujours à crier :je la cherche , elle me dit , retournons ; et nous

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allâmes bien plus vite en retournant au château. Elle était beaucoup plus troublée que moi; elle eut à essuyer quelques plaisanteries en paraissant dans le salon , et des brusqueries de la part de son mari auquel il lui fut impossible de ne pas dire : « Vous auriez bien tort d'être jaloux de monsieur; je vous en réponds. » Le lendemain , une jolie femme que j'aimais avec toute la ferveur du jeune âge , effrayée du danger auquel une autre m'avait exposé, sentit qu'il était tems de m'iniuer au plus doux des secrets de la vie.... Heureux et troublé de mon bonheur, je montai à cheval pour parcourir la forêt, évitant avec soin de rencontrer qui que ce fût, tant j'étais convaincu que celui qui me verrait me devinerait sur-le-champ. Combien je fus embarrassé tout le tems du dîner ? Je ne le fus pas moins dans la soirée ; je n'osais regarder personne, et ne m'apercevais pas des regards malicieux que me lançait la jeune promeneuse qui m'aurait trouvé beaucoup moins ignorant que la veille.

Je n'imiterai pas ces conteurs indiscrets qui redisent avec complaisance les aventures de leur jeunesse. Ces aventures, que par amour-propre on s'imagine avoir été créées exprès pour soi , sont l'histoire de tous les hommes, et n'ont d'intérêt que pour celui qui en a été le héros.

A cette époque , on s'occupait du mariage de ma sœur avec M. le comte Alexandre de Vassy : nous vînmes à Paris. Le regret que j'avais de quitter la campagne, me fit revoir la capitale avec humeur. Je consignai sur mon Journal les réflexions

()(> JUUitfiàL ET SOUVKHIBS

que j'avais faites pendant la route. On me pardonnera peut-être de trouver quelque chose de piquant à les reproduire en i8a5 telles qu'elles furent tracées en 1781.

« Nous voici revenus dans ce séjour de boue et de fumée, dont l'air mal sain répand, à une lieue, une odeur si infecte, que l'on peut dire que l'on sent Paris bien long-teras avant d'y arriver. Il n'est point de ville au monde dont les approches soient aussi dégoûtantes, pas même Rome qui passe à juste titre pour être le centre de la porcheria. Il est incroyable que les gens chargés de cette partie de l'administration ne fassent pas mieux leur devoir. Bien que Paris soit une des plus grandes villes de l'Europe, elle est loin d'en être la plus belle. On y trouve peu de beaux édifices. 1 Point de ces belles fontaines publiques qui font l'ornement de la Rome moderne. Point de trottoirs, point d'arcades, enfin rien de ce qui pourrait mettre le paisible citoyen à l'abri de ces flots de boue dont l'inondent trop souvent cette foule de chars que le luxe a multipliés. I^a partie la plus nombreuse de la population , celle qui n'a point de fortune, est aussi la plus opprimée. Si son bonheur ne dépendait que d'un seul, il ne serait peut-être pas impossible ; mais la royauté étant nécessairement divisée en plusieurs branches, chacun de ceux qui sont chargés d'une partie de l'ad-

* Depuis 1781 , une foule admirable de nouveaux monumens, ont bien fait vieillir ce tableau de Paris et disparaître ces regrets.

DE STANISLAS GIRARDIN. Gl

ministration se croient un pouvoir plus grand que celui de leur maître , ils s'en servent pour exercer au nom de celui qui, dans le fond du cœur, peut-être , ne désire que le bien de ses sujets , une tyrannie de détails que ne comprime même pas la crainte du châtiment; ils couvrent toujours leurs actions du beau nom d'autorité. Si quelques malheureux pères de famille, réduits à la mendicité, dépouillés de tout par ces tyrans subalternes veulent élever la voix , jamais leurs faibles plaintes n'arrivent jusqu'aux tribunaux. L'or seul attendrit la justice, et il ne reste aux infortunés qu'à maudire l'étoile qui les a fait naître sous un gouvernement aussi injuste. C'est peu : quelquefois un éternel cachot s'ouvre pour l'opprimé ; et qui n'est pas l'ami de ces petits despotes, doit s'attendre à en être tôt ou tard la victime. Mais il est un terme où s'arrête l'injustice, et quand la mesure est pleine, il faut qu'elle déborde. Cet abus de l'autorité, ces vexations de toutes espèces, réuniront enfin la masse des opprimés plus forts que ceux qui les oppriment; ils se vengeront sur tout le monde sans distinguer l'innocent du coupable , ni ceux qui leur auront fait du bien , d'avec ceux qui leur auront fait du mal. Des flots de sang couleront et le royaume sera plongé dans les horreurs de l'anarchie. Tel est pourtant, ô ma chère patrie! le triste sort qui te menace. La faim , la seule faim opérera cette grande révolution ; car il est une loi que tout ce qui respire soit nourri; et la plupart des ha bi tans de la France végètent dans la misère. Ceux qui

vivent dans les villes , au sein de Fabondance , traiteront ces faits de fables, de déclamations. Il est si commode d'éloigner l'infortune pour s'épargner le soin de la soulager! Mais c'est dans les campagnes qu'on peut se convaincre de la fidélité de ce hideux tableau.

«Peut-être le gouvernement ouvrira-t-il les yeux; il sentira alors que , pour éviter sa perte et conjurer l'orage , il est de toute nécessité qu'il rende au peuple ce bonheur dont il n'a pas joui depuis si long-tems , en substituant l'empire des lois à l'arbitraire. N'espérons pas que ce grand prodige s'opère par les hommes qui sont aujourd'hui à la téte des affaires du royaume. Ils vivent depuis trop long-tems à la cour, pour ne pas être corrompus. Si leurs successeurs sont éclairés , intègres, énergiques, ils pourront tenter l'entreprise, mais il faudra la brusquer, carie préjugé et l'habitude en arrêteraient le succès. Je ne désire point pour cela un autre roi que le nôtre; on dit qu'il est bon, je le crois, mais qu'importe. Que sont les princes dans les gouvernemens absolus ? Héritiers de la couronne de père en fils , livrés dès leurs plus jeunes ans à des mains intéressées à les laisser vivre dans l'ignorance, à flatter tous leurs vices pour mieux gagner leur confiance , énervés au physique par la mollesse de leur éducation , privés par cela même de cette force d'esprit qu'ils devraient avoir plus que les autres hommes, pour se délivrer de ces mille chaînes imperceptibles au milieu desquelles ils vivent sans s'en douter, plus esclaves que tous

DE STANISLAS G1HARDIN. G3

ceux qui les entourent; parvenus enfin au trône sans avoir vu, ni connu les hommes, ils sont obligés de remettre à d'autres mains lés rênes du gouvernement. On croirait que des gens destinés à de si importantes fonctions ne devraient les tenirque du vœu de la nation , ou du moins ne les recevoir que comme le prix de leur capacité ou de leurs services; mais non : c'est presque toujours à la faveur, à la brigue qu'ils en sont redevables ; aussi s'occupent-ils de leur fortune particulière sans s'embarrasser du bonheur ou du malheur des peuples. Le souverain , qui ne voit que par leurs yeux , n'est plus qu'une machine à pouvoir que leur ambition fait mouvoir à leur gré. Henri IV, le seul de nos rois qui ait régné par lui-même, le seul qui ait rendu son peuple heureux, fut élevé loin des cours, dans le sein des montagnes; il connut le malheur, il subit l'adversité; c'est à ses leçons qu'il doit d'avoir été le plus grand roi dont se glorifie la monarchie française.

«Je ne prétends point ici disêuter les inconvéniens ou les avantages de la couronne élective ni de la couronne héréditaire; je crois celle-ci préférable; mais je ne suis pas encore assez âgé, ni assez instruit , je n'ai point fait assez de recherches sur cette matière pour connaître bien positivement et les vices du gouvernement et les moyens d'y remédier. J'ai voulu seulement recueillir les idées qui me passèrent par la tête, et les fixer par écrit pourvoir si je penserai encore ainsi dans un âge plus mûr >. »

' Tout ce morceau est en effet très-curieux ; la révolution y

Quelques jours après mon arrivée, j'allai au spectacle de madame de Montesson. Cette femme joua long-tems un très-grand personnage. Comme elle a beaucoup d'esprit, elle profita de l'amour qu'elle avait inspiré au duc d'Orléans pour s'en faire épouser1; mais il faut lui rendre cette justice qu'elle ne s'est occupée que du bonheur de ce prince ; et pour lui plaire , elle a cherché à rendre sa maison , une des plus agréables de la capitale. Elle a parfaitement bien réussi ; on y jouait

est prédite sous des couleurs que l'événement a rendues vraies; et c'est uoe justice à rendre à Stanislas Girardin, que pendant toute sa vie, ses opinions, toujours dirigées vers les intérêts du peuple et vers le bien de son pays , n'ont jamais varié , quoique en 1793 , les jacobins l'aient traité de scélérat ( voir le Républicain français, n° 33o) et que depuis la restauration les ultras se soient plu à l'appeler jacobin. ( Note de téditeur. )

1 Charlotte de La Haye , de Riou , marquise de Montesson , née à Paris le 5 octobre 1738 , fut mariée en premières noces à Jean-Baptiste, marquis de Montesson , qui mourut en 1769. Le 23 avril 1773, elle épousa Louis Philippe, duc d'Orléans. La bénédiction nuptiale fut donnée aux deux époux dans la chapelle de madame de Montesson , par le curé de Saint-Eustache; il y avait été autorisé par l'archevêque de Paris, sur le consentement du roi. Madame de Montesson est morte à Paris dans sa maison, rue de Provence , le 5 février 1806. Son corps fut transféré dans l'église de Saint-Port , conformément au vœu exprimé par le testament de feu Louis Philippe d'Orléans , qui avait ordonné que son cœur et ses entraiNes fussent déposés dans la même église « dans l'espérance, dit ce prince, « qu'un jour la dame du lieu sera inhumée à côté , afin d'être « aussi unis après notre mort que nous l'avons été pendant notre • vie. » ( Note de Védileur. )

k comédie. Le public qui ne juge jamais sans prévention, disait que l'on n'avait jamais joué la comédie comme chez elle, et que les acteurs de la comédie française n'étaient rien en comparaison ; mais petit à petit la prévention diminua et Ton revint à dire que c'était la meilleure troupe de société, comme cela était vrai ; en effet, malgré l'habitude de jouer ensemble, il y a toujours parmi les amateurs une géne, une contrainte, un froid qui n'existent pas parmi les comédiens. Les deux personnes qui jouaient le mieux , chez madame de Montesson , c'était elle et le chevalier de Cossé.

La salle de spectacle, fort simple, fort agréable, était de forme ovale; un amphithéâtre venait par gradins jusqu'à un rang de loges circulaires, occupées par les femmes de la cour du duc d'Orléans. Le moment où elles arrivèrent offrit un coup-d'œil assez agréable : comme elles étaient extrêmement parées, elles semblaient , grâce au marchand de couleurs , presque toutes joliesà lalumière, excepté pourtant la téte branlante de la maréchale de Mirepoix.

On donnait ce jour-là une pièce de madame de Montesson , intitulée Mariane. Elle était correcte- , ment écrite , mais sans action , sans intérêt , et non pas sans ennui; c'était pourtant un des meilleurs ouvrages de madame de Montesson.

Le lendemain (c'était le i8 mars 1781), nous sommes allés à Versailles, pour la signature du contrat de ma sœur avec M. de Vassy. Nous descen-

dîmes, en arrivant, chez M. de Ségur, ministre de la guerre : après avoir obtenu de lui qu'il présenterait le contrat à Louis XVI, nous fûmes dans l'antichambre du roi pour attendre son lever; tout y était tendu en violet pour le deuil de l'impératrice. Après avoir attendu pendant deux mortelles heures, nous eûmes à midi la consolation d'entendre appeler par un gros suisse : la garde-robe! une demi-heure après, la chambre! ensuite le contrat! mais la quantité de monde m'empêcha d'entrer jusque dans la chambre du roi. Dès qu'il eut signé son nom , nous allâmes chez la reine qui , comme femme, nous fit attendre fort long-tems. Nous nous rendîmes ensuite, chez Monsieur et Madame ; de là chez M. le comte d'Artois et chez M. le duc d'Angoulëme ; ce prince n'avait encore que quatre ans : je me souviens qu'il était enchanté de signer; c'était le seul de toute la famille royale qui eût une écriture lisible. Quand il eut quitté la plume pour reprendre son sabot qu'il avait laissé, nous passâmes chez madame Elisabeth, ensuite chez Mesdames. En sortant de là, j'allai avec mon père chez M. de Vergennes, ministre des affaires étrangères , à qui je fus présenté et qui nous dit les choses les plus obligeantes. D'un ministre nous passâmes chez un autre , pour remercier M. de Ségur et le faire signer. Il nous garda à dîner, il y avait une quantité énorme de monde qui semblait attendre un regard ou un mot du ministre ; pour moi je ne soupirais qu'a-

DE STANISLAS GIRAROIZC. O7

près le dîner, car je mourais de faim; on nous servit un fort grand galas ,

« Où chacun malgré soi l'un sur l'autre porté, « Faisait un tour à gauche et mangeait de côté. »

Le repas fini, chacun se retira, mais nous n'en étions point encore quittes; il fallut aller chez M. le garde-des-sceaux, notre très-cher cousin \ Enfin , nous montâmes en voiture pour retourner chez nous , et je pensais que c'était bien à tort que Ton disait qu'on ne revenait jamais heureux de Versailles, car pour moi j étais on ne peut plus enchanté d en être sorti.

J'avais quitté le Colonel -Général pour entrer dans la Reine-Dragons , en qualité de sous-lieutenant. Je fus rejoindre le régiment à Vesoul. Le chevalier deCoigny en était colonel. A dix-huit ans , conformément à l'usage, je fus nommé capitaine, et par un hasard assez singulier, j'obtins à la fois trois nominations, dans Lanan, dans la Heine et dans Chartres. La préférence a été donnée à ce dernier régiment, parce que j'avais des parens attachés au Palais-Royal, entre autres une tante, madame la marquise de Polignac.

Chartres-Dragons était alors en garnison à Libourne, c'est là que j'ai été le rejoindre. M. d'Hunolstein en était colonel commandant, et M. le vicomte de Gand, colonel en second; c'était un homme d'esprit qui aimait fort à s'amuser, et qui

« M. de Miromesnil.

s'occupait beaucoup plus de faire jouer la comédie aux officiers que de les faire manœuvrer.

Le régiment changea de chefs , et lorsqu'il se rendit au Mans , il était commandé par MM. de Valence et Lawœstine.

C'est le 6 juillet 1789 que M. de Valence fut reçu colonel du régiment, par M. de Lagondie, lieutenant -colonel. Cette cérémonie avait attiré toute la population du Mans. Les capitaines lui donnèrent un dîner auquel nous invitâmes tous les officiers du régiment. Les Pères de l'Oratoire nous prêtèrent leur réfectoire. Les échos de ce réfectoire entendirent, ce jour-là, des propos un peu plus profanes que ceux tenus habituellement par ses dévots convives; le dessert fut très -gai; on porta force santés, comme cela se pratique en pareille occurrence, pour multiplier les occasions de boire. M. de Valence but : A nos femmes et à nos maîtresses! et il cassa son verre en disant qu'après cette santé, il n'était plus possible d'en boire une autre. L'exemple du colonel fut suivi par tous les jeunes officiers qui mirent une joie folle à briser tout ce qui était fragile. Le saint réfectoire ressemblait à un champ de bataille jonché de bouteilles, de verres, d'assiettes, et arrosé de flots de vin.

Je me rappelle que j'était fort inquiet à cette époque de ce qui se passait à Paris. Tout ce qui m'attachait à la vie était dans la capitale; mou imagination leur faisait courir des dangers que j'aurais pu leur épargner ou du moins partager

avec eux; mon attachement à la patrie ajoutait encore à ma douleur. Je pensais que j'aurais pu lui être utile. Il est si affligeant de n'avoir à lui offrir que de stériles vœux!... Tous les esprits pa-: raissaient flotter dans cette incertitude , qui précède le moment où ils vont se fixer, lorsque le 18 juillet, on vit paraître la diligence qui arrivait de Paris. Les voyageurs se montraient aux portières avec des cocardes, battant des mains, criant bonnes nouvelles! bonnes nouvelles! La foule y répondit par de nombreux applaudissement, et suivit en masse la diligence. La voiture s'arrête enfin; les uns s'accrochent aux portières, d'autres aux roues; ici on monte sur les bornes, là sur les fenêtres. Les yeux, les cœurs demandaient quelles sont donc ces nouvelles, avant que la bouche en eût fait la question. Un voyageur prend la parole ; le silence le plus profond s'établit sur-le-champ , on écoute, on recueille avec avidité tout ce qu'il dit : il racontait la prise de la Bastille! A peine le voyageur eut-il fini de parler, que la foule se dissipa, tant était vif le besoin que chacun éprour vait d'aller raconter cette nouvelle à sa femme, à ses enfans, à ses amis. C'était une joie , un enthousiasme que peut seul inspirer l'amour de la liberté.

Quelques jours après, les citoyens de la ville du Mans m'offrirent la cocarde nationale et me dirent : « Élève de Jean-Jacques , ton patriotisme te « rend digne de la porter. » Je suivis en l'acceptant , l'exemple que m'avait donné mon colonel. Je reçus des preuves réitérées de la confiance des habifens

du Mans ; je fus nommé commandant de la gardenationale à cheval de cette ville, et membre de son conseil municipal. Ces deux places me mirent à portée de lui rendre quelques services sous le rapport de la tranquillité publique et sous celui des subsistances. Cette cité, pour me rendre un témoignage éclatant de sa reconnaissance, me décerna, le 7 décembre 1789, par un acte authentique , le titre de Citoyen du Mans.

Peu de tems après j'obtins un congé, et sans avoir quitté le service, ni donné ma démission, j'ai cessé d'être employé, et l'ordre de rejoindre ne m'a pas été envoyé. Le métier des armes n'ayant jamais été dans mes goûts, je n'étais qu'un officier très-médiocre , et ne savais juste que ce qu'il fallait savoir pour n'être pas continuellement aux arrêts. Au reste, je n'ai jamais été puni.

Du moment où l'on ne me considérait plus comme faisant partie de l'armée , je me regardai comme ne comptant plus dans ses rangs, et je ne fis aucune réclamation. Le hasard , dont nous sommes les jouets, avait disposé de moi,*et devait me faire parcourir la carrière de l'administration.

Je débutai dans cette carrière par être envoyé comme député du tiers-état, à l'assemblée bailliagère de Senlis, au mois de mars 1789.

J'avais toujours sur le cœur la réflexion du prince de Condé, sur l'inscription de la Baraque du Charbonnier à Ermenonville; et depuis cette époque j'ai attaqué constamment les capitaineries. J'ai rédigé dans le cahier du bailliage de Senlis ,

tout ce qui a été dit contre elles. J'ai conçu une extrême antipathie contre un régime qui avait contribué à les établir, et j'ai saisi la première occasion qui s'est présentée de le combattre ouvertement. C'est à l'Hôtel-de-Ville de Senlis que je lui ai porté les premiers coups.

La salie de l'Hôtel-de- Ville, où se sont réunis les deux cent vingt électeurs composant les députés des paroisses du bailliage de Senlis, était disposée de manière à donner à chacun la facilité d'être assis très-commodément. Rien ne présentait dans l'ensemble un tableau satisfaisant; le procureur du roi en robe et en bonnet carré, des huissiers dans le même costume, des cavaliers de maréchaussée, des gardes de la ville, le fusil sur l'épaule, tout portait plutôt à faire croire que Ton allait juger quelques criminels, qu'à faire penser que nous allions délibérer sur notre liberté future. M. Deslandes, lieutenant-général, président désigné du tiers- état, prononça un discours fort sage; ce discours achevé, il nous dit que nous allions tous jurer : i° de nous conformer au règlement; a° de nommer des commissaires pour* réunir tous les cahiers en un seul; 3" de procéder à la réduction au quart des députés présens. — Non , monsieur , lui ai-je dit , je ne consentirai jamais à prononcer un serment contraire à mon opinion, et aux vrais intérêts de l'ordre que je représente ici. Je demande à ces messieurs de vouloir bien m'en tend ne avant de s'engager. ( // se fit un grand silence \)

« Messieurs, la réduction au quart me paraît in- «juste et préjudiciable aux intérêts du tiers-état : « injuste, parce qu'elle ne porte que sur votre or* « dre; préjudiciable, en ce qu'il pourrait arriver, « par l'événement de la réduction au quart, que des « villes, des villages se trouvassent privés d elec- « teurs , et qu'alors ne pouvant coopérer à la nomination des députés aux États-Généraux, ils ne « pourraient regarder, comme leurs représentons , « ceux qu'ils n'auraient pu choisir. Ce sont-là les «raisons, messieurs, qui me déterminent à m'y « opposer. Pour connaître le vœu de l'assemblée , « que ceux qui sont de mon avis lèvent les mains. » — Et toutes les mains se sont levées. — Le lieutenant-général rendit un arrêté conforme à cet avis qui était devenu le vœu universel de l'assemblée.

Mais une difficulté ne tarda point à s'élever. Les bailliages secondaires, instruits que Sentis n'avait pas subi la réduction, réclamèrent contre cette exception qui devait lui donner une trop grande influence. Je soutins notre première détermination. « Cependant, dit un député, si Senlis ne voulait pas céder, nous n'aurions pas de députés aux États-Généraux. » — « Il vaut mieux, répondis-je , ne pas avoir de députés que d'avoir desreprésentans qui n'auraient pas été élus librement. » Je dînai ce jour-là chez M. le duc de Lévis, grand-bailli , qui me montra une lettre de M. Necker au vicomte de Noailles, bailli de Nemours, où il lui laissait la faculté d'interpréter le

règlement. « Cependant, me dit-il, voici un arrêt du conseil du roi qui ordonne que la réduction au quart aura lieu. — Comment? dans un moment où Ton nous parle de bonheur, de liberté ; où Ton nous fait même entrevoir l'espérance d'en jouir bientôt, et d'en constater la durée par une grande charte entre la nation et le roi, on gêne cette même liberté! Je croyais que nous n'avions plus à redouter ces actes arbitraires. M. Necker n'a-t-il pas succédé à l'archevêque de Sens? Sous un ministre dont la nation espérait tout, pour qui la reconnaissance s'est étendue déjà bien au-delà de ses bienfaits, pouvait-on craindre de voir opprimer d'un seul coup, cette classe nombreuse et intéressante qui compose le tiers -état? — Que comptez-vous faire, monsieur? — Protester et me retirer; c'est le parti que doit prendre le tiersétat. — Alors point de députés du bailliage de Senlis; et si cette conduite sert d'exemple, point d'États-Généraux : c'est ce qui pourrait arriver de plus fâcheux; ils sont devenus indispensables. — J'attends tout le bien possible des États-Généraux libres, monsieur, et tous les maux des Étals- Généraux qui ne seraient pas libres. S'ils sont viciés dans leurs principes , ils seront funestes dans leurs conséquences. — Enfin, monsieur, réfléchissez-y bien; — «Mon parti est pris. D'ailleurs , mon- « sieur, une vérité démontrée est que la volonté « de tous devient la loi générale. Si le tiers-état « opposait une grande résistance ; s'il disait, nos « droits sont lésés par la réduction au quart, c'est

~r\ JOI RNAI. ET SOliVtSIHS

« outrager la nation que de vouloir nous forcer « à la subir; nous n'enverrons pas de députés aux « États-Généraux , s'ils ne sont pas librement élus « par tous les électeurs , il faudrait bien s'y cou- « former; car c'est la nécessité seule qui déter- « mine à convoquer les Etats-Généraux; si l'on « pouvait s'en passer, croyez qu'on ne les assem- « blerait pas; des circonstances impérieuses les « nécessitant; il faut bien leur remettre les pou- « voirs qui appartiennent à la nation ; la cour, les « courtisans, les ministres, éprouvent des momens « d'inquiétude ; le règlement est cependant bien « fait pour les rassurer. Il est calculé , comme je « n'en ai jamais douté , de manière à leur assu- « rer une très-grande majorité aux États-Généraux. « Voilà pourquoi ils redoutent tant, tout ce qui « peut tendre à déranger ce système : ce sont-là « les motifs qui ont décidé à rendre cet arrêt du « conseil.

« J'aurais bien mieux aimé, monsieur , je vous « le jure, qu'un ordre du roi fût venu me priver « de ma liberté; au moins cet ordre n'aurait-il opa primé qu'un seul membre de la société, au lieu « qu'ils le sont tous à la fois. Cet arrêt attaque « en même tems tous les individus; c'est une « chose inconcevable, surtout dans un moment « où la plus grande liberté devrait régner parmi « les électeurs, et où ils ne devraient être soumis « à d'autre volonté qu'à celle qui est le résultat « de la volonté de tous. » Et je suis sorti de èhez M. le grand-bailli.

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Le lendemain, le lieutenant-général prononça un discours pour engager l'assemblée à se soumettre à l'arrêt du conseil. Je protestai. On députa auprès du grand-bailli pour l'engager à venir prononcer. Le duc de Lévis ne tarda point à arriver. Son chapeau à la Henri IV, son manteau bordé d'une étoffe d'or et semé de pierres bril~ lantes, sa veste magnifique, son titre de duc, tout cela en imposait à la multitude; déjà la timidité était au fond des cœurs , et l'obéissance sur les lèvres. Le grand-bailli dit: « Je juge qu'il faut « procéder à la réduction au quart. — Eh bien ! « monsieur, m ecriai-je, je proteste de nouveau. » Je dictai ma protestation qui fut signée par cinquante-cinq députés, représentant trente et une paroisses. Encore eut- elle reçu plus de signatures, si l'état d'asservissement où étaient alors les campagnes n'avait pas glacé quelques esprits. "Dott-on s'en étonner lorsqu'on se rappelle que souvent, par des actes du pouvoir le plu6 arbitraire, on enlevait les cultivateurs innocens ou coupables du sein de leur famille, pour les traîner en prison, so.it pour avoir passé dans un chemin condamné, soit pour avoir fauché leur prairie lorsqu'elle était bonne à couper ; tantôt pour avoir fait du chanvre avant le terme prescrit par l'ordonnance , tantôt pour avoir ramassé une pièce de gibier morte de ses blessures ?

Je quittai avec empressement une assemblée où la liberté d'élection avait été méconnue. J'étais destiné à en voir plus d'une de ce genre dans ma vie.

7() JOURJMAL ET SOUVENIRS

C'est la première fois que j ai parlé en public, et maintenant que j'en ai l'habitude , j'éprouve un sentiment de timidité qui m'était alors tout-à-fait inconnu. J'étais parvenu à échauffer les électeurs; un très-grand nombre s'étaient retirés avec moi ; j'avais intimidé les magistrats; le gouvernement ne devait pas laisser impunie tant d'audace. Je fus instruit qu'un habitant de Beaumont-sur-Oise,qui occupait une place dans la magistrature , avait sollicité et obtenu une lettre de cachet contre moi. J'eus , je crois , les honneurs de la dernière ! Il n'osa pas la faire exécuter dans Senlis, où je jouissais alors d'une grande popularité. Il fit pour m'attirer hors de la ville tout ce qui pouvait dépendre de lui. Un homme connu m'écrivit qu'il avait quelque chose de fort important à me communiquer, et m'invitait à me trouver à sept heures du matin à l'entrée de la foret d'Halatte, où il serait fort aise de pouvoir m'entretenir sans témoins. Je me rappelle que la terre était alors couverte de neige, et qu'il faisait un froid affreux. Ce fut là ce qui principalement me détermina à ne pas aller au rendez-vous, car j'étais loin .d'en soupçonner l'objet.

L'homme qui me l'avait donné entra chez moi à huit heures, et se plaignit de m'avoir attendu iong-tems. — Le tems qu'il fait, lui dis-je, vous m'avouerez, monsieur, n'invite pas à la promenade ; si cependant ce que vous avez à me dire m'obligeait d'en aller faire une avec vous , je suis prêt à vous suivre. — Non, monsieur, mais ce que je voudrais

surtout , c'est que ce que je vais vous dire ne puisse être entendu de personne. — Approchez- vous de mon oreille , et parlez aussi bas que vous le voudrez. — 11 s'approcha de moi , prononça quelques paroles assez insignifiantes, et me quitta. On m'a depuis fort assuré, que M. L*** de Beaumont-sur- Oise avait pris toutes ses mesures pour que je fusse arrêté avant d'arriver à l'endroit indiqué pour le rendez-vous.

Pendant la durée de l'assemblée bailliagère de Senlis , M. le duc d'Orléans , père du prince actuel , m'écrivit par un courrier pour me faire part du désir qu'il aurait d'assister à Une des séances de l'assemblée, mais dans le cas seulement où il pourrait y être placé sans être le moins du monde en vue. Il fallait mettre le maire dans la confidence en lui recommandant le secret. Il disposa là place, mit tout le monde dans la confidence. M. le duc d'Orléans n'y vint pas; néanmoins tout le monde soutint qu'il l'avait vu. Ce n'est pas la seule fois qu'on ait dit avoir aperçu ce prince là où il n'avait pas mis les pieds.

A mon retour à Paris , j'allai chez le duc d'Orléans et je lui dis que j'avais fait ce qu'il désirait. — « Je le sais , m'a-t-il dit, mais il m'a été impossible de profiter de votre obligeance. J'ai regretté que vous n'ayez pas été élu à Senlis par le tiers-état ; vous eussiez fait, j'en suis sûr , un fort bon député. Si vous voulez le devenir, ou du moins en courir la chance, je vous offre une procuration pour le bailliage de Vitry-le-Français, vous y porterez mes

78 JOURNAL KT SOUVKMRS

cahiers, vous en propagerez les principes, et vous aurez un billet à la loterie qu'on y tirera. » J'acceptai avec reconnaissance. Je vins le lendemain prendre mes pouvoirs, et recevoir un exemplaire de ces cahiers justement fameux: je partis dans la même journée pourVitry-le-Français, et je trouvai l'assemblée déjà commencée.

Celle de la noblesse était présidée par le comte de Coigny, homme de cour, très-fin et spirituel; mon arrivée le surprit et l'inquiéta. Je dérangeai une assemblée de famille, et je devins un véritable trouble-fète. Je parvins néanmoins à jouer un rôle dans l'assemblée, à m'y créer un parti, et à m'en faire un dans le tiers-état qui me savait gré dé la manière dont je défendais ses droits. M. de Coigny en fut quitte pour un peu d'inquiétude, et les choses s'y arrangèrent conformément à ses souhaits. Il ne put néanmoins empêcher le tiers-état de nommer Dubois de Crancè\ ni me priver d'une cinquantaine de voix.

Mon voyage à Vitry a eu le résultat que je pensais. C'eût été nourrir une espérance folle que d'imaginer un seul instant que je pourrais y être élu. Celui qui demandait, par ses instructions, l'abolition de tous les privilèges, ne pouvait pas, raisonnablement, croire qu'il serait nommé par des privilégiés.

M. le duc d'Orléans eut la bonté de m'en témoigner quelques regrets. Ce prince tant défiguré par les ennemis de la liberté, si tristement abandonné par un parti auquel il avait fait tant de sacrifices ,

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était dans le monde l'homme le plus élégant , dans son intérieur l'homme le plus aimable. Il aimait tous les plaisirs, et il les aimait avec excès. Dans sa bienveillance pour moi , il m'invitait presque toujours à ses parties de chasse ; de toutes ses faveurs c'était pour moi la plus agréable. Je me souviens de ce jour où un daim , lancé du Raincy i entra dans Paris par la barrière de Clichy , suivi de toute la chasse. Il descendit sur les boulevards , et «il la se faire prendre dans une porte-cochère de la rue Royale. Ce spectacle inattendu surprit et amusa beaucoup les Parisiens qui couraient de tous côtés sur les traces du cerf et battirent des mains à Talalil Ce qu'il y eut de singulier, c'est que chevaux , chiens, chasseurs, nous traversâmes plusieurs rues remplies de monde et de voitures, sans qu'il arrivât le moindre accident. La ville avait ri , la cour devait prendre de l'humeur. Les courtisans , près de qui le duc d'Orléans n'était pas à la mode , firent des épigrammes contre lui; peu s'en fallut que ce plaisir tout innocent, cet incident de chasse tout involontaire , ne fut transformé en crime de lése-majesté.

Je me rappelle aussi que je fus d'un voyage à Anet où la jeune famille du duc d'Orléans allait passer quelques jours. Le comte de Beaujolais , le plus jeune des trois princes ( il n'avait pas alors douze ans ) , était d'une figure et d'une gai té charmantes. Sans être gourmand , il trouvait un peu sévère le système de Pythagore que madame de

Genlis avait introduit dans les repas de ses élèves. Un soir il me dit : « Il faut faire cette nuit un bon souper, je sais que vous les aimez , nous feindrons daller nous coucher, et lorsque tout reposera, nous nous réunirons dan s ma chambre ; là, je vous promets un magnifique festin. » Le mot d ordre est donné , le cuisinier est gagné.... Nous nous retirons dans nos appartemens, nous éteignons nos lumières, et nous attendons avec impatience que le château soit endormi. Le comte de Beaujolais verllait avec l'anxiété d'un chef de conjurés. Ses augustes complices et moi nous nous glissons à pas de loup dans sa chambre, et là, sans bruit, nous dressons la table, nous mettons le couvert, mais le cuisinier n'arrivait pas. Partagé entre son devoir et la promesse qu'il avait faite à son jeune maître, il avait hésité à réveiller la broche à une heure où elle devait dormir. Il arriva enfin pâle comme la peur, osant à peine hasarder sur la porte le signal convenu, et allongeant d'une main tremblante les mets qu'il avait mystérieusement préparés. Cette apparition excita un rire général, et le souper, commencé sous ses joyeux auspices, se prolongea assez avant dans la nuit. Les conspirateurs ne dorment pas; nous disions mille folies et les heures s'écoulaient rapidement. Au point du jour, le comte de Beaujolais nous dit: k Madame de Genlis trouvera sûrement que nous avons la figure un peu altérée , eh ! bien, donnons à cette fatigue un prétexte qui lui plaira; elle aime beaucoup à savoir que nous avons nagé, allons

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nous baigner. » Cette proposition fut accueillie, et quand nous revînmes au château , et que nous reparûmes aux yeux de madame de Genlis , les cheveux tout humides encore, elle félicita ses jeunes élèves de leur vigilance ; et le comte de Beaujolais souriait de la méprise de sa gouvernante et du succès de son petit complot f.

Les États-Généraux, si long-tems attendus, silongtems refusés, s'assemblèrent à Versailles le 5 mai 1789; mais la joie que le peuple éprouvait à les voir enfin réunis était mêlée d'inquiétude. Paris et ses environs se remplissaient de troupes de ligne et surtout de régimens étrangers qui furent placés sous les ordres du maréchal de Broglie. Les courtisans se vantaient, .avec une folle présomption , qu'ils se débarrasseraient bientôt des mandataires du peuple. De leur côté , les députés sentirent la nécessité de se donner un caractère plus imposant. Sur la motion de l'abbé Syeyes, ils se constituèrent le 17 juin en Assemblée nationale. Ils firent en

1 Cet aimable prince, arrêté en 1793 au Palais- Royal avec son père, fut transféré à Marseille dans le fort Saint- Jean avec son frère le duc de Montpensier. C'est là qu'il donna cet exemple si touchant d'amitié fraternelle! Les deux captifs avaient préparé les moyens de briser leurs fers. Une barque les attendait au port. Le comte de Beaujolais sort de la prison ^ sans être reconnu; moins heureux, le duc de Montpensier se casse la jambe en voulant s'évader. Le comte de Beaujolais, instruit de ce malheur, revint auprès de son frère, et lui dit en l'embrassant : « Je n'aurais pas pu jouir sans toi de ma liberté! »

Le comte de Beaujolais est mort à Malte le 3o mai 1808.

( Note de V éditeur. ) m*. G

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même tems une dernière invitation aux classes privilégiées de se réunir avec eux. Quelques curés s'y rendirent et comparurent à l'appel des bailliages. Cette démarche patriotique fut suivie' successivement par la majorité du clergé à la téte duquel se trouvaient l'archevêque de Bordeaux , l'archevêque de Vienne et l'évêque de Chartres.

La première opération de l'Assemblée nationale, au moment où elle fut constituée, a été de déclarer nuls toute espèce d'impôts , comme ayant été établis sans le consentement de la nation, et de les rétablir provisoirement pendant la session, avec cette restriction qu'ils cesseraient d'être payés, si les États-Généraux étaient séparés par des causes imprévues, avant d'y avoir statué.

Cet arrêté vigoureux étonna la cour ; le hautclergé, la majorité de la noblesse , le parti des princes, la reine se rassemblèrent en petit conseil; la décision fut de déterminer le roi à un coup d'autorité. En conséquence, le roi déclara qu'il tiendrait le 11 juin une séance royale, et sous le vain prétexte de faire arranger la salle, il suspendit l'Assemblée nationale , mais il n'était pas en son pouvoir d'enchaîner le courage des députés des communes. M. Bailly, leur président, se présenta à la porte de la salle; elle était gardée par des soldats. L'officier qui les commandait lui dit que ses ordres étaient de n'y laisser entrer personne ; Bailly proteste , et va tenir la séance dans le jeu de paume de Versailles. Ce fut là que Target rédigea ce fameux serment qui engagait les députés à ne point se sé-

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parer sans avoir établi la constitution sur de solides bases. Il fut signé par tous à l'exception de Martin dAuch.

Le lendemain l'Assemblée tint sa séance dans l'église Saint-Louis; elle fut remarquable par la réunion de la majorité du clergé et de quelques citoyens nobles, députés du Dauphiné.

Pour préparer le travail de la séance royale , il se tint plusieurs conseils extraordinaires où Monsieur (depuis Louis XVIII) et M. le comte d'Artois ( depuis Charles X ) furent admis. Le plan de M. Necker y fut discuté, combattu vivement par Vidaud de la Tour, et rejeté. Le directeur des finances se retira, demanda sa démission. La séance royale fut remise au mardi a 3. Le garde-des-sceaux y lut, sous le titre modeste des intentions du roi, une ordonnance revêtue des formes du pouvoir absolu; la majorité du clergé et de la noblesse l'accueillirent aux cris de vive le roi ! Les communes et les membres de la minorité gardaient le silence, et le roi retrouva ce silence dans la foule qu'il traversa pour retourner au château.

On avait ordonné que les séances resteraient suspendues jusqu'au %l\> mais les députés des communes restèrent assemblés. M. de Brézé , grand-maître des cérémonies, signifia au président l'ordre de se retirer, et Mirabeau lui répondit: « Allez dire à celui qui vous envoie que nous sommes ici par la volonté du peuple, et que nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes. » Mirabeau fit en même tems adopter la motion de dé-

clarer la personne des députés inviolable. Cette attitude de l'Assemblée fit succéder l'alarme aux fanfaronnades de la cour.

Déjà les nouvelles de la séance royale se répandaient dans Paris; on y ajoutait que Necker avait donné sa démission. Les esprits s'échauffent, les hommes se rassemblent, des cris de vive Necker se font entendre, des orateurs impromptu haranguent le peuple. Le duc d'Orléans part pour Versailles, arrive chez le roi à cinq heures du matin, ne lui cache pas la vérité, ne lui dissimule pas même le danger qui le menace si M. Necker n'est pas rappelé. Le roi mande M. Necker. Après cet entretien , le ministre en sortant du cabinet du roi trouve une foule de personnes qui l'attendaient ; on l'environne, on le porte en triomphe jusques chez lui; on lui demande de sauver la France, il répond : «en butte à toutes les cabales, je souffre « depuis long-tcms. La tranquillité m'était néces- « saire, ma retraite me l'assurait , mais je ne puis « résister à tant de marques d'amour et de bience veillance: dût-il m'en coûter la vie, je resta »

Des cris de joie retentirent à Versailles, ils furent bientôt répétés à Paris.

Le a5, le duc d'Orléans, à la téte de quarantesept gentilshommes, vint se réunir au tiers-état. Cette démarche devenait embarrassante pour les chambres de la noblesse et du clergé. Le peuple murmurait, l'obéissance des soldats commençait à devenir douteuse ; la position était critique. Le roi écrivit une lettre « pour engager sa fidèle noblesse

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à se réunir sans délai avec les deux autres ordres.» La réunion totale se fit dans l'après-diner du 27. La lettre du roi était le prétexte, la crainte était la cause. Un motif plus noble aurait pu déterminer plutôt les classes privilégiées.

Ce moyen était le seul capable de calmer l'effervescence du peuple, aussi a-t-il complètement réussi. La foule se porta au château ; le roi et la reine parurent sur un balcon et s'embrassèrent, et l'air retentit d'applaudissemens et de cris de joie.

Cependant l'appareil militaire, qui grossissait sans cesse autour de Paris , alarmait les esprits sur la sincérité des dispositions de la cour. Mirabeau, qui les avait pénétrées, fait dans l'Assemblée une véhémente motion pour demander le renvoi de ces cohortes qui menaçaient également les citoyens et les députés. Il rédige une adresse d'une énergie républicaine et fait décider qu'elle sera présentée au roi par une députation. Cette démarche n'eut pas de succès à la cour; on y parlait même de reléguer les États à Soissons ou a Noyon , et quelques propos indiscrets donnèrent à penser que le moment approchait où toutes les troupes, réunies à dessein autour de la capitale, allaient remplir le but pour lequel on les avait appelées. Un premier soin était nécessaire, c'était de se débarrasser d'un ministre incommode ; on renvoie M. Necker. M. de Breteuil lui succède, on lui donne pour adjoints MM. Vidaud de la Tour et de la Galaisière; M. de la Vauguyon remplace M. de Monmorin, ministrq

des affaires étrangères; sur les ruines du conseil de guerre et de M. de Puységur, on élève M. Foulon comme intendant de la guerre , et le maréchal de Broelie comme ministre. On donne à ce dernier l'appartement de feu M. le dauphin, à Versailles : C'est-là qu'il établit son quartier-général, c'est de-là qu'il fera ses dispositions militaires, qu'il placera ses batteries, qu'il dirigera ses opérations.

La capitale apprend bientôt ces changemens. On ajoute à cette nouvelle que tout est prêt pour une expédition militaire contre l'Assemblée , et que la minorité de la noblesse doit être enlevée ainsi que plusieurs députés des communes. L'indignation s'empare de tous les esprits. Le peuple court , se presse, s'accumule, s'empare de toutes les armes. Ses premiers coups tombent sur les gens qui lui font éprouver une oppression journalière : le lieutenant de police et les commis; on pille la maide l'un , on brûle les barrières des autres.

On portait en triomphe les bustes du duc d'Orléans et de M. Necker. Les Champs-Élysées étaient remplis de troupes. Tout-à-coup le prince de Lambesc entre au galop, le sabre nu, dans le jardin des Tuileries et charge le peuple à la tète de Royal-Allemand. La première victime qui tombe sous ses coups est un malheureux vieillard de soixante ans. Les charges de cavalerie sont un triste argument en politique, et il est fâcheux que la tradition n'en soit pas perdue. Celle du prince de Lambesc occasiona dans Paris un soulèvement général. Le danger devenait pressant. Un

grand nombre de mauvais sujets, de vagabonds parcouraient les rues dans un effrayant désordre; n'ayant rien à perdre, tout à gagner, ils auraient pu livrer la ville au pillage. Le tocsin sonne ; les électeurs du tiers -état s'assemblent spontanément à l'Hôtel-de-Ville, s'emparent du pouvoir municipal, organisent la population en compagnies de gardes bourgeoises. Elles n'étaient pas armées, on court aux Invalides; on se rend maître des fusils, des canons, des munitions; on n'éprouve aucune résistance ; les officiers d'artillerie étaient pour le peuple. On s'empare aussi de l'Arsenal, on distribue des postes, des patrouilles; on prend d'abord la cocarde verte; on la quitte pour les rubans aux trois couleurs. Les Gardes Françaises réunis sur les boulevards Italiens, cédant aux invitations du peuple assemblé devant eux, frappent leurs armes en criant : Vive la nation ! et courent s'incorporer dans la garde nationale. Cette milice bourgeoise remplissait le double objet d'assurer la tranquillité des citoyens, et de présenter, au besoin, une résistance armée aux menaces militaires qu'on avait sans cesse devant les yeux. Aussi, l'empressement à s'y enrôler étaitil extrême.

La Bastille renfermait des armes; on la regardait aussi comme la forteresse du despotisme; on court à la Bastille. M. De Launay , qui en était le gouverneur, fait ouvrir les portes; on entre en foule. Tout-à-coup lê pont-Ievis se relève; des coups de fusil tirés dans l'intérieur excitent la fu-

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reur populaire; on crie à la trahison, à la vengeance; on fait le siège de la Bastille; on s'en empare, on égorge le gouverneur, on promène sa tète au bout d'une pique !

Ces événemens jettent la cour dans la stupeur. Elle consent à renvoyer les troupes, et le roi se décide à venir à Paris. Le maire, M. Bailly, va le recevoir à la barrière. Suivant l'antique usage, on dispose un coussin pour qu'il se mette à genoux pour offrir au roi les clefs de la ville ; mais M. Bailly, repoussant le coussin avec le pied , dit : « La na- « tion s'est relevée, le maire de la ville de Paris a ne se mettra pas à genoux. »

Depuis Ja barrière jusqu'à l'Hôtel-de- Ville , la route était bordée par cent quatre-vingt-quatre mille hommes de gardes bourgeoises commandés par M. de La Fayette et armés à la façon des guerres civiles. Pas un seul cri de vive le roi! ne se faisait entendre; arrivé à l'Hôtel-de-Ville, le roi y prononça un discours qui plut à l'assemblée. M. Bailly, le maire, lui présenta la cocarde aux trois couleurs; le roi l'accepta, l'attacha à son chapeau, et se montra sur le balcon de l'Hôtel-de- Ville. A peine le peuple eut-il aperçu ce signe , que des acclamations universelles retentirent, et accompagnèrent la voiture du roi.

L'attitude de la garde nationale était admirable. Cette création semblait réaliser ces fables orientales où la baguette d'un enchanteur improvise une armée tout entière. Là , l'enchanteur était l'amour de la liberté.

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Le ministère fut changé, on rappela M. Necker; tout rentra dans l'ordre et la tranquillité. Mais la confiance publique ne tarda pas à s'altérer de nouveau. Tandis que la cour faisait publiquement ces concessions, elle poursuivait secrètement ses premiers projets. L'émigration des princes réveilla tous les soupçons. On répandait que les premiers émigrés n'étaient qu'une avant-garde, qu'ils seraient bientôt suivis par le roi; qu'ils allaient solliciter l'appui des puissances étrangères; qu'ils se flattaient hautement de faire rentrer la nation clans le devoir, et de faire remonter le roi sur sa bête. Le trop fameux repas donné par les gardes-ducorps, le ier octobre, dans une des salles du château de. Versailles; l'exaltation de quelques serviteurs du roi qui portèrent le zèle au-delà des bornes de la prudence; la cocarde nationale foulée aux pieds, changèrent les alarmes en irritation. Tout Paris armé courut à Versailles. La nuit du 5 au 6 octobre fut épouvantable.... M. de La Fayette triompha de la rage des brigands , et quand il parut sur le balcon du château avec le roi et la reine, le peuple battit des mains et s'écria : à Paris! à Paris! Le roi , cédant à ce vœu, s'achemina vers la capitale avec la famille royale.

L'Assemblée nationale qui dans cette sanglante nuit s'était transportée au château de Versailles en se déclarant inséparable de la personne du roi, se transféra également à Paris. Rien n'était plus évident que le double système suivi par le gouvernement, les projets de la cour, ses correspondances

avec l'étranger; cependant une partie de l'Assemblée en était encore dupe. Il est vrai que les démarches ostensibles du roi pouvaient l'encourager dans cette crédulité; c'est ainsi que Louis XVI vint renouveler dans le sein de l'Assemblée la promesse de maintenir la liberté constitutionnelle: c'était le 4 février 1790. L'assemblée prêta dans cette séance, le serment civique. Il y avait une telle affluence de monde que malgré les facilités que j'avais pour entrer à l'Assemblée , je fus forcé de passer dans les corridors la plus grande partie de la séance. Le but de cette démarche désirée, je crois, par les amis de la révolution , était d'achever de détruire les dernières espérances du parti aristocratique; mais elle me paraissait inutile en ce sens que ceux qui prétendaient que le roi était en prison à Paris ne devaient pas manquer de dire qu'on faisait faire tout ce qu'on voulait à un roi prisonnier. Necker laissa passer l'oreille dans quelques endroits de son discours; néanmoins, je fus satisfait de l'ensemble, en rapprochant son langage de celui qu'il avait tenu à la même assemblée le a3 juin. Le tems et la nécessité pouvaient seuls expliquer cette variation.

La célèbre Théroigne de Méricourt, était, à cette séance , à la place qu'elle occupait tous les jours dans la tribune publique située du coté des Feuillans. Témoin du mouvement que les députés se donnaient pour recevoir le roi, elle dit de manière à être parfaitement entendue : « Vous êtes encore de vieux Français. » C'est elle qui fit la motion de

demander au président que « les citoyens et citoyennes des tribunes fussent admis à prêter le serment. » Tous les matins, avant la séance, cette fille extraordinaire lisait un chapitre du Contrat- Social qu'elle expliquait à ses voisins; aussi sa place lui était religieusement gardée.

Cette journée fut célébrée par des fêtes. Il est, dit -on, d'une bonne politique d'étourdir le peuple par des spectacles, des jeux, des cérémonies. Je n'étais donc pas né pour cette science, car je ne l'entends pas du tout. Toute politique qui n'a point pour base la vérité, ne me convient pas. Je ne connais, moi, pour conduire les hommes , que franchise et loyauté. Tous ces petits moyens, ces ressorts de l'intrigue, produisent ordinairement des effets absolument opposés à ce que l'on s'était promis; on ne peut tout calculer, tout prévoir lorsque Ton s'écarte une fois du vrai.

Un Te Deum fut chanté à Notre-Dame ; la messe fut célébrée par un prêtre qui avait bien l'air de savoir qu'on n'était pas trop venu là pour l'entendre. Le moment où le serment fut prêté offrit un coup-d'œil magnifique; toutes les épées se croisaient; les drapeaux s'agitaient, et des cris de vive la liberté! se répétaient avec enthousiasme sous les voûtes de cette vaste église.

M. Necker avait compté sur cette séance royale pour reconquérir sa popularité. Il se trompa. Placé auprès d'une cour qui, entièrement opposée à son système politique, se défiait de lui et n'avait dans 6es rapports avec lui aucune bonne foi ; et cependant,

par suite de cette fausse position , responsable envers la nation, non-seulement des actes ostensibles du gouvernement, mais aussi de ses projets et même de ses intentions, il lui était également impossible de régler la marche d'une cour qui, comme Pénélope , défaisait la nuit ce qu'elle avait fait le jour, et de retenir l'opinion publique que cette duplicité irritait de plus en plus; il ne pouvait se maintenir, il donna sa démission.

Cette position s'est retrouvée sous nos yeux, car, avec une restauration , il est bien difficile que le passé n'envahisse pas le présent; et de notre tems comme alors, les ministres, sous le nom desquels on a voulu jouer à la popularité , sont tombés dupes et victimes de la cour.

L'espérance, cette consolatrice des hommes, qui meurt et ressuscite mille fois par jour, ne s'anéantit jamais, paraît sous toutes les formes , se nuance de toutes les couleurs, se glisse dans le même cœur dont elle venait d'être bannie, le réchauffe, le fortifie, l'anime; ce sentiment qui s'identifie avec nous, qui, né avec le premier homme, ne périra qu'avec le dernier, n'avait pas abandonné les ennemis de la révolution. Les partisans du pouvoir absolu se flattaient que les Français, dégoûtés bientôt de la liberté , reviendraient paisiblement sous le joug qu'ils avaient brisé. « Tout n'est pas « perdu, disaient-ils : les députations des régimens « de ligne et des gardes nationales de toutes les a parties de la France vont se réunir à Paris; on « les verra manifester leur désapprobation contre

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« la constitution nouvelle ; le ridicule édifice « élevé par l'Assemblée nationale s'écroulera , et « nous châtierons ceux qui ont osé troubler notre « repos et attaquer nos privilèges. » Le jour marqué pour la fédération arriva; c'était le 1 4 juillet 1790, anniversaire de la prise de la Bastille.

Je me rendis à six heures du matin au Champde-Mars avec plusieurs députés suppléans, qui m'avaient fait avoir une place dans la travée qui leur était réservée à côté de celle destinée à l'Assemblée nationale.

Un amphithéâtre circulaire d'une immense étendue était terminé dans l'une de ses extrémités par un arc de triomphe. Au milieu de la place, s'élevait un autel carré sur le haut duquel on parvenait de quatre côtés par de grands escaliers décorés de bas-reliefs qui représentaient le serment des Horaces; plus de trois cent mille spectateurs étaient assis sur des gradins. Un pavillon couvert placé vis-à-vis de FÉcole-militaire fermait la ligne circulaire, il était destiné aux ambassadeurs, aux étrangers, aux suppléans, à l'Assemblée nationale, aux députés des communes de France. On avait placé un trône au milieu des représentans du peuple ; à côté du roi et sur sa droite, un fauteuil pour le président de l'assemblée; derrière le roi, dans une tribune plus élevée et décorée de fleurs de lis, on avait réservé des places pour la reine et la famille royale.

Des averses très-fréquentes inondèrent les spectateurs ; et les troupes parisiennes placées depuis la veille, pour maintenir le bon ordre, formaient

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des ronds et des danses, jusqu'au moment où une salve d'artillerie vint les avertir de reprendre leurs rangs. Bientôt après, nous vîmes traverser sur le pont de bateaux, construit en face de Passy, une foule d'étendards qui annoncèrent le commencement de la fête ; il était alors midi passé. Le corps électoral ouvrait la marche, les deux cent quarante de la commune, la municipalité, les députés des soixante districts et les drapeaux précédèrent l'Assemblée nationale ;Mes confédérés des départemens arrivèrent ensuite , suivis de tous les vétérans de terre et de mer. La marche était fermée par les milices nationales. Elles furent placées en cercle en avant des troupes parisiennes. Chaque département était désigné par une bannière blanche : dans le milieu d'une couronne civique on lisait en lettres d'or le nom du département ; et les cravates étaient aux couleurs de la nation. Plus de deux grandes heures s'écoulèrent avant que l'arrière-garde fût arrivée; l'ennui s'empara des troupes, ellçs quittèrent leur rang, et se groupèrent dans le Champ-de-Mars. Ce désordre était d'un effet assez pittoresque, le roi parut le dernier; à son aspect, toutes les troupes vinrent se précipiter au pied de l'amphithéâtre, et crier vive le roi! On s'attendait à voir le roi , profitant de cet enthousiasme, descendre de son trône, traverser le Champde-Mars, monter à l'autel, et prêter à haute voix le serment décrété par l'Assemblée nationale; il se contenta de le prononcer à voix basse, sans se déranger. Le président de l'assemblée, le marquis

de Bonnay , suivit le tnèrae exemple ; aussi ce moment qui devait être le plus auguste, le plus imposant de la cérémonie, trompa toutes les espérances. Le coup-d'œil de la bénédiction des drapeaux a été sublime, il rappelait à l'imagination les fêtes de l'antiquité. Les vêtemens de nos prêtres, blancs et attachés par une ceinture aux couleurs nationales, ajoutaient encore à l'illusion. Ces drapeaux groupés autour des marches de l'autel, ces salves d'artillerie, cette multitude de chapeaux qui volaient dans les airs, lés hauteurs de Passy chargées de spectateurs, la fumée des canons , l'éclat des armes , la variété des uniformes, tout contribuait à donner à ce tableau le plus magnifique ensemble. Je traversai une partie de l'armée, je montai sur l'autel où venait d'officier ce jeune prélat dont le nom est devenu si célèbre dans les boudoirs, les assemblées et les congrès1. Je lus les diverses inscriptions placées sur l'arc de triomphe, et je revins à Paris. En traversant les Tuileries, je rencontrai Syeyes et Mirabeau, et nous allâmes dîner ensemble chez un restaurateur. Ils paraissaient mécontens du caractère politique de la cérémonie ; ils ne dissimulaient pas les craintes qu'elle leur inspirait pour l'avenir. — « Oui, disait Syeyes, si la cour sait mettre à profit cette journée, c'en est fait de la liberté. — Avec un pareil peuple, reprit Mirabeau, si j'étais appelé au ministère, poignardez-moi, car un an après vous seriez esclaves. Mais tranquillisez-vous, je liais trop les ministres pour vouloir leur succéder; j'aime mieux les combattre

1 M. de Talleyrand.

à la tribune, et je suis sûr de me faire applaudir à l'Assemblée nationale par ces quatre mots qui sont les seuls qui n'aient point encore été dits contre eux : les ministres sont des /. F. — Ce serait laconique, lui dis-je, mais inutile; laissons faire leur gaucherie. — Et les émigrés, répliqua Mirabeau, ce sont eux qui gâteront tout. » En ce moment un aide-de-camp de M. de La Fayette entra dans la salle où nous étions; Mirabeau se leva de table ; nous le suivîmes.

Le soir nous allâmes voir les illuminations et les réjouissances publiques. Nous remarquâmes surtout la gaîté qui animait les danses sur la place de/eue la Bastille. Au lieu de ce hideux bâtiment, on voyait un bosquet orné de guirlandes en verres de couleurs et dominé par le drapeau de la liberté. Parmi les inscriptions placées sur les transparens , on ne pouvait s'empêcher de sourire en lisant, devant la boutique d'un confiseur, ce quatrain :

« Vive le roi , « Ma femme et moi, « Pourvu qu'il soit * De bonne foi ! »

Il est certain que le plus grand nombre des fédérés soit des troupes de ligne, soit des gardes nationales , ne put être témoin de cette solennelle alliance du monarque avec son peuple et son armée, ni surtout des preuves des bontés du roi, sans se pénétrer d'attachement pour lui. Si Louis XVI se fût rendu compte avec sincérité de sa position et de l'état de l'opinion publique , s'il eût mieux senti tout ce qu'il y a de ressources dans la nation

française; s'il eut fait de bonne foi les concessions que les besoins du tems exigeaient pour le plus grand bien du peuple sans humilier la majesté du trône ; s'il eût tenu ses sermens , tout porte à croire qu'il eût joui tranquillement des bienfaits de la monarchie constitutionnelle ; mais , au lieu d'opérer une conciliation , la cour ne rêvait qu'à reprendre l'exercice du pouvoir absolu ; et les émigrés français parcouraient toutes les cours de l'Europe pour exciter les rois à arrêter la marche de la révolution et à rétablir le système de gouvernement qu'elle renversait. Ils déclaraient partout que l'autorité royale était anéantie en France ; que la monarchie n'y existait plus que de nom ; que Louis XVI, étant prisonnier , ne pouvait manifester sa volonté ; qu'il n'était plus que l'organe de ceux qui lui avaient arraché son autorité légitime ; que c'était donc à Tétat de captivité où il était réduit que devaient être attribuées les sanctions qu'il donnait à tous les décrets et les déclarations qu'il renouvelait sans cesse; que par là même qu'il était captif, tous les actes émanés de lui, pendant sa captivité, étaient nécessairement frappés de nullité; que les sommes qu'il prêtait l'étaient également et n'étaient considérées ni par lui ni par eux comme obligatoires ; qu'il en était de même de tous les désaveux qu'il leur donnait ; qu'enfin ils regardaient comme un devoir de leur fidélité envers lui de ne tenir aucun compte de tous les ordres qu'il pouvait leur adresser publiquement , tant que sa captivité durerait.

Les émigrés ajoutaient à tout cela qu'en agissant ainsi ils se conformaient aux instructions que Louis XVI leur avait données et aux ordres secrets qu'ils recevaient de sa part. 11 est probable que ces assertions étaient fondées. On a même dit que le comte de D**\ doué dune excellente mémoire, recevait des instructions aux Tuileries , les portait aux chefs de l'émigration, et en rapportait la réponse à Paris sans jamais écrire un mot. Au-dehors, on ajoutait foi à ces bruits; au-dedans, ils produisaient cette méfiance, cette inquiétude, enfin cette irritation qui est devenue si terrible par ses excès. Les paroles, les déclarations, les sermens de Louis XVI perdaient leur crédit en France , et le peuple le soupçonnait de plus en plus de faire cause commune avec les émigrés pour rétablir l'ancien régime, ou, comme on disait encore plus justement, pour /aire la contre-révolution. On lui supposait toujours l'intention de s'éloigner tant de l'Assemblée que de Paris , ainsi qu'on n'ignorait pas qu'il l'avait projeté dans l'automne de 1789,61 l'événement a prouvé que le roi n'avait pas cessé de le vouloir. Aussi, lorsque l'on eut connaissance du projet qu'avait la cour d'aller s'établir à Saint- Cloud , on ajoutait que ce n'était qu'un prétexte pour dérober la fuite du roi ; qu'il irait de là à Compiègne, d'où il lui serait facile de gagner les Pays-Bas; et l'imagination, qui rapproche les distances , le voyait déjà de retour avec une armée. La conduite de la cour rendait tout vraisemblable, en ce qu'elle pouvait tout faire croire et tout faire

DE STANISLAS GIRARDIN. (jg

craindre. V***, membre du comité des rècherches, m'a dit qu'un valet de pied de ****** était venu déposer que des relais étaient préparés sur la route de Rouen. Ceci était un peu plus positif; mais cette anecdote ignorée n'aurait rien ajouté à la crainte que ceux qui s'intéressaient au sort de la patrie devaient éprouver. I^e lendemain lundi, 18 avril 1791 , dès que l'on sut que le roi devait partir à dix heures , un concours immense de personnes enveloppèrent les avenues du château. Le roi monte en voiture ; les gardes nationales de l'intérieur s'opposent à son départ; elles n'écoutent plus la voix de leur général; M. de Lafayette est désobéi et brise son épée. Après avoir lutté pendant plusieurs heures contre la voix du peuple , qui lui demandait de ne point partir, le roi descend de voiture, et dit, en montant le grand escalier: « On ne pourra pas dire au moins que je suis « libre. »

M. le cardinal **** avait, disait -on , influé sur cette démarche de Louis XVI, et le peuple, toujours disposé à se venger de ceux qui ont voulu le tromper, vit passer sous le guichet un carrosse qui renfermait un cardinal : on se préparait à le conduire à la rivière, lorsqu'il prouva , par sa carte de sûreté, qu'il était le cardinal de La Rochefoucauld.

Les membres du conseil de l'administration de Paris se joignirent à ceux du Directoire, et tinrent, dans Faprès-dîner, une séance dans laquelle ils adoptèrent une adresse au roi , remarquable par sa

précision et son énergie , pour lui demander d'écarter de sa personne les ennemis de la constitution , et de notifier aux cours étrangères son adhésion et son attachement aux principes sur lesquels elle était fondée.

Dans la séance du a3 avril, le roi fit notifier à l'Assemblée , par M. de Monmorin , l'instruction qu'il envoyait à ses ministres près les cours étrangères. Cette lettre, où la constitution et la révolution étaient parfaitement définies, était, dit-on, l'ouvrage de M. P***, l'un des secrétaires qui avaient été attachés à Mirabeau ; elle fut accueillie par les plus vifs applaudissemens ; et, sur la motion d'Alexandre de Lameth, une députation fut chargée d'aller remercier le roi de cette nouvelle preuve de son attachement à la constitution. Et moi, qui étais dans les tribunes, étonné de cette conversion si peu conforme aux idées que j'avais attachées au voyage de Saint-Cloud, je me disais : «t Faudra-t-il donc toujours que la voix du peuple ne soit écoutée qu'après qu'il aura manifesté ses désirs par des mouvemens tumultueux ! Que de malheurs épargnés si , dans leurs rapports avec la nation , ceux qui gouvernent mettaient plus de franchise et de bonne foi ! Qui nous dit que cette notification solennelle, reçue avec un si facile enthousiasme , n'est pas un nouveau piège dont l'Assemblée est dupe? » Je sortis en faisant ces pénibles réflexions; je les retrouvai dans plusieurs de mes amis : en vérité, il fallait ne point connaître la cour pour croire à ces vaines démonstra-

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fions, également démenties par ses principes, sa conduite et ses projets , qui , depuis l'ouverture des États-Généraux , n'avaient jamais changé.

L'événement ne tarda pas à justifier mes appréhensions. J'étais parti pour Beauvais , où j'exerçais les fonctions de président de l'administration centrale du département de l'Oise. Dans la nuit du mercredi 1% juin, je fus réveillé par le bruit que quelqu'un fit en frappant à ma porte. — Qui est là? — C'est moi. — Par quel hasard à cette heure? — Le président de la commune et le commandant de la garde nationale sont à la porte de l'évêché, et demandent à être introduits. — Je me lève, et MM. de Brétizel et Descourtils se présentent. Le dernier me prie de permettre à un homme d'entrer avec eux : nous passons chez l'évêque constitutionnel et ce particulier, que je reconnus pourv être le nommé M****, nous dit qu'il était parti de Paris à neuf heures du soir pour an n ont cer que, le matin, à l'heure du lever du roi, on avait découvert que toute la famille royale avait pris la fuite. « Du moment où cette nouvelle fut « répandue dans la capitale, ajouta M***, le peuple « s'est porté en foule aux Tuileries , au Luxem- « bourg. M. de Yillequier, soupçonné d'avoir fa- « vorisé l'évasion du roi , a couru de grands dan- « gers ; M. Bailly s'est réfugié à l'Hôtel-de* Ville; on «a même menacé M. de Lafayette, parce qu'on « a dit qu'il était sur le Carrousel lorsque le roi

' M. Massieu , ancien curé de Sergy, membre de 1* Assemblée nationale.

« sortait des Tuileries, et qu'il avait prêté les raains « a ce départ , comme il avait déjà voulu favoriser « le voyage de Saint-Cloud. »

M. Descourtils, commandant de la garde nationale , s'adressa nt à l'évéque et à moi , nous dit : « Je désire que vous vous rendiez l'un et l'autre à PHôtel-de- Ville. Lorsque vous serez sous ma main, je pourrai plus facilement répondre de vous.

J/. F èvéque : A lirais- je quelque danger personnel à craindre?

M. Descourtils: Je ne dis pas cela; mais, dans les circonstances actuelles , on ne peut prévoir tout

ce qui peut arriver.

M. lêvéque : Je suis prêt à périr , mais pour la constitution.

Moi: Vous n'avez rien à craindre quant à présent, monsieur : ce ne sont pas les patriotes qui peuvent avoir quelque chose à redouter. Je vais convoquer sur-le-champ le Directoire. Je demande à M. le président de la commune de ne point perdre un instant pour assembler le Conseil-Général. M. le commandant de la garde nationale voudra bien placer des postes à toutes les portes.

M. Descourtils-. Je vais faire monter M. F**, commandant des gardes-du-corps.

Moi : Pourquoi ?

M. Descourtils : Pour lui faire part de cet événement.

Moi: Croyez- vous , de bonne foi , qu'il ne le sait pas ? Ce que nous avons de mieux à faire, c'est de nous séparer pour nous rendre le plus tôt possible

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à Ja Maison-Commune». Je m'y rendis avec M. l'éévéque, et je lui conseillai de partir le plus prompteraent possible pour l'Assemblée nationale. Il partit en effet à six heures, et nous, nous prîmes toutes les mesures nécessaires pour assurer le maintien de la tranquillité publique. Un courrier du ministre de l'intérieur, arrivé à Beauvais le 26 juin, nous apprit l'arrestation du roi.

Dans la nuit du 20 au 21 juin 1791 , le roi était sorti à pied du château des Tuileries, par une fausse porte pratiquée dans l'appartement de M. de Villequier, avec la reine, ses enfans, madame Elisabeth et madame de Tourzel , gouvernante des enfans de France.

Ils traversèrent le Carrousel et montèrent d'abord dans une voiture dont le cocher était le comte de Fersen. Ils passèrent ensuite dans une voiture de voyage préparée potrr une dame russe, la baronne de Korff, dont ils avaient les passeports, et prirent la route de Bondy, accompagnés par trois gardes-du-corps déguisés en courriers. Le roi voulait se rendre à Montmédy. Ils arrivèrent le ai juin à sept heures du soir à Sainte-Menehould. Drouet, maître de poste, pendant que les voyageurs relayèrent, crut reconnaître la reine, et fut surtout frappé de la ressemblance de la physionomie d'un homme qui était dans le fond de la voiture avec un assignat. Ces voitures étaient escortées par un détachement de dragons qulavait , succédé à un détachement de hussards. Drouet conçut des soupçons, et ce qui tes confirma, ce fut

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de voir un des courriers parler d'un air trèsanimé à l'officier qui commandait le détachement. Drouet laissa partir les voitures, et, tandis que les voyageurs prenaient la route de Varennes par Clermont, il sella un de ses bidets de poste, prit avec Guillaume, son ami, un chemin de traverse, arriva à Varennes avant les voitures, et alla faire sa déclaration à Sausse, le procureur de la commune. Dès que les voitures arrivèrent, on barricada avec des charrettes le pont et la rue par où elles devaient passer. Le commandant de la garde nationale et le procureur de la commune interrogèrent les voyageurs; ils répondirent qu'ils étaient pressés , et présentèrent le passeport qui portait le nom de la baronne de Korff. Néanmoins, il fut décidé qu'ils ne partiraient que le lendemain, et ils descendirent dans la maison du procureur de la commune. Des gardes nationales accoururent en foule; on vit en même tems arriver des hussards allemands le sabre à la main, redemandant à grands cris le roi. Le commandant de la garde nationale répondit qu'on ne l'arracherait pas tle leurs mains ; il ordonna en même tems aux canonniers de se mettre à leurs rangs et de faire feu. Ils allumèrent les mèches ; il n'y avait rien , dit-on, dans les canons, mais cette mesure imposa aux hussards. M. D***, qui les commandait, tenta vainement de les exciter. On dit même que la reine essaya de les haranguer en allemand pour mieux ranimer leur zèle; mais soit par un effet de son trouble, soit par suite de son séjour à la cour

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de France, elle ne put articuler dans ce moment un seul mot de sa langue maternelle... La famille royale fut reconduite à Paris dans cette même voilure de voyage, escortée par une armée de gardes nationaux qui se recrutait de village en village et qui s'éleva à plus de cent mille hommes. Barnave, Pétion, Latour-Maubourg, nommés commissaires de l'Assemblée pour aller au-devant du roi , le rencontrèrent à Epernay. Mathieu Dumas chargé, sous le rapport militaire , de veiller pendant la route à la sûreté de la famille royale , remplit de la manière la plus honorable cette mission qui n'était pas sans difficultés.

La fuite du roi avait jeté Paris dans l'agitation. A l'Assemblée, dès que le président, Alexandre de Beauharnais, eut anuoncé cette nouvelle, les motions s'étaient succédé avec une extrême rapidité. Dans cette confusion, un député s'étant écrié qu'il était urgent de nommer une régence provisoire, pour suppléer l'absence du roi, Boissy d'Anglas répondit que cette mesure était intempestive; qu'il fallait attendre le retour du roi à Paris. Le duc d'Orléans , qui assistait à cette séance, descendit du banc où il était assis, et, prenant la main de Boissy d'Anglas, lui dit avec un accent qui attestait à-la-fois sa satisfaction et sa sincérité: « Voilà qui est bien : c'est parler en homme sage a et en bon citoyen. »

Le roi rentra dans Paris, le a5 juin, à sept heures du soir : ce ne fut pas sans peine ni sans danger que sa voiture traversa les Tuileries. La mul-

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titude était extrêmement agitée. Plusieurs membres de l'Assemblée quittèrent la séance, en tr autres Boissy d'Anglas, Lecoulteux deCanteleux, et s'élancèrent au milieu de la foule pour protéger les gardes-du-corps qui étaient sur le devant de la voiture. Sous le grand escalier du château, le vicomte de Noailles donna la main à la reine qui se trouva mal en rentrant dans ses appartemens, et le roi, arrivé dans son cabinet, remercia M. de Lafayette et M. Dumas, avec bienveillance.

Cependant une pièce de conviction , extrêmement grave, était venue fournir un nouvel aliment à l'irritation des esprits. C'est la proclamation que le roi , qui avait compté plus sur le succès de son voyage que sur son interruption, avait chargé M. Delaporte, intendant de la liste civile, de porter après son départ à l'Assemblée. Dans cette proclamation, le roi déclarait qu'étant privé de sa liberté depuis le mois d'octobre 1789, il protestait contre tous les actes émanés de lui pendant sa captivité. Ainsi tous les sermens à la constitution étaient désavoués; ainsi tous les décrets sanctionnés étaient frappés de nullité; ainsi la fameuse note de M. de Monmorin n'était qu'une scène de comédie; ainsi l'Assemblée nationale était dupe, le peuple était joué; les manifestes des émigrés étaient seuls la révélation de la pensée du roi et

l'expression vraie des projets de la cour !

On peut se figurer à quel point ces réflexions échauffaient l'opinion publique.

On se faisait un effrayant tableau des réactions dont les émigrés menaçaient tous ceux qui avaient embrassé le parti de la révolution, et cette crainte fut une des principales causes des excès populaires.

Des gens qui se prétendaient bien instruits, allaient jusqu'à dire que sûrs du succès de la fuite du roi et de leur retour en France , des émigrés avaient dressé une liste des membres de l'Assemblée, où ils avaient mis devant chaque nom un £, ou un R, ou un P1, ce qui indiquait le genre de supplice qui leur serait infligé, selon leur rang ou leurs torts envers la cour.

Le premier mouvement avait été la surprise; le second, l'indignation; le troisième, la vengeance. On se demandait publiquement : que fera-t-on du roi? Les uns proposaient d'achever sans lui la constitution, sauf à la soumettre à son acceptation ; d'autres disaient : « Quel superbe moment « pour la nation, si les mandataires du peuple sa- « vent ou veulent profiter du bénéfice des cir- « constances! S'ils ne le font pas, ils se rendront « coupables envers la France, l'Europe et la pos- « térité. » Danton assurait qu'il fallait remplacer Louis XVI par un chef élu pour deux ans par tous les départemens. Le club des Cordetiers se prononçait hautement pour la république. Aux Jacobins, il y eut plus d'une séance remarquable sur le même sujet, dans les premiers jours du mois de juillet. Goupil de Préfeln dit que les sept

1 E, écar télés; R, rompus ;P, pendus.

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comités pensaient comme lui qu'il fallait mettre le roi hors de cour , parce que la personne du roi était inviolable. Brissot combattit cette opinion. Robespierre proposa de faire circuler une pétition par laquelle le peuple déclarerait qu'il ne voulait plus de Louis XVI pour chef du pouvoir exécutif. Il parlait déjà depuis long-tems sur cette motion lorsque Ton annonça que quatre mille personnes se rendaient aux Jacobins. Le président Antoine quitta son poste; mais le très-petit nombre de membres qui se trouvèrent alors dans l'Assemblée l'engagèrent si énergiquement à le reprendre, qu'il y fut obligé; au même instant, entra une colonne nombreuse d'ouvriers; des applaudissemens mutuels signalèrent leur arrivée.

L'orateur de la députation dit : « Messieurs , nous sommes des citoyens réunis pour discuter sur les affaires publiques , et nous avons décidé que demain nous nous rendrions au Champ-de- Mars pour y prêter, sur l'autel de la patrie, le serment de ne jamais reconnaître Louis XVI pour roi des Français; nous venons ici pour vous inviter à vous joindre à nous. »

Antoine répondit fort bien , et se tira spirituellement d'un pas dont son caractère de député augmentait encore la difficulté.

Les pétitionnaires devinrent pressans , ils accusèrent l'Assemblée de tiédeur, de trahison; ils lui reprochèrent de prendre les formes du despotisme, de s'investir de troupes , de se faire garder par des canons dont la mèche était allumée. Au milieu du

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tumulte excité par ces plaintes, Robespierre, qui n'avait obtenu qu'avec peine la parole , s écria : « Je sais qu'il existe une coalition monstrueuse dans l'Assemblée entre les prétendus amis de la liberté et les députés des ordres ci-devant privilégiés, pour faire rétrogader la révolution ; je sais que, bravant le vœu national , ils veulent faire sanctionner leurs décrets par les baïonnettes , je sais qu'on m'a dénoncé ce matin au comité des recherches; que je dois l'être demain aux tribunaux ; mais si je dois périr, je ne regretterai point mon existence, car mon sang sera plus utile à la cause de la liberté que n'aurait pu l'être ma vie entière. »

Pendant cette délibération un grand nombre de citoyens se rendaient au Champ-de-Mars pour y signer, sur l'autel de la patrie, la pétition rédigée par les commissaires pris dans le sein de la société des amis delà Constitution. Le dimanche 17 juillet le rappel battit plusieurs fois , mais depuis quelque teros on faisait un si fréquent usage de tous les moyens d'augmenter l'inquiétude publique que peu de monde se rendait à ses sections. J'envoyai Th*** savoir la cause de ce rappel ; il vint me dire que c'étaitpour se porter au Champ-de-Mars, « N'y allez pas, monsieur, ajouta-t-il, car on dit que les troupes vont aller y fusiller le peuple. » Je dînais chez madame***; après le dîner, sur les quatre heures, nous vîmes passer un bataillon avec le drapeau rouge; nous entendîmes une décharge de mousqueterie et plusieurs coups de fusil par intervalle. J'avais l'ame oppressée. M. ***, un des convives , avait

quitté la table pour aller voir au Champ-de-Mars ce qui s'y passait; il revient le cœur déchiré, la physionomie bouleversée ; on l'entoure , on l'interroge, voilà ce qu'il nous dit : « Arrivé au Champ-de- Mars , après vous avoir quittés, j'y vois des danses et des jeux. Un groupe de trois ou quatre mille personnes entourait l'autel de la patrie. On annonce que le drapeau rouge s'avance; chacun s'apprête à se retirer au moment où la proclamation sera faite.... et tout-à-coup ori fait une décharge , plusieurs personnes tombent à mes côtés, et la foule s'enfuit saisie d'épouvante et d'horreur. »

I,a générale se faisait entendre de tous côtés. Des escadrons de cavalerie allaient rejoindre les troupes. Madame *** ne voulut point nous laisser partir, ni B*** ni moi. Elle envoya du monde pour avoir des détails sur la situation de Paris. On lui dit que tout paraissait tranquille, que la loi martiale avait été publiée dans le Palais-Royal , que le jardin en était fermé et que des patrouilles nombreuses investissaient le château.

Le lendemain on fit courir dans Paris mille récits divers sur les événemens du Champ-de-Mars. Quoi qu'il en ait été, on avait fait feu sur ceux qui s'étaient réunis pour exiger la déchéance de Louis XVI; la municipalité avait reçu à la barre de l'Assemblée des félicitations sur sa conduite dans cette journée; le général Lafayette , qui commandait la garde nationale, avait partagé ces éloges , c'était une preuve authentique que les députés qui formaient alors la majorité de l'Assemblée nationale, loin d'être

hostiles au roi , voulaient lui conserver la couronne, malgré tout ce qui pouvait servir à leur persuader que la véritable disposition de Louis XVI n'était pas de régner constitutionnellement. La conduite ultérieure de l'Assemblée vient encore à l'appui de cette assertion : non-seulement elle décréta que lorsqu'elle aurait terminé l'acte constitutionnel, elle le présenterait à l'acceptation de Louis XVI; mais elle se détermina à revenir sur ses pas en décidant qu'elle allait réviser tous les articles constitutionnels déjà décrétés par elle. Cette révision avait pour unique but de fortifier le trône et d'étendre l'autorité royale. Ce travail fut fait avec une telle précipitation que l'Assemblée termina en deux mois ce qu'elle n'avait pas fait en deux ans. Toujours dupe de la cour, le mot de liberté semblait avoir fini par lui faire peur; elle paraissait pressée de se dissoudre , et tellement fatiguée du pouvoir , que par une honorable mais funeste imprévoyance, elle déclara que ses membres ne pourraient être réélus à la nouvelle Assemblée. Le \l\ septembre 1791 ,1e roi vint jurer le maintien de la Constitution, et le 3o, l'Assemblée constituante se sépara pour faire place à l'Assemblée législative, dont j'ai été membre.

Dès l'ouverture des États-Généraux , j'avais suivi avec le plus vif intérêt la marche de ce grand mouvement populaire qui est devenu la révolution. Je gémissais quelquefois en secret d'être condamné à ne former pour mon pays que de stériles vœux, tandis que j'aurais été si heureux, si fier

de lui consacrer tout ce que je ressentais de bien pour lui dans mon cœur. J'assistais avec exactitude aux séances de l'Assemblée nationale , et , pour mieux les graver dans mon souvenir, j'en faisais un journal très-détaillé r. J'avais tellement saisi la coupe des discours des habitués de la tribune j que j'étais parvenu à les extraire avec autant de facilité que de fidélité , à l'exception de ceux de Mirabeau. Deux motifs s'y opposaient , l'originalité de ses expressions, et l'attention extrême avec laquelle je l'écoutais. Elle était telle qu'il ne m'était pas possible d'écrire un seul mot, et j'étais obligé de poser la plume pour n'éprouver aucune distraction. Aussi , après la mort de ce grand orateur , combien la vue de l'Assemblée rappelait dans mon ame d'impressions douloureuses! Combien de fois mes regards se sont fixés avec regret sur la place qu'il occupait ! La marche des délibérations surtout révélait toute l'étendue de la perte que la tribune avait faite. C'était la même armée; mais elle avait perdu son chef. Sa voix gouvernait l'Assemblée, son génie seul était une majorité. Les défiances qu'inspiraient ses mœurs avaient même leur genre d'utilité ; elles servaient à faire examiner plus scrupuleusement ses propositions, et à ne les faire adopter qu'à la suite d'une discussion plus lumineuse, plus approfondie. Après lui , toutes les prétentions montèrent au niveau des amours-propres ; chacun con-

• Ce Journal existe de la main de S. Girardin depuis 1 790 jusqu'au mois d'août 1791.

çut en secret l'espérance de s'emparer de la dictature du talent et de la parole, et Ton a eu la monnaie de Mirabeau comme on avait eu la monnaie de Turenne.

Je me souviens d'avoir vu , au mois d'avril 1 791 , chez M. Boze, peintre, place des Victoires , un portrait en pied de Mirabeau qui était d'une ressemblance véritablement hideuse , puisque la toile présentait tout ce qui contribuait à rendre sa laideur plus amère; mais ce portrait exprimait aussi ce qui la rendait supportable , le génie qui brillait dans ses yeux. Mirabeau était représenté dans le costume du tiers-état, à l'instant où il allait prendre la parole: c'était son air, son attitude, sa tournure! Dans le fond du tableau, on apercevait, entre des colonnes, les statues de l'Éloquence et de la Liberté. Ce portrait attirait la foule chez M. Boze : des sentimens divers amenaient chez lui des gens de tous les partis. Les uns venaient pour admirer le talent du peintre , les autres pour retrouver des traits chers à la patrie. Un intérêt plus tendre sans doute y avait amené une dame dont j'aperçus les larmes à travers le voile qui couvrait son visage. Je crus la reconnaître pour madame Le****, femme d'esprit, de caractère , qui a rendu de courageux services aux amis • de la liberté.

Ce jour-là on donnait à la comédie italienne , pour la clôture , Mirabeau aux Champs-Élysées. A cette pièce nouvelle était jointe la nouveauté de ne point faire le compliment au public. La sup-

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pression de cet insipide usage fit légèrement murmurer. Mirabeau aux Champs- Êlysées était une production dont madame Gouges était accouchée en trente-six heures. On ne pouvait en applaudir que l'intention. Un de mes voisins me dit: a Cette « pièce est un vrai morceau de réception pour le « club monarchique; on retrouve , à chaque ins- « tant , dans la bouche de Miraheau , les principes « faibles et timides des Clermont-Tonnerre. Ce « Mirabeau-là est à notre Mirabeau ce qu'un 89 « est à un patriote , ou , pour mieux dire, ce qu'un « castrato est à un homme. »

Mes soirées étaient pour la plupart consacrées à aller entendre les discussions des assemblées secondaires. Je me suis presque toujours borné au rôle d'auditeur dans les deux clubs dont j'étais membre. C'est au district des Filles-Saint-Thomas que je m'exerçais à parler. J'avais pour moi une faveur qui me donnait du courage. Le caractère de cette assemblée m'inspirait une chaleur d'idées, une énergie dont j'étais incapable dans un cercle. Le mot liberté a toujours exalté mon imagination, mon esprit et mon cœur.

Je faisais mon service de garde national avec une exactitude dont mes concitoyens me faisaient un mérite, tant il est vrai que l'impression des idées de l'ancien régime n'était pas tellement effacée que l'on ne crût devoir tenir compte à un homme , appelé comme il faut , de faire son devoir de citoyen. De toutes les manières de passer son tems, c'était bien la plus ennuyeuse; mais je

trouvais que , lorsque des citoyens consacraient leur nuit à garder les autres, il était jqste d'en passer aussi quelques-unes pour la sûreté commune. Le zèle de la finance et de la robe pour ce service était extrême : tel était l'ascendant de la nouveauté , et le plaisir de porter un sabre et un uniforme au lieu d'une toque et d'une robe noire! J'étais de service au mois d'avril 1 790 , lorsque Dom Gerle fit à l'Assemblée sa motion sur la religion catholique. Cette motion avait excité une grande effervescence tant dans l'Assemblée <jue dans le peuple. Toutes les avenues de la salle étaient occupées par une foule immense, dont les dispositions n'étaient point favorables aux partisans de l'aristocratie. M. de Lafayette traversa les Tuileries comme en triomphe; Mirabeau fut salué par les plus flatteuses acclamations, tandis que l'abbé Maury, reconnu au moment où il passait dans la rue de l'Échelle, fut assailli par la multitude, qui faisait retentir à son oreille les plus terribles imprécations. La marche du député de Péronne devint , comme on peut le croire, très-précipitée; cependant il ne pouvait aller si vite qu'il ne fût serré de très-près. Il entra brusquement dans une maison, rue Sainte-Anne, dont quelques officiers-citoyens défendirent l'entrée. Les patrouilles arrivèrent; nous fermâmes la rue. Néanmoins le peuple attendait toujours sa proie. Un homme sort de la maison , affublé d'une redingote d'uniforme, d'un sabre, d'un chapeau, d'un mousquet, d'une fausse queue... C'était l'abbé Maury , en garde national!

Mêlé à «ne patrouille, M. l'abbé échappa , sous ce déguisement, aux regards de la foule, et rentra chez lui protégé par l'habit et la générosité de cette même garde qu'il avait tant de fois injuriée du haut de la tribune.

Les femmes ne restaient pas étrangères à l'élan qui s'était emparé de tous les esprits. Comme au tems de la Fronde, elles se montraient fières de diriger l'opposition , de se parer des couleurs nationales, et d'exalter l'amour de la liberté. Mes amis et moi nous nous réunissions souvent à souper chez mesdames de ***. L'une était une personne bonne , gaie , spirituelle , d'un caractère franc , d'une amitié sûre. Son amie , madame la duchesse d'Aiguillon , avait une grande égalité de caractère, beaucoup de douceur, une ame élevée, un sourire enchanteur, une tète charmante, et dans toute sa personne un mélange de grâce et dé dignité qui inspiraient à la fois le respect et l'affection. Sa conversation était si attachante que j'aurais passé des journées entières à l'écouter; mais j'éprouvais en la voyant un plaisir qui avait plus de douceur que de vivacité : loin d'elle je ne ressentais aucune peine; son image ne troublait pas mon repos; je serais resté des mois entiers sans la voir que je n'en eusse pas été malheureux ; sa présence n'était pas nécessaire à ma vie; quel était donc le sentiment que j'avais pour elle*? C'était un attachement mêlé d'admiration , un culte aussi noble, aussi pur que celle qui en était l'objet : j'ai conservé ce même sentiment jusqu'au moment de sa

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mort , que j'ai pleurée avec tous ceux pour qui une aine distinguée, un noble caractère, un es* prit charmant , une amitié Bdèle ne sont pas de vains noms.

Un soir , sur les huit heures , je sortais de chez madame D*** pour me rendre au Palais - Royal ; c'était au mois de février 1791: je rencontre Pont***, qui me dit : « Mon cher d'Ermenonville , vous « trouverez en rentrant chez vous un billet de « moi : vous pouvez sur-le-champ me faire con- « naître votre réponse; je vais vous mettre au fait « de ce qui m'est arrivé aujourd'hui. J'étais à dîner « chez Beauvilliers , lorsque j'entends dire à une « autre table que fai fait brûler plusieurs châ- « teaux en Normandie. Ce mensonge était accon> « pagné des expressions les plus injurieuses. Jem'ap- « proche de l'orateur; je lui donne mon adresse, rue «d'Anjou, n° ia3. Ce jeune homme me répond « qu'il sera demain à mes ordres, à neuf heures, « au bois de Boulogne, avec des pistolets; il veut «ajouter quelque chose. Monsieur, lui dis-je,je « vous conseille de ne point laisser refroidir votre « dîner : quant à moi, je vais achever le mien ; car « vous savez comme moi

« Qu'un dîner réchauffé ne valut jamais rien.

«Je m'y trouverai : je vous ai donc écrit pour « vous demander en grâce de vouloir bien me ser- « vir de témoin. Je vous aime trop pour que vous « me refusiez ce service. »

J'acceptai à regret : Je connaissais le désavan-

tage que Pont*** devait Avoir dans le combat, parce qu'i l avait la vue extrêmemen t basse. Je songeai donc aux moyens d'arranger l'affaire. Gr**, beau-frère de Pont*** , qui partageait mon désir, me dit qu'il allait prévenir le commandant de la garde nationale , en me recommandant de n'en point parler. Je dormis mal. Le lendemain , avant huit heures > j'étais chez Pont***. Je trouve dans la première pièce un officier de la garde nationale avec lequel je me mets à causer pendant que Pont*** s'habillait. Il vient nous rejoindre, et me dit : Monsieur , que vous voyez là , vient pour ra'intimer l'ordre de ne point sortir ; j'espère cependant que son zèle n'ira pas jusque-là. — Je fais mon devoir f répond l'officier, en m'opposant à ce qu'un bon citoyen, un défenseur de la liberté aille compromettre des jours utiles à la patrie. — « Le point d'honneur, « reprend Pont***, est plus fort que toutes les lois. » — Ici On annonce le major de la division. « IVfon- « sieur, dit-il, en s'adressant à Pont***, j'ai été instruit « de la malheureuse affaire que vous avez eue hier; « je viens vous prévenir que j'ai reçu des ordres « pour vous détenir chez vous ; je vous invite à « vous y conformer ; » et il sort/M. de Lévis, second témoin de Pont***, arriva; Pont*** obligea l'officier de la garde nationale à nous laisser sortir: nous montâmes en voiture; nous nous arrêtâmes à la porte Maillot, et nous aperçûmes une grande quantité de chasseurs et de grenadiers nationaux qui se promenaient deux à deux et sans armes: ce qui me fit présumer que M. de Lafayette avait donné

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des ordres pour empêcher le combat. «Je suis fort aise, dit Pont***, que nous soyons arrivés les premiers ; mais tous ces gardes nationaux m'inquiètent ; on ne manquera point de dire que c'est nous qui les avons fait venir. » Plusieurs d'entre eux s'approchèrent de nous, et nous racontèrent qu'ils étaient venus au bois de Boulogne pour raccommoder quelques-uns de leurs camarades qui s'étaient pris de querelle ; mais que leur intention n'était de nous troubler en rien. Un fiacre survint , qui amenait M. D***, l'adversaire de Pont*** avec ses témoins. Je fis observer qu'un duel était du genre de ces spectacles qu'il ne fallait pas donner en public et qu'il me paraissait convenable de choisir un autre rendez-vous. On indiqua le Renelagh , et nous remontâmes en voiture pour nous y rendre. Pendant le trajet, je racontai beaucoup d'anecdotes de personnès qui s'étaient battues , sans savoir tirer au pistolet ni faire des armes, et qui néanmoins avaient blessé leurs adversaires.

Il y avait au comptoir du café du Renelagh une jeune personne : nous lui demandons si elle pouvait nous donner à déjeûner. — «Nous n'avons pas grand'chose dans cette saison , répondit-elle : il est extrêmement rare que l'on vienne déjeûner ici. Si vous voulez du café on va vous en faire chauffer. — J'en prendrai volontiers une tasse, dit Pont***. — Vous ne voyez donc presque jamais personne, mademoiselle ? — Fort peu ; et lorsqu'il nous vient quelqu'un , c'est toujours pour se brûler la cervelle. Dimanche dernier, un homme a été

— Mademoiselle, repris-je avec vivacité, allez voir si le café est chaud ».

Je ne connais rien d'aussi douloureux que la préface d'un combat. Après une demi-heure de préparatifs, on mit les deux combattans à dix pas. Au signal donné, le coup de D** part sans atteindre Pont***; l'arme de Pont*** rate; je la jette avec fureur contre un arbre. On recharge les pistolets; les deux coups partent; personne n'est blessé. On s'apprêtait à recharger : « Non , dis-je , en essayant de « sourire, en voilà bien assez ; d'ailleurs, à la ma- « nière dont ces messieurs tirent, ils resteraient ici « toute l'année sans se tuer. — Si monsieur est satisfait* répondit D**, il n'a qu'à le dire. — Moi , dit Pont***, à la condition que. vous ne répéterez plus de semblables propos ; promettez-le-moi , ou bien , tandis que nous sommes sur le pré , continuons. — Je vous le promets.». Nous les engageâmes alors à s'embrasser, ce qu'ils firent, et je me dis en moimême : C'est bien la peine de risquer sa vie pour finir par embrasser un étourdi. Je revins avec M. de Lévis et Pont***, et le soir je fus très à la mode dans les salons où la curiosité attendait de moi les détails de cette affaire. Ce fut un bonheur pour moi de la voir ainsi terminée; car j'avais bien souffert, et je m'étais bien promis de ne plus servir de témoin. Mais est-on le maître de garder un pareil engagement, et peut-on refuser assistance à l'honneur et à l'amitié ?

Le lendemain je dînai au club 89 : parmi les convives se trouvaient Régnier et l'abbé Syeyes.

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Au dessert , on vint à parler du combat de Pont***; j'en racontai toutes les particularités. Régnier m'engagea à mettre ce récit en action. Je suis sûr, ajouta-t-il, que cet ouvrage, fortifié par de sages réflexions, serait susceptible de faire impression sur Famé des spectateurs, et aiderait la philosophie à déraciner le préjugé du duel. — « Voici , dit l'abbé Syeyes , mes opinions sur le duel. Je le regarde comme un très-grand crime : ainsi personne ne doit s'en rendre coupable. Si quelqu'un m'injurie : de deux choses l'une , ou je méprise ses injures: ou je les lui rends. S'il s'emportait jusqu'à me frapper , là commence l'assassinat : alors je me défends avec toute espèce d'armes; c'est la défense légitime de la personne. Si jamais je fais une loi sur le duel, elle sera fondée sur ces principes. »

C'est dans ce même mois de février 1791 , que le collège électoral du département de l'Oise , convoqué pour nommer à l'évèché de Beau vais, vacant par le refus de prestation de serment de M. de La" Rochefoucauld, me choisit pour son président. L'Assemblée élut M. Massieu , curé de Sergy. Le lendemain , je devais proclamer cette élection. J'engageai les officiers municipaux à donner à cette cérémonie la pompe d'usage : messieurs de la municipalité avaient jugé à propos d'aller à la campagne, ou de partir dans la nuit pour Paris. Un adjoint suppléa par son zèle à l'embarras où pouvait nous mettre cette disparition signiBcative des autorités municipales. A midi nous nous mî-

mes en marche. J'étais à la tète du corps électoral , précédé par un peloton de garde nationale. M. l'évêque était à ma droite; les corps suivaient immédiatement après les électeurs : les militaires bordaient la baie. Toutes les cloches étaient son* nées; des salves d'artillerie se faisaient entendre; un concours prodigieux de monde s'était placé sur notre passage : on n'entendait ni cris d'allégresse ni murmures. C'était ce qui pouvait arriver de plus heureux dans une ville où la révolution avait si peu de partisans.il pleuvait par torrens, ce qui faisait doubler le pas à tout le cortège. Nous étions près de la cathédrale , lorsque M. Massieu me dit : « Un prêtre, après avoir prêté son ser- « ment dans une des églises de Cahors , a été as- « sassiné en plein jour ; mais le salut de la consti- « tution dépend du courage des bons patriotes; je « sens qu'il faut en avoir, et je me résigne à tout.» Ces réflexions n'étaient pas des plus réjouissantes; elles ne m'alarmèrent pas plus que le bruit répandu àdessein que«Le ci-devant évéque devait reparaître « dans la cathédrale à l'instant même où je proclame- « rais le nouveau. » Une multitude de femmes remplissaient l'église. Arrivé à l'entrée du chœur , je tentai de prononcer quelques paroles , mais ii me fut impossible de me faire entendre. Je cédai au vœu de me voir monter au jubé avec M. Massieu. C'est de là que je dis : « Citoyens, les électeurs du dé- « partement de l'Oise, pour répondre à la confiance « dont le peuple les a honorés, ont nommé pour « premier pasteur un homme recommandante par

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« sa bienfaisance, sa piété, son patriotisme. M. Mas- « si eu , curé de Sergy et député à l'Assemblée nationale, a été élu évêque du département de « l'Oise : c'est en cette qualité que je le proclame, « conformément à la loi sur la constitution civile « du clergé. »

M. Massieu prit la parole après moi. Il assura ses paroissiens et paroissiennes, qu'il ne négligerait rien pour leur bonheur spirituel et temporel; et, sur ce dernier point, la faiblesse de sa complexion faisait craindre qu'il ne se fût un peu trop avancé.

La messe fut longue et Jjruyante , grâce à la musique. Ce n'étaient pas des artistes qui la dirigeaient; et je connais peu de choses aussi terribles qu'une musique d'amateurs , et surtout d'amateurs de province. En ma qualité de préfet et de député, j'ai reçu dans ma vie plus d'une sérénade; on m'a régalé plus d'une fois de l'air ou peut-on être mieux qu'au sein de sa famille, et j'ai toujours regretté que l'oreille fût le chemin du cœur.

Cette cérémonie fut terminée , selon l'usage , par un grand dîner que je donnai chez moi. J'eus l'attention de n'y pas inviter ceux qui avaient jugé de bon goût de ne pas venir à l'église.

Ce n'était pas la première fois que j'avais reçu une distinction du département de l'Oise. Au mois d'avril 1790, j'avais élé élu président de son administration centrale. En cette qualité je fus chargé , au mois de mai suivant, de présenter au roi une adresse : je me rendis chez M. de Saint-Priest , pour le prier de me faire obtenir mon audience.

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JOURNAL ET SOUVEWJRS

Il eut la bonté de nous la faire avoir le lendemain. A onze heures nous étions aux Tuileries; nous attendîmes quelque tems dans une des salles qui précédaient l'appartement du- roi. Je remarquai que les cultivateurs qui faisaient partie de notre députation avaient un air dassurance dont les courtisans paraissaient surpris. Les cultivateurs ne l'étaient pas moins de voir des hommes dont la seule occupation était de perdre leurs journées dans les antichambres. En passant pour*se rendre à la messe, le roi, prévenu par M. de Saint-Ffiest de l'objet de notre députation , s'arrêta en face de nous; alors je lui fis la lecture de notre adresse. Quoique naturellement timide, je ne fus nullement troublé. Le roi m'écouta en se balançait, et me répondit : « Recevez l'expression de mes sentimens; « vous pouvez compter sur ma protection. »

Mes cultivateurs s'attendaient sans doute à une autre réponse; car celle-ci parut ne pas les satisfaire. J'allai dîner au fameux hôtel de Bretonvilliers, nous y bûmes avec Durand et l'abbé fie Malboisière à la santé de Mirabeau et au succès son décret sur la question du droit de paix et de guerre. Les ennemis du grand talent de cet homme extraordinaire avaient0 tellement indisposé le peuple contre lui, qu'ils avaient fini par lui persuader qu'il était vendu à la cour, parce qu'il avait dit que le droit de faire la guerre et la paix appartiendrait au pouvoir exécutif, concurremment avec le corps législatif; et dans les groupes des Tuileries et du Palais-Royal, des orateurs salariés prêchaient

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pour ameuter le peuple contre ce grand orateur. Aussi, Mirabeau en montant à la tribune, (le 22 mai 1 790), s'écria-t-il :«et moi aussi j'ai été applaudi, « et moi aussi j'ai été porté en triomphe, mais je « n'avais pas besoin de cet exemple pour savoir que « la roche tarpeïenné est près du Capitole. »

En revenant de Kle S.-Louis avec Durand et l'abbé de Malboisière nous passâmes sur le quai des libraires; notis entrâmes par hasard chez Guillaume/i^'or. Nous trouvâmes sur son comptoir une édition tout entière d'un pamphlet ayant pour titre: Grand crime du comte de Mirabeau découvert.

« C'est bien infâme à vous, lui dis-je, d'imprimer de pareilles jborreurs. — Je n'y ai pas mis mon nom, mais j'en connais l'auteur. — Cela ne vous excuse pas : vous savez- qu'on a pillé hier la boutique du libraire Gattey : tremblez à votre tourî » Nous continuâmes notre route, et nous entendîmes crier: grand crime!.... Arrivés aux Tuileries sur les sept heures, nous apprîmes que la séance était levée, pej£ipar la joie du peuple nous sûmes que le droit de faire la paix et la guerre appartenait à la nation. Le projet de Mirabeau avait passé presque en totalité avef un amendement à l'article premier. Je n'ai jamais vu une joie plus universelle : tous les partis croyaient avoir l'honneur de la victoire. Le club de 89 illumina pour Mirabeau; le club de Valois, pour Bamave. Ce qui me faisait croire que l'agitation du peuple avait été excitée dans cette occasion, c'est qu'il voulait pendre la veille Mirabeau, comme l'auteur des scènes dont il se ré-

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jouissait le lendemain. Cette manière de soutenir son avis pour faire triompher son amour-propre , me paraissait bien dangereuse et bien coupable.... Telle était alors mon opinion sur Mirabeau et sur les intrigues que l'envie avait fait naître pour renverser sa grande renommée.

Je parlerai peu de mes travaux de fieauvais ; les souvenirs administratifs n'ont pas beaucoup d« charmes. S'ils présentent quelque intérêt, c'estuniq liera en t pour celui qui, en interrogeant sa conscience , y trouve l'assurance d'avoir fait un peu de bien. Je me rappelle pourtant une petite anecdote qui me fit rire; je dois peut-être demander pardon de la raconter.

Un cultivateur et sa femme entrent un matin dans mon cabinet, et me disent : Monsieur le président, nous venons demander justice. Voilà l'affaire: Le fils d'un cabaretier de Montagny dit un jour à notre fille: une des poules de votre père est venue chez nous , elle y est encore. — Je vais la chercher. — Notre fille y va et demande où eBe est. — Dans la bergerie, répond le garçon ; et notre fille va dans la bergerie; le garçon la suit, et au lieu d'une poule notre fille trouve un coq; si bien qu'elle s'est trouvée embarrassée, et que neuf mois après.... Vous entendez, M. le président. — Fort bien. — Mais c'est qu'il y a deux petiots, et le fils du cabaretier ne veut en reconnaître qu'un, parce qu'il dit qu'il n'y en a qu'un qui lui ressemble. Que ferons-nous donc de l'autre petiot? »

Je m'attendais peu à cette singulière consultation;

je fis venir le coq du village, et d après mes exhortations, il épousa la jeune fille et adopta les deux petiots , quand même !

Pendant mon séjour à Beau vais, j'allais souvent " à Ermenonville. Je me souviens que j'y arrivai un jour que la duchesse d'Aiguillon et madame de Laraeth venaient, pour la première fois, en visiter les jardins. Elles avaient amené avec elles mademoiselle Francine. Sa jolie figure, sa grâce ^sa malice , les petits airs qu'elle chantait avec gentillesse firent sur moi une agréable impression ; mais j'étais loin de penser à cette époque que cette charmante enfant deviendrait un jour ma femme. Pendant notre promenade on épuisa tout le dictionnaire inventé pour louer de beaux jardins en présence des propriétaires; charmant , Joli, délicieux , superbe, beau, agreste , ravissant sortaient à chaque instant de la bouche des promeneurs; je n'oserais affirmer que ce fût toujours à propos, car j'observais mon père, et quelquefois je lisais sur son visage qu'il n'était pas satisfait de la justesse de l'expression. Nous nous arrêtâmes long-tems devant le tombeau de Jean-Jacques; c'est un de ces monumens qu'on regarde avec le cœur, et madame d'Aiguillon ne put retenir ses larmes.

Le repos dont je jouissais à la campagne me révéla un bonheur dont je ne soupçonnais pas l'existence. Je ne me faisais pas l'idée de l'agrément de perdre ses journées dans le délicieux far niente des Italiens. Au milieu des commotions de lu patrie, consciencieux observateur des hommes auxquels

ses destins étaient abandonnés, j'avais quelquefois besoin d'éloigner mes pensées du théâtre des événemens pour les reposer sur les beautés de la nature. Je me pénétrais avec ravissement des charmes de ces tableaux pittoresques. Que de fois, sur les bords du grand lac d'Ermenonville , mes regards se promenaient sur cette forêt de pins qui couronne la cabane de Jean-Jacques! Que de fois, s exaltant au souvenir de ce grand homme , mon imagination se plaisait à créer pour la France un avenir de gloire et de liberté! Nulle distraction ne dérangeait ces douces méditations; nouveau Platon, j'élevais en silence ma petite république; j'étais heureux du bonheur idéal que je révais pour mon pays. Le moindre bruit venait-il troubler ma solitude? ma pensée me ramenait malgré moi aux affaires publiques et je sentais avec regret s'évanouir mes doux enchantemens.

Le moment n'était pas loin où j'allais être moimême, appelé sur le théâtre politique où se jouait le grand drame de la révolution. L'assemblée électorale de l'Oise fut convoquée, le 29 août 1791 , pour la nomination des députés à la législature qui devait succéder à l'Assemblée constituante ; et le Jcr septembre je fus nommé député. Sur quatre cent soixante-six votans, je réunis prés de quatre cents suffrages. Ma nomination fut accueillie par de nombreux applaudissement Je profitai du premier moment de silence pour remercier les électeurs en ces termes :

« Messieurs , à l'âge où Ton n'obtient encore que

DJÎ STANISLAS G I R A H Dl N. I29

* (les encouragemens, on m'accorde line récom- « pense , et je reçois à l'aurore de ma carrière « politique celle qui devait servir à la terminer « glorieusement. Je ne me dissimule pas les de- « voirs qu'elle m'impose; ils sont si multipliés, « si importans, que je ne balancerais pas de re- « fuser de m'en charger si je ne trouvais en « moi cet amour de la liberté qui suffit pour « acquitter une partie de la dette que je exm- « tracte envers vous. Je prends l'engagement de « me présenter partout où elle serait attaquée , et « de périr s'il le faut pour la défendre ou pour la « sauver.

« Invariablement attaché aux principes puisés « dans les préceptes de mon vertueux ami, de « mon digne maître, J.-J. Rousseau, je jure de « consacrer tous les instans de ma vie au bonheur « de la patrie et à la cause du peuple. »

Cette nomination , qui trois mois plutôt m eût enivré de joie, ne mefitéprouver Qu'une tranquille satisfaction. La défiance que n'avait cessé de m'inspirer le système de la cour, l'aveuglement des hommes les plus honorables à devenir de plus en plus dupes de ses fausses promesses, les dernières opérations de l'Assemblée constituante qui , après avoir fait tant de belles choses pour la liberté, avait fini par abandonner son ouvrage à toutes les chances du hasard; enfin quelques circonstances particulières, dont j'avais le secret, se réunissaient pour présenter à mes yeux l'avenir sous de tristes

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couleurs. Je prévoyais des orages, et je souffrais pour mon pays.

Ici finit ce que S. Girardin avait rédigé à Ermenonville quelque tems avant sa mort pour servir de commencement à ses Mémoires. Il n'a pu les achever... Mais tous les matériaux qu'il avait rassemblés pour les composer, existent : il ne nous reste qu'à suivre son journal pour les placer dans l'ordre des . faits , et à la date des événemens. Nous aurons seulement à combler une lacune. Poursuivi, menacé, S. Girardin brûla tous les papiers qui rendaient compte de ses travaux, de ses relations pendant rassemblée législative dont il fut membre; il ne reprit son journal qu'en 1798.

Les discours, les opinions qu'il prononça dans la mémorable session de 179a, révélèrent l'orateur et continuèrent l'homme de bien '. Il se montra constamment l'amant éclairé de la liberté, l'ennemi de toute espèce de persécution. Il combattit avec chaleur la tyrannie des passe-ports, la servitude de la presse, la confiscation des biens, la déportation des ecclésiastiques non assermentés. Mais de tous les discours prononcés dans le sein de l'Assemblée législative par S. Girardin, le plus remarquable sans doute, est celui qu'il improvisa dans la séance du 3o mai 179a. C'est dans cette séance qu'il parla contre le licenciement de la garde constitutionnelle du roi. Il fut saisi d'une inspiration toute prophétique, au moment où il s'écria en se tournant vers le côté de l'Assemblée désigné alors sous le nom de la Montagne: « Vous venez enfin de déchirer totalement le voilf « qui couvrait encore l'insurrection organisée contre le trône. « Pour en assurer le succès, vous voulez commencer pareole- « ver au roi les défenseurs que la loi lui a donnés , et vous « proposez en conséquence de licencier sa garde constitution- « nelle; mais si vous licenciez cette garde, craignez les rappro- « chemens auxquels ce licenciement donnera lieu. Craignez

> Voir le premier roiume des Dittourt et Opinions de S. Girardin.

DÈ STANISLAS GIRARDIN. i3f

« surtout de reproduire une époque honteusement fameuse « dans l'histoire d'Angleterre. Rappelez-vous que la garde de « Charles I" fut licenciée, lorsque le projet de le conduire à « l'échafaud fut arrêté; et de cette même tribune, je puis aper- « cevoir la place où périra l'infortuné Louis XVI. »

Cette dernière phrase produisit sur l'Assemblée une profonde impression. La séance du 3o mai 179a qui* avait commencé à quatre heures du soir, n'a été levée qu'à cinq heures du matin. Six heures n'étaient pas sonnées et S. Girardin était à peine rentré chez lui, qu'un des officiers supérieurs de la garde constitutionnelle du roi se présenta pour lui parler au nom de Sa Majesté. « Le roi, monsieur, lui dit-il , a su tout ce que vous avez fait d'efTorts inutiles pour empêcher le licenciement de sa garde. Une phrase de votre discours lui a paru mériter surtout une attention toute particulière; et c'est pour vous demander ce qu'il doit faire dans une circonstance aussi grave, qu'il ma ordonné de me présenter chez vous. » « Il doit, monsieur, monter à cheval sans perdre un instant, se mettre à la tête de sa garde, traverser le jardin des Tuileries, et gagner la ville de Rouen par la route de Saint-Germain. A Rouen, il protestera contre le licenciement de sa garde, déclarera que l'Assemblée n'avait pas le droit de le prononcer, et en conséquence il la dissoudra. »

Cet avis ne fut pas suivi, mais il fit une telle impression sur l'esprit de Louis XVI, en le rapprochant delà dernière phrase du discours, que lorsque Stanislas Girardin racontait ce trait de sa vie, il lui attribuait en partie la résistance opiniâtre que le roi opposa à la sanction du décret qui licenciait sa garde. « Le général Dumouriez, nous disait-il , qui, en sa « qualité de ministre de la guerre , soumit ce décret à la sanc- « tion de Louis XVI, a déclaré, dans ses Mémoires, qu'il n'a «jamais connu la cause d'une résistance qu'il n'a pu vaincre « qu'avec une peine extrême : j'aurais pu la lui expliquer en • lui racontant cette anecdote. »

Stanislas Girardin présidait l'Assemblée législative, le ao juin 1792, dans cette journée où la fureur populaire outragea,

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dans le château des Tuileries, la majesté royale1. Ces excès firent sur lui une grave impression. Effrayé des dangers auxquels ils exposaient la monarchie constitutionnelle, il s'éleva, avec un égal courage, contre les deux partis extrêmes. Lorsqu'on proposa de mettre en accusation le général La Fayette , il le défendit à la tribune et faillit à être assassiné. Le 9 août, il se plaignit à l'Assemblée de l'attentat commis sur sa personne. « Hier, dit-il , j'ai été frappé dans lé Heu même de vos séances. — En quel endroit, demandèrent ironiquement plusieurs députés?— Par-derrière , répondit-il ; les lâches ne frappent jamais autrement Je déclare , au surplus , à la nation, de laquelle je tiens mes pouvoirs , que je ne puis voter davantage si le Corps- Législatif ne prend les moyens qui peuvent nous donner liberté et sûreté. »

A cette même époque une grande armée prussienne marchait sur la France; trente mille Autrichiens prenaient la même direction : les troupes des Cercles étaient en mouvement , et les émigrés français , aussi formés en armée , se disposaient à rentrer eu France à leur suite, lorsque le fameux manifeste du duc de Brunswick , qui était investi du commandement en chef de toutes ces armées réunies , vint révéler à la France le sort qu'on lui préparait. L'indignation produisit l'enthousiasme pour la défense de la patrie et de l'indépendance nationale. La position de la cour à Paris était bien périlleuse. On dit que son plan était de faire , du château des Tuileries , une sorte de forteresse , et d'y organiser les moyens de défense suflisans pour résister à toute attaque, en attendant que l'armée prussienne vint délivrer le roi, dissoudre l'Assemblée législative, en un mot, acquitter les promesses du manifeste du duc de Brunswick. Ce plan , d une exécution très-difficile , tant par la

* Napoléon • raconté à un de s« ministres , dont Je témoignage est digne de confiance , qu'il était an ao jnin dam le jardin de» Tuileries. « Appuyé contre nn « arbre, loi a-t-il dit , j'examinais jusqu'où peuvent aller Us excès de la mutti- « tude, et, pénétré de l'horreur qu'ils inspirent, je me disais : « Si j'étais roi, je « profiterais d'une pareille occasion pour ressaisir ma puissance ; si Louis XVI » b lsi»e échapper , on le tuera. -

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nature des circonstances que par celles des localités , présentai! entre autres dangers eelui de provoquer une attaque populaire. Ce danger était d'autant plus grand que le roi n'avait que les gardes suisses sur lesquels ils pût compter. Il s'était flatté de l'appui d'une partie de la garde nationale; mais cet espoir a été déçu , et la garde nationale ne s'est montrée que pour marcher en masse contre l'armée prussienne. Cependant, quelque mesquins que fussent les préparatifs de défense, faits au château , il n'est pas impossible , il y a même quelque probabilité que tout aurait tourné différemment si, au lieu de s'éloigner de ses fidèles gardes suisses , au moment où ils exécutaient vaillamment Tordre qu'il Jeur avait donné le matin même , en personne , dans la cour du château , de le défendre s'il était attaqué , et de repousser la force par la force , le roi se fût mis à leor téte Jorsqu'ib chargèrent et repoussèrent les assaillans jusqu'à la rue Saint-Ntcaise. Nul ne peut bien calculer ce que serait devenu ce premier avantage s'il avait été suivi par le roi en personne. C'est alors qu'une partie de lagarde nationale eût pu embrasser sa cause. Ce qui parait certain, c'est cm e la majorité de l'Assemblée législative, cette même majorité qui , trois jours auparavant , avait absous M. de La Fayette, malgré les efforts de la Gironde et les clameurs des jacobins , n'aurait pas hésité à se déclarer pour lui et à l'assister par ses décrets.

Quoiqu'il en soit, voici les faits. Dans la nuit du 9 au 10 août, lorsque l'inquiétude , l'alarme , l'agitation étaient portées à un si haut degré dans^Paris , une altercation, survenue sur la place Vendôme, entre deux patrouilles qui ue se reconnurent pas, et dont l'une a accusé l'autre d'être une fausse patrouille , fit crier aux armes ! le tocsin I U générale 1 et aussitôt des cris terribles se communiquèrent de proche en proche; le son plus terrible encore do tocsin retentit bientôt dans tous les quartiers et dans toutes les rues de Paris. Tous les citoyens coururent à leurs sections, les membres de l'Assemblée à leur salle , où ils apprirent bientôt que les quarante-huit sections de Paris, assemblées spontanément, réclamaient la déchéance

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de Louis XVI et le châtiment des traîtres dont elles l'accusaient d'être entouré. En même tems les sections envoyaient des mandataires extraordinaires à l'Hôtel -de- Ville pour y former une nouvelle municipalité , dite l'assemblée de la commune de Paris , remplacer l'ancienne et diriger leurs mouvemens. Le premier soin de cette assemblée fut de faire attaquer le château par les masses de peuple qui se réunissaient autour del'HôteUde-Ville, et Mandat , chef de légion de la garde nationale et commandant de jour, fut massacré sur les marches de l'Hôtel-dc-Villc pour avoir refusé d'obéir à leurs ordres.

Le roi , accompagné de M. Rœderer , procureur syndic , et des membres du directoire du département , et entouré de la reine, du Dauphin et de toute la famille royale, alors aux Tuileries , était descendu dans les cours du château où se trouvaient , outre les gardes suisses , le bataillon de garde nationale des Filles-Saint-Thomas avec leurs canonniers, et tous ceux que leurs opinions et leur attachement au roi avaient portés à s'y réunir. Là le procureur syndic les avait requis de repousser la force par la force. Les Suisses le jurèrent; on prétend que les gardes nationaux ne dirent rien, et que les canonniers déchargèrent leurs pièces en présence du roi , qui remonta dans ses appartenons. L'attaque ne se fit pas attendre long- tems. Des colonnes de peuple armé, des fédérés bretons, marseillais et autres couvrirent bientôt la place du Carrousel ; une batterie , établie devant l'hôtel d'Elbœuf , allait tirer sur le château , lorsque M. Rœderer invita le roi, au, nom de l'administration du département , à se rendre à l'Assemblée , afin d'y mettre ses jour» en sûreté. La reine ne voulait point céder à cette exhortation. « Du moins, dit-elle à M. Rœderer, vous répondez de la vie du roi. — Ce dont je puis répondre , madame, c'est que je sacrifierai la mienne pour empêcher qu'on attente aux jours de vos majestés. » — Le roi détermina la reine à le suivre, et se rendit à l'Assemblée en traversant le jardin. « Messieurs , « leur dit-il , je suis venu ici pour empêcher un grand crime : • je pense que je ne saurais être plus en snreté qu'au milieu

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• de vous. » Ensuite, sur l'observation que l'Assemblée de pouvait pas délibérer en présence du roi , il descendit du fauteuil où il était assis à côté du président , et passa avec la reine et sa famille dans la loge du logographe. On assnre que dans ce moment la reine, revenue de son premier trouble, se pencha vers le prince de Poix, et lui dit : « Avant quinze jours nous

• serons plus puissans que tout ce monde-là. » L'infortunée VA

Le bruit du canon et de la mousqueterie se fit entendre. Les Suisses, ayant ouvert la porte du château, avaient tiré deux ou trois coups de canon à mitraille sur le peuple ; puis, battant la charge, ils étaient sortis en colonne, avaient balayé en un instant la place du Garrrousel,repoussé la multitude dans les rues adjacentes, et même pris' les canons placés devant l'hôtel d'Elbœuf. L'Assemblée, frappée de terreur, était immobile et en silence, lorsque le roi avertit lui-même le président qu'il venait d'envoyer aux Suisses Tordre de ne plus tirer ; mais déjà les Suisses avaient appris que le roi avait quitté le château ; et à cette nouvelle , si funeste pour eux , ils avaient jeté leurs armes à terre et crié au peuple qu'ils ne se battraient plus contre lui. Le peuple revint en effet; mais il revint furieux , et , se jetant sur les Suisses, il commença à les égorger. Alors les Snisses voulurent reprendre leurs armes et se rallier , mais il n'était plus tems. Le peuple entre pêle-mêle avec eux dans le châi, massacre indistinctement tons ceux qu'il peut saisir. Ge durait encore lorsque , du fond de la tribune , l'infortnné Louis XVI entendit décréter qu'il était suspendu 4e ses fonctions jusqu'à la réunion d'une convention nationale.

De ce jour, Stanislas Girardin crut devoir ne plus monter à la tribune; et le a 4 septembre 1792, il- dut à l'amitié de M. Maret , aujourd'hui duc de Bassano , une apparente mission pour l'Angleterre, qui n'avait d'autre objet que de mettre ses jours en sûreté ». Il partit donc pour Londres, où il retrouva

» Ce royage eu Angleterre fit dire , dans le tenu , < émigré. Pour se dérober aux conséquence» de cette assertion , il »e fit délivrer le certificat suivant: «Je soussigné André-François Miot , commissaire des rela- «boas extérieures, certifie que le citoyen Louis-Stanislas Girardin a été envoyé

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MM. de Talleyrand , Chauvelin , etc. Un jour qu'il disait avec Fox, on remarqua la grande ressemblance qu'il avait dans la figure avec cet illustre orateur anglais. Elle était en effet trèsremarquable. Horace Vernet , en voyant un portrait de Fox , en a été lui-même frappé , et cette gravure ne lui a pas été inutile pour faire revivre éloquemment sur la toile les traits de Stanislas Girardin '.

Stanislas Girardin revint à Paris dans la soirée même du 21 janvier 179)... Il avait appris le matin au Bourget que l*échafaud était dressé pour l'infortuné Louis XVI ; il attendît la fin du jour pour rentrer dans la capitale. Il alla chercher asile dans une maison de la rue Blanche. On venait pour l'arrêter , lorsqu'il se sauva par une fenêtre; il alla se réfugier rue du Bout- <H>Mondc, chez la femme qui lui avait servi de booue pendant son enfance. Cette brave femme le recueillit avec un courageux empressement ; mais un jour elle entre pâle , tremblante » dans sa chambre : « Ah ! monsieur , mon bon monsieur , on dit dans n le quartier que nous avous caché un aristocrate; les ouvriers « murmurent ; on parle d'une visite domiciliaire : sauvea-vous, « sauvez- vous 1 9 Stanislas Girardin attend la nuit , et quitte ce refuge pour aller 40 chercher un autre chez son père à Ermenonville. De là il se rend chez sou oucle au château de Baye. Il ne tarda pas à y être arrêté avec ses frères, et il fut détenu , pendant la terreur, dans une petite ville du département de la Marne, appelée Sézanne. C'est là que, se souvenait de l'ÉmiW de Jean- Jacques , il se fit menuisier, et forma un atelier dans la prison. Le 9 thermidor le rendit à la liberté et à sa famille.

Peu de tems après, il fut nommé membre du directoire du

« en Angleterre par le ri-devant département des affaires étrangères , le a4 sep- - tembre 1 79a, «t qu'il a en l'ordre d'en revenir le ?5 décembre de la même au-

n née ( V. S. ). En foi de quoi ,etc.

« A Paris , le in pluviôse an 3 de la république une et indivisible.

« A. F. MioT. »•

1 -Stanislas Girardin avait déjà fait eu 178.5 us, voyage en Angleterre, dont la relation exista dan* ses papiers. ( Yole de Vidùeur.

DE STANISLAS G1RARDIN. 1 37

district de Senlis ; il déclara ne pouvoir en remplir les fonctions , parce qu'il' ne voulait pas contribuer à faire exécuter les lois spoliatrices et sanguinaires qui subsistaient encore , et qui plongèrent une foule de familles dans la douleur et dans le deuil. On le menaça d'une nouvelle captivité s'il n'acceptait pas les fonctions qui lui avaient été confiées par le directoire : «Si vous persistez, répondit-il , ramenez-moi aux carrières. »

Rentré dans la solitude , cherchant à se soustraire aux regards de l'autorité , il ne put parvenir à se dérober à la bienveillance de ses concitoyens. Ils lui en donnèrent un nouveau témoignage en le plaçant , par leurs suffrages , dans l'administration du département de l'Oise en 1798.

C'est à cette époque que recommence le journal de Stanislas Girardin.

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