‹ Mémoires de S. GirardinChapitre 14 sur 64 · Cependant les hostilités vont recommencer · texte numérisé non relu

Cependant les hostilités vont recommencer

H. Je le sais , je m'en afflige, et M. de Cobentzel en est au désespoir.

5. Cette guerre, allumée et dirigée contre les principes révolutionnaires, n'a plus de but aujourd'hui, puisque ces principes ont été étouffés parle 18 brumaire, dans le lieu même où ils prirent naissance. Les ennemis de l'Autriche seule ont aujourd'hui un immense intérêt à éterniser la

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H» Quels sont donc ses ennemis ?

S. La Prusse et peut-être même la Russie. Vous ne comptez pas, sans doute, sur des intentions bienveillantes de la part de la Prusse ? H. Non , nous ne pouvons y compter.

S. Cette puissance veut perpétuer la guerre entre deux nations loyales et braves, faites bien plutôt pour s'unir que pour se combattre. Elle veut les affaiblir Tune par l'autre et les conduire à un tel état de faiblesse, quelles soient obligées, l'une et l'autre, d'accepter les conditions de paix qu5 *ï 1 ors il lui plaira de lui dicter. Elle veut profiter de la guerre, sans avoir eu à se ressentir des pertes qu'elle entraîne à sa suite , et unir aux bénéfices immenses de la neutralité , les avantages qui ne devraient jamais appartenir qu'aux seuls conquérons. La Russie a adopté ou adoptera peut-être ce système par la suite. Un aveugle entêtement conduira deux puissances à recevoir des lois lorsqu'elles pourraient en dicter à l'unrvers entier. Si elles voulaient s'entendre, et si l'Autriche voulait, pour un instant seulement, consulter ses véritables intérêts et se convaincre que ceux de l'Angleterre sont différens des siens, et que la mer la sépare de nos troupes qui ne sont plus séparées de votre ville capitale que par 70 lieues, qui ne sont point impossibles à franchir.

H. Ce que vous venez de dire a de la vraisemblance, peut-être même de la vérité. Cela me fait encore plus amèrement regretter deux choses: Vune, i 'envahissement de ta Toscane, etl'autre que

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vous n'ayez ou que vous ne vouliez pas admettre un ministre anglais aux conférences de LtméviUe. »

La conversation commençait à devenir languis* santé, parceque, n'étant muni d'aucun pouvoir r j'étais obligé d'être extrêmement circonspect, lorsque le citoyen Joseph Bonaparte vint à sortir de son cabinet avec Moreau~.. Le général français prit congé de l'assemblée , et peu de tems après M. de Cobentzel quitte la bouillotte pour se retirer chez lui. *:

J'entrai avec Joseph dans son cabinet. Je lui rendis un compte exact de la conversation que nous venions d'avoir.

« Cette conversation , me dit-il , vous a fait connaître parfaitement l'état des négociations et doit servir à vous confirmer tout ce que je vous ai dît précédemment. — Vous croyez donc que M* de Cobentzel n'a point de pouvoirs pour traiter séparément de l'Angleterre ? — J'en suis intimement convaincu. — Alors vos conférences seront bientôt rompues. — Pourquoi ? — Parce que les hostilités une fois recommencées , M. de Cobentzel doit vous, déclarer qu'il quittera Lunéville si vous n'y rece* vez pas les Anglais ; il ne voudrait pas risquer de leur déplaire en prolongeant son séjour ici. — Cet» se peut. — Vous n'aurez plus de bonnes raisons à alléguer pour refuser d'admettre un ministre anglais lorsque les hostilités seront une fois recommencées, puisqu'alors les deux puissances belligérantes se trouveront sur un terrain absolument semblable. — J'en conviens , mais nous continue-

rons d'adresser des notes insignifiantes telles qu'elles nous sont prescrites et même envoyées. — Votre frère ne veut donc pas recevoir le minis» tre anglais. — Je le crois. — La guerre recommencée, ne changera-t-il pas d'avis et ne voudra-t*il pas, en l'admettant, prouver à la France et è l'Europe qu'il veut la paix? Il est d'une importance extrême pour lui que la France soit convaincue qu'il veut la paix. Si elle croyait un instant le contraire , sa puissance ne tiendrait pas contre le moindre revers. — Nous n'en aurons pas , Moreau est sur de nouveaux et brillans succès; j'ai été extrêmement content de lui : ses opinion s, relativement au gouvernement, sont bonnes. Il désire la paix. Il veut, m'a-t-il dit, jouir du bonheur de la paix domestique. Il a épousé une femme charmante , mademoiselle Hulot, dont vous m'avez plusieurs fois entendu parler. Il possède une fortune considérable ; il m'a avoué qu'il avait au moins huit cent mille francs. — Je vous prierai de me donner vos ordres pour demain. — Pourquoi ? — Parce que je suis décidé à partir; j'ai promis à votre frère d'être de retour pour le Ier frimaire et d'assister à la séance du Tribunat. Je veux lui tenir parole afin de pouvoir obtenir de lui , une autre fois, la permission de venir passer quelques jours auprès de vous. » Les instances de Joseph, pour me retenir, furent inutiles. Nous causâmes longuement de sa position , de ses affaires , et je me retirai pour lui donner le teras de faire son courrier et de préparer ses dépêches.

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Laforet, secrétaire de la légation française à Lu né ville, inquiet de mon arrivée, et de mon séjour dans cette résidence, avait plusieurs fois laissé échapper le désir de m'en voir partir le plus tôt possible. Aussi vint-il me prévenir qu'il était parvenu à décider Joseph à me charger des dépêches adressées au premier Consul; que le ministre consentait également à me donner une de ses chaises de poste, et que tous les arrangemen s nécessaires à mon départ seraient prêts à midi. Je ne pus m'empêcher de sourire.

Le 29^ brumaire, à onze heures, je fus chez Joseph. Après son déjeuner, nous restâmes longtems enfermés dans son cabinet, et nous y déterminâmes la manière de nous écrire , pour que si nos lettres venaient à être décachetées, il n'en put résulter aucun inconvénient1. Il voulut que nous

• Cette correspondance est entre nos mains : l'intimité qut régnait entre J. Bonaparte et S. Girardin a fait déposer dans ces lettres beaucoup de choses qui sont le secret de l'amitié et qui n'ont point trait aux affaires publiques. Nous devons nous borner à en donner quelques extraits. {Note de téditeur.)

Lunéville, 6 uïvôac an 9.

J'ai appris aujourd'hui la tentative essayée le 3 nivôse contre le premier Consul,. Je lui ai écrit à ce sujet tout ce que je pense qu'il doit faire pour être plus instruit de tout ce qui se trame par des gens de certaine trempe.

On ne peut pas se figurer la sensation qu'a faite ici cette? nouvelle. Les habitans, les autorités civiles et les militaires m'ont à l'envi témoigné les mêmes sentimens de douleur, de joie et d'indignation.

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montassions à cheval jusqu'à la première poste. Nous fîmes ce chemin très-doucement; nous causâmes de différentes choses , et à deux heures je l'embrassai et pris congé de lui.

Quarante-cinq heures après, j'étais à Paris, sans être descendu de ma voiture. Les chemins étaient détestables , mais les postillons bien payés. Après avoir fait ma toilette, je me rendis chez le premier Consul, et je lui remis ses dépèches; je lui rendis compte de ma conversation avec Joseph. Il m'écoutait avec impatience ; j'ai cru qu'il ne m'avait pas entendu. Talleyrand mé détrompa sur ce point ,

J'ai reçu par Vincent vos lettres du 5 et du 6. Je les ai lue» avec le plus grand plaisir; je suis parfaitement de votre avis. J'agis en consétraence. Les nouvelles de l'armée de Morean sont toujours bonnes.

x5 nirôsc.

Vous savez l'armistice : l'Autriche va enfin traiter de bonne foi. Il y a toute apparence que les affaires seront bien avancées dans un mois. On m'écrit que la gravure de Morfontaine est terminée. Je vous prie d'en faire agréer une copie à mesdames Jaucourt , Garrigue , de Brégy , Bouchard , Miot. Je vous embrasse.

ia pluviôse.

J'ai signé le 6 un armistice qui doit avoir fait remettre Mautoue à nos troupes. J'ai été assez heureux pour prévoir le cas où un armistice aurait été conclu en Italie et où la cession de Mantoue n'aurait pas été stipulée : dans tous les cas cette stipulation est de rigueur.

J. Bomapa&te.

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car il me répéta mot pour mot ce que j'avais dit au Consul, et ce qu'il lui avait répété l'instant d'après.

En sortant de chez le Consul je fus au Tribunat; j'y trouvai l'occasion d'y débiter quelques phrases insignifiantes : je ne la laissai pas échapper. Cette occasion m'offrait un double résultat : celui d'annoncer à Lu né ville que j'étais arrivé à l'heure convenue , et celui de persuader au public que je n'avais point été à Lunéville. Ce dernier but ne fut pas atteint, car le lendemain et le surlendemain les journaux parlèrent de mon voyage, et l'accompagnèrent de tant de circonstances qui devaient y faire croire, qu'il n'était plus possible de le cacher en le désavouant.

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