VENDÉMIAIRE AN X
( Octobre 1801 ).
J'étais occupé à faire un whist chez Cambacérès avec l'ambassadeur de Russie, celui de Suède et D. Roger , lorsqu'un aide-de-camp de Bonaparte s'approcha de moi, et me dit à l'oreille : « Le consul vous attend chez lui.» Deux autres aides-de-camp succédèrent en moins de cinq minutes au premier, et le troisième m'engagea à quitter la partie et à ne pas faire attendre le premier Consul. Je confiai mon jeu à un homme qui voulut bien s'en charger, et je suivis l'aide -de -camp. En traversant les appartenons du consul Cambacérès, je rencontrai Duroc et Beauharnais; tous deux me serrèrent tendrement les mains, ce qui jamais n'était arrivé ni à l'un , ni à l'autre. Cet accueil amical de la part de personnes que je connaissais peu, devait me faire croire qu'elles étaient dans la confidence du motif qui m'avait fait appeler chez le premier consul. Peu d'instans après j'eus la preuve du contraire. Arrivé dans le cabinet de Bonaparte (il n'y avait avec lui que Talleyrand et Fleurieu,) il me dit : « Je vous ai fait prier de passer chez moi , parce que je désire
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savoir de vous, ce qui s'est passé dans votre comité secret, relativement au traité de Russie. »
Je lui fis un exposé succinct de la séance , et lui rendis compte des opinions les plus frappantes z.
Bonaparte. —Mais enfin, le traité a-t-il passé?
S. Girardin. — Oui , sans doute à la majorité de 77 voiit contre i4«
B. — On m'avait dit hier que son adoption était une chose douteuse.
G. — Elle ne l'a jamais été un seul instant Et la presque totalité de ceux qui s'élevèrent contre l'impropriété du mot sujets convinrent néanmoins qu'une expression ne pouvait pas déterminer un
B. —C'est cependant Ckauvelin qui m'a dit hier soir que leTribunat avait été dans un tel état d'exaspération, que lui-même, sur le dévouement duquel je devais compter, avait été entraîné à faire une proposition pour calmer son excessive agitation.
G, — Général, le traité n'a pas éprouvé la moindre difficulté. U n'y aurait peut-être pas eu trois boules noires , sans une lettre écrite par le citoyen Fleurieu au citoyen Costaz , et qui lui a été remise vers la fin de notre séance.
Fleurieu. — Cette lettre, citoyen consul, a été écrite par votre ordre.
B. — Oui , mais elle n'est relative qu'à des faits historiques avancés par Costaz et qui sont évidemment faux. Il m'est d'autant plus important de les
1 Voir le comité secret du Tribunat , dans lè i" volume des Discours et Opiaiot» de S. Girardin, page 1-4 1.
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faire relever, que laissant entendre dans son rapport qu'il a eu un entretien avec moi , on doit croire que je lui communiquai ces faits. Us tendraient à accréditer que c'est Sur ma demande que les émigrés ont été expulsés de Russie ; que j'ai été les persécuter au milieu des glaces du nord, tandis qu'il est aussi loin de mon caractère d'être persécuteur, que de chercher à aggraver le sort d'êtres déjà assez malheureux. Lorsque Paul i" conçut le projet de se rapprocher du gouvernement, il crut faire une chose agréable à la république , en renvoyant de ses états le Prétendant et ses principaux officiers. Il m'annonça cette nouvelle dans une lettre tout entière de sa main. Le citoyen Talleyrand l'a lue, il pourra vous dire ce qu'elle contenait. Voici maintenant ce qui s'est passé entre Costaz et moi. Le jour où j'appris qu'il avait été nommé rapporteur, je l'envoyai chercher. Je le mis au courant des principaux points de la négociation qui avait eu lieu entre la Russie et la république. Je l'assurai que le mot de sujet qui avait si violemment choqué quelques-uns d'entre vous, ne s'appliquait qu'aux émigrés. Il rédigea son rapport d'après cette conversation, et sa mémoire inexacte a sans doute été la cause de l'altération de plusieurs faits principaux et importans. Mais tout ce qu'il contient de relatif au mot sujet est exact, et cette explication sera donnée demain au Corps - Législatif , au nom du gouvernement.
G. — Elle satisfera pleinement le Tribunat, il ne demande pas autre chose , et vous irez par là au-
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devant des sentimens dont les orateurs du Tribunat sont chargés de faire entendre l'expression.
B. — Quels sont vôs orateurs?
G. — Le rapporteur Costaz Test de droit, j'ignore les noms des deux autres, mais je les saurai dans la soirée, et vous le ferai dire.
B. — Il est important, dans une matière aussi grave, qu'aucune phrase déplacée ne soit prononcée par vos orateurs. Quels moyens faut-il employer pour y parvenir?
G. — Il en est un bien sûr et bien simple, c'est d'engager le citoyen Fleurieu à avoir un entretien avec eux , avant Pouverture de la séance. Des explications amicales, citoyen consul, aplaniraient souvent bieû des difficultés et conduiraient à d'heureux résultats.
B. — Je n'en ai jamais refusé à aucun de vous. Citoyen Fleurieu, vous vous concerterez demain avec les orateurs du Tribunat.
Fleurieu. — Oui, citoyen consul.
B. — Je suis toujours prêt, et vous le savez, à donner à chacun de vous les éclaircissemens qu'il peut désirer sur tous les projets de lois. Ma complaisance ne va. pas, cependant, jusqu'à vouloir m'entretenir avec vos chiens, car il faut être chien pour risquer, pour un mot, de vouloir recommencer la guerre. Quels sont donc les quatorze qui ont voté contre le traité?
G. — Je l'ignore, les votes sont secrets, et ils lie léseraient pas, citoyen consul
B. — Je rencontre ces chiens-là partout, partout
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ils jettent des bâtons dans la roue. Ce sont eux qui empêchent le vaisseau d'aller à pleines voiles ; je suis sans cesse obligé de louvoyer, et de passer à côté de la route indiquée par la justice et l'humanité. Mais il faudra néanmoins s'y placer, pour ne plus s'en écarter, et faire enfin cesser cette lutte scandaleuse qui existe depuis si long-tems entre les gens qui n'ont Tien et ceux qui ont quelque chose, entre les scélérats et les gens de bien. J'attends avec impatience le moment où ils seront expulsés des autorités; alors je donnerai au Tribunal toute la consistance qui dépendra de moi , car j'en connais l'utilité; mais aujourd'hui, au lieu d être un instrument utile aux vues du gouvernement, il est une barrière qui retarde l'exécution de ses plus salutaires intentions.
G. — La majorité est cependant nombreuse et sûre, et l'on peut dans toutes les occasions importantes compter sur 65 votans.
B. — Mais ce sont toujours les chiens qui assiègent votre tribune, ils s'entendent parfaitement, ils ont des chefs de file.
G, — Citoyen consul , les assemblées doivent se juger par les résultats et non par les discours prononcés dans leur sein. La liberté est l'ame des discussions, et la lumière ne peut jaillir que de la contradiction.
B. — Ces discussions n'auraient pas d'inconvéniens, si la majorité était acquise et toujours fidèle.
G. — Je vous le répète encore , citoyen con-
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sul, elle est sûre, je vous déclare sur ma parole, que dans le Tribunat je ne connais pas dix personnes qui voulussent contribuer activement au renversement de l'ordre actuel des choses. Combien de gens sont satisfaits d'avoir des places dans les plus hautes magistratures de l'Etat, et de toucher des émolumens considérables ! Ils se rendent assez de justice pour sentir qu'aucune révolution ne pourrait leur procurer un sort plus heureux. Conséquemment , ils n'en veulent pas et sont très-disposés à s'y opposer et à abandonner ceux de leurs anciens collègues qui chercheraient à troubler l'État.
B. — Mais comment pouvez-vous compter sur cette majorité , puisqu'elle n'est pas organisée ?
G. — Vous croyez donc, citoyen consul, que le choix du bureau est le résultat du hasard , que la nomination des commissions n'est pas une chose convenue, que les délibérations ne sont pas arrangées d'avance ? Tout ce qui conduit à un résultat dans une assemblée délibérante est dû à une combinaison préalable.
B. — Par qui donc?
G. — Par un comité peu nombreux.
B. — De qui est-il donc composé?
G. — De Siméon, Gallois, Adet, Jaucourt, Bélanger, Savoye-Rollin , Chabaud-Latour et moi. Croyez-vous donc, citoyen consul, que la proposition de Jard-Panvilliers, de tenir une conférence secrète sur le traité avec la Russie, eût été inspirée par la circonstance du moment ? Non , elle
fut le résultat de la prudence, et, pour en assurer le succès , il fut convenu qu'elle serait faite par un membre qui jouit à juste titre de l'estime du Tribunat.
B. — Vous ayez bien fait de discuter en comité secret.
G. — Oui, sans doute, car la discussion publique pouvait avoir de fâcheuses conséquences. Il me semble qu'il eût été facile au gouvernement de les prévoir, et de les éviter en faisant usage de l'article constitutionnel qui dit que, sur sa demande, tous les traités de paix seront discutés en comité secret.
B. — Aurais-je jamais pu imaginer qu'un traité d'une aussi haute importance que celui conclu avec la Russie, pût souffrir, pour un mot, le danger de n'être pas adopté? Je regrette d'ailleurs que la discussion n'ait pas été publique. La nation aurait connu les noms et les principes des enragés qui ne veulent pas la paix.
G. — Ces hommes sont en bien petit nombre , et, pour les rattacher au gouvernement, il y aurait bien peu de chose à faire.
TaUeyrand. — Je le pense : quelques égards , quelques attentions... *
B. — On ne pourrait jamais compter sur eux dans des occasions importantes. Je ne sais point avoir de ménagemcns pour mes ennemis ; ceux qui m'ont manqué une fois, peuvent être assurés que jamais je ne l'oublierai. La faiblesse n'est jamais bonne à rien. L'on ne gouverne qu'avec et par la
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force. Voilà du moins ma manière de voir et elle est conforme à mes actions; mais , citoyen Girardin, cette majorité dont vous êtes si sûr n'a pas nommé Bailleul secrétaire.
G. — Je vous demande pardon , citoyen consul ; voici pourquoi : vous vous rappelerez que Bailleul fut accusé auprès de vous, il y a quelques mois, d'avoir tenu des propos injurieux contre le gouvernement. Vous avez été à portée de reconnaître la fausseté de l'accusation. Nous avons voulu, en le plaçant au bureau, lui procurer la faculté de vous voir quelquefois , et lui donner les moyens d'achever de compléter sa justification dans votre esprit. Sa nomination a donc été une affaire de camaraderie et pas autre chose.
B. — Je suis content desavoir cela.
G. — Le mois prochain , nous mettrons Ganilh. Je suis bien aise de trouver cette occasion de vous en prévenir.
B. — Pourquoi cela? Ganilh est une des créatures de Syeyes.
Tal. — Syeyes était entièrement pour l'adoption du traité , il approuve le mot sujet, *
B. — Ah! !
G. — Ganilh a quelquefois de singulières idées ; , mais ses intentions sont toujours bonnes. Il remplit consciencieusement ses devoirs de tribun. Nous avons pour système de récompenser le travail de nos membres, en les portant au bureau.
3. — Votre majorité manquerait dans une importante occasion ; dans une occasion où il s'agi-
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rait de se prononcer fortement, décidément pour le gouvernement, comme lorsqu'il fallut faire rendre un Senatus-Consulte.
G. — Vous m'avez fait l'honneur de me consulter dans cette occasion , et vous devez vous rappeler que je vous ai garanti que les bases du Senatus- Consulte seraient adoptées par le Tribunat , et alors je vous développai tous les avantages que le gouvernement aurait à le lui soumettre.
* B. — Je m'en souviens, j'avoue que j'ai eu tort de ne pas suivre votre avis. Le concordat, par exemple , serait-il adopté par le Tribunat?
G. — Je le crois; mais si vous l'y présentiez, il faudrait le faire discuter en séances secrètes; sur les subsistances et la religion, les discussions ne doivent jamais être publiques.
B. — Passerait-il au Corps Législatif?
G. — Je le crois encore; la même assemblée qui nomme Dupuis et Grégoire^ est prête à sanctionner les systèmes les plus opposés.
B, — Je n'ai point été mécontent de Dupuis pendant sa présidence; il est convenu du bien qui pourrait résulter du concordat.
G. — Si vous pouviez le décider à faire imprimer son opinion à ce sujet, et qu'elle fût favorable au concordat, elle serait extrêmement utile à vos vues.
B. — Les enragés croient que j'ai peur d'eux , parce que je ne publie point le concordat. Ils se trompent bien. Il n'est pas publié, parce que j'attends la réponse des évèques qui sont en Allemagne. Vous ne pouvez concevoir combien en dipio-
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matie. tout est long et difficile. Un résultat quelconque est toujours l'ouvrage de plusieurs mois, et quelquefois de plusieurs années; car il y a près de deux ans que je suis occupé du concor* dat. Ceux qui ont crié contre l'emploi du mot sujet , crieraient bien davantage s'ils avaient connaissance de cette négociation et des articles secrets au moyen desquels elle a été enfin heureusement terminée. Citoyen Fleurieu, voyez demain les orateurs du Tribunat.
Fleurieu. — Je voudrais, citoyen consul, avoir par écrit ce que vous voulez que je dise au Corps- Législatif.
B. — Eh bien ! nous allons vous faire une note. Les conseillers d'État, comme vous le voyez, ne sont pas plus instruits que vous des négociations.
G. — Aussi doivent-ils avoir beaucoup de peines à faire l'exposé des motifs d'un traité. Ce travail serait au contraire facile pour le ministre, et il ne peut même être bien fait que par lui.
B. — Vous avez bien raison. Aussi est-ce un grand vice dans notre constitution , que de ne point les admettre au Corps Législatif.
G. — La constitution ne s'y oppose pas , les ministres étant nés, pour ainsi dire, conseillers d'État, ils peuvent être envoyés comme orateurs du gouvernement. Ce vice peut par ce moyen être facilement corrigé, mais il en est un autre dans la formation de la loi qui ne peut l'être que difficilement.
B. — Lequel ?
G. — La loi, préparée dans le Conseil d'Etat , est
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envoyée au Tribunat ; du moment où elle y est parvenue, toute discussion cesse avec ses auteurs et ceux chargé de l'examiner; cependant c'est pendant le cours de cet examen qu'une foule d'explications deviendraient nécessaires, indispensables même, pour saisir l'importance, l'utilité d'une disposition législative > pour concevoir toute la portée de tel ou tel mot, pour expliquer les avantages de telle ou telle rédaction. Vous l'avez tellement senti, citoyen consul, que vous avez cru devoir faire imprimer les procès-verbaux du Conseil d'État, afin de vous faire connaître les discussions relatives au Gode civil. Les inconvéniens du défaut de rapprochement, entre l'autorité qui propose et celle qui examine, se font sentir tous les jours davantage. C'est ce défaut de communication avec le gouvernement , qui est une des causes principales du silence que nous gardons. Nous craindrions de le compromettre ou de lui déplaire, en disant des choses que l'on pourrait croire avoir été communiquées par lui. Je suppose, par exemple, que, dans la discussion du traité avec la Russie, la propriété du mot sujet ait été défendue par nous; voyez combien eût été fâcheuse notre position, lorsque le gouvernement serait venu lui donner une acception différente. Depuis qu'il y a des assemblées délibérantes, c'est la première fois , sans doute, que ceux qui défendent le gouvernement n'ont avec lui aucune relation intime.
B. — Vous avez raison ; aussi je voudrais que les membres de vos commissions vinssent au Con-
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seil d'État, faire part de leurs objections contre les projets des lois.
G. — La nécessité de ces conférences une fois démontrée, il ne s'agira plus que de trouver l'endroit où il faudrait les établir. Peut-être ne serait-ce pas le Conseil-d'État qu'il faudrait choisir.
B. — Vous avez fait sentir l'utilité des liaisons avec le gouvernement, mais Vil en établissait de trop intimes avec le comité dont vous avez parlé , les membres de ce comité perdraient bien vite leur influence, et ne pourraient plus rendre de services. Il faudrait peut-être former une réunion composée de vos divers présidens.
G. — Tous ceux qui, jusqu'à présent, ont été nommés ne sont pas dévoués au gouvernement.
B. — Je le sais , mais ceux sur lesquels on ne peut compter seraient écartés. Enfin, soit ce moyen, soit tout autre, je sens qu'il faut en prendre un. Faites-moi le plaisir de savoir les noms des orateurs nommés aujourd'hui. Ayez ensuite la complaisance de nous le faire dire. •
G. — Je vais aller m'en instruire. »
Je rencontrai en retournant chez le Consul Cambacérès, le président du Tribunat, qui me dit que Sitnéon et Jordan, étaient les deux orateurs nommés.
Je retournai chez Bonaparte; il s'était retiré dans son cabinet particulier avec Talleyrand et Fleurieu.
Talleyrand tenait la plume, Bonaparte dictait et mettait dans sa diction toute la vivacité qui est un trait particulier de son caractère. Lorsque Talleyrand faisait quelques observations sur l'emploi de m*. 16
tel ou tel mot, il lui disait : allez toujours, sauf rédaction. Ainsi , la note qui fut lue le 8 à la tribune législative par le citoyen Fleurieu a été dictée par le premier Consul , et rédigée par le ministre des relations extérieures.
Il était près d'une heure, lorsque je sortis du cabinet du Consul. J'ai cru devoir consigner des détails qui appartiennent à l'histoire, et dont quelques-uns peuvent , et pourront expliquer un jour quelques événemens importans.
DE STANISLAS GIRARDIX.