G. — Je le crois bon
B. — - Il pourra le devenir, mais aujourd'hui il faut un ministère de la police.
S. G. — Cela peut être, eh bien! il faut le coniti*. 1 5
2'i6 JOURNAL ET SOUVENIRS
fier à un homme qui vous soit dévoué, à un autre vous-même, à un homme dont la destinée soit attachée à la vôtre; en un mot à un de vos frères, ou à un de vos proches parens.
B. — C'est une bien mauvaise politique que celle' de confier des ministères à ses frères, vous avez vu comme je me suis mal trouvé de Lucien ?
5. G. — Cependant, général, vous ne trouverez personne dont les intérêts soient plus identiques aux vôtres que ceux de votre frère.
B. — Passons à d'autres. Leroy, le tribun que vous m'avez fait connaître , je l'ai fait questionner par Cambacérès; il m'a dit que c'était un métaphysicien , qu'il parlait toujours du peuple de 89.
5. G. — Il vous a trompé. Leroy n'est pas cela. C'est un homme franc, ennemi juré des coquins; il sait Paris. Mais comme je ne le connais que depuis que nous sommes ensemble au Tribunat, je ne puis vous donner tous les renseignemens que vous auriez besoin d'avoir sur son compte. Je puis vous dire qu'il ne conviendrait pas à une première place. Ce serait , je crois , un excellent préfet de police, mais il pourrait bien n'être pas un bon ministre.
B. — Régnier , qu'en pensez- vous ?
5. G. — Je ne le connais pas, je sais seulement qu'il jouit d'une bonne réputation. Vous êtes à portée de l'apprécier, puisqu'il est membre du Conseil d'État.
B. — Béranger, vous le connaissez ?
S. G. — Oui, général; c'est un homme d'esprit,
il a du courage, il en a montré au a 8 fructidor et au 1 8 brumaire. Il est dévoué au gouvernement et je crois que vous pouvez compter sur son attachement ; le seul reproche qu'on pourrait lui faire, peut-être, est de ne point connaître assez Paris,. Je prendrai des renseignemens sur lui, si vous le désirez ?
B. — Vous me ferez plaisir.
S. G. — Douicet, préfet de la Dyle, serait un bon choix , il vous est dévoué.
B. — Il faut là un grand travailleur.
S. G. — Douicet travaillera beaucoup.
B. — Il faut être neuf dans la révolution.
S. G. -—Mais si c'est un homme neuf, il ne connaîtra pas la révolution, et cette connaissance est indispensable pour un ministre de la police. Cochon a fort bien fait son ministère.
B. — Cochon appartient à une clique, c'est un homme usé.
S. G. — IMiot serait très-capable, je pense, de bien remplir cette place importante.
B. — Miot a du bon.
S. G. — Il faut, général, dans ce ministère, un homme dévoué, un homme sur la fidélité duquel vous puissiez compter.
B. — Il faut un homme de talent. Fidélité, dévouement; on sait apprécier tout cela maintenant.
S. G. — Fouché a du talent; mais il n'a pas l'opinion publique.
B. — L'opinion publique est une catin. Si l'homme que je mets là a du talent, il l'acquerra bien vite. i5.
aa8 JOURNAL ET souvenirs
G. ^- Si l'homme que vous mettez là doit périr, par le retour de 88 ou de 93, vous aurez fait un bon choix; Fouché aurait tout à craindre des terroristes.
jB, — • Mais comme les terroristes n'ont point tout à craindre de lui, ils se sont trouvés tous à Paris au 3 nivose.
S. G. — Cela est vrai.
B. — Comme Fouché a été très-lié avec les terroristes, il en a placé dans ses bureaux, dans presque toutes les préfectures de. police.
S. G. — Cela est vrai.
B. — Mais comment voulez-vous faire pour n'avoir point d'agens dépendans d'un parti quelconque ?
S. G. — En ayant dans le ministère un homme qui n'appartienne à aucun. Il faut qu'il ne craigne pas de se faire des ennemis; il faut, s'il veut faire son devoir, qu'il frappe avec une égale rigueur sur les deux partis extrêmes.
B. — Ce ministre peut faire beaucoup de bien à la ligne mitoyenne.
S. G. —H peut sauver FÉtat, conserver vos jours nécessaires au salut de la patrie, consolider la tranquillité publique. Ensuite il doit vous remettre le ministère , vous engager à le supprimer: si deux ans après la paix vous pouviez en avoir besoin, la France et vous seriez également à plaindre.
B. — Fouché est un bon diable;, il* a un bon cœur; n'a-t^H pas levé une multitude de surveillances ?
DE STANISLAS GIRÂRD1N.
S. G. — Trop , beaucoup trop ; mais les hommes de son parti, lorsqu'ils sont en place, croient n'en jamais faire assez pour réparer et pour faire oublier leur conduite antérieure; c'est là sans doute encore un inconvénient attaché à des choix de ce genre.
B. — C'est possible. Un travailleur sera toujours un bon ministre de la police; il faut de l'ordre, de la méthode , et un recueil de tous les mauvais sujets par ordre alphabétique; il possède déjà un dictionnaire qui contient plus de i5oo noms.
S. G. — Il en est un autre qui vous serait également nécessaire, c'est celui qui donne des détails historiques sur tous les hommes qui ont marqué dans la révolution.
B. — Et ce dictionnaire ?
S. G. — Vous procurerait les moyens de foire d'excellens choix.
B. — Cet ouvrage existe-t-il? .
5. G. — Oui» citoyen consul, il est entre les mains de Pénières.
B.— Il faudrait se le procurer.
S. G. — Cela sera difficile.
B. — Réfléchissez à ce que je vous ai demandé ; je n'ai pas besoin, je pense, de vous recommander le secret.
5. G. — Dans trente-six heures, général , je vous reverrai. »
*3o JOURNAL ET SOUVENIRS