‹ Mémoires de S. GirardinChapitre 25 sur 64 · NIVOSE AN X · texte numérisé non relu

NIVOSE AN X

Le message envoyé par les Consuls, le 1 3 nivôse, au Corps-Législatif, est d'une assez grande importance pour être rapporté textuellement.

« C'est avec peine, disent les Consuls, que le « gouvernement se trouve obligé de remettre à « une autre époque les lois attendues avec tant « d'intérêt par la nation. Mais il s'est convaincu « que le tems n'est pas venu , où l'on portera dans « ces grandes discussions le calme et l'unité d'in- « tention qu'elles demandent. »

L'article 26 de l'acte constitutionnel donne au gouvernement le droit de retirer les projets de lois, lorsqu'il le juge convenable; mais celui de motiver ce retrait n'en est pas la conséquence. Ainsi le message cité est un droit, et les inculpations, qu'il contient, une usurpation. Elles sont la preuve que le gouvernement n'a point été assez grand pour résister au désir de témoigner son humeur , et assez politique pour dissimuler son ressentiment. Il est quelquefois utile de frapper les corps , mais il est toujours dangereux de les braver. Depuis l'ouverture de la session , le gouvernement a

présenté quatre projets de lois importans, trois fesant partie du Code civil , et un sur le rétablissement de la marque. Le premier, sur la publication des lois, a été rejeté par le Tribunat et le Corps-Législatif. Le second Ta été par le Tribunat, et le troisième a été adopté. L'avis de la commission était favorable à celui relatif au rétablissement de la marque.

La discussion de ces divers projets avait été plus modérée que dans la dernière session , et même elle avait obtenu et mérité les éloges du public et ceux des journalistes anglais. Elle a excité souvent l'humeur du Conseil-d'Etat; néanmoins elle n'eût point déterminé le Consul à retirer les projets de loi. La présentation de Daunou par le Corps- Législatif et le Tribunat l'a décidé seule à prendre ce parti. 11 y a eu dans cette nomination des intentions malveillantes; elle lui a prouvé qu'il ne pouvait compter sur la majorité dans aucune des autorités. Il a pensé qu'il était tems de mettre un terme aux entreprises de la malveillance, et qu'un message motivé remplirait une partie de ce but. Effectivement il a frappé de stupeur et d'étonnément les autorités, et n'a excité aucune réclamation. Nos principaux membres de l'opposition sont d'habiles orateurs , mais tous manquent de ce courage énergique, sans lequel des chefs de mécontens sont toujours d'impuissans et ridicules agitateurs.

Ce message du i3 paraît devoir être l'annonce d'évenemens plus importans. Ils sont vraisembla-

DE STANISLAS G1RARDIM. a53

blemeiit ajournés au retour du voyage de Lyon, et Ton n'a point été fâché, non plus, de mettre, pour ainsi dire en vacance, les deux principales autorités législatives. Si l'on cherchait un prétexte, il faut avouer que Ton a saisi habilement^elui qui se présentait. Le lendemain Rœderer a inséré dans son Journal de Paris le manifeste de la déclaration de guerre, dans un article intitulé de l'opposition; il annonçait assez clairement que le gouvernement était disposé à la frapper.

En effet , le véritable but du message du gouvernement était d'épurer les autorités constituées. Le moyen d'y parvenir était la seule chose embarrassante. Mais la constitution qui a eu la volonté de tout dire et non la possibilité de tout prévoir , en a donné le moyen. Elle porte, article 27, titre 3, que le Tribunat et le Corps-Législatif seront renouvelés par cinquième tous les. ans , et que ce renouvellement aura lieu dans Tan x. Elle n en détermine pas le mode et paraît conséquemment en laisser l'organisation au Sénat. Le gouvernement, en s adressant officiellement à lui, le i5 nivose, pour lui demander de procéder à l'exécution de l'article 27 de lacté constitutionnel , s'est entendu secrètement avec plusieurs de ses membres, pour que le renouvellement ne se lit pas par la voie du sort. Tronchet, rapporteur de la commission nommée par le Sénat , en fit sentir les inconyéniens , et finit par proposer de réélire les quatre cinquièmes des deux autorités. Ses conclusions furent combattues, et pouvaient l'être avec avantage. La rai-

a54 JOURNAL ET SOUVENIRS

son conserve toujours sa force contre la raison d'État. Cette dernière, dans les circonstances actuelles, devait être la seule écoutée; elle fut aussi la seule entendue. Néanmoins une minorité de quinae membres fit entendre de fortes et éloquentes réclamations. On cite Garât, Lanjuinais, Lecoulteux de Canteleux , Praslin , Cabanis Renoir- Laroche, Tracy, Lanbrechts. Le Sénat avait incontestablement le droit de fixer le mode de renouvellement , mais son organisation lui imposait le devoir de voiler toutes ses opérations du plus profond mystère. Sa puissance toute entière est dans l'extrême discrétion de chrtcun de ses membres. Mais comment espérer raisonnablement qu'une pareille vertu soit exercée par soixante vieux Français? On a donc su tout ce qui se passait dans l'intérieur du Sénat, comme si les séances eussent été publiques. On dit que le résultat de son travail fait sortir du Tribunal :

Alexandre, Courtois, Parent-Real,

Bailleul, Daunou, Saint- Aubin,

Barra, Desrenaudes, Thibault,

Barthélémy , Ganilh , Thiessé.

Cambe, Garat-Mailla,

CH AZ AL , GlNGUENE* ,

Chenier, Isnard, Constant , Ségur ,

Le gouvernement, comme on peut le croire, a exercé une grande influence sur le Sénat, et c'est

DE STANISLAS GIRARD 1 N. a55

lui qui a pour ainsi dire formé la liste des sortans. Il est peut-être assez curieux de connaître les motifs qui paraissent avoir déterminé son opinion.

Alexandre, ancien agent de change, fut, dit-on , l'un des vainqueurs de la Bastille. Il a été employé comme commissaire des guerres, et, après la retraite forcée de Jourdan, il fut envoyé à l'armée de Sambre -et -Meuse par le Directoire, avec les pouvoirs le plus illimités. Il destitua plusieurs généraux , entre autres Lefèvre. Ce général est sénateur aujourd'hui , et l'on assure que , pour se venger du Commissaire des guerres, il a fait expulser le tribun.

Alexandre passe pour être un homme d'une probité sévère; il est lié intimement avec Syeyes, c'est à ce sénateur qu'il dut sa nomination. Il a peu parlé au Tribunat, mais il y était connu pour être totalement opposé à Tordre de choses actuel.

Bailleul. Son nom ne plaisait pas au premier Consul.

Barra. On lui reproche des torts dans une mission, et sa violence dans l'opposition.

Barthélémy'. C'est celui qui mit sur son bulletin, lorsqu'il fut question de nommer le général Rampon, Ramponeau. Cette maussade plaisanterie est bien éloignée d'avoir le mérite de celle qui fut faite dans cette même occasion par un membre du Corps- Législatif , qui écrivit sur son bulletin : « Puisqu'jl faut ramper , Rampon! » Quoi qu'il en soit, la conduite de Barthélémy a toujours été op-

posée à toutes les vues du gouvernement; elle peut servir à indiquer la cause de son exclusion.

Cambe , que Ton appelait le sauvage de VAveyron, n'a point assisté aux séances de la dernière session : « J'ai économisé, disait-il, les frais du voyage. » Le gouvernement lui économisera aussi ceux du retour.

Chazal. Son nom a figuré aux diverses époques de la révolution ; mais c'est bien plutôt un homme de conscience qu'un homme de parti.

Chènier voulait devenir un homme de parti, il a montré du caractère depuis l'établissement du gouvernement consulaire. Il n'a point vu, ni cherché à voir le Consul, il s'en est déclaré l'ennemi, et a soutenu ce rôle avec dignité.

Constant (Benjamin), fils du baron de Constant , né dans le pays de Vaud, naturalisé ensuite Génevois, chambellan de M. le duc de Bruiiëwick, s'est fait connaître par plusieurs brochures, il a commencé à devenir fameux à l'époque du 18 fructidor. C'est un des fondateurs du club de Salm. Les espérances de Benjamin furent alors trompées; au lieu1 d'être élu député, il fut simplement nommé président du canton de Luzarches, arrondissement dans lequel il avait acheté une ancienne abbaye. 11 fut lié avec plusieurs membres du Directoire, et son crédit alors neutralisa souvent les coups que l'autorité voulait porter à madame de Staël, pour laquelle il a beaucoup d'amitié et une haute admiration. Le 18 brumaire lui fut favorable. Joseph Bonaparte, qui avait été à portée de le connaître,

le fit nommer tribun ; il assura le Consul que l'on pouvait compter sur son dévouement. Syey es d'ailleurs le protégeait, sans être fâché néanmoins d'avoir à l'appuyer plutôt qu'à le proposer. Tel est son caractère : il aime à cacher ses auxiliaires, et croit avec raison affaiblir ses forces , lorsqu'il laisse à découvrir quelques-uns de ses partisans.

Madame de Staël fut charmée de la nomination de Constant. Ils ont tous les deux beaucoup d'esprit, et d'espfit argent comptant : leur conversation éblouit. Madame de Staël professe les principes du républicanisme. Sa brillante imagination tantôt commande aux circonstances , tantôt en reçoit l'empreinte. Les idées les plus opposées trouvent place dans sa vaste pensée , comme les hommes de toutes les opinions se rencontrent en même tems dans son salon. Ses habiles mains tiennent un fil dans tous les partis. Elle a méconnu notre situation politique après le 18 brumaire; Benjamin a partagé son erreur. Tous deux ont cru qu'un gouvernement naissant serait faible, qu'il aurait conséquemment besoin d'hommes forts; qu'alors il suffisait de se signaler comme un des chefs de l'opposition pour arriver au pouvoir. Benjamin a profité du premier projet de loi, relatif aux communications entre les autorités respectives, pour développer un système d'opposition organisée. Le gouvernement qui comptait sur lui pour le défendre, et non pour l'attaquer, a été furieux. Bonaparte ne lui a pas pardonné. Aussi Benjamin , fixé sur le terrain qu'il avait d'abord occupé, a m*. 1 7

•j58 journal et souvenirs

continué d'attaquer tous les projets de lois. Il ne pouvait manquer d'être compris dans la mesure de l'élimination, et n a pas dû être surpris d avoir étéatteint par elle. Benjamin écrit avec facilité, clarté, éloquence; c'est un homme de beaucoup d'esprit, et dont le talent pourrait entraîner une assemblée.

Courtois a fait oublier sa conduite révolutionnaire dans l' Assemblée législative et dans les premiers tems de la Convention, par son rapport sur Robespierre, et son discours énergique contre les jacobins de la rue du Bac. Il a rendu de grands services à l'époque du 1 8 brumaire, comme inspecteur des Cinq-Cents. Le gouvernement perd un homme dévoué; on dit qu'il a entre les mains des papiers sur la révolution, qui sont de la plus haute importance.

Daunou est un homme de mérite, il jouit d'une excellente réputation. C'est un des pères de la constitution de l'an 3, et le rédacteur de celle de l'an 8. Il a montré toujours beaucoup d'humeur contre le gouvernement actuel, depuis le 18 brumaire; il s'est permis* d'y donner un libre cours, dans son opinion contre les tribunaux spéciaux. Depuis cette époque, il n'a point assisté à une seule des séances du Tribunat. 11 a déclaré qu'il n'y siégerait pas, aussi iong-tems que durerait la tyrannie, Cette déclaration, devenue publique, détermina ceux qui partagent sa manière de voir, à le présenter comme candidat au Sénat : ils ont rendu par là un mauvais service à la chose publique et à lui en particulier; car sa présentation

DE STANISLAS GIRARD1XT. ?5g

a décidé le message du i3 nivôse, et la mesure du renouvellement. On ne voulait pas l'y comprendre, et je crois que Ton avait raison; le Consul l'a exigé , parce qu'il veut que l'on sache bien qu'il ne pardonne jamais à ses ennemis. Cela n'a point empêché qu'il n'ait eu 2 3 voix, dans le Sénat pour être conservé. Daunou est un homme écarté momentanément, mais ce n'est pas un homme perdu. On aura toujours besoin de son talent.

Desrenaudes est un ancien grand vicaire; il a traduit la Vie d'Agricola , et a été connu par son attachement pour M. de Taileyrand. Il l'a défendu avec courage pendant sa proscription , qu'il a contribué à abréger. Pour lui donner des preuves de sa reconnaissance, M. de Taileyrand l'a logé chez lui , lorsqu'il fut nommé ministre des relations extérieures , et il y remplissait les fonctions de secrétaire intime. Ensuite il le fit nommer membre du Tribunat. Alors une légère ivresse tribunicienne vint se placer dans sa tête; elle donna à un homme, jusqu'alors dépendant, le véhicule de Tindépendance. Lorsqu'il fut question, dans la pre- . mière session, de présenter un candidat au Sénat* conservateur, il proposa le médecin Portai avec chaleur. M. de Taileyrand lui ayant fait quelques observations. « Comme tribun, répondit Desre- « naudes, je n'obéis qu'à ma conscience. — Il s'a- « git bien de votre conscience; ce n'est pas pour « elle que l'on vous a placé au Tribunat, mais pour « votre voix . » Desrenaudes alors quitta la chambre

SîGo JOURNAL F,T SOUVENIRS

et la maison , et se mit dans l'opposition ; mais ses opinions furent toujours doucereuses : celle contre la loi du 3o vendémiaire est remarquable. Dans cette session sa conduite fut plus mesurée ; il affecta de garderie silence; malheureusement il fut envoyé pour défendre au Corps-Législatif le traité de paix avec la Bavière. Il fut bien aise de profiter de cette occasion pour faire quelques phrases; et un peu d'esprit de parti, lui fit mettre dans son cadre réloge de Moreau. Voilà la cause de sa sortie.

Ganilh n'appartient à aucun parti ; il est l'homme de son esprit et de ses opinions. Il remplissait ses devoirs de tribun avec assiduité, et quoique constamment dans l'opposition, il pouvait étre^utile, en servant à éclairer une question, Il a été éliminé moins pour ses opinions que pour ses intimes liaisons avecSyeyes.

Garât- Mailla: lorsqu'il fut nommé on fit cette épigramme :

« Pourquoi ce petit homme est-il au Tribunat? C'est que ce petit homme à son oncle au Sénat. •

Voilà la cause de sa nomination; celle de sa disgrâce est dans ses liaisons avec les principaux membres de l'opposition, et dans son dernier discours sur le mode de la publication des lois. Il n'a prononcé que deux opinions au Tribunat. Toutes deux sont remarquables, et toutes deux sont bien écrites. Garât estun excellent jeune homme, il a de l'amour pour la liberté , de l'indépendance et de l'élévation dans l'ame.

DE STANISLAS GIRARDIiN. aG I

Ginguenc, ancien secrétaire du prince tle Broglie, modéré sous la terreur, exagéré sous le règne de la modération : il a prononcé un discours remarquable lors de la discussion du projet de loi sur les tribunaux spéciaux. On ne pouvait ni l'oublier, ni le lui pardonner.

Isnard. Il n'a de commun que le nom avec un Isnard plus fameux ; celui dont il s'agit est un ingénieur des ponts-et-chaussées. Syeyes l'a nommé , et c'est à cela sans doute plus qu'à ses opinions , qu'il doit attribuer son expulsion.

Lègier. On lui a reproché, je ne sais pourquoi , une mission dans le département des Forets.

Parent-Rèal: disciple de Daunou et admirateur de Syeyes.

Saint- Aubin. Il s'est fait connaître par- une foule d'articles insérés dans les journaux. Tous annonçaient de l'esprit, et ils étaient remarquables par beaucoup d'originalité. Il avait émis sur les finances en particulier beaucoup d'idées très-saines, et passait pour avoir de précieuses connaissances dans cette partie.

Plusieurs obstacles semblaient s'opposer à son entrée auTribunat ; il finit par les franchir tous , et Lecouteulx de Cauteleux, finit par l'y faire nommer. Il n'y fut pas plutôt, que sans connaître le terrain sur lequel il marchait, il prononça une longue opinion contre le projet de loi sur la perte et la jouissance des droits civils. Elle a été re- / marquable par jinc critique amère du siècle de Louis XIV, critique qui n'eut jamais été faite par

a6a JOURNAL ET souvenirs

un Français. Le gouvernement qui avait vu avec peine Saint-Aubin, arriver au Tribunat, tira parti de l'occasion , pour l'en faire sortir.

Thibault, ci-devant curé, ci-devant receveur des contributions, toujours conventionnel.

Tkiessé, homme passionné; il n'épouse point de parti , mais il ne consent jamais à divorcer d'avec son opinion. Sa conduite dans cette session lui a attiré l'animadversion du gouvernement.

DE STANISLAS GIRARDIN. aG3

Page 1