‹ Mémoires de S. GirardinChapitre 28 sur 64 · CONSULAT A VIE · texte numérisé non relu

CONSULAT A VIE

29 THERMIDOR AN X. (l8oi)

Le consulat à vie de Napoléon Bonaparte , sera une époque tellement mémorable de notre histoire, qu'on lira toujours avec intérêt les anecdotes relatives à ce grand événement. On croit assez généralement qu'il date du jour où Chabot de fyJllier fit, sous sa présidence, la motion d'inviter le Sénat à donner à Bonaparte un témoignage éclatant de la satisfaction nationale.

Je dois rendre compte de ce qui s'est passé sous mes yeux. De la connaissance exacte des faits, on tirera les conséquences que l'on jugera les plus vraisemblables.

Le jour même où les conseillers d'Etat devaient annoncer au Tribunat la conclusion de la paix avec l'Angleterre, Cambacérès envoya chez Chabot pour l'inviter à passer chez lui. Il l'informa de la démarche que le gouvernement comptait faire, et lui dit qu'il croyait qu'après le discours des orateurs du Conseil d'État, il serait convenable qu'il prît la parole, et proposât l'émission d'un vœu agréable au premier Consul.

Chabot rédigea une motion qui fut communiquée à Siméon. Il convint de proposer après son

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adoption, qu'elle serait annoncée à Bonaparte par une députation de douze membres.

Un instant avant l'ouverture de la séance, Chabot me fit part de ce qui se passerait , et m'invita à prendre le fauteuil , lorsqu'il le quitterait pour se rendre à la tribune. Je fis part à Lucien de ce que l'on venait de me dire. Il n'avait su que par hasard que des conseillers d'État, devaient se rendre à la séance ; il parut regretter que rien de ce qui devait se faire, n'eût été concerté. Il me conseilla de ne point prendre la parole, et m'engagea néanmoins à taire appuyer la motion de Chabot Riouffe, Garry , et quelques autres ne le voulurent point, et me dirent, avec raison, que l'on ne devait point s'engager dans une carrière dont le terme était inconnu.

Les propositions de Chabot et de Siméon furent arrêtées à l'unanimité.

Chabot était bien éloigné de croire que la sienne contenait, si je puis m'exprimer ainsi, le germe du Consulat à vie. Il avait imaginé qu'elle servirait d'initiative pour donner au Sénat, le moyen de déclarer que le Consul avait bien mérité de la patrie, ou pour lui conférer le titre de pacificateur ou celui de père du peuple....

Le Sénat crut que donner un témoignage éclatant, c'était doter un individu d'un pouvoir plus étendu que celui qui avait été délégué par la loi constitutionnelle.

Cette fausse direction une fois prise, il devenait difficile de ne point tomber dans une erreur grave.

La constitution s'opposait à tout accroissement de pouvoir ; pour en conférer, il fallait nécessairement la violer.

L'intérêt dii corps dans cette violation fut plus écouté que l'intérêt national. Le Sénat en prolongeant le consulat de dix années au lieu de l'étendre à la durée de la vie , faisait une chose qu'il n'avait pas le droit de faire, mais dont il comptait emprunter un jour la possibilité de faire plus. Il espérait tirer de ce parti deux avantages; l'un de constater par le lait, son droit d'élire le premier Consul ; l'autre de mettre Bonaparte dans la nécessité d'user envers lui des plus grands ménagemens , afin d'en obtenir un jour le consulat à vie.

Cette manière de raisonner pouvait être bonne vis-à-vis d'un homme faible ; elle était mauvaise vis-à-vis d'un homme qui ne l'est pas. Aussi le Sénat voulut-il, avant de prendre une détermination définitive, connaître l'opinion de Bonaparte. Le sénateur Laplace qui passe pour être intimement lié avec lui, fut chargé de la lui demander. Le Consul dont la profonde politique consiste à cacher tous ses sentimens, répondit à Laplace qu'il serait sensible à toute espèce de témoignage de confiance qui lui serait donné par le Sénat; que s'il était vrai qu'il eût la volonté de proroger sa magistrature de dix années, il en serait satisfait. Laplace croyant parfaitement connaître ses intentions, en fit part à ses collègues. En conséquence sur les 63 votans, 61 furent pour augmenter de dix années le consulat de Bonaparte.

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Lanjuinais fut un des deux sénateurs qui vola contre. Il prononça, dit-on, dans le sein du Sénat, une opinion extrêmement énergique , dans laquelle il attaquait principalement le personnel du premier Consul.

Le général Lefèvre persuadé que le Sénat avait fait une chose qui plairait infiniment à Bonaparte, en le nommant pour dix ans, s empressa d'aller le lui annoncerai en fut fort mal reçu, le Consul lui dit que : n'ayant point été nommé par le Sénat, le Sénat n'avait pas le droit de proroger sa nomination. Le soir même il écrivit une lettre au Sénat pour lui notifier son refus. Mais cette lettre ne fut pas envoyée.

Le lendemain de sa nomination , Bonaparte partit pour Malmaison. Ce jour-là, il y eut un Conseil d'État extraordinaire, tous les ministres y assistèrent. Il fut présidé par Cambacérès. Rœderer y prit la parole et après avoir lu les considérons d'un long arrêté, destiné a retracer les services rendus à la chose publique par le Consul , il concluait à ce que le peuple fût consulté,

i° Sur la question de savoir si Napoléon Bonaparte serait Consul à vie.

a° S'il aurait le droit de désigner son successeur.

Tous les conseillers d'Etat crurent que cette proposition avait été faite par ordre, et tous effectivement devaient le croire. Elle ne fut donc pas combattue et passa, comme cela devait être, à la presque unanimité. On assure que Marmout

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vota contre, que Dejean ne vota, ni pour ni contre, et que Chaptal fit observer que le pouvoir que l'on proposait de donner au Consul , était plus grand que celui exercé par les anciens rois de Frauce.

La vérité est que Rcederer n'en avait fait part à personne, et qu'il n'avait pas eu l'assentiment du Consul. Le soir même, on en fut convaincu. Lorsque les deux Consuls rendirent compte à Bonaparte de ce qui s'était passé le matin, Bonaparte en fut furieux , il s'emporta contre Rcederer et contre leConseil. Pendant long-tems, il voulut annuler l'arrêté, et termina une conférence longue et des débats animés entre lui et les deux Consuls, par retrancher les considerans et l'article relatif au successeur. ^ ' r /, }

Talleyrand témoin de la discussion, rep résen ta fortement à Bonaparte, que son consulat à vie ne calmerait pas l'inquiétude, dont l'existence n'était pas douteuse; «le discrédit et la stagnation dans « le commerce, dit-il au Consul ,en sont des sympu tomes positifs et alarmans. Pour faire cesser l'un « et faire fleurir l'autre , vous n'avez qu'un seul « parti à prendre , celui de stabiliser le gouver- « nement, rassurer les esprits sur les craintes de « l'avenir , donner de la sécurité à ceux qui se « sont dévoués pour vous. Cessez enfin de faire « croire que vous netes occupé que de vous, et « surtout rattachez vos amis et ramenez fopi- «nion,en éloignant les justes raisons qu'eux « et elle ont de vous considérer comme enclin

« à l'égoïsme. Vous n'avez qu'un moyen , celui « de désigner votre successeur. Qui peut donc « vous empêcher de le prendre ? Craignez-vous « de le choisir parmi vos frères , redoutez-vous « l'ambition de l'un, ou trouvez- vous que l'autre a n'en ait point assez? Eh bien ne le prenez pas « dans le sein de votre famille... Désignez Camba- « cérès. »

Le Consul écouta ces observations avec impatience. Croyant néanmoins devoir se justifier, il répondit à Talleyrand : « Attendez dix ans pour me « juger. Dix ans est le tems dont j'ai besoin pour « exécuter mes projets. Je ne me suis jamais aussi n bien porté. Je vivrai dix ans , je vivrai beaucoup « davantage. » L'arrêté du Conseil d'Etat, mutilé par le Consul, parut le lendemain dans le journal officiel.

11 fut généralement désapprouvé, mais la critique s'attacha bien plus à la forme qu'au fond.

On trouvait l'initiative du Conseil d'État tout a fait inconvenante. On remarqua qu'elle n'aurait jamais dû être prise par un corps aussi dépendant. On dit qu'elle aurait dû sortir du Tribunat et être précédée d'une discussion solennelle. L'histoire écartera toutes ces remarques, et ne s'occupera que du résultat. Ce résultat sera la nomination de Bonaparte. Les suffrages seront nombreux, mais son consulat à vie amènera nécessairement de grands changemens dans la constitution.

On ne peut laisser deux Consuls temporaires à

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côté d'un Consul à vie. Le consulat à vie, si je puis me servir de cette expression , est gros de f hérédité. On assure que cette idée est la pensée favorite et continuellement caressée par Bonaparte. Mais il n'a que trois moyens de la réaliser.

\je premier d'avoir un enfant.

Le deuxième de répudier sa femme si elle ne peut plus en faire.

Le troisième d'en adopter un.

Madame Bonaparte rend impossible le premier de ces moyens. Elle parait ne pas redouter le deuxième^ elle est donc sûre qu'il prendra le troisième.

On croit effectivement que l'intention du Consul, est d'adopter un fils d'Hortense....

Revenons à mon sujet, et terminons cet article. J'espère qu'il prouvera , une fois de plus, que le hasard a la part la plus grande dans tous les événemens importans. Bonaparte voulait être Consul à vie: cette assertion n'est pas douteuse ; il eût été certainement nommé par le Séi\at, s'il avait pris seulement la peine de lui en laisser entrevoir le désir ; il a pris soin de le lui cacher. Cette dissimulation a placé le Sénat dans une fausse position ; elle a amené l'arrêté du Conseil d'État, tendant à consulter le peuple, et ce n'est pas le cas de dire que la dissimulation n'est bonne à rien.

Le dépouillement des votes a été confié au Sénat. Le résultat en a été rendu public le 14 thermidor, et annoncé le i5 au Consul, par le président du Sénat Barthélémy : sur 3,577,269 votans ,

3,568,1 85 ont voté pour et 9,074 contre. La plupart des votes négatifs ont été donnés dans l'armée. On raconle à ce sujet qu'un de nos généraux a fait assembler les soldats placés sous ses ordres , et qu'il leur a dit: «Camarades, il est question a de nommer le général Bonaparte Consul à vie. « Les opinions sont libres, entièremènt libres; « cependant je dois vous prévenir que le premier « d'entre vous qui ne votera pas pour le consulat « à vie , je le fais fusiller à la téte du régiment. « Vive la liberté ! »

Lafayette a émis un vote conditionnel. Pour constater l'époque du consulat à vie, le Sénat a décrété qu'il serait élevé une statue de la Paix, tenant d'une main le laurier de la Victoire, et de l'autre le décret du Sénat.

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