MARDI SOIR 8 VENTOSE AN XII
J'ai reçu , à huit heures du matin , un billet de M. le Hoc , par lequel il m'annonçait que Pichegru avait été arrêté.
Voici des détails, sur cette arrestation , qui m ont été donnés par le jeune Lavollée, secrétaire du Consul Cambacérès, et confirmés par le second- Consul chez lequel jai dîné aujourdhui, mardi 8 ventôse an xii.
Hier, avant minuit, un nommé Blanc, ageut d affaires, se rendit chez' le général Murât et lui dit qu'il avait logé Pichegru plusieurs fois et croyait n'avoir pas commis un crime en offrant un asile à un homme de sa connaissance, dont le but, en venant à Paris, était, disait-il, de chercher les moyens d'obtenir sa radiation ; mais convaincu , depuis peu de jours , que c'était un prétexte pour colorer d'horribles projets, il croyait rendre un service important en le faisant échouer, et en venant offrir les moyens de faire arrêter Pichegru qui était couché chez lui, rue de Chabanais, n° 39.
A quatre heures du matin, un commissaire de police se rendit chez Blanc. Il était accompagné de quatre hommes. II sonna et fît connaître au por-
lier l'objet de sa mission. Il demanda à être conduit chez la cuisinière; celle-ci descendit, ouvrit la cuisine et introduisit, par une porte dérobée, les agens de la police dans la chambre de Pichegru; ils sautèrent sur Pichegru avant qu'il ait eu le teras de s'emparer des armes qui étaient sur sa table de nuit (detrx pistolets et un poignard). Il se défendit pendant long-tems avec fureur, mordit un gendarme à la jambe, et reçut deux coups de sabre, dont l'un sur la cuisse. Au bout de trois quarts d'heure il se rendit en disant : « Je suis vaincu. » Il fut entortillé dans une couverture, lié comme un paquet , jeté dans un fiacre et conduit chez le conseiller-d^État Réal. Il fut interrogé en arrivant ; voici son interrogatoire :
Réal. — Gomment vous appelez- vous?
Pichegru. — Vous le savez sans doute.
R. — D'où venez-vous?
P. — D'Angleterre.
R. — Où avez-vous débarqué ?
P. — A Dieppe.
R. — Comment êtes-vous venu à Paris?
P. — En voiture.
R. — Avec qui ?
P. — Avec moi.
R* — Quel était le conducteur de la voiture ? P. — Moi.
R. — Connaissez-vous Georges ?
P. — Non. Quel est ce Georges ?
/?. — Un assassin, m*. 11
P. — Me croyez- vous fait pour être lié avec des scélérats ?
R. — Connaisssez-vous Moreau ?
P. — Il a servi sous mes ordres.
R. — L'avez-vous vu depuis que vous êtes à Paris ?
P. — Des militaires ennemis ne se voient que 1 epée à la main.
R. — Me connaissez-vous ?
P. — Oui.
R. — J'ai souvent rendu justice à vos talens militaires.
P. — Vous , pas souvent.
R. — On va panser votre blessure.
P. — C'est inutile. Dépëchez-vous de me faire fusiller, il me tarde d'aller là-haut pour y trouver de la tranquillité.
R. — Avez-vous un prénom ?
P. — Non.
R. — Comment? ne vous appelle-t-on pas Charles ?
P. — Oui , quelquefois.
R. — Vous êtes désigné sous cette dénomination dans la correspondance de Bareuth.
P. — Dans les correspondances que vous faites. »
Je fus, en sortant de chez le Consul Cambacérès, chez le Consul Lebrun. L'affluence était prodigieuse. Tous les hommes attachés au gouvernement étaient rayonnans de joie ; tous avouaient que l'arrestation de Pichegru était nécessaire pour convaincre l'opinion de l'existence d'une grande
conspiration. On remarquait que son arrestation était une preuve nouvelle de F étoile du Consul; qu'elle avait eu lieu le jour même où il avait demandé et obtenu du Sénat la suspension du jury, pour les crimes d'État, pendant l'espace de deux années. Ce sénatus-consulte serait, en quelque sorte , excusé par la prise de Pichegru; néanmoins il resterait encore beaucoup de cboses à en dire, mais elles ne seraient pas dites dans cette circonstance; elles l'eussent été sans l'arrestation de Pichegru.
Blanc avait dîné , dans la rue Vivienne, avec Pichegru , Georges et deux ou trois autres hommes. Au dessert, Georges a dit : « Le Consul doit bien- « tôt partir pour se rendre à l'armée; je l'y laisserai « aller. J'ai là plus de moyens qu'ici de le faire tuer « sans avoir de* danger à courir. »