‹ Mémoires de S. GirardinChapitre 42 sur 64 · AH XII · texte numérisé non relu

AH XII

Joseph Bonaparte avait refusé la présidence du Sénat. Son frère Napoléon lui offrit ensuite le commandement du 4e régiment de ligne. 11 me fit part de cette offre et me témoigna tout son embarras. Je lui dis : « Vous ne pouvez vous dispenser de l'accepter ; le 4; de ligne est au camp de Boulogne , prêt à s'embarquer pour coopérer à la conquête de l'Angleterre. S'éloigner d'un endroit où il peut y avoir des dangers à courir, lorsque vous êtes appelé pour les braver, ou les partager, ce serait faire une action qui n'est pas française ; et conséquemraent votre refus serait universellement blâ- • mé. Vous ressemblez , mon cher Girardin , aux prédicateurs qui disent : faites ce que je ne ferai pas. Si j'accepte, viendrez-vous avec moi?

— Sans doute. —Comment?— J'étais capitaine de dragons eu 1789, on peut bien me faire, sans faveur aucune , capitaine d'infanterie en i8o3.

— Je le pense.

Joseph Bonaparte annonça sur-le-champ à Berthier, alors ministre de la guerre, sa résolution de se conformer aux désirs de son frère; il lui dit en même tems qu'il voulait m'emmener avec lui. Berthier voulait me faire chef de bataillon ; je lui fis

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observer que mou but étant uniquement d'accompagner M. Joseph, je ne voulais pas d'un avancement qui pourrait exciter de la jalousie dans l'armée , et m'y faire voir de mauvais œil.

Napoléon , instruit par son frère de ma résolution , en fut tellement satisfait, qu'il voulut dicter sur-le-champ mon brevet ; il le signa et le remit à M. Joseph. Sa sœur, madame Murât, partagea cette satisfaction, car je reçus d'elle ce billet avec des épaulettes de capitaine : « Madame Murât n'a point «oublié que M. de Girardin lui a promis d'aca cepter des épaulettes ; elle s'empresse de les lui « envoyer, et espère pour lui qu'il ne les gardera « pas long-tems : elle le prie de recevoir ses com- « plimens et ses vœux. »

Nous partîmes donc pour le camp de Boulogne. M. Joseph y a été reçu colonel du 4e > et moi capitaine dans le même régiment. Ce régiment faisait partie du camp de gauche ; il était de la division du général Vandamme et de la brigade du général Saligny. Le maréchal Soult commandait Tannée et l'exerçait continuellement à de grandes manœuvres.

Les Anglais avaient une forte division stationnée en face du port de Boulogne. Us échangeaient continuellement des boulets avec nos chaloupes canonnières et nos batteries de mer. Toutes ces canonnades Causaient du bruit et rien de plus.

La distribution des étoiles delà légion-d'honneur a eu lieu, pour la première fois, au camp de Boulogne. On ne verra jamais une cérémonie ni plus

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belle ni plus imposante. C'est là que la croix de commandant m'a été donnée par Napoléon.

J'avais beaucoup contribué à l'établissement de la légion d'honneur et voici comment :

Quelques mois avant qu'il eût été question de l'établir, M. de Barbançois, un de mes anciens camarades de collège , vint me voir ; je ne l'avais pas retrouvé depuis notre jeunesse. Il me dit que le but de sa visite était de me communiquer un projet qu'il avait fait sur la nécessité de créer un ordre distingué. Il portait cette épigraphe : Semez des récompenses, si vous voulez recueillir des vertus. Il m'en fit la lecture; il me prévint ensuite que des raisons particulières s'opposaient à ce qu'il pût le présenter directement au gouvernement; qu'il avait conçu ce projet, comme un moyen de conserver la république, mais qu'étant né gentilhomme , Ton pourrait lui supposer quelques arrières-pensées. 11 me pria donc, si je n'y trouvais pas d'inconvéniens, de vouloir bien me charger de le remettre à l'autorité ; je le lui promis. Lorsque ce projet me fut confié , j'en fis une seconde lecture : elle fut suffisante pour me convaincre qu'il devait avoir un but tout opposé à celui que son auteur s'en était promis, et qu'un ordre privilégié était une institution monarchique. Comme je ne redoutais aucune de celles qui pouvaient nous ramener à une forme de gouvernement qui convient essentiellement à la France, je remis le projet de M. de Barbançois à Joseph Bonaparte, qui le donna, me dit-il, à son frère, alors premier Con-

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sul. Je n'en entendis plus parler, et ne savais ce qu'il était devenu, lorsqu'à la fin d'une séance dit Tribunat on annonça des conseillers d'État, qui se présentaient pour faire une communication importante, mais qui ne pouvait être faite qu'en comité secret. Les tribunes furent évacuées et M. Bœderery président de la section de l'intérieur du conseil d'État, prit la parole, proposa la création de la Légion-d'Honneur , et donna des dévelop* pemens étendus aux bases du projet de M. de % Barbançois. A l'époque où la proposition de M. Rœderer fut faite, elle étonna beaucoup, et n'a pas paru réunir beaucoup de suffrages en sa faveur. Elle a été renvoyée à l'examen de la section de ' * l'intérieur du Tribunat; elle était alors présidée par M. Lucien Bonaparte. J'y défendis la proposition de M. Rœderer avec avantage, parce qu'elle me rappela le projet de M. de Barbançois. M. Lucien en fit le rapport en séance publique, et conclut à son adoption. Ces conclusions furent combattues par deux membres du Tribunat, MM. Savoye-Rollin et Chauvelin ». M. Lucien répliqua à M, Savoye-Rollin et se laissa emporter à des raouveraens qui déplurent; aussi ses conclusions ne furent-elles adoptées qu'à une très-faible majorité. Les boules noires, qui furent très- nombreuses , prouvèrent que l'opinion énoncée par M. Savoye-

1 Voir dans le premier volume des Discours et Opinions le récit que S, Girardio a fait de cette séance mémorable, et son discours au Corps-Législatif, page i54.

Rollin était partagée par beaucoup de ses collègues.

MM. Lucien , Fréville et moi , avons été nommés par le Tribunat, pour défendre le projet de loi au Corps-Législatif. Il n'a été converti en loi qu'à une majorité très-faible , et sans la chaleur que M. Lucien a mise à le défendre et l'intérêt particulier qu'y . prenait le premier Consul , il n'aurait pas passé.

J'ai reçu trois croix en or à Boulogne presqu'en . même tems. L'une m'a été donnée particulièrement par Napoléon au quartier-général du Pontde-Bricque, quelques jours avant la grande distribution, en m'en joignant de la porter pendant le peu de tems que je devais passer à Paris avec son frère Joseph.

Le jour de la belle cérémonie, qui a eu lieu pour distribuer des décorations à l'armée de Boulogne , je commandais une des compagnies du 4* de ligne, et je fus recevoir, avec tous ceux qui avaient été nommés corn ma n dans, la décoration des mains de Napoléon , au bruit des fanfares et de l'artillerie.

La troisième m'a été donnée le lendemain par M. Maret7 secrétaire-d'état. Il me l'a remise en me disant qu'elle était beaucoup mieux faite que celle que j'avais reçue la veille.

Au moment où toute l'armée était embarquée, la guerre a été déclarée par l'Autriche ; et c'est des embarcations de Boulogne que nos troupes sont parties pour aller combattre et vaincre en Allemagne.

M. Joseph quitta le régiment à cette époque pour devenir officier - général. On me fit capitaine d'état-major.

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