LETTRES
QUE j'Ai REÇUES PENDANT MON SÉJOUR A ROULOGNE.
Paris, 16 floréal an xn.
Je vais essayer, mon cher Girardin , de vous donner quelques détails qui ne rentrent pas dans ceux que vous porteront les journaux.
Vous vous rappelez que le président du Tribunat avait ordre de se présenter chez le premier Consul le jeudi , veille du jour où devait d'abord avoir lieu la première séance du Tribunal. Le président portait la motion d ordre de Curée, On ne la trouva pas présentée précisément comme on le désirait, et on examina même un moment si on ne chargerait pas un autre tribun de la rédiger; mais le président fit remarquer que cela ne pourrait se faire sans inconvénient, Curée ayant déjà été annoncé pour cette démarche au Tribunal. Il ajouta qu'il était plus simple d'ordonner la rédaction telle qu'on la jugerait plus convenable, pour la remettre ensuite à Curée. Cette proposition fut adoptée, et dès le soir même le président fut engagé à retourner à Saint-Cloud, où il vit Maret, chargé de lui remettre la nouvelle motion. Fabrc remarqua que dans l'expression du projet de vœu
par lequel elle se terminait, on parlait de l'empire héréditaire en faveur de Napoléon Bonaparte et de ses descendons. Sur ce mot que n'accompagnait pas celui de famille, le président du Tribunat fit des observations au secrétaire d'État. La motion lui fut laissée avec prière de transmettre au premier Consul la réflexion qu'elle avait motivée. Cela se passait le jeudi soir, comme je viens de vous le dire. Le vendredi s'écoula sans que Fabre entendit parler de rien ; la nuit suivante , sur les deux heures du matin, il reçut un paquet qui ne renfermait rien que la motion, et telle exactement qu'elle lui avait été communiquée l'avant-veille. Le mot descendons se retrouvait encore dans le projet de vœu. Voici le parti que prit Fabre sans reproduire aucune observation. Avant de remettre la motion à Curée, il effaça l'expression descendons, et la remplaça par celle de famille. Il paraît que Curée ayant remarqué cette rature , il lui dit , sans entrer en explication avec lui, qu'il n'avait rien fait qui ne fût à-propos ou convenu.
Le même jour, de très-bonne heure , je vis Fabre qui me confia ces détails. J'arrangeai avec lui qu'il garderait à cet égard le plus profond silence , et qu'à l'instant où Curée aurait achevé la copie de sa motion, il en retirerait la minute. Quant à moi, je me décidai à ne faire confidence de cet incident qu'à Miot seul. Le secret le plus rigoureux était nécessaire jusqu'à ce que le projet de vœu eût été prononcé et imprimé avec le mot famille. Ou l'on né dirait rien sur ce changement, et alors l'affaire
DE STANISLAS GIRA11DIN. ,}î>7
se présenterait sous un aspect favorable , ou l'on s'en plaindrait, et alors toute incertitude disparaissant, les amis de M. Joseph seraient à tems, avant les démarches du Sénat , et la clôture de la discussion au Tribunat , de remplir, chacun dans sa position , les devoirs du dévouement.
Vous remarquerez , page 8 de la motion de Curée , que le mot de famille est convenablement employé. Pourquoi ne se retrouverait-il pas dans les articles du vœu ? Pourquoi avait-on persisté , en connaissance de cause, puisqu'il y avait eu représentation % à n'y faire mention que des descendans?
Tout porte aujourd'hui l'apparence la plus sa- * tisfaisante, si je suis bien instruit. Fabre m'a dit que le premier Consul s'était expliqué avec précision en faveur de la famille. J'espère que vous trouverez la confirmation de cette assurance dans la correspondance de Rœderer, que je n'ai pas rencontré chez lui hier, mais qui a été averti de Foccasion dont nous profitons pour vous écrire.
Les journaux vous auront convaincu que la discussion et la marche du Tribunat ont été trèsbonnes dans cette occasion. Du moment qu'il devait y avoir une opposition, on ne pouvait pas en désirer une autre que celle de Carnot. S'il ouvrait un beau champ à la réplique , cette occasion a été saisie à merveille par Nisas, qui lui a .répondu avec beaucoup de solidité et de succès, en surpassant, à mon gré, son discours de la veille, où vous aurez remarqué de fort beaux traits. Si vous
n'y trouvez rien pour M. Joseph , c'est apparemment parce qu'il avait réuni son éloge et celui de Lucien. On a supprimé de son discours vingt-huit lignes qui avaient été imprimées dans l'épreuve du Moniteur. Ce que j'ai dit, se rapportant personnellement à M. Joseph, n'a subi aucune suppression. Ce mot amène naturellement la mention des deux Consuls. Cambacérès avait dit à Fabre qu'ils avaient promesse d'être conservés; que cependant il serait utile que l'on parlât d'eux en bons termes, soit dans l'arrêté, soit dans le considéraut, mars qu'il ne fallait rien se permettre avant d'avoir pressenti le premier Consul. Il n'a pas du tout goûté cette ouverture, et s'est exprimé très-nettement contre toute idée tendant à les encadrer dans l'arrêté ou le considérant. Le jour même de cette réponse, samedi dernier, Cambacérès courut à Saint-Cloud, mais il paraît que c'est pour lui et pour son collègue une cause définitivement perdue. Mention demandée et obtenue dans le discours de Siméon ; c'est à cela que se bornent leurs profits dans la discussion. Plusieurs orateurs ont parlé convenablement de la famille. J'avais présenté à la commission un projet de considérant qui me semblait utile, en ce qu'il disait formellement, à-propos de la famille, que dès-à-présent elle offrait une garantie bien préférable à toute désignation de successeur. Tous les projets ont été renvoyés k Faure et à Siméon , qui en ont composé celui que vous lisez , sauf quelques changemens opérés par le premier Consul. On a mis aux voix, à la co m rais-
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sion , s'il était nécessaire, en parlant de la succession, d'énoncer le droit de primogéniture. Nisas et moi nous avons insisté pour F affirmative que nous avons fait prévaloir.
Je vous parlais tout-à-l'heure de changemens opérés par le premier Consul. Dans le troisième paragraphe du vœu il a ajouté le mot égalité; ses conversations avec Fabre ont été positives contre l'hérédité de toute autre famille que de la sienne. J'ai d'autant plus de plaisir à vous transmettre ce fait que l'opinion publique est aussi bien prononcée pour l'hérédité da gouvernement que contraire à toute autre hérédité.
J'oubliais de vous apprendre que l'on commence à parler du grand divorce dans le monde, d'une manière aussi positive que Ton s'y entretenait, il y a quelque tems, de l'hérédité.
Je vous embrasse, en vous priant de faire agréer mes hommages à M. Joseph.
Membre du Tribunal.
Paris, le ai floréal an xiu
Monsieur ,
Avant votre départ pour Boulogne, vous avez bien voulu ajouter à toutes vos bontés pour moi, celle de me promettre de rappeler au souvenir du sénateur Joseph Bonaparte la demande que j'ai hasardé de lui faire, et qui m'était inspirée par les sentimens les plus vrais comme les plus profonds de respect, de dévouement, de reconnaissance et d'admiration.
En supposant, Monsieur, que mes vœux les plus chers, l'honneur d'appartenir d'une manière quelconque à son auguste personne , ne puissent pas se réaliser dans ce moment , et que je sois obligé de retourner à mon poste , veuillez bien du moins l'engager à apostiller et recommander la pétition ci-jointe pour le ministre de la guerre, dans laquelle je sollicite l'honneur de porter l'habit du corps confié au commandement du chef illustre sous lequel il m'a été, et me serait encore si doux de servir.
Agréez, je vous prie d'avance, Monsieur, tous mes sentimens de reconnaissance pour la peine que je vais vous causer, et veuillez bien ne jamais douter de mon respectueux attachement