‹ Mémoires de S. GirardinChapitre 7 sur 64 · RETOUR DE BONAPARTE · texte numérisé non relu

RETOUR DE BONAPARTE

d'ÉGYPTE EN FRANCE LE l8 BRUMAIRE^

19 BRUMAIRE Aïf Vlir.

Le 17 au soir, Bonaparte fut nommé in petto par le Conseil des Anciens, assemblés nuitamment, général de V armée et de la ville, et hier, aussi par le même in petta quatre millë hommes avec vingt pièces de canon étaient dans les Tuileries. Les Anciens, excités par le danger de la patrie et par celui de la représentation nationale , ouvrirent leur séance à. neuf heures. Cornet, organe de la commission des inspecteurs , dit au Conseil que rien n'était plus réel que le danger qui menaçait la patrie ; que les poignards étaient levés et les factieux prêts à agir. Le décret de transférer les autorités suprêmes à Saint-Cloud fut approuvé, envoyé au Directoire , et aux Trois-Cents. Bonaparte , par ce décret , fut investi du pouvoir et du titre de général de l'armée et de la ville. Il prêta serment au Conseil ainsi qu'une foule de généraux tant actifs qu'amateurs. Le même serment fut répété par les soldats entre les mains du général. Les Tuileries étaient fermées et investies , le palais des Cinq- Cents et le Luxembourg également. Les Cjnq-

DE STANISLAS GIRARDJN. 169

Cents , après avoir reçu le décret des Anciens , se séparèrent à l'instant. La garde du Directoire vint aux Tuileries. Lefèvre et Augereau vinrent se réunir à Bonaparte. Tout était calme, à l'exception des directeurs. Syeyes et Roger Ducos se rendirent au palais des Tuileries; le premier, à cheval, le second en voiture. Moulins fit venir Lefèvre et lui donna ordre d'arrêter le vainqueur d'Aboukir. « — Il n'est plus tems, répondit Lefèvre, ni vous ni moi nous ne sommes plus rien ; et, si vous m'en croyez , vous profiterez de l'heure qui vous est accordée par Moreau pour vous retirer tranquillement à votre campagne ainsi que votre compère Gohier. »

• Barras a reçu plusieurs visites. Brueix, Talleyrand sont allés le voir : des généraux mêmes lui ont offert leurs bras: mais comme les cohortes républicaines étaient de l'autre bqrd , il a refusé leurs offres, a Ce mouvement, leur a-t-il dit, est bon dans son motif; je ne veux pas m'en mêler, parce qu'il n'est pas légal. Je vais partir pour Grosbois, et je renonce aux affaires publiques.»

Syeyes dit qu'il est convaincu que le rang suprême ne convient qu'à un guerrier ; d'autres parlaient d'une constitution américaine, et nommaient déjà, pour président, Bonaparte: on l'entourait pour ministres, de Brueix, Talleyrand, Berthier, Rœderer. La nation paraissait indifférente. Dans le lait , que les gouvernans s'attèlent au char de la République ou qu'ils attèlent la République à leur char, tout cela roulera de même; seulement, si la

l'jO JOURNAL ET SOUVENIRS

République est attelée, il y aura peut-être moins de cens écrases.

Le 1 8, à quatre heures , Bonaparte s'est présenté à la barre des Anciens, il a dit : « C'est à vous, bons « ouvriers, qui avez le bonnet sur la tète, d'ache- « ver le grand ouvrage. Je seconderai vos efforts, « et la République sera sauvée. Je suis le dieu de « la foudre: la mort, oui la mort, serar le partage « des factieux.» Il envoie en même tems un détachement de grenadiers pour dissoudre les Cinq- Cents. Dans cette Assemblée , les débats prenaient une tournure extrêmement défavorable à Bonaparte. Il s'y présente lui-même, et si tôt qu'il paraît, le cri de hors la loi ! devient presque unanime. Le général se retire, plusieurs exaltés essaient de le poignarder; Arena le manque d'un coup de pistolet : point de Crorruvell! point de dictateur! A ce cri, qui retentit de toutes parts , le général ordonne à Murât de faire dissoudre le Conseil. On pousse à coups d'épaule un détachement de grenadiers; ils entrent dans la salle, tambour battant, baïonnette en avant. Les députés se sauvent comme ils peuvent ; cinquante sont arrêtés, les au très en fuite, quelques-uns légèrement blessés.

Bonaparte , Roger Ducos et Syeyes composeront le Conseil exécutif. Un autre personnage qui soupait hier à Meudon chez un ange y parut un peu pale : il devait jouer un rôle plus brillant dans un événement dont il avait encouru tous les dangers et préparé en quelque sorte toutes les chances.

DE STANISLAS GIRAKDIN. t 7 I

Les événemens les plus inattendus s'étaient succédé avec une telle rapidité , depuis le commencement et pendant le cours de notre révolution , qu'aucun n'était plus capable d appeler et surtout de tixer l'attention publique. Sans cela l'on, eût remarqué combien était extraordinaire celui qui avait ramené en France Bonaparte. Il était à Paris tandis qu'on le croyait enseveli avec toute son armée au fond des sables de la Syrie. La journée du 18 brumaire peut servir à expliquer le motif de son retour. Le général Marmont prétend qu'une indiscrétion commise par un des agens de Sidney- Smith a déterminé Bonaparte à revenir en France. Voici comme il raconte ce fait; je tiens cette anecdote du citoyen Perregault, beau-père du général Marmont. « J'entretenais, dit Marmont, des né- « gociations assez suivies avec Sidney-Smith pour a tâcher d'avoir des nouvelles de mon pays ; Bona- « parte , s'apercevant que le commodore anglais « cherchait à profiter de ces conférences, pour sea mer le découragement dans l'armée et y exciter « l'insubordination , m'ordonna de les rompre « entièrement. Les ports étaient. bloqués si étroi- « tement que tous les avisos expédiés de Toulon « ou de Marseille étaient pris avant d'avoir pu dé- « barquer en Égypte. Quatre mois s'écoulèrent « sans qu'il eut été possible de recevoir une seule « gazette française. Bonaparte, ne pouvant suppor- « ter plus long-tems le tourment né de l'inquiétude « d'ignorer absolument ce qui se passait en France, « m'ordonna de renouer avec Sidney-Smith les

17a JOURNAL ET SOUVENIRS

« conférences interrompues, afin de tâcher de parve- « nir à lui procurer des papiers anglais. Après quelce ques pourparlers relatifs à des sujets peu importe tans, Sidney-Smith m'envoya un officier supérieur. « 11 m'apprit les succès des coalisés sur les bords du « Rhin , en Suisse, et surtout en Italie. — La Répu- « blique, a-t-il ajouté, touche à sa ruine etsuccOm- « bera infailliblement dans cette lutte trop inégale. « Le commodore pénétré d'estime pour les chefs dis- « tingués qui commandent la brave armée d'Égypte, « m'a chargé de leur proposer de les prendre à « bord de son escadre avec leurs soldats, et pro- « met sur son honneur qu'ils ne seront pas traités « comme prisonniers , mais qu'ils seront conduits « ainsi que leurs troupes dans le port qu'ils dési- « gneront. Si vous pouviez douter de ce que je « viens de vous apprendre , je n'ai plus qu'une « chose à vous dire pour vous en convaincre et « vous donner une idée exacte de la position dé- « sespérée dans laquelle se trouve votre Direc- « toire : elle est telle , qu'il s'est décidé , pour s'en « tirer, à recourir à Bonaparte , à Bonaparte qu'il « craint au moins autant qu'il redoute les ennemis « de votre patrie. Nous avons pris , il y a peu de « jours, le bâtiment expédié pour lui porter l'ordre « de son rappel. Depuis ce tems nous redoublons « de surveillance , et elle est telle que votre géné- « ral ne pourrait nous échapper dans le cas où il t< serait tenté d'obéir à son gouvernement. -^L'of- « ficier anglais ne m'eut pas plutôt quitté, que je « m'empressai de rendre compte à Bonaparte de

DE STANISLAS GIRAROIN. iy3

« cette conversation. Aussitôt ma lettre reçue, il « arrangea tout pour son prochain départ , ou « plutôt pour son évasion, car si son armée eût a été instruite qu'il voulait s'en séparer , peut-être « s'y serait-elle opposée. Le plus profond secret a était nécessaire, il fut religieusement observé. « Ceux désignés par le général pour l'accompagner, « reçurent l'ordre de se trouver sur la côte à un jour a el à une heure indiqués ; il me chargea de préve- « nir Sidney-Smith que j'étais obligé d'aller le re- « joindre à Aboukir. et qu'en conséquence je le a priais de ne plus m'envoyer de parlementaire. Le a commodore porta toutes ses forces dans la rade « d'Aboukir,et débloqua par cette faute la seule « frégate dont nous pouvions faire usage; nous « nous rendîmes à son bord à l'heure convenue et « partîmes pour retourner en France. La traversée « dura quatre-vingts jours. Le capitaine qui com- « mandait ce bâtiment m'a dit qu'il avait été obligé « de faire de longs détours afin d'éviter les esca- « dres anglaises. Nous relâchâmes en Corse , et « nous crûmes avoir évité tous les dangers , en y « apprenant que depuis long-tems l'on n'aper- « cevait plus de vaisseaux ennemis dans cette parce tie de la Méditerranée. Le capitaine fit voile vers « Toulon , et à peine avions-nous perdu de vue a l'île de Corse que nous aperçûmes une grande « quantité>de voiles anglaises. La crainte de tom- « ber au pouvoir des Anglais engagea le capitaine « à donner l'ordre de retourner à Ajaccio , mais « Bonaparte ne voulut pas qu'il fût exécuté ;

« il armait mieux être prisonnier en Angleterre que a de courir le risque d'être pendant long-tems en- « core le jouet des élément. Nous échappâmes mirait culeusement à cette division de l'escadre an- « glaise; arrivés près de Toulon , les vents devin- « rent si contraires que nous fûmes forcés d'en- « trer dans le port de Fréjus. et c'est à cette a circonstance que nous devons de n'avoir point « été pris parles Anglais stationnés devant Toulon. « Aussi le capitaine nous disait-il : ce n est pas « à l'habileté de nos manœuvres que vous devez « d'être arrivés en France, mais bien parce que je « portais César et sa fortune. »

Si Bonaparte fût parvenu à entrer à Toulon , il lirait point été dispensé de la quarantaine, et pendant ces six semaines les jacobins eussent pu, en s'emparant de la toute-puissance, se mettre à l'abri de ses coups. La route de Fréjus à Paris fut pour Bonaparte une véritable marche triomphale: il fut traité et reçu partout comme le libérateur de la France. L'unanimité des hommages lui donna la certitude qu'il était l'espoir des Français ; et les témoignages publics de leur confiance lui en inspirèrent vraisemblablement assez pour ne point chercher à dissimuler ses projets.

Page 1