‹ Mémoires de S. GirardinChapitre 6 sur 64 · DE L'OISE · texte numérisé non relu

DE L'OISE

THERMIDOR AN 6. v

août i7yS.

Je suis parti, le 3o prairial an VI, pour aller passer quelques jours à Ermenonville. J'y suis resté jusqu'au 8 messidor époque de mon retour à Beauvais. Le 9 , à sept heures du matin , le citoyen la C. vint me voir et m'annonça que j'étais destitué. D'après la précaution que j'avais prise de n'accepter qu'avec l'agrément du Directoire, j'aurais pu en être étonné, mais je suis arrivé au point de ne plus m'étonner de rien.

A onze heures je fus à la séance , j'aperçus de l'embarras sur le visage du président , de la douleur sur celui de Dubout, de la malice sur la figure ronde du petit Dubois, et de la joie peu dissimulée sur celle de Leblanc ; Quinquet était absent. Je pris ma place ordinaire, et voyant que personne ne prenait la parole, je me décidai, sur-le-champ, à leur faire part de ce que Ton m'avait dit. « L'on ne vous a pas trompé , répondit le président , et le secrétaire est chargé de vous faire remettre une

copie de votre destitution. — Citoyen président, cest à vous à m'en donner connaissance, il faut que les formes légales soient remplies. — Puisque vous l'exigez, je vais vous lire l'arrêté du Directoire :

« Le Directoire exécutif considérant que le citoyen Stanislas Girardin , administrateur du département de l'Oise, entrave, par des pratiques sourdes, la marche de ses collègues et cherche à surprendre leur religion.

«Qu'il travaille, par des intrigues, à propager dans toute l'étendue du département de l'Oise les principes contraires à l'égalité, que déjà il a répandus dans le canton de Chantilly et dans les environs.

« Que ses liaisons habituelles avec des hommes notoirement connus par leur royalisme lui ont fait perdre la confiance nécessaire à un administrateur; «En vertu de l'article io,6de la constitution, arrête : « Article ier.Le citoyen Girardin est destitué de ses fonctions d'administrateur du département de l'Oise.

« Article i. Il sera pourvu à son remplacement dans la forme prescrite par l'article 188 de la constitution.

« Article 3. Le ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution du présent arrêté qui ne sera pas imprimé.»

« Pour expédition conforme ,

« Le président du Directoire exécutif,

« signé, Rewbell. »

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Cette lecture achevée, je me levai et je leur dis : « Citoyens, mes fonctions d'administrateur cessent à l'instant où j'ai eu légalement connaissance de ma destitution ; si je prends la parole , ce n'est pas comme administrateur, mais comme pétitionnaire, et je vous demande de vouloir bien prendre en considération les réflexions que je vais avoir Thonneur de vous soumettre.

«L'on m'accuse, i° d'avoir cherché à entraver,, par des pratiques sourdes, la marche de mes collègues.

«Vous savez que, loin d'avoir cherché à entraver votre marche, j'ai fait tout ce qui dépendait de moi pour accélérer V;elle de l'administration. Plus de deux cents affaires terminées, plus de cinquante rapports adoptés par vous, plus de quarante lettres écrites aux ministres démontrent assez la fausseté de cette allégation.

« a° D'avoir cherché à surprendre votre religion.

« J'en aurais eu la volonté que vous êtes trop éclairés pour qu'il m'eût été possible d'y parvenir; ce reproche est d'ailleurs si peu fondé que, pendant le court espace de mon administration, aucune délibération n'a éprouvé d'objection, et toutes ont été prises à l'unanimité.

« 3° D'avoir travaillé à propager des principes contraires à l'égalité dans toute l'étendue du département et notamment dans le canton de Chantilly et dans les environs.

« La lecture de ma correspondance administrative répond suffisamment à cette inculpation. Vous sa-

vez qu'elle respire l'amour de la liberté, qu'elle a pour but de faire exécuter et chérir les lois, qu'elle est tout-à-fait dans le sens du gouvernement, puisqu'elle est conforme aux principes de la constitution. Cette correspondance approuvée et signée par vous est devenue la vôtre , et si vous ne croyez pas mériter le reproche que l'on m'adresse , il vous paraîtra simple d'imaginer également qu'il ne peut m'atteindre.

« 4° Que j'ai eu des liaisons habituelles avec des hommes notoirement connus par leur royalisme.

« J'étais tous les jours au département avant huit heures du matin, j'y restais jusqu'à huit heures du soir: c'est un fait dont vous avez été tous les témoins. Il en résulte la preuve évidente que pendant mon séjour à Beauvais, je n'ai eu de liaisons d'aucune espèce. Cette conduite, dictée par la prudence, n'a pu me garantir d'une imputation dénuée de toute espèce de vraisemblance.

« Si les courtes réflexions que je viens de développer suffisent pour vous démontrer que toutes les bases des considérans qui précèdent l'arrêté relatif à ma destitution sont fausses, la vérité vous impose l'obligation de le déclarer, et la justice, celle de me rendre dépositaire de cette déclaration pour en faire l'usage que je croirai convenable.

« Ce que je vous demande est autant pour vos intérêts que pour le mien; ce qui m'arrive aujourd'hui peut vous arriver demain : toutes les flèches de la calomnie ne sont point épuisées ; plût à Dieu que celle qui vient de me frapper fût la dernière!

le monde en serait plus tranquille et les hommes plus heureux. »

Dubout dit que l'administration ne pouvait délibérer sur ma demande si elle ne lui était présentée par écrit , mais qu'il m'engageait d'autant moins à rédiger ma pétition , qu'il avait la certitude que l'on n'y ferait pas droit. Ses collègues ajoutèrent qu'accueillir ma demande, ce serait établir une lutte inconvenante avec le gouvernement.

« La volonté du Directoire , ai-je répondu au président, n'est et ne peut être de commettre sciemment une injustice ; il a et doit avoir le vif désir de la réparer, et votre conscience devrait vous imposer la loi de fournir à un de vos anciens collègues tous les moyens de se disculper et d'éclairer le Directoire. Il est des choses sur lesquelles il est inutile d'insister, ma demande est de ce nombre, votre conduite ne peut me surprendre, et le seul service que j'attends maintenant de vous, est de vouloir bien dire à celui qui m'a dénoncé , si jamais vous parvenez à le connaître, qu'il est le plus misérable et le plus fourbe de tous les hommes.

« Le règne des intrigans n'aura qu'un temps, et vous vous repentirez un jour, citoyens, de votre conduite envers moi ; vous savez que je suis.toutà-fait innocent, et vous n'avez pas le courage de le déclarer ; je vous préviens que je vais à Paris , je tâcherai d'éclairer l'autorité sur le compte des hommes qui cherchent à la tromper et à nuire au gouvernement en écartant des affaires publiques

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ceux qui veulent franchement la constitution et qdCTose le dire, peuvent puissamment contribuer à rétablir. »

Je suis parti de Beauvais le 10 messidor pour aller à Paris, et j'emportais, je puis Favouer, les regrets et l'estime des gens de bien.

Le 1 1 , j'étais avant neuf heures du matin chez Talleyrand ; je lui fis part de ma destitution , il en parut fort affecté et il m'assura qu'il en parlerait avec chaleur au Directoire; « mais, a-t-il ajouté, il faut en connaître la véritable cause avant de commencer des démarches et afin de les rendre utiles. » Il envoya sur-le-champ un de ses secrétaires intimes chez le ministre de l'intérieur et le chargea de prendre des renseignemens dans les bureaux.

Le ia, je fus chez le ministre de l'intérieur: j'eus une très-longue conversation avec l'un des chefs de bureau. 11 m'assura que ma destitution était un arrêté du propre mouvement d'un seul directeur , sollicité par un des députés de mon département. « Relisez-le pour vous en convaincre : la rédaction en est si vague qu'elle prouve que c'est plutôt une vengeance que l'on veut exercer, qu'un jugement que l'on veut rendre. Lorsque nous prononçons une destitution, notre arrêté a la forme d'un jugement, les dénonciations y sont précisées, et nous ne prenons ce parti qu'après avoir cherché à nous procurer tous les éclaircissemens possibles sur le compte de l'individu dénoncé. » Cette marche me parut bien plus sage que celle des magistrats suprêmes, et comme elle na-

vait point été observée, je fus convaincu que ma destitution partait de plus haut.

Le i3, à sept heures du matin, je fus voir P**\ H était venu passer quelques jours à Paris; il m'avait donné des marques d'un intérêt si vrai que je lui devais au moins de l'en remercier. « Votre destitution, me dit-il , ne prend pas sa source dans les motifs vagues et sans fondement qui sont exprimés dans les considérans, mais elle a été sollicitée par Mathieu , parce qu'il vous a cru l'auteur d'un mémoire remis au Directoire, où Barras, Le Blanc, et lui, ne sont pas favorablement traités. »

Ce que je venais d'apprendre par hasard, m'indiquait la route que j'avais à suivre pour acquérir toutes les preuves qui m'étaient nécessaires pour connaître enfin le véritable auteur et le véritable motif de ma destitution.

Je me décidai, pour y parvenir, à me rendre chez Portiez de l'Oise ; il me reçut avec un embarras extrême.

« Vous savez sans doute , lui ai-je dit en entrant, le but de ma visite? — Oui , vous êtes destitué. — Et , sans doute, vous savez combien peu sont fondés les motifs de cette destitution : ne prend-elle pas sa source dans un mémoire présenté au Directoire ? — Ce n'est point un mémoire, ce sont des notes contre Mathieu, et notamment contre Le Blanc; elles furent présentées au moment où il devait être nommé commissaire et firent assez ^impression sur l'esprit d'un directeur pour faire ajourner

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sa nomination pendant une décade. Elles furent communiquées à Mathieu, il y répondit à la marge d'une manière satisfaisante, et ses réponses levèrent les obstacles qui s'opposaient à la nomination de Le Blanc. — L'on m'a soupçonné d'être l'auteur de ces notes ? — Cela est vrai. — B m'importe de détruire ce soupçon dans l'esprit de Mathieu : Ceux qui me connaissent ne pourraient me croire capable d'une action indélicate, et il faut n'avoir aucune idée de mon caractère pour avoir pu me soupçonner un seul instant d'être l'auteur d'un écrit anonyme. Ma justification , sur ce point, sera complète, et pourra servir à faire repentir ceux qui deviennent des instrumens de vengeance et nuisent à la consolidation du gouvernement, en lui faisant commettre des injustices. » Je m'élevai avec beaucoup de force contre celle dont j'avais à me plaindre; je témoignai ma surprise à Portiez de ce qu'il paraissait ignorer, qu'après neuf années de révolution, chacun de ceux qui avaient joué un rôle dans ce grand événement, se trouvaient être exposés à être perpétuellement placés entre la chaise curule et l'échafaud. Je ne rapporterai point ici tout ce que j'ai dit sur un sujet aussi vaste, aussi riche en comparaisons , aussi fécond en exemples; je parlai avec chaleur et je quittai Portiez , très-mécontent. Pendant cette entrevue il fut toujours embarrassé, dissimulant presque toujours, et ne laissa pas échapper une parole capable d'indiquer un sentiment d'indignation contre l'injustice

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Dans le cours de la matinée, je vis Mathieu; «je sais, lui dis-je en l'abordant, que vous êtes Fauteur de ma destitution: » 11 y avait, dans le son de ma voix, un ton d'assurance qui ne permettait pas de faire une réponse évasive. Aussi Mathieu me dit : « Citoyen , quand cela serait, je n'ai pas de compte à vous rendre. — Aussi je ne viens point vous en demander : l'explication que je désire avoir avec vous n'est point relative à ma destitution , elle portera uniquement sur des notes remises au Directoire et dont je sais que vous me croyez le rédacteur. — J'ignore ce que vous voulez dire, et j'ignore également l'existence des notes dont vous parlez. — Toute dénégation à ce sujet, citoyen, serait complètement inutile, puisque j'ai la certitude que des réponses, écrites de votre main, sont à côté de ces notes. — Comment avez-vous pu le savoir? — Parce qu'on parvient toujours à savoir ce qui intéresse vivement. — L'on a commis une grande indiscrétion en vous instruisant de ce fait. — Çela est possible , mais vous avez eu tort de m'en croire l'auteur, jamais je ne le fus, ni ne le serai d'aucun écrit anonyme. — Qui vous a dit, citoyen , que c'était un écrit anonyme ? Les notes qui m'ont été remises n'étaient pas signées , mais celles présentées au Directoire ou à un directeur pouvaient l'être. — D'accord , mais je vous donne ma parole d'honneur qu'elles ne sont pas signées par moi, et que je n'en suis pas l'aateur. — Mais de qui sont-elles donc ? — Je l'ignore, je ne sais pas les noms de tous ceux qui impriment ou écri-

vent des sottises. Si ma parole d'honneur ne vous suffit pas , ce qui peut être, puisque je vois que vous nie connaissez si mal , je m'engage à vous donner toutes les preuves capables de vous convaincre que ces notes ne sont pas de moi. — Vous mettez bien de la vivacité dans cette discussion. — Il est impossible de parler froidement d'une chose qui blesse la délicatesse. — Puisque vous mettez du prix à me persuader que vous n'êtes pas l'auteur de ces notes, je vous avouerai que j'en attache aussi à en avoir la conviction. Dès aujourd'hui j'en parlerai à Merlin. — Et moi, je tâcherai de parvenir à déterminer Rewbell à vous dire que je n'en suis pas l'auteur. » Cette phrase fut la dernière de notre conversation pendant tout le cours de laquelle j'aperçus une attention suivie de ne rien laisser échapper que l'on eût voulu ensuite retenir. •

En sortant de chez Mathieu , je fus chez Bo*** , le secrétaire intime de Barras. «L'objet de ma visite vous paraîtra peut-être un peu singulier, citoyen , car je viens vous demander par quel hasard vous avez dit, le 3 messidor, que j'étais destitué, tandis que ma destitution ne m'est parvenue que le 8. — Voici pourquoi : j'ai passé les deux premiers jours de messidor à Chantilly; à mon retour à Paris, Barras me dit: Y a-t-il quelque chose de nouveau dans le département de l'Oise? — Non. — Eh bien! dans peu on y apprendra une nouvelle, c'est la destitution d'un administrateur du département. — Qui donc ? — Le citoyen Girardin. — Il jouit

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dans son département de l'estime publique et passe pour s'occuper avec zèle des travaux administratifs. Par quel motif l'avez vous destitué ? — Je n'en sais rien. — Je crois que vous ayez mal fait. — Cela se peut. — Nous parlâmes ensuite d'autre chose. Il y a deux jours que Barras m'envoya chercher, il me dit de prendre des informations sur le citoyen Girard in qui avait été destitué, parce qu'il voulait savoir qui il était. — Je lui dis que c'était celui qui avait été membre de l'Assemblée législative. — Je voulais le savoir parce que, depuis sa destitution , il a été adressé au Directoire plus de cinquante lettres qui s'accordent à h présenter comme un malheur pour le département, et plus de vingt individus sont venus nous dire du bien de lui. «Tu vois, a-t-il ajouté, comme le gouvernement est trompé: des hommes, auxquels nous avons confiance, en disent du mal «t le peignent comme un royaliste ; et d'autres , en qui nous avons une égale confiance, font l'éloge de ses talens et répondent de son attachement à la constitution. Je crains que dans cette circonstance, nous n'ayons mis un peu trop de précipitation. — Je le crois.

« L'histoire de votre destitution est bien courte , ajouta Bo*** ; les notes, qui en sont la cause principale, ont été remises àRewbellet transmises à Mathieu parle Directoire. Celui-ci, vous en soupçonnant l'auteur, a voulu , pour s'en venger, vous faire destituer. Il s'est adressé à Merlin , avec qui il est lié, et Ta prié de lui rendre ce service. Un mot de

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Mathieu peut tout réparer, il a beaucoup de crédit ici.

a Je vous sais gré de votre franchise et suis trèssensible à l'intérêt que vous me témoignez; cela m'engage à vous demander de tâcher de me faire avoir un entretien particulier avec Barras. — Cela est inutile , car je puis vous assurer que , dans cette affaire, il n'est nullement contre vous. — Je le crois, mais voici pourquoi je désire le voir : Mathieu me croit intimement lié avec lui , et cette croyance est tellement accréditée dans le département de l'Oise, parmi les jacobins, qu'ils se sont réjouis de ma destitution sous deux rapports ; le premier, parce qu'ils étaient fâchés de voir occuper une place importante par un homme qui ne partage point les principes de leur secte; et le second, parce qu'ils disaient que c'était frapper Barras que de faire éprouver un grapd désagrément à un homme pour lequel il avait beaucoup d'amitié. — - Mais cependant je ne vous vis jamais chez lui et il vous connaît si peu qu'il m'a chargé desavoir qui vous étiez. — Je ne l'ai effectivement jamais vu de ma vie, et je désire le voir. — Eh bien ! venez demain à six heures du soir et vous le verrez. »

Je rendis compte à Talleyrand du résultat, de ma matinée; je l'instruisis du véritable motif de ma destitution , lui indiquai la marche à suivre. Il me promit d'en parler et me dit : a Si votre réintégration dépendait de Barras , je suis , vis-à-vis de lui , dans une position à pouvoir l'exiger, et je puis la demander avec chaleur à Treilhard et à Merlin ; c'est ce que je ferai. »

Le i4, j'étais au Luxembourg à six heures du soir. Barras me fit dire qu'il ne pouvait me recevoir, mais que je le verrais le 16, à midi, à l'audience publique.

Dans le courant de la même soirée, je fus chez Borel, l'un des députés du département de l'Oise; il avait été indigné de ma destitution , l'avait dit, et je voulais l'en remercier. Il me rendit compted'une conversation qu'il avait eue avec Mathieu à ce sujet, et ne me dissimula point qu'il en avait été fort mécontent. « Cependant, ajouta-t-il, il est convenn que le premier et le troisième considérant de votre destitution portaient sur des bases absolument fausses, puisqu'il était certain que vous n'étiez lié avec personne à Beauvais et que vous ne quittiez pas l'administration dont vous accélériez les travaux par votre zèle et vos talens. Mais il a fortement insisté sur le second, et soutenu que vous aviez propagé des principes contraires à l'égalité dans le canton de Chantilly. Il a avoué que ce n'était ni par vos paroles ni par vos écrits , mais par le déploiement d'un luxe qui effaçait celui du prince de Condé; ils parlèrent de vos chevaux, de votre équipage de chasse , de la magnificence de vos fêtes.». Mathieu avait donné à toutes ces absurdités un caractère de vraisemblance puisque Borel, luimême, eut beaucoup de peine à revenir de sa surprise lorsque je lui dis que je n'avais ni chevaux ni équipage de chasse, ni maison à Chantilly; que j'avais toujours mené une vie fort simple; que lors même qu'elle ne serait pas de mes goûts, elle

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serait commandée par les circonstances, puisque ma fortune, comme celle de tous les rentiers, était réduite à rien. — Comment, vous ne chassez pas fréquemment dans la foret de Chantilly? — Je n'ai pas chassé une seule fois à courre depuis la révolution. — En ce cas-là , ce sont de grands imposteurs. » Je témoignai à Borel un vif désir de voir Rewbell , et ce désir prenait sa source dans la conversation que j'avais eue avec Mathieu ; j'ajoutai que croyant devoir y aller avec un député de mon département, je m'adresserais à lui pour le prier de me rendre ce service. Il y consentit et écrivit sur-lechamp à Rewbell une lettre extrêmement obligeante pour moi, qu'il terminait en lui demandant un rendez-vous.

Je fus extrêmement satisfait de Borel ; ce qu'il fit pour moi était sans doute une chose simple, mais néanmoins , à une époque où la terreur enveloppe de toutes parts, sans peser encore sur aucun point , témoigner par écrit, à un directeur, que l'on prend un vif intérêt à un destitué, c'est une démarche courageuse et bien peu de députés en eussent été capables.

I^e 16, à midi, j'étais au Luxembourg. Après avoir traversé une double haie de grenadiers, j'arrivai dans une grande salle où il y avait déjà un grand nombre de solliciteurs. J'y appris que l'audience publique serait tenue par Treilhard , et croyant dès-lors qu'il me serait impossible de voir Barras , je me disposais à me retirer lorsque je fus accosté par quelqu'un qui me connaissait quoique

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je ne le connusse pas. 11 me demanda ce qui pouvait m'appeler dans ce palais. « Des affaires , car je "vous jure que sans cela je n'y serais pas venu. Je voulais parler à Barras , mais comme il paraît que ce n'est pas lui qui tiendra l'audience, je m'en vais. — C'est positivement parce que ce n'est pas son jour d'audience que vous aurez plus de facilité pour vous entretenir avec lui. — Comment faut-il donc faire ? — S'approcher de ce grand bureau , prendre du papier, une plume , écrire un mot, l'envoyer à Barras par un huissier, et attendre la réponse.— Je remerciai l'inconnu , je suivisses intentions, et, une demi-heure après, je fus introduit dans un cabinet où je trouvai Talleyranc) et Barras.

« J'ai désiré vous voir, lui dis-je, pour vous parler de ma destitution. — Je sais que vous avez été destitué, mais j'en ignore les motifs. — Il me semble, cependant, citoyen directeur, que vous devriez les connaître : mais puisque vous les ignorez je vais d'abord vous instruire de ceux consignés dans l'arrêté du Directoire du a messidor. Les lire, ce sera pour ainsi dire les réfuter. Quelques explications suffiront pour les détruire et vous reconnaîtrez, vous-même, combien peu ils sont fondés. » Après lui avoir lu l'arrêté du a messidor et lui avoir dit que je n'avais accepté la place d'administrateur du département de l'Oise qu'après en avoir obtenu, pour ainsi dire, l'agrément du Directoire, François de Neuchâteau m ayant donné, en son nom, l'assurance qu'il me verrait avec plaisir exercer -les fonctions de la place à laquelle j'avais été appelé

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par le suffrage de mes concitoyens, et que, dans le cas où je serais dénoncé , tous les moyens de me disculper me seraient offerts. «J'ajoutai: tels sont les motifs publics de ma destitution , citoyen directeur, je vais vous en apprendre les motifs secrets si vous le désirez. — Oui, citoyen, je désire les savoir. » Je lui fis part alors de toute l'histoire des notes, du soupçon de Mathieu et de ce qu'il avait fait pour se venger. « Vous seriez l'auteur de ces notes que ce ne serait pas là un motif de destitution. — Cela peut être, citoyen directeur, mais je n'en suis pas l'auteur. C'est un fait dont vous acquerrez facilement la preuve et dont il m'importe que Mathieu soit convaincu. Si le Directoire désire me fournir la possibilité de me disculper, deux moyens s'offrent à lui; l'un, de me donner communication des accusations écrites, pour y répondre; et l'autre, de m'admettre à l'une de ses séances, pour les réfuter. Comme je n'ai aucun reproche à me faire, je suis sans aucune espèce d'inquiétude. — J'en parlerai à mes collègues, et je vous donne ma parole que je contribuerai à vous faire rendre une justice à laquelle vous paraissez avoir des droits ».

Talleyrand s'approcha alors de Barras, lui parla de moi avec intérêt, de ma destitution avec chaleur, et j'étais déjà loin du Directoire qu'il en parlait encore.

À midi, je fus voir Bo***, je lui rendis compte de ma conversation avec Barras, de la nouvelle accusation dirigée contre moi, relativement à mon

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luxe. « Toutes les accusations dirigées contre vous sont absurdes, me dit-il , vous n'avez point été appelé pour y répondre , parce qu'il eût été suffisant de les lire devant vous pour les voir s'évanouir ; vos ennemis ne voulaient pas vous ménager un triomphe. Vous avez été destitué parce que vous êtes un honnête homme et que l'on craint surtout de conserver en place quelqu'un qui y voit aussi clair que vous. Avec les deux mots magiques d'aristocrates ou de royalistes, l'on parvient à écarter ceux que l'on peut redouter; n'étant nullement coupable vous ne devez pas chercher à vous justifier. Revoyez encore Barras. »

Cette conversation me fit faire des réflexions dont le résultat fut de suspendre toute espèce de démarches relatives à ma réintégration. L'homme de bien, dans la position d'un accusé, se trouve dans une situation tout-à-fait déplacée ; c'est celle que j'avais prise et conservée depuis huit jours; il était tems d'en sortir. Elle avait été plutôt l'effet de ma docilité à suivre les conseils de mes amis que celui de ma propre détermination : elle était contraire à mon caractère , à mes principes, et si j'eusse été guidé par une impulsion absolument mienne, je ne me serais pas plaint d'une injustice aussi évidente ; j'aurais laissé les méchans jouir en paix de leur triomphe, et m'en serais peut-être facilement consolé par l'espoir bien fondé que leur règne ne peut jamais être de longue durée. Ce que je n'avais pas fait, il était encore tems de le foire et j'en pris la résolution.

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Le a i , je dînai avec Talleyrand : il me proposa de faire un tour de jardin avec lui. « J'ai parlé de votre destitution à Treilhard, il en ignore la causé ; j'en ai parlé à Merlin, il en est l'auteur. On lui a inspiré beaucoup de préventions contre vous, on lui a fait croire que vous aviez beaucoup intrigué lors des dernières élections, pour être député, et il vous reproche une opinion que vous avez manifestée, dans l'Assemblée législative, dans le cours du mois de juillet 1791. Malgré sa mauvaise disposition votre affaire n'est pas désespérée; Barras en a causé encore hier avec moi et parait y mettre un vif intérêt, il faut en profiter et le revoir. — Non, je suis décidé à ne plus faire de démarches; je n'ai aucun reproche à me faire, Ton me rendra justice ou l'on ne me la rendra pas, cela m'est égal. — Vous avez tort d'abandonner ainsi votre affaire ; il faut, au contraire, y mettre plus de suite que jamais, et moi je vous promets de continuer à vous servir de tous mes moyens. — J'y compte parce que dans cette occasion vous m'avez donné des preuves d'une bienveillance toute particulière. Je vais à la campagne passer quelques jours; à mon retour, nous verrons ce que vous aurez fait et ce que vous me conseillerez alors de faire. »

Le 11 , je suis parti pour Ermenonville , c'est là que j'ai rédigé les notes que l'on vient de lire. Elles sont fort exactes et prouvent avec quelle légèreté les fonctionnaires publics sont destitués par les magistrats suprêmes. Il était inutile de donner au peuple, par la constitution, le droit de choisir

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ses administrateurs, s'il peut être privé par le pouvoir exécutif des hommes de son choix; il fallait mieux placer cette attribution au nombre de celles qui ont été accordées au gouvernement , ou lui donner la faculté de choisir entre trois candidats qui lui auraient été présentés par l'Assemblée électorale. Jamais l'on n'a autant parlé de liberté, et jamais l'on ne s'éloigna davantage des principes qui en font la base. Jamais il ne fut plus question des droits du peuple et jamais ils ne furent plus méconnus et moins respectés.

Le 3 thermidor an VI , j'appris que François de Neufchâteau était entré au ministère de l'intérieur. Je kii remis un Mémoire sur ma destitution. H me promit de me faire rendre justice. Le 1 8, je dinai chez Talley rand , il me dit : « J'ai de mauvaises nouvelles à vous apprendre. François a voulu parler de vous hier au Directoire. L'on n'a pas voulu l'écouter : j'ai peur que, malgré le désir qu'il m'avait témoigné de vous faire réintégrer, il ne puisse y réussir. Voyezle, il vous en dira davantage. »

Sortant de chez Talley rand je fus chez François. « Je suis peiné, me dit-il, de ne pouvoir vous donner la réponse satisfaisante que je vous avais, pour ainsi dire, promise. J'ai demandé hier au Directoire la permission de lui faire un rapport relativement à votre destitution ; un des directeurs s'y est opposé avec chaleur. Je ne veux point vous le dissimuler, il existe contre vous des préventions personnelles extrêmement fortes, ce sont, vous le savez, les plus difficiles à détruire; c'est l'ouvrage

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du tems, ce sera peut-être aussi un peu le mien, et j'espère voir arriver bientôt celui où je pourrai vous employer d'une manière utile pour ta chose publique. Sur ce point , rapportez- vous en à moi. Le véritable motif de votre destitution ne prend pas sa source dans ceux énoncés dans les considérans de l'arrêté du 2 messidor dernier, ni même dans ceux que vous soupçonniez; l'absurdité de toutes ces dénonciations est reconnue : il prend sa source dans des opinions précédemment émises , elles vous sont amèrement reprochées aujourd'hui. Je vous devais de vous en dire la cause, et la franchise peut servir d'excuse à l'indiscrétion. — Ce que vous venez de me dire , citoyen ministre , prouve que ce n'est pas un administrateur du département de l'Oise que l'on voulait destituer, mais Stanislas Girardin que l'on voulait frapper. Je l'avais soupçonné, mais j'avais trop bonne opinion du gouvernement pour le croire. J'étais convaincu que le tems où l'on allait fouiller dans les écrits des hommes pour y trouver, des moyens d'accusation contre eux, était bien loin derrière nous. Je me suis trompé; je ne puis m'empêcher de vous témoigner combien je suis surpris que des membres de l'Assemblée législative récriminent contre des discours prononcés à la tribune. Où s'arrêtera donc la persécution, si l'on continue à faire, un crime à des soldats d'une même armée de. s'être

battu à des postes différens ? La révolution est le bouclier qui couvre tous les patriotes, quelle que soit la date de leur patriotisme: tous ont donc un

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intérêt général à la soutenir. Mais les patriotes de 89, que l'on paraît vouloir proscrire aujourd'hui , n'ont-ils pas combattu pour faire triompher leurs principes à une époque où il existait des dangers à les manifester? ils ne calculèrent rien, et la révolution n'a jamais été et ne sera jamais pour eux un objet de spéculation. Je me glorifie de pouvoir me compter dans leurs rangs ; comme eux , j'abhorre les partisans de la tyrannie et les apôtres de l'anarchie; comme eux, je veux la liberté qui peut seule . contribuer à la prospérité de l'état et au bonheur individuel, et comme eux je déteste l'arbitraire à l'égal de l'oppression.

«Je ne veuxpoint vous quitter, citoyen ministre, sans vous témoigner combien j'ai été sensible aux marques d'intérêt que vous m'avez prodiguées dans cette occasion; je vous en remercie et surtout de votre franchise : cette vertu, qui devrait être si usagère* parmi des républicains, se rencontre si rarement qu'elle excite, partout où elle se montre, une attention toute particulière et acquiert des droits tout particuliers à notre reconnaissance ; elle vous en donne à la mienne qui dureront autant que moi. »

D'après la conversation que je viens d'avoir avec François, toute démarche ultérieure serait une sottise ; je n'avais déjà fait que trop de pas. Je résolus donc de partir pour la campagne et d'attendre tout du hasard qui fait mieux que nous. Cette conversation me rappela que Talleyrand m'avait rapporté qu'à la suite d'une explication assez vive qui s'était

passée entre Merlin et lui, relativement à moi, Merlin lui avait dit: « Vous ne me persuaderez pas que le citoyen Girardin puisse être attaché à Tordre de choses actuel , il suffit de lire son discours de juillet 1 79 r 1 pour n'en point douter. » Je conclus de laque c'est Merlin qui s'est opposé à ce que François de Neufchâteau fût entendu ; et le discours dont il a voulu parler est celui prononcé à la suite de cette fameuse séance connue sous le nom de baiser d'amourette ; c'est celui qui précède le décret que j'étais chargé, comme président, de notifier aux autorités constituées; et c'est l'auteur de la loi du 17 prairial qui m'en fait un reproche!... Pour expliquer les hommes, il faudrait être un dieu.

1 Voir le i«r volume des Discours et Opinions de Stanislas Girardin. ( Assemblée législative. ) page 80.

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