Vol. Guerre 1686, n
2. En marge ; « M. le président Nicolay a vu cette épreuve. »
J'ai remarqué, en faisant tirer ces deux boulets, que quelquefois ils ont porté à hauteur égale et h deux ou trois pieds l'un de l'autre; d'autres à plus de distance, l'un plus haut, dont j'ai recueilli que cela est aisé à rectifier et dépend absolument de la manière dont les boulets sont introduits da'ns l'âme ou le canal de la pièce.
Le religieux a fait aussi la preuve d'un mortier de huit pouces, fondu exprès h sa manière et dont la chambre contient trois livres de poudre. Il s'est trouvé que, étant pointé à quarante-cinq degrés d'élévation, il a jeté la bombe à mille pas géométriques loin, ce qui revient à demi-lieue de France, et que les douze bombes que j'ai fait tirer se sont trouvées tombées dans la contenue d'un arpent de terre ou environ; ce qui démontre que la manière dont il compose sa chambre et les soupiraux qu'il y ajoute font que la poudre a une prise égale sur la bortibe et ainsi la fait porter plus droit et agit avec plus de force; ce qui se prouve encore en ce qu'on ne remarque pas que sa bombe tourne en l'air comme font les nôtres, qui perdent vraisemblablement beaucoup de leur portée au moyen de ce tournoiement causé par la peine qu'elles ont à percer l'air qui leur résiste davantage.
Nous* avons fait aussi l'épreuve d'une petite pièce de deux livres, aussi de l'invention de ce religieux, laquelle a été tirée sur un affût fait exprès, et le cheval tout attelé, sans qu'il en ait pâti le moins du monde. Ladite pièce n'a que deux pieds neuf pouces de long et ne pèse que cent soixanle-dix-huit livres. Il ne la charge qu'avec quatre onces de poudre, quoique, selon notre usage, nous en employons au moins la moitié de la pesanteur du boulet, ce qui revient à une livre pour celle-ci. Cependant, il s'est trouvé qu'elle a porté son boulet de but en blanc environ deux portées plus loin que ne font les nôtres du
1. En marge : « M. le duc de Choiseul et M. Nicolay ont vu cette épreuve. »
même calibre, qui pèsent environ sept cents livres quand elles ont leur longueur et épaisseur ordinaires, et à peu près quatre cents lorsqu'elles sont courtes et de la nouvelle invention. Cette petite pièce porte plus droit que les nôtres et se tire plus vite; il ne faut qu'un homme pour la servir, mène avec elle de quoi tirer cinquante coups, et peut aller avec deux chevaux comme une chaise de poste, et je crois aussi vite. Il me semble qu elle mérite la curiosité de Sa Majesté à son retour h Versailles, et qu'une quantité de cette espèce sera fort utile dans une armée, soit pour des fourrages et autres expéditions subites et promptes où il ne faut pas d'embarras; mais il y aura quelque chose à réformer à l'affût, qu'on n'a pu du premier coup mettre dans toute sa perfection.
La bonté et la légèreté de cette pièce consiste en la manière et au secret dudit religieux pour bonifier et rectifier les métaux. Il se peut mettre en usage pour toutes les autres que nous appelons de campagne et de batterie, à la réserve toutefois de celles-ci, auxquelles il convient de laisser la longueur ordinaire h cause des embrasures où il faut qu'elles soient logées; mais je ne crois pas qu'on en dût diminuer le poids, à moins qu'on n'en fît l'épreuve en quelque siège. Ledit religieux assure aussi que les lumières de ses canons durent beaucoup plus que celles des nôtres, ce que je tiens fort vraisemblable à cause du secret qu'il a pour les métaux. Il travaille présentement à rectifier la nouvelle lumière qu'il a manquée; j'en ferai l'épreuve dès qu'elle sera en état.
On travaille encore, à la fonderie de l'Arsenal, au triple canon du calibre de quatre de l'invention dudit religieux, qui ne doit peser qu'environ un millier contre une seule de ces pièces en notre manière qui pèse quatorze cents, ou une de celles de la nouvelle invention qui en doit peser sept cents. Elle se tirera avec les trois quarts moins de poudre, et il prétend qu'elle portera deux cents pas plus loin de but en blanc que nos pièces de vingt-quatre, quoi-
qu'elle soit d'un calibre bien différent et chargée avec plus d'onze parties moins de poudre, ce que je crois facilement par l'expérience qui a été faite de sa pièce de deux livres. Cette pièce à trois canons doit être aussi prête pour le retour de Sa Majesté à Versailles, à moins que notre fondeur, qui n'est pas dans l'habitude de fondre du canon, ne la manque encore.
Il résulte de ceci que, si, après ces premières épreuves, le service de ce religieux est agréable à Sa Majesté autant qu'il paroît nécessaire, il faudra le faire travailler sur les frontières et lui donner toutes les facilités et agréments qu'il convient pour retenir un étranger de bonne famille et de bonnes mœurs, dont la capacité pourroit nuire, s'il passoit chez les ennemis, autant qu'elle peut être utile ici. Dans cette pensée, je l'ai sondé, pour connoître h peu près les engagements qu'il voudroit prendre si son service est agréable. Il m'a répondu qu'il étoit prêt de donner ses secrets à la personne que Sa Majesté indiquera, espérant d'elle une récompense proportionnée à sa libéralité ; mais, s'il m'étoit permis de dire ce que je pense h ce sujet, je croirois que le moyen de l'attacher pour toujours à la France seroit de lui donner un bénéfice de cinq ou six mille livres de rente, et, en attendant, de quoi subsister honnêtement. Il dit avoir encore plusieurs secrets, tant pour la terre que pour la marine, et appuie cela sur des raisonnements solides.
Sainct-Hilaire.
Saint-Hilaire à M. Chamillart^.
Paris, 26 juillet 1703.
[Nouveaux 4'enseignements sur les inventions du religieux italien.]