‹ Mémoires de Saint-Hilaire (volume 2)Chapitre 15 sur 128 · Pasquier Quesnel · texte numérisé non relu

Pasquier Quesnel

l'évêque et l'archevêque, et appeloit en jugement la foi, la religion, la raison même et la sagesse de ce prélat. Il l'accusoit tantôt d'hérésie et tantôt de variation; puis il insinuoit qu'on le devoit regarder comme un archevêque qui devoit être mis au nombre des hérétiques convaincus d'une doctrine abominable et impie et comme un des plus déclarés Jansénistes qui aient jamais été dignes d'être mis à la tête de cette secte, champ de bataille ordinaire des Jésuites lorsqu'ils veulent faire querelle à quelqu'un. Il le dépeignoit, d'un autre côté, comme un prélat d'une doctrine chancelante, incertaine, contraire à elle-même, comme un juge qui approuve ce qu'il doit condamner et condamne ce qu'il a approuvé, en un mot hérétique quand il approuve, téméraire quand il condamne, également incapable de constance, et dans le parti de l'erreur et dans celui de la vérité.]

[Si le grand âge du P. de la Chaise^ alors confesseur du Roi, lui eût permis d'entrer dans cette intrigue et de la pousser, ou bien s'il avoit ressemblé à celui qui lui a succédé dans ce ministère^, il y a beaucoup d'apparence que le Roi auroit été dès lors fort prévenu contre l'archevêque ; mais le temps n'en étoit pas encore arrivé, ni les matières assez disposées; car Sa Majesté reçut favorablement ce prélat lorsqu'il lui porta ses plaintes, et, regardant cette affaire comme une pièce maligne, il la renvoya au Parlement, qui a coutume de connoître des livres scandaleux et sans

1. François d'Aix de la Chaise (1624-1709) avait succédé en 1675 au P. Ferrier comme confesseur de Louis XIV.

2. Le P. Michel Le Tellier (1643-1719), qui succéda en 1709 au P. de la Chaise.

aveu. Celui-ci y fut regardé comme un libelle diffamatoire, et le Parlement donna son arrêt comme tel et le condamna à être brûlé par la main du bourreau devant le portail de l'église cathédrale de Paris ' ; ce qui fut exécuté et point pai^donné, ainsi que j'espère de le dire en temps et lieu dans la suite de cet ouvrage.] [Il se renouvela encore dans ces temps-ci une ancienne querelle entre les Jésuites et les autres missionnaires de la Chine ^, qui fut reprise de part et d'autre avec beaucoup d'animosité et de scandale pour le public par les libelles qu'ils répandirent de part et d'autre pour leur justification réciproque. Les missionnaires accusoient les Jésuites de tolérer à leurs néophytes de la Chine, par des intérêts particuliers, plusieurs cultes idolâtres, qui ne défiguroient pas seulement, mais détruisoient absolument la véritable religion chrétienne, qui ne doit nullement être mondaine, quoique instituée pour des hommes. Il arriva aussi qu'un certain P. Le Comte^, de cette société, revint en France de ce pays-là et en publia une relation si bien écrite qu'elle lui attira avec beaucoup d'applaudissement la louange de bon auteur. Et, comme il venoit d'un pays lointain, qu'il avoit beaucoup d'esprit et débitoit fort bien sa

1. Voyez les Mémoires de Saint-Simon, t. VI, p. 98 et suivantes.

2. On trouvera dans Saint-Simon [Mémoires^ t. VII, p. 165- 170) et dans le commentaire de M. de Boislisle des renseignements précis sur cette affaire, que notre auteur va raconter sommairement.

3. Daniel-Louis Le Comte (1651-1728) avait pris part à l'expédition de Siam, mais n'alla pas en Chine; il fut nommé confesseur de la duchesse de Bourgogne en 1696; mais il fut renvoyé à la suite de cette affaire des cérémonies chinoises.

mai^chandise, on fut curieux de le voir à la cour, et on y intrigua si bien en sa faveur, qu'on le nomma confesseur de M"'® la duchesse de Bourgogne. A peine fut-il en place, qu'il s'éleva de si furieux orages contre lui, qu'il n'y put tenir. Les missionnaires, d'un côté, publièrent des extraits de certains endroits de son livre qui dénotoient assez clairement que les accusations n'étoient pas frivoles, et, d'un autre, ce Père fut attaqué personnellement avec apparence de fondement et reçut ordre de se retirer brusquement de la cour et de sortir du royaume. L'archevêque de Paris, qui étoit dans ce temps-là très bien dans l'esprit du Roi et qui venoit d'être fait cardinal, fut accusé aussi par d'aucun d'avoir procuré cette disgrâce.]

[Quant à la grande affaire de la Chine, la cour de Rome en prit connoissance et reçut tant de mémoires et de relations différentes de part et d'autre que, pour avoir des éclaircissements plus au vrai, le Pape jugea à propos d'envoyer à la Chine le cardinal de Tournon ^ . On a prétendu que, quand il fut arrivé, il essuya bien des traverses de la part des Jésuites, très puissants en ce pays-là aussi bien qu'en beaucoup d'autres, et qu'il mourut à la peine, avec grand soupçon d'avoir été empoisonné. Mais le Pape, ayant été depuis informé pleinement par d'autres voies, décida cette affaire au désavantage des Jésuites, sans que la condamnation ait

1. Charles-Thoraas Maillard de Tournon (1668-1711) fut envoyé en 1701 comme légat apostolique en Chine pour régler les différends qui s'étaient élevés entre les missionnaires; ayant promulgué en 1707 la bulle qui condamnait les cérémonies chinoises, il fut incarcéré par les Chinois et revint mourir au couvent des jésuites de Macao; il avait été promu au cardinalat en 1707.

été rendue publique. Ainsi, ces Bons Pères essuyèrent encore cette mortification, mais ne perdirent pas courage . ]

[Présentement, il faut changer de matière et parler un peu des brouilleries qui survinrent entre les puissances du Nord, puisqu'elles ont eu des suites qui ont intéressé les autres princes de l'Europe. La première de ces brouilleries du Nord fut entre le roi^ et la république de Pologne et l'électeur de Brandebourg, au sujet de la ville d'Elbing, qui avoit été engagée par la Pologne à l'Électeur pour une somme de quatre cent mille écus, dont il avoit demandé plusieurs fois le payement avec inutilité. Comme la Pologne étoit encore en guerre avec le Turc, l'Électeur voulut se servir de la conjoncture et fit assiéger Elbing, qu'il prit avec peu de résistance des assiégés. Incontinent après, la Pologne fit la paix avec les Turcs, et, pour tenir les puissances du Nord en paix entre elles, l'Empereur, la Suède, le Danemark et les États-Généraux des Provinces-Unies offrirent leur médiation pour faire terminer ce différend à l'amiable.]

[Le roi de Pologne, qui avoit déjà fait un traité secret avec le czar de Moscovie- et le roi de Danemark ^ pour faire la guerre à la Suède, y vouloit bien entendre; mais la république, qui avoit d'autres intérêts et qui se sentit piquée de cette invasion, refusa d'y déférer et prétendoit avant tout reprendre Elbing de vive force; tellement que cette diversité de senti-

1. L'électeur de Saxe, Frédéric-Auguste (tome II, p. 439), élu roi en 1697.

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