Mémoires de Saint-Simon, t. VI, p
du Roi, les premiers emplois et les premières dignités de l'État. Celui dont je vais parler* ne paroissoit pas à la vérité pour être un esprit supérieur, quoiqu'il ait bien étudié, mais fort pieux, doux, affable, quoique un peu glorieux dans le fond, comme tous ceux de cette maison, d'ailleurs irréprochable dans ses mœurs et sa conduite, et fort attaché à remplir tous ses devoirs. Il avoit été quelque temps évêque de Ghâlons, et y avoit exercé les fonctions de l'épiscopat avec beaucoup de régularité et d'édification ; mais il n'avoit pas paru ami des Jésuites. Cependant, quoiqu'ils aient beaucoup de crédit, le Roi ne laissa pas de lui donner l'archevêché de Paris, qui devint vacant par la^mort de M. deHarlay de Champvallon^. Il entra dans le conseil de conscience et parut être fort bien dans l'esprit de Sa Majesté, qui le goûtoit, et, le fils du maréchal son frère ayant épousé la nièce de la plus puissante dame du royaume^, son crédit augmenta beaucoup, et il devint bientôt cardinal.]
[Tant de fortunes coup sur coup ne manquèrent pas d'augmenter la jalousie et les craintes à plusieurs membres de cette Société, je veux dire ceux qui se gouvernent plus selon les saillies de leurs esprits tur-
1. Louis-Antoine de Noailles (1651-1729), évêque de Châlons en 1680, archevêque de Paris en 1695, fut élevé en 1700 au cardinalat.
2. François de Harlay de Champvallon (ci-dessus, p. 10) mourut le 6 août 1695.
3. En marge : « C'est M""* de Maintenon. » — Adrien-Maurice de Noailles, duc d'Ayen (1678-1766), qui devint maréchal de France en 1734, épousa, le l*"" avril 1698, Françoise-Charlotte-Amable d'Aubigné, fille du frère de M""^ de Maintenon, qui mourut en 1739.
bulents, leurs maximes générales, et ce qu'on appelle leur politique, que par une droiture tout à fait chrétienne. Ils tâchèrent donc de saper petit à petit le crédit du cardinal, et, ne pouvant rien trouver à redire à ses mœurs, ils ne se contentèrent pas d'insinuer et de faire répandre quekjues bruits contre la pureté de sa doctrine, afin de la rendre tout au moins suspecte et qu'il en put revenir quelque chose à Sa Majesté, fort susceptible sur cet article; mais, afin de parvenir plus tôt à leurs fins par un coup d'éclat, ils en prirent l'occasion sur ce que, en l'année 1 695, (fui fut la dernière ((ue le nouvel archevêque avoit occupé le siège épiscopal de Ghàlons, il avoit approuvé un livre du P, Quesnel^ de l'Oratoire, intitulé : Morale chrétienne du Nouveau Testament de Jésus-Christ, et que, en la suivante, qu'il fut devenu archevêque de Paris, il en parut un autre, que peut-être il fit courir exprès et que l'archevêque condamna, qui portoit pour titre : Exposition de la doctrine chrétienne sur la grâce, et qu'on prétendit contenir les mêmes propositions que la Morale du P. Quesnel. Sur ce fondement bon ou mauvais, ils firent courir un libelle diffamatoire contre l'archevêque, qui fut intitulé : Problème ecclésiastique proposé par M. l'abbé Boileau, de l'archevêché. Par ce problème, on demandoit malicieusement à qui on doit croire de Messire Louis-Antoine de Noailles, évêque de Ghàlons en 1695, ou de Messire Louis- Antoine de Noailles, archevêque de Paris en 1696. L'auteur anonyme y faisoit un parallèle odieux de ces deux livres, dont il concluoit qu'il n'est pas possible d'accorder