Il s'appelait Cassoli et était curé de Santa Maria Nuova
dés jusqu'au point de l'exécution ; qu'ils en sortiroient de nuit avec leurs armes pour se rendre maîtres du corps de garde de la porte prochaine, qu'ils ouvriroient aux troupes qu'il lui plairoit d'envoyer. Cette proposition étant examinée, et le prince Eugène ayant envoyé dans la ville des gens déguisés pour la vérifier, jugea, par leur rapport, que l'entreprise réussiroit s'il pouvoit surmonter une autre difficulté, qui étoit d'assembler les troupes nécessaires assez secrètement, de les faire passer l'Oglio et marcher jusques à Crémone en côtoyant les quartiers des François dans le Bas-Crémonois, où ils avoient dix à douze mille hommes sous le marquis de Créquy, lieutenant général, et de faire assez de diligence pour qu'ils ne fussent pas avertis de sa marche. Il crut y remédier par son habileté et par la négligence des autres, quoiqu'il lui fallût faire six à huit lieues de chemin, et il ne s'y trompa pas. Pour marcher plus lestement, il ne prit avec lui que six à sept mille hommes des troupes qu'il avoit dans le Mantouan. Comme ce nombre n'étoit pas suffisant pour une action qui pouvoit être disputée, il avoit concerté avec le prince Thomas de Vaudémont* qu'il lui amèneroit pareil nombre de troupes de celles qu'il avoit à ses ordres dans le Modénois et le Parmesan, et se rendroit tel jour, à telle heure, à la redoute que les François avoient à la tête de leur pont sur le Pô, vis-à-vis de Crémone, et qu'il la feroit insulter au premier signal qu'il lui en donneroit quand il seroit dans la ville ; qu'il se rendroit ensuite
1. En marge dans le manuscrit Nicolay : « Il étoit au service de l'Empereur et fils du prince de Vaudémont, gouverneur du Milanois pour le roi d'Espagne. »
maître du pont, y feroit passer ses troupes et qu'arrivé à la porte du pont de Crémone, il la trouveroit ouverte pour entrer dans la ville. Enfin, le 31 janvier, que les nuits sont longues, le prince Eugène arriva sur les deux heures du matin à la porte de Crémone sans avoir été découvert; et, le signal étant donné, les grenadiers qu'il tenoit cachés sortirent, surprirent le corps de garde du dedans de la porte et l'ouvrirent. Les Impériaux entrèrent aussitôt et parvinrent, sans faire aucun bruit ni être découverts, jusque sur la place de la ville, tout le monde étant dans un profond sommeil. Dès qu'ils y furent, l'alarme se donna de toutes parts ; le maréchal de Villeroy sortit de sa maison et monta à cheval pour aller donner ses ordres; mais il n'eut pas fait cinquante pas dans la rue qu'il fut investi par un gros d'Impériaux qui le firent prisonnier.
On peut facilement s'imaginer combien la surprise fut grande quand on vit les Impériaux dans la ville. On ne perdit pourtant point courage ; chacun courut aux armes, et le bonheur voulut que les bataillons du régiment des Vaisseaux, logés à une des extrémités de la ville, les prenoient déjà pour faire l'exercice. Entragues, leur colonel ', se mit à leur tête et marcha droit à la place d'armes, chargeant tout ce qu'il trouvoit devant lui pour se faire passage. Un régiment irlandois, qui étoit logé contre la porte du Pô, en chassa les Impériaux qui y vouloient prendre poste et la faire ouvrir; il y combattit pendant tout le jour
1. Hyacinthe de Montvallat, chevalier d'Entragues, était colonel du régiment des Vaisseaux depuis 1699; il fut tué dans cette afiPaire de Crémone,
avec toute la valeur possible. Le reste de la garnison prit les armes chacun dans son quartier, et l'on se battit dans toutes les rues avec un acharnement terrible. Les affaires étoient en cet état lorsque le prince de Vaudémont, qui n'avoit pu arriver à l'heure marquée, parce que ses guides l'avoient égaré en chemin, parut à la redoute du pont avec ses troupes et la fit attaquer. Il se trouva là un capitaine d'infanterie de bon esprit qui vit bien que ceux qui la défendoient seroient bientôt forcés et que le salut de la ville étoit d'empêcher que les Impériaux ne se rendissent maîtres du pont et n'y passassent pour entrer dans Crémone, qui pour lors auroit été perdue. C'est pourquoi il eut la présence d'esprit de faire couper les cordages qui amarroient les bateaux du pont et les faire aller à vaul'eau, tellement que, n'y ayant plus de pont, les Impériaux ne purent passer et demeurèrent au delà du pont, sans pouvoir se joindre à ceux qui étoient dans la place, et qui étoient inférieurs en nombre aux François. Ceux-ci combattoient avec un courage sans pareil et chassoient les ennemis de plusieurs postes ; le combat avoit commencé au jour et avoit duré avec la même vigueur jusques à trois ou quatre heures après midi. Le prince Eugène, voyant le pont du Pô rompu et que les troupes du prince Thomas ne le pouvoient joindre, et jugeant que le marquis de Créquy, ayant appris ce qui se passoit dans Crémone, ne manqueroit pas de marcher diligemment au secours de cette place avec toutes ses troupes, prit le parti de se retirer sur les cinq heures du soir, avec toutes ses troupes fatiguées d'un si long combat, emmenant avec lui le maréchal de Villeroy, qu'il envoya en Aile-
magne*. Ainsi finit l'action de Crémone, qui fut des plus mémorables pour la hardiesse de l'entreprise et la manière dont elle fut exécutée. Elle paroîtra sans doute plus glorieuse pour les François que pour les Impériaux, en ce que les premiers furent surpris; et qu'étant logés dans différents quartiers d'une ville où les derniers avoient pris les postes, ils ne purent rassembler leurs forces ensemble et combattirent séparément dans presque toutes les rues avec un courage et une valeur héroïque. Aussi y perdirent-ils bien deux mille hommes, avec quantité de bons et braves officiers, entre autres le marquis de Grenan^, lieutenant général, Presle, mestre de camp et brigadier de cavalerie^, d'Entragues et Montendre^, colonels d'infanterie. Toutes les troupes y firent des merveilles; Fimarcon^ et son régiment de dragons se signalèrent; le marquis de Revel'', lieutenant général, y paya bien de sa personne [et eut l'honneur et la récompense de
1. On chansonna la mésaventure du maréchal de Villeroy, dont la valeur militaire était peu appréciée :
« Notre bonheur est sans égal : Nous avons conservé Crémone Et perdu notre général. »