‹ Mémoires de Saint-Hilaire (volume 2)Chapitre 28 sur 128 · Il avait joint l'armée le 22 août au camp d'Antignaro · texte numérisé non relu

Il avait joint l'armée le 22 août au camp d'Antignaro

il] se contenta d'envoyer aux nouvelles sur le chemin de Ghiari à Rudiano, qui étoit le seul que les François pussent tenir pour venir à lui, la droite et la gauche étant si couvertes et si coupées de marécages, que son camp n'étoit abordable que par cette avenue; mais on y trouvoit en tête quelques cassines fortifiées, et la petite ville de Ghiari, bien retranchée, et où il restoit encore quelques vestiges d'anciennes fortifications. De plus, elle étoit défendue par derrière par trois bons retranchements, qui se dominoient les uns sur les autres, et qui étoient garnis de quantité de canon et de la meilleure infanterie impériale, soutenue de l'élite de la cavalerie. Malgré une disposition si avantageuse, le duc de Savoie et le maréchal de Villeroy, à l'insu du maréchal de Gatinat, [qui mettoit l'armée en bataille à mesure qu'elle arrivoit, selon que le terrain le pouvoit permettre,] firent attaquer à la chaude les cassines, qui furent emportées, et ensuite Ghiari par plusieurs bataillons, où ils eurent d'abord quelque avantage ; mais ils ne purent le conserver, à cause du grand feu qui partoit des retranchements des Impériaux et des troupes fraîches cpi'ils jetoient facilement dans Ghiari^. [Ges premiers bataillons furent soutenus pai" d'autres, encore avec moins de succès.]

Les affaires étoient en cet état, quand le maréchal

1. Chiari est un gros bourg du pays de Brescia. Le récit du combat, l^"" septembre 1701, est dans le Mercure de septembre, p. 322-367, dans les Mémoires militaires, p. 310-323, dans V Histoire militaire, p. 474-479; la version des ennemis fut donnée par la Gazette d'Amsterdam, n°* lxxiv-lxxvi; les relations et correspondances sont dans le volume 1515 du Dépôt de la Guerre.

de Gatinat accourut au bruit du feu et arriva à l'endroit où l'on combattoit. Son premier mouvement fut de continuer les attaques ; et il s'y comporta avec toute la valeur et la capacité possible ; mais, ayant reconnu par lui-même la témérité de les continuer [avec une opiniâtreté qui feroit perdre sans aucun succès toute l'infanterie de l'armée, et de suite le Milanois], il en représenta vivement le péril évident au duc de Savoie et au maréchal de Villeroy; ce qui fut cause qu'on retira les troupes des attaques. Je dis que cette représentation fut vive, parce qu'on soupçonnoit déjà le duc de Savoie d'être meilleur ami des Impériaux que des François, et qu'on avoit appris qu'avant de partir pour l'armée, il avoit ébauché un traité avec l'Empereur, par l'entremise d'un de ses ministres, qui s'étoit rendu à Turin, et s'y tint caché pendant quinze jours ou trois semaines ; que ce ministre alloit tous les soirs dans le jardin d'un particulier affidé, où se trouvoit M. de Savoie, et qu'ils avoient ensemble de longues conférences, qui n'empêchèrent pas ce prince de venir commander l'armée des deux Couronnes ; mais cela y causa beaucoup de défiance. Ainsi il est vrai de dire à son sujet que, si la dissimulation est une vertu des souverains, comme quelques politiques peu scrupuleux le veulent faire croire, celui-ci la poussa à l'excès dans cette occasion qui coûta à la France trois ou quatre mille de ses meilleurs soldats et quantité de bons officiers.

Cette tentative n'ayant pas réussi, l'armée des deux Couronnes revint camper à Rudiano et à Urago pour consommer les fourrages des environs et resserrer les Impériaux. Enfin, après avoir bien pâti des mauvais

temps et des fatigues, qui engendrèrent beaucoup de maladies, elle repassa TOglio sans être inquiétée que de quelques partis qui suivoient de loin, par un desquels le maréchal de Catinat, qui se promenoit le long des bords de cette rivière, fut blessé au bras d'un coup qui fut tiré de l'autre bord.

Cette armée, ayant repassé l'Oglio, demeura encore quelque temps campée au delà, et s'y retrancha, se trouvant fort affoiblie; mais, le mois de novembre étant venu avec le vilain temps, les généraux françois, ayant jugé que le prince Eugène ne pourroit plus rien entreprendre de ce côté-là le reste de la campagne, ni y établir aucuns quartiers par défaut de subsistances, décampèrent les premiers pour aller prendre des quartiers d'hiver, [les troupes espagnoles dans le Milanois et celles de France du côté de Pizzighitone et du Bas-Adda, dans le Grémonois, jusque devers le Mantouan, où on tenoit encore divers postes avec la capitale. On y fit encore entrer quelques régiments, et une partie de la cavalerie, faute de subsistances, fut envoyée dans le Montferrat et dans l'Alexandrin.]

Pendant ce temps-là, le prince Eugène étoit resté avec son armée du côté de Chiari, où il fut joint par quelques nouveaux régiments impériaux qui lui vinrent d'Allemagne, et il n'en décampa que le 20 novembre. Il marcha dans le Mantouan, et y força d'abord Canneto^ où il y avoit cinq ou six cents François ou Mantouansen garnison. Il les fit prisonniers de guerre,

1. Petit bourg fortifié, sur l'Oglio, où il y avait une faible garnison commandée par M. de Maulévrier; il fut pris le 3 décembre.

et se saisit de tous les autres postes qu'ils occupoient de ce côté-là, à la réserve de Goito, près Mantoue, qu'ils bloquèrent*, dont la garnison nombreuse faisoit souvent des sorties sur les quartiers les plus voisins pour se donner du large. Il n'en demeura pas là; car il étendit rapidement ses quartiers dans le Modénois, et s'y fit livrer Bercello, place fortifiée appartenant au duc de Modène^, Guastalla et plusieurs autres bons postes, où ses troupes se trouvèrent à merveille. Il envoya des troupes contre la Mirandole, où les François tenoient trois ou quatre cents hommes, du consentement forcé de la princesse^, qui trouva moyen de s'en défaire et de livrer la place aux Impériaux par la sottise de celui qui y commandoit^. Il fit aussi passer dans le Parmesan quelques régiments, et avoit grande envie de se saisir de la capitale, où il y a une citadelle, si le duc, qui étoit porté pour la France, y avoit voulu consentir, et si le Pape, qui l'avoit prévu, n'y avoit fait entrer un légat avec quelques milices, en

1. Ici, dans le manuscrit INicolay, il y a une feuille volante intercalée après coup, sur laquelle Saint-Hilaire a écrit de sa main : « Année 1701. Le prince Eugène se saisit de tous les postes qui étoient sur TOglio et dans le Mantouan, à la réserve de Goito et de Mantoue, en sorte que nos quartiers d'hiver établis entre l'Oglio et le Pô et à Crémone n'avoient aucune communication avec Mantoue, ni Mantoue avec Goito, qui est sur le Mincio, au-dessus de Mantoue. »

2. Le vrai nom de celte localité est Brescello; mais, au xvn'' siècle, on disait plutôt Bercello.

3. Brigitte Pic, fille du prince Galeolto III et tutrice de son petit-neveu, François-Marie.

4. Le commandant était M. de la Chétardye, et l'entrée des Impériaux eut lieu le 24 décembre 1701 : voyez les Mémoires du clievalier de Quincy, t. I, p. 253-254.

qualité de seigneur suzerain. Elles y arborèrent l'étendard de l'Église, avec laquelle il n'étoit pas temps que l'Empereur se brouillât.

[Entreprise de Crémone, 31 janvier 1702. — Ces établissements achevés, les armées étoient en quelque repos et ne s'inquiétoient plus que par quelques partis qui couroient de part et d'autre,] lorsque le prince Eugène, toujours attentif aux intérêts de son maître, forma un projet des plus hardis et des plus surprenants, et qui l'auroit infailliblement rendu maître du Milanois avant le commencement de la campagne suivante et coupé toutes les troupes françoises : c'étoit de surprendre Crémone, place médiocrement fortifiée, mais où il y avoit une garnison de sept à huit mille hommes, et où le maréchal de Villeroy avoit établi son quartier général^. A cet effet, il avoit pratiqué des intelligences dans la ville avec un certain curé^ dont la maison et l'église étoient près du rempart, où aboutissoit un aqueduc ou égout, nettoyé depuis peu à ce dessein. On avoit négligé de le faire garder, et l'issue par dehors donnoit dans le jardin d'un particulier à quelque distance de la ville. Ce curé fit savoir au prince Eugène que cet égoût étoit assez spacieux pour y faire couler des hommes à la file les uns des autres et les introduire dans la ville, où il se faisoit fort de les tenir cachés dans des maisons de gens affi-

1. Sur cette affaire de Crémone, qui se passa le l^"" février 1702, on peut voir les relations données dans le Mercure, numéro supplémentaire de février, et dans les Mémoires militaires, t. II, p. 658-689, la Gazette d'Amsterdam, n"* xiv à XIX, les Mémoires de Saint-Simon, éd. Boislisle, t. X, p. 67-80, et ceux de Sourches, t. VII, p. 206-211.

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