Tome II, p
3. Marie-Louise-Gabrielle de Savoie, seconde fille du duc et d'Anne-Marie d'Orléans, épousa Philippe V à Turin par procuration le 11 septembre 1701; elle mourut le 14 février
et l'a mis à deux doigts de sa perte, [dont il ne s'est sauvé que par miracle. Mais la Pro\idence en avoit ordonné autrement, et voulut humilier un grand roi, trop fier de sa grandeur, de la docilité de ses peuples, de sa puissance et de ses prospérités, jusques ici presque continuelles. Le Roi aima mieux marier son petit-fils avec la fille du duc de Savoie et se fier à lui, quoiqu'il l'eût déjà trompé.] Il fit un traité avec lui et le mit à la tète de ses armées en Italie. Il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il avoit eu tort; cependant, il devoit mieux connoître ce prince ambitieux, qui préféroit l'agrandissement de ses États à une somme d'argent, qui étoit tout ce que Louis XIV vouloit et pouvoit lui donner.
L'Empereur, par son traité de 1702 avec lui, lui assura le Montferrat, une portion dans le Milanois, avec le royaume de Sicile et d'autres avantages. C'en fut assez pour lui faire prendre son parti, et il devint un des plus grands ennemis de la France, malgré les alliances qu'il avoit contractées avec elle ; on le verra plus loin dans la suite de ces Mémoires.
Année il 02. Dispositions des affaires. — Au commencement de cette année 1702, il n'y avoit encore aucune guerre déclarée entre la France, l'Angleterre et la Hollande. Le Roi faisoit lever quantité de troupes et d'argent sur les peuples, et il en faisoit passer en Espagne, [quoiqu'il fût bien rare et difficile à percevoir dans le royaume, les peuples étant épuisés de longue main ou rebutés d'en fournir; mais, comme l'autorité royale étoit très grande, que la nation aime son prince aussi bien que les nouveautés, on créa quantité de charges de toutes espèces, dans lesquelles
elle donna de gré ou forcément. On en fît de grosses sommes, aussi bien que des nouveaux impôts, et des anciens, qui furent fort augmentés.]
D'un autre côté, l'Angleterre faisoit des levées d'argent, que le Parlement avoit accordé avec profusion, et des traités pour prendre à sa solde force troupes étrangères; elle armoit des vaisseaux, levoit quantité de soldats dans ses pays; et les États-Généraux des Provinces-Unies faisoient chez eux les mêmes préparatifs [et songeoient à pourvoir leurs places les plus exposées de ce qui étoit. nécessaire à leur défense]. Toutes ces dispositions se faisoient de part et d'autre, lorsque Guillaume III, prince d'Orange et roi d'Angleterre, vint à mourir à Londres, le 19 du mois de mars, âgé de cinquante-deux ans moins quelques mois. Le 4, étant à la chasse, son cheval mit le pied dans un trou et s'abattit. De cette chute, ce prince se démit la clavicule, qu'on lui remit bientôt; et, quoique cet accident l'obligeât à garder la chambre, il ne laissa pas de donner la même application aux affaires. Ses chirurgiens crurent que son mal ne seroit rien, et, en effet, il se trouva si bien le 1 5 qu'il se préparoit pour aller au Parlement lorsque la fièvre le prit et le mit au tombeau ^ On ouvrit son corps, et on lui trouva si peu de sang qu'on jugea qu'il n'auroit pu vivre que fort peu de temps s'il étoit réchappé de cette maladie. Ce prince étoit d'une constitution assez foible, mais d'un courage et d'un esprit supérieurs; malheureux à la
1. Saint-Simon a donné dans ses Mémoires (t. X, p. 129-131) des détails assez circonstanciés sur la maladie et la mort du roi Guillaume; voyez aussi le commentaire que M. de Boislisle y a joint.
guerre, quoique très brave et grand capitaine, sans jamais se décourager ni perdre ses projets de vue; habilissime dans le cabinet et dans l'art de coinmander; sans dissipation, laborieux, de bonnes mœurs, attaché à sa religion sans bigotisme, et d'un accès facile, honnête hoimne et sans faste; et, enfin, il auroit pu servir d'un bon modèle aux rois qui viendront après lui s'il s'étoit contenté de rétablir le gouvernement en Angleterre, conformément aux lois du royaume, sans en usurper la couronne sur son beau-père.
On crut que cette mort alloit changer la face des affaires; mais le plan qu'il avoit formé de son vivant étoit si bien fait, et les mesures si justes et si bien prises, qu'il n'y eut qu'à les suivre. Ainsi, la princesse Anne d'Angleterre^ fut incontinent proclamée reine de ces royaumes, sans aucune contradiction, [et tout ce que ce changement produisit fut que cette nouvelle reine ne put faire passer d'abord ses troupes en Hollonde au secours des États-Généraux, qui s'en seroient mal tt-ouvés si on avoit su ou voulu en profiter, comme on le verra bientôt.]
Les électeurs de Bavière et de Cologne s'étant alhés avec les deux Couronnes, le premier avoit quitté son gouvernement de Flandres dès l'année précédente pour repasser en Bavière, où il levoit des troupes, et l'autre en avoit reçu des françoises et des espagnoles dans ses places au commencement de cette année, et
1. Elle était mariée, comme on l'a vu, au prince Georges de Danemark. Reconnue reine au moment même de la mort de Guillaume, elle fut proclamée solennellement le 22 mars et couronnée le 4 mai.
notamment dans la citadelle de Liège, Rayserswert et Rheinberg, sur le Bas-Rhin. Pour ne point trop effaroucher les princes d'Allemagne, on donna à ces troupes le nom frivole de « Cercle de Bourgogne » , apparemment parce que l'électorat de Cologne, dont ces places faisoient partie, avoit été jadis Cercle de l'Empire. [On déclara, au surplus, qu'elles n'étoient entrées dedans ces places que pour la manutention de la tranquillité publique et les assurer à l'Électeur, qui en auroit pareillement fait entrer à Cologne s'il en avoit été le maître; mais, comme cette ville s'est toujours tenue sur ses gardes contre ses électeurs et maintenue ville impériale, elle ne le reconnoît guère que pour le spirituel et ne permet pas, de crainte d'usurpation, que l'Électeur, qui y a un palais, y séjourne plus de vingtquatre heures. Dès que les magistrats virent donc que l'Électeur recevoit des troupes étrangères dans ses places, ils appelèrent dans leur ville, pour leur sûreté, celles des princes de l'Empire les plus voisins, et même des hoUandoises, qui étoient plus à portée, en attendant que les autres pussent y arriver.]
Pendant que tout ceci se passoit dans l'électorat de Cologne, l'électeur de Bavière, frère de celui de Cologne, étant de retour en ses États de son gouvernement des Pays-Bas espagnols, ne donnoit pas peu d'inquiétude à l'Empereur, par les levées de troupes qu'il y faisoit, ce qui dénotoit une parfaite intelligence et une partie faite avec l'Électeur son frère et la France pour lui faire la guerre du côté de l'Allemagne, [ce qui pouvoit devenir une affaire très sérieuse.] Il chercha vainement à s'expliquer avec lui par voie de négociation ou à le faire déclarer; mais l'Électeur, dont
les préparatifs de guerre ne faisoient que commencer, tiroit toujours en longueur, [et l'Empereur, qui avoit besoin de ses troupes ailleurs pour l'exécution de ses projets, laissa là l'Électeur pour toute cette année, qui n'agit point aussi de son côté.]
Il faut venir à présent à ce qui se passa sur les frontières de Flandre et de Hollande; mais, avant d'en entamer la relation, j'estime à propos de dire que le maréchal de Bouftlers, gouverneur de la Flandre françoise, ayant passé tout l'hiver dans son gouvernement, concerta avec le marquis de Bedmar, qui commandoit aux Pays-Bas espagnols, pour faire tirer des lignes de fortification depuis l'Escaut à Anvers jusques à la Meuse, un peu au-dessous de Namur, et d'autres à la tête du pays de Waes, de l'autre côté de l'Escaut, qui furent protégées par des fortins ou redoutes dans des situations avantageuses i. On prétendit par là mettre ces provinces à couvert et hors de contributions, la guerre survenant, et de les garder avec un petit corps d'armée, quoique d'une étendue de plus de \'ingt lieues, tandis que l'armée principale agiroit au dehors, suivant les occasions. Mais on ne se contenta pas de ces ouvrages ; on commença un fort en un endroit nommé Selzaete, à la vérité sur un terrain de la dépendance d'Espagne, [mais sous la portée du canon du Sas-de-Gand ^ et sous le feu du mousquet du fort Saint- (e/i blanc), places appaitenant aux États-
1. V Histoire militaire, p. 491 et 493, donne le tracé de ces lignes.
2. Le bourg de Selzaete est à quelques kilomètres au sud du Sas-de-Gand ; la frontière hoUando-belge passe encore de nos jours entre les deux localités.
Généraux, dont on prétendoit si bien resserrer les garnisons, au moyen de ces nouveaux ouvrages, qu'il n'en pourroit sortir aucun parti pour faire des courses dans les pays des dépendances d'Espagne et les mettre à contribution.]
Les États-Généraux, informés de ces nouveaux ouvrages, en portèrent leurs plaintes à la cour de Bruxelles, prétendant que c'étoit faire insulte à leur souveraineté [et une infraction manifeste à l'article 58 du traité de Munster, qui porte qu'on ne pourra faire aucun nouveau fort ni de l'un ni de l'autre côté; qu'aussi on ne pourra creuser nouveaux canaux ni fossés par lesquels on pourroit repousser l'un ou l'autre parti]. Ils représentèrent que, pour ne point rompre la bonne intelligence, ils étoient prêts d'entrer en une négociation brève et limitèrent un temps, passé lequel ils se serviroient des moyens que Dieu leur avoit mis en main pour repousser l'insulte et ne permettroient pas que l'on élevât des batteries impunément sous le feu de leurs forteresses pour les battre et les assiéger commodément. Comme on ne fit pas grand cas de leurs remontrances, dès que le temps qu'ils avoient donné fut expiré, le gouverneur du Sasde-Gand fit tirer son canon sur les travailleurs du fort de Selzaete, après avoir pourtant fait dire au commandant françois de les faire retirer si bon lui sembloit. Ce travail fut interrompu de cette manière, et les États-Généraux, qui ne vouloient pas rompre ouvertement avec la France avant d'avoir reçu les secours qu'ils attendoient d'Angleterre et l'exécution des traités qu'ils négocioient en Allemagne, de concert avec cette couronne, firent présenter au Roi, par leur résident à la cour, une espèce de mémoire justificatif
sur ce qui s'étoit passé à Selzaete. Ils offrirent de nouveau d'entrer en conférence sur cette affaire, et Sa Majesté se radoucit et envoya ordre qu'on cessât le travail, [soit qu'il crût par cette condescendance regagner les Hollandois, ou qu'il jugeât que ce fort ne lui seroit pas fort utile et qu'on y suppléeroit en faisant de nouvelles lignes fortifiées à la tête de Gand, entre le canal de Bruges et celui du Sas, qui furent protégées par quelques petits forts.]
[L'occasion de la mort du roi d'Angleterre, survenue au mois de mars de l'année que je décris, et dont j'ai déjà parlé, donna un nouveau rayon d'espérance au Roi de détacher les Hollandois de leurs alliés et de traiter avec eux séparément. Il leur écrivit donc le 27 dudit mois et adressa sa lettre à Barré, secrétaire de la précédente ambassade de France, qui étoit resté en Hollande 1; et cette lettre étoit accompagnée d'un mémoire qu'il lui commanda de présenter aux États- Généraux. La lettre n'étoit que de créance et donnoit le titre de résident audit Barré. Pour ce qui est du mémoire, il étoit conçu en ces termes et fut présenté le 31 mai^s^ :]
[Le soussigné, résident du Roi Très Chrétien auprès de Vos Seigneuries, a ordre de leur représenter qu'avant que les nombreuses armées que le Roi a sur pied soient obligées d'entrer en action, Sa Majesté veut rappeler à Vos Seigneuries le souvenir de ce qu'elles doivent à l'affection des rois, ses prédécesseurs, et celui des dernières dé-
1. Ce Barré avait déjà rempli diverses missions diplomatiques en Allemagne et dans les Pays-Bas.
2. Voyez les textes donnés dans les Mémoires de Lamberty, t. II, p. 90-91 et 94-96.
marches qu'elle a faites pour maintenir la paix rétablie par le traité de Ryswyk. Il n'a pas tenu au Roi que cette florissante république, toujours heureuse pendant qu'elle regardoit son étroite union avec la France comme une des maximes fondamentales de son gouvernement, ne jouît longtemps de la tranquillité et des avantages que Sa Majesté avoit bien voulu lui accorder pour son commerce par les derniers traités. Vos Seigneuries ont vu jusques à quel point elle a porté sa patience et sa modération. Elle a même aimé mieux souflFrir jusques à l'extrémité les vains reproches de foiblesse et de défiance de ses forces que désabuser vos peuples, eu tournant ses armes contre un Etat qu'elle regarde encore avec affection. Persuadée qu'il est de l'intérêt de Vos Seigneuries d'y répondre, elle a jugé qu'elles le feroient aussitôt qu'elles auroient recouvré ce temps de liberté où elles regardoient le maintien d'une bonne intelligence avec la France comme le plus solide appui de leur République, et certainement les démarches opposées étoient l'effet d'un état violent. C'est ainsi que Sa Majesté a considéré la rupture des conférences demandées par Vos Seigneuries pour la confirmation de la paix; les traités faits avec les ennemis du roi d'Espagne contre elle et le roi son petit-fils; les assistances secrètes qu'elles ont données pour envahir les Etats soumis au roi Catholique; les actes d'hostilité exercés en pleine paix contre les troupes de Sa Majesté; le refus d'examiner les droits du roi d'Espagne et ceux des Provinces-Unies, après avoir demandé des conférences pour en convenir et pour faire cesser les plaintes de part et d'autre; les entreprises faites contre les alliés de Sa Majesté; le secours donné pour les attaquer. Présentement que la République est rendue à elle-même, que son esprit va gouverner, que ses seuls intérêts seront consultés, sa conduite réglera les sentiments de Sa Majesté pour elle ; tous sujets de plainte seront à jamais ensevelis,
et le Roi m'ordonne d'en assurer Vos Seigneuries. Si elles veulent enfin se confier en son ancienne et sincère amitié pour elles, rien ne troublera le commerce de leurs sujets; elles auront le plaisir de les voir jouir sans trouble de tous les privilèges qu'ils ont obtenus en diflFérents temps de la France et de l'Espagne. Sa Majesté le promettra pour elle; elle en sera garante pour le roi son petit-fils, assurée que ce prince voudra bien confirmer le traité de Munster et ceux dont il a été suivi, comme Sa Majesté promet de sa part de confirmer ceux de Nimègue et de Ryswyk. La sûreté de vos provinces bien loin d'être menacée par Sa Majesté deviendra le principal sujet de son attention, et, pour l'affermir plus solidement, elle fera savoir h Vos Seigneuries ses intentions, soit que vous nommiez un ministre pour les apprendre de Sa Majesté, soit qu'elle en choisisse un pour venir reprendre auprès de Vos Seigneuries la qualité et la fonction de son ambassadeur. Qu'elles cessent de craindre le voisinage de tant de troupes qu'elles voient sur leurs frontières. 11 dépend d'elles, non seulement de les avoir pour amis, mais de les faire sortir entièrement des Pays-Bas espagnols.]
[La paix rétablie, et Vos Seigneuries désarmant, la garde des provinces du roi Catholique ne sera plus confiée qu'à ses propres troupes. Une prompte résolution rendra le calme à vos provinces; la paix et la liberté renaîtront ensemble; c'est à Vos Seigneuries, seules présentement consultées sur le gouvernement de la République, à décider ce qu'elles doivent préférer : ou le repos et la liberté, ou la guerre et la ruine de leur commerce sacrifié h des intérêts étrangers. Le temps de la campagne approche, les armées de Sa Majesté sont en état d'agir; la prudence de Vos Seigneuries leur fera voir, dans le peu de temps que la saison laisse encore à délibérer, le parti qu'elles doivent prendre pour le bien de la patrie et pour la gloire immortelles de Vos Seigneuries.]
116 MÉMOIRES DE SALNT-HLLAIRE. [1702
[Le 28 avril suivant, les États-Généraux répondirent à ce mémoire par un autre qu'ils remirent entre les mains du résident Barré. Il portoit :
[Qu'après avoir examiné le mémoire dudit Barré, Leurs Hautes Puissances se souvenoient toujours du temps heureux où leur République a été étroitement alliée avec la couronne de France, quand leurs intérêts les unissoient ensemble, qu'elles n'ont jamais fait quoi que ce soit qui y pût apporter quelque changement ou altération , mais qu'à leur grand regret, elles n'ont pu avoir l'honneur de conserver continuellement l'aflPection de Sa Majesté comme elles ont joui de celle de ses prédécesseurs de glorieuse mémoire, quoiqu'elles aient toujours fait une très haute estime de son amitié et qu'elles en aient donné des preuves en toute occasion autant qu'on le pouvoit désirer et attendre d'une république souveraine et libre ; que semblablement Leurs Hautes Puissances ont toujours tâché de contribuer de tout leur pouvoir à la conservation de la paix générale, moyennant une sûreté raisonnable pour leur Etat, et ce qu'elles ont fait, tant avant qu'après le décès du dernier feu roi d'Espagne, pour parvenir à une fin salutaire, est assez connu, en sorte qu'elles sont bien assurées que leur bonne volonté et droite intention à cet égard a paru aux yeux de tout le monde; mais, la négociation entamée, afin de trouver les moyens convenables, s'il avoit été possible, pour la conservation de la paix générale, étant rompue par le rappel du comte d'Avaux, ambassadeur extraordinaire de Sa Majesté, et Leurs Hautes Puissances n'étant nullement sûres de la bienveillance de Sa Majesté, voyant de plus, dans leur barrière occupée par ses troupes, les préparatifs de guerre sur leurs frontières s'augmenter de jour en jour, leur Etat environné et comme bloqué de toutes parts, les efforts que l'on a faits pour l'enfermer entièrement, aussi bien que pour leur ôter
MOI] MÉMOraES DE SATNT-HILAIRE. H7
leurs amis, elles ont été nécessitées h armer aussi de leur part, pour se mettre en état de défense et sûreté mutuelle.]
[Leurs Hautes Puissances voient présentement d'une manière assez claire que les précautions qu'elles ont prises ne sont ni inutiles, ni superflues, puisqu'il paroît par le mémoire que Sa Majesté est résolue à la guerre, et qu'elle n'attend que la saison propre pour faire agir ses nombreuses armées; que, d'un côté, Leurs Hautes Puissances n'ont aucune connoissance, ni ne se trouvent coupables des reproches qu'on pose dans ledit mémoire être faits à Sa Majesté, et que, d'un autre, elles pensent n'avoir point mérité qu'on les taxe, comme on a fait dans le mémoire, de plusieurs choses h l'égard desquelles elles n'ont agi qu'avec toute la modération qu'on peut exiger d'une République qui aime la paix et le repos, n'ayant fait que ce qu'on les a contraints de faire pour leur défense, en quoi elles ont été bien fondées par toute sorte de droit, de manière qu'elles pourront s'en justifier devant toute personne raisonnable.]
[Les affaires étant dans cette situation. Leurs Hautes Puissances ne voient pas de quelle utilité il seroit d'envoyer quelqu'un vers Sa Majesté, ou que Sa Majesté leur fît l'honneur de leur envoyer un ambassadeur de sa part, puisque Leurs Hautes Puissances, par les alliances qu'elles ont été nécessitées de faire pour leur défense et sûreté, se sont engagées de n'entrer en aucune négociation particulière; qu'étant accoutumées h observer exactement leurs alliances, elles n'ont plus présentement la liberté de traiter sans la participation de leurs alliés, et, en effet, la paix générale qui devoit être le résultat de cette négociation ne sauroit être conservée sans eux. Au reste, Leurs Hautes Puissances ont été bien surprises de voir que tout ce mémoire semble n'avoir été dressé que sur ce fondement : à savoir qu'elles auroient présentement plus de liberté à prendre leurs résolutions que non pas ci-devant ; qu'il est
hors de doute que cela ne peut s'entendre que de la mort du feu roi de la Grande-Bretagne d'immortelle mémoire. Mais ledit sieur résident se trompe extrêmement en cela, faute de connoître la constitution de leur Etat et de leur gouvernement; qu'il doit savoir que Leurs Hautes Puissances ont eu ci-devant autant de liberté que présentement pour délibérer et prendre toutes telles résolutions qu'elles ont jugées nécessaires et utiles pour le bien et la conservation de leur Etat, Il est vrai qu'elles ne sauroient assez déplorer le malheur de se voir privées de la direction et de la conduite d'un prince dont la sagesse, la modération et la valeur seront renommées autant que le monde durera, prince dont les actions héroïques et les mérites envers cette République ne seront jamais mis en oubli, et dont enfin la mort est regrettée en ce pays depuis le plus petit jusques au plus grand. Mais les conseils de Sadite Majesté n'ayant toujours eu pour but, tant de fait que de parole, que la conservation de leur liberté et de leur religion, et Leurs Hautes Puissances étant pleinement convaincues de cette vérité, comme s'en étant bien trouvées, elles sont résolues de suivre les mêmes principes et de ne point se départir des alliances contractées pendant la vie de Sadite Majesté, mais de persister aux mesures prises conformément à ces alliances, et enfin de se servir, en quelque temps que ce soit, pour le maintien de leur liberté et de leur religion, des moyens que Dieu leur a mis en main.]
[J'ai cru devoir rapporter ici tout du long cette réponse au mémoire de Barré afin de n'en point affoiblir le sens. On y peut remarquer deux choses principales : la première, une grande fidélité pour leurs alliés, et l'autre, un beau panégyrique du feu roi d'Angleterre, dont on n'étoit pas curieux en France.
Dans celui de Barré, des promesses vagues et des reproches peu fondés, comme s'il n'étoit pas connu universellement que les princes ou les États ne sont amis des uns des autres et ne s'assistent mutuellement que quand il s'agit de leurs intérêts. Il est vrai que la France a secouru utilement la république de Hollande dans le temps de sa naissance et de son accroissement ; mais on auroit tort de croire que c'eût été puremeht pour ses beaux yeux et par une amitié de fantaisie. Les princes ne pouvant être portés naturellement à secourir les sujets rebelles les uns des autres, on doit conclure que c'est par animosité et pour y trouver leur compte. Et c'est ce qui arriva en cette affaire; les Espagnols soutenoient la Ligue en France, dans l'envie de se rendre maîtres de ce beau royaume, et y auroient réussi sans la protection divine, et peut-être sans l'avènement de Henri IV à la couronne. Ce prince, devenant au-dessus de ses affaires, par sa valeur et sa bonne conduite, et par rapport à ses intérêts, secourut les Hollandois, qui lui rendirent souvent la pareille, contre leur ennemi commun. Louis XIII, qui lui succéda, suivit les mêmes errements, dont il se trouva bien. Louis XIV en prit d'autres, conformes à son humeur belliqueuse, et pensa subjuguer toute la Hollande avec beaucoup de rapidité. Elle arma l'Allemagne et l'Espagne et se délivra du joug. Du depuis, ayant trouvé le moyen de s'unir fortement avec l'Angleterre, elle s'est mise à couvert de l'appréhension qu'elle avoit que la couronne d'Espagne, tombée dans la maison de France, ne se servît de ses forces, alors formidables, pour faire revivre utilement les droits naturels de cette
couronne sur les Provinces-Unies, que tout le monde sait s'être soustraites de sa domination. Ont-ils bien ou mal faits pour leurs intérêts? Je le laisse à penser.]
Les États-Généraux, conjointement avec l'Angleterre, et en conformité du plan de cette guerre, que le feu roi d'Angleterre avoit dressé, étoient convenus avec leurs alliés qu'on la commenceroit par nettoyer les places de l'électorat de Cologne, où les François avoient des garnisons. Ils se souvenoient du préjudice qu'ils en avoient reçu en 1672, quand le Roi fit, avec tant de rapidité, la conquête de presque toutes les Provinces-Unies. Mais, comme ils ne s'étoient pas encore ouvertement déclarés contre la France, ils étoient convenus entre eux que les troupes qu'ils fourniroient pour cette expédition seroient réputées « troupes auxiliaires de l'Empereur », et que, comme telles, elle lui prêteroient serment, aussi bien que leurs officiers généraux.
Les électeurs de Brandebourg et d'Hanovre, le Palatin, avec le landgrave de Hesse, fournirent aussi des troupes, et tout cela, joint ensemble, composa une armée d'environ trente mille hommes, avec lesquels ils vinrent investir Kayserswert, petite place sur le bord du Rhin appartenant à l'électeur de Cologne. Le comte de Tilly^ général hollandois, se posta à Xanten^, un peu au-dessous de Wesel, avec un corps de
1. Claude de Tserclaes, comte de Tilly, était lieutenant général dans l'armée hollandaise, tandis que son frère aîné, le comte de Tserclaes, servait Philippe V; il mourut, en 1723, gouverneur de Maëstricht.
2. Ville du pays de Clèves, non loin de la rive gauche du Rhin.
dix-huit à vingt mille hommes, pour faciliter ce siège et couvrir le pays de Clèves, appartenant à l'électeur de Brandebourg, et, par conséquent, Ximègue et Grave, qui sont un peu derrière. Le comte d'Athlone^, autre général hollandois, étoit du côté d'Anvers avec un autre corps de troupes hollandoises pour couvrir les places de ce côté-là, dans l'attente où ils étoient que les François y feroient leur premier effort.
L' « armée auxiliaire de l'Empereur » ouvrit la tranchée devant Kayserswert dès le 18 avril ^ et battit la place avec quantité d'artillerie. Le marquis de Blainville-Colbert ^ y commandoit avec six bataillons françois, et cette petite place étoit pourvue de toutes les choses nécessaires à une bonne défense, [et avoit encore cela de favorable qu'elle pouvoit être rafraîchie de monde et autres commodités à travers le Rhin, en ce que les ennemis n'avoient point de pont sur ce fleuve et n'étoient pas assez forts pour avoir un corps suffisant en deçà ; mais la même difficulté étoit à notre égard, qui ne pouvions en faire lever le siège de vive force, à moins de passer le Rhin, ce qui n'étoit pas possible.]
Sur les nouvelles de ce siège, le maréchal de Boufflers, qui avoit déjà fait passer à Ruremonde, [ville de la Gueldre espagnole, au-dessous de Maëstricht, que les Hollandois tiennent à présent, une grande quantité