François-Marie Spinola, duc de Saint-Pierre au royaume
En cédant le Milanois à l'Empereur, on ôtoit aux princes de l'Empire le prétexte que la cour de Vienne avoit eu pour les intéresser dans sa cause sous l'ombre de rejoindre à l'Empire un si beau fief. Cependant, il n'y eut que Son Altesse Électorale de Brandebourg qui, en qualité de roi de Prusse, se retira de cette guerre, content de suivre, en qualité d'Électeur, les exemples qu'on lui donna de continuer de fournir son contingent. Ce n'étoit plus le même prince; son fils, qui règne aujourd'hui, lui avoit succédé*.]
Protestations faites, après la signature de la paix, par plusieurs princes et particuliers. — Ce seroit quelque chose de trop ennuyeux que le détail de toutes les protestations qu'y firent diverses personnes, princes ou particuliers, pour se maintenir dans leurs prétentions, je me contente de dire que tous ceux qui croyoient avoir droit à quelques pays ou villes déposèrent des actes entre les mains du magistrat d'Utrecht^. Les prétendants à la principauté d'Orange furent de ce
de Naples et prince de Sabioneta dans le Mantouan, s'était remarié en 1704 à une sœur du ministre Torcy, veuve du marquis de Renel. Très dévoué à Philippe V, il avait été spolié par les Impériaux de sa principauté de Sabioneta, et la France en demandait la restitution en sa faveur.
1. Frédéric I", roi de Prusse, était mort le 25 février 1713; son fils, Frédéric-Guillaume I", lui avait succédé; il ne mourut qu'en 1740.
2. Ces protestations sont en effet insérées dans les tomes III et IV des Actes et Mémoires ... concernant la paix d'Utrecht (ci-dessus, p. 46, note 3). On y trouve celles des La Trémoïlle pour le royaume de Naples, des Condé et du duc de Lorraine pour le Montferrat, des Luxembourg pour le duché de ce nom, des Catalans, du prince de la Mirandole, des Melun-Espinoy, des Forbin-Janson, etc.
nombre ^ Le comte San-Severino d'Aragon^ protesta, au nom du duc de Parme, son maître^, contre la violente détention de Castro et Ronciglione, usurpés par le Pape^. Le chevalier de Saint-Georges protesta aussi, sous le nom de Jacques III, contre ce qui avoit été conclu au sujet de la succession de la couronne de la Grande-Bretagne ^ .
Pendant que l'Empire s'indignoit du partage qui lui étoit offert et se préparoit à se roidir contre la fortune qui venoit de lui enlever ses plus flatteuses espérances par la paix conclue entre ses alliés et son ennemi, la France, accoutumée à voir toute l'Europe conjurée contre elle, avoit calmé toutes ses alarmes
1. Ils étaient innombrables : les Conti, les Longueville, les Nassau, les Mailly-Nesle, les Matignon, les Luynes, les Alègre, la duchesse de Lesdiguières, le duc de Villeroy, le prince de Barbanson, etc.
2. Une branche de cette famille avait une grandesse espagnole sous le titre de prince de Bisignano.
3. Le duc de Parme était, depuis 1694, François Farnèse, dont la nièce devait épouser en 1714 le roi Philippe V.
4. Castro et Ronciglione étaient deux fiefs du Latium au sud et à l'ouest de Viterbe, qui se trouvaient enclavés dans l'Etat ecclésiastique et qui appartenaient aux Farnèse. Ceux-ci, étant devenus ducs de Parme, refusèrent de reconnaître la suzeraineté des papes. Urbain VIII s'en empara par la force, et, en 1649, Innocent X convint avec le duc de Parme de lui restituer ces deux fiefs moyennant le paiement d'une somme considérable. Cette somme n'ayant jamais été payée, les deux fiefs furent « incamérés », c'est-à-dire incorporés à la chambre apostolique. Depuis lors, les ducs de Parme ne cessèrent de protester contre cette « incamération ». Les protestations du duc ne se trouvent dans aucun recueil de pièces relatives aux traités d'Utrecht.
5. Lamberty a inséré cette protestation dans ses Mémoires, t. VIII, p. 170-171; elle est datée du 25 avril 1713.
et plaignoit les princes d'Allemagne de reculer, pour de vains projets, un bien aussi nécessaire que la paix générale.
Ainsi, celle dont j'ai parlé il n'y a guère fut seulement publiée à Paris le 22! mai avec les solennités ordinaires, [entre la France, l'Angleterre, la Hollande, le Portugal, la Prusse et la Savoie ^ et toutes les villes du royaume suivirent peu après cet exemple.]
Il manquoit encore à la félicité du Roi les traités entre l'Espagne et les puissances qui venoient de se réconcilier avec lui, et celui des deux Couronnes avec l'Empereur et l'Empire. Pour ce qui est du premier, il ne fut pas difficile à mettre à fin, les principales difficultés ayant déjà été aplanies.
Signature des traités de paix entre l'Espagne, l'Angleterre et la Hollande. — A cet effet, le duc d'Ossone^, grand d'Espagne et plénipotentiaire de cette couronne, après avoir fait quelque séjour à Paris, en attendant la maturité des choses, se rendit à Utrecht, où il fut admis à signer le traité entre l'Angleterre, l'Espagne et la Hollande; celui de l'Espagne avec le Portugal suivit bientôt après ^.
L'Empereur, persistant toujours dans son refus d'ac-
1. L'ordonnance du prévôt des marchands est dans les Actes et Mémoires... concernant la paix d'Utrec/it, t. III, p. 139.
2. François-Marie-de-Paule Acunha Pacheco y Tellez Giron, duc d'Osuna (en français d'Ossone] depuis la mort de son père en 1694, était grand chambellan de Philippe V et capitaine d'une compagnie des gardes du corps; il mourut en 1716.
3. Le traité de paix de l'Espagne avec l'Angleterre fut signé les 2-13 juillet 1713; celui de l'Espagne avec la Hollande ne le fut que le 26 juin 1714; enfin, le traité de l'Espagne avec le Portugal porte la date du 6 février 1714 (Du Mont, Corps diplomatique, t. VIII, 1'^ partie, p. 393, 427, 444).
cepter les conditions qui lui avoient été offertes, envoya son consentement pour le traité de neutralité et de cessation d'armes en Italie et l'évacuation de la Catalogne projetée parles Alliés ^ Quelques-uns prétendirent par là que ce fut un trait de politique, en ce que, pour la continuation de la guerre à laquelle il s'étoit résolu, il se conservoit sans rien craindre la tranquille possession du royaume de Naples et du Milanois, dont il tiroit une partie des troupes pour composer partie de celles qu'il vouloit faire agir sur le Rhin, et que, ne pouvant rien conserver en Catalogne, à cause de la défection des Anglois et des HoUandois, il en retireroit aussi, dans le même dessein, de bonnes troupes et un général expérimenté. Ainsi le comte de Stahrenberg reçut ordre d'évacuer la Catalogne et les autres places qu'il pouvoit tenir encore en Espagne, et de repasser la mer pour se rendre en Italie sur des vaisseaux que les Anglois fournirent à cet effet. Mais, avant que de partir, ce général ayant cru qu'en l'état où étoient les choses il n'étoit pas de l'intérêt de son maître, puisqu'il n'avoit pas fait la paix, que le traité d'évacuation fût exécuté de bonne foi, il aima mieux souffler le feu de la division en facilitant aux mécontents les moyens de s'emparer de Barcelone, de Mont-Juich, de Cardone et de plusieurs châteaux situés sur des montagnes escarpées et de difficile accès. C'est ainsi que, en retirant ses troupes de cette province, le parti autrichien y laissa un levain de sédition et de guerre, dont on verra ci-après les succès. Mais, avant que d'en
1. Ces conventions entre la France, l'Angleterre et l'Empire furent arrêtées à Utrecht dès le 14 mars 1713 (Du Mont, p. 327).
venir là, il faut parler de ce qui se passa au sujet de la guerre du côté du Rhin pendant la présente année.
Au commencement d'icelle et quelques mois auparavant, les Impériaux parurent fort se ranimer ; car ils mirent plusieurs gros partis en campagne, qui passèrent le Rhin et vinrent ravager sur les terres de France, même jusques dans l'évéché de Metz ; mais ils furent tous rechassés avec perte.
Le maréchal de Villars commande les armées d'Allemagne. — Ensuite, deux puissantes armées marchèrent vers les frontières de l'Empire, l'une sous le maréchal de Villars, destinée pour agir en Alsace, et l'autre sous le commandement du maréchal de Bezons, sur la SaiTe, mais qui ne laissoit pas que d'être aux ordres du maréchal de Villars, chargé particulièrement de cette guerre.
Le prince Eugène commande l'armée de l'Empereur sur le Rhin. — Le prince Eugène commanda celle de l'Empereur, qui s'assembla au delà du Rhin, au camp de Mûlhburg, d'où il alla visiter les lignes d'Ettlingen et détacha huit mille hommes sous le général Vaubonne^, qui fut joint par quelques troupes des cercles pour aller garder les passages de la Forêt-Noire, vers Fribourg. Il envoya aussi un autre corps pour tâcher de conserver les fourrages du Palatinat, et il sembloit, par tous les bons ordres qu'il donnoit, avoir une grande envie de faire une campagne qui lui fût heu-
1. Il y eut sans doute deux généraux de ce nom, puisque nous en avons vu un mourir à Gaëte en 1707 (tome V, p. 45); mais, jusqu'à présent, on n'a pu les distinguer nettement; voyez les notes des Mémoires de Saint-Simon, tomes IV, p. 163, XII, p. 122-123, et XV, p. 233-234.
reuse et brillante, [et de surmonter par ses soins et sa capacité les obstacles qu'il y pourroit rencontrer de notre part;] mais il y trouva d'autres grandes oppositions qu'il lui fut impossible de surmonter; c'étoit le retardement des troupes et autres secours qu'il attendoit [de l'Empereur et des contingents des princes de l'Empire, tant en secours d'argent et de munitions que de troupes,] qui l'empêchèrent de se mettre assez tôt en mouvement pour s'opposer à nos progrès.
Divers mouvements du maréchal de Villars. — Car le maréchal de Villars se trouva plus tôt prêt que lui ; étant arrivé en Alsace, il y disposa d'abord partie de ses troupes entre Haguenau et Lauterbourg, une autre à la tête de l'île d'Ettlingen, vis-à-vis le Fort-Louis, avec lesquelles il fit diverses marches en s' avançant vers Rastadt pour faire croire aux Impériaux qu'il avoit des desseins sur les hgnes d'Ettlingen et les entretenir dans leur erreur.
Pendant ceci, les autres quartiers de l'armée se rassemblèrent vers Lauterbourg, et le maréchal [se déroba des troupes qu'il avoit conduites au delà du Rhin vers Radstadt et] s'en vint personnellement rejoindre en grande diligence son armée, qui se trouva toute rassemblée sur la Lauter, et à l'avance il envoya ordre au comte de Broglio de prendre les devants de la marche qu'il vouloit faire avec vingt-deux escadrons, quinze bataillons et mille grenadiers. Il marcha avec tant de célérité qu'il arriva le même jour, à onze heures du soir, à la chaussée de PhiUpsbourg, qu'il occupa ; il y eut des bataillons qui firent seize lieues en vingt heures * .
1. Voyez VHistoire militaire du marquis de Quincy, t. VII, p. 120.
Le maréchal prit incontinent la même route avec Tarmée, qui se campa dans un pays abondant, ayant devant elle Philipsbourg et derrière elle Spire et Landau, qui, par ce moyen, se trouva investi et l'armée dans une situation si avantageuse que, quand même le prince Eugène auroit été en état de passer le Rhin à Philipsbourg, près duquel il étoit campé alors, il ne pou voit plus déboucher devant lui, tant cette extrême diligence du maréchal l'avoit prévenu.
L'armée de la Moselle suivoit de près, et on faisoit du côté de Strasbourg tous les préparatifs nécessaires pour un grand siège, dont le commencement fut un peu retardé par les temps fâcheux qui survinrent. En attendant, l'armée du Roi se répandit au milieu du Palatinat et en deçà du Rhin, dans les évêchés de Spire et de Worms et dans les archevêchés de Mayence et de Trêves, où on trouva une grande abondance de fourrages et dont on tira quelques contributions.
Le siège de Landau est résolu. — Le maréchal de Bezons ayant joint avec ses troupes, on se prépara à faire le siège de Landau. Deux gros détachements marchèrent : l'un, sous le comte du Bourg, s'en alla dans la Haute-Alsace, et l'autre, sous le marquis d'Alègre, vers Worms, pour empêcher que les Impériaux ne fissent passer des troupes en deçà du Rhin, par le moyen de leurs ponts volants [ou par quelque autre qu'ils auroient pu construire si on les avoit laissé faire] ; et notre armée s'établit dans la Petite-Hollande, dont elle s'étoit emparée, et le long du Spirebach, de sorte que le prince Eugène fut réduit à devenir spectateur du siège. Le grand mérite de ce prince se trouvoit déplacé par une inaction dont il ne pouvoit
sortir qu'en recevant bien des renforts, [qui ne se trouvoient point à portée.] Il envoyoit courrier sur courrier, sans presque aucun fruit, à la diète de Ratisbonne et à l'Empereur. Il venoit peu d'hommes et encore moins d'argent ; les lettres de change qu'on lui envoyoit étoient protestées; et, jugeant que les ressources sur lesquelles il avoit pu compter étoient trop éloignées, il se trouvoit dans des peines et des perplexités dont il ne put être tiré par le duc de Marlborough, qu'il alla trouver à Heidelberg, où il s'étoit réfugié après sa disgrâce^. Cependant, nos troupes subsistoient sur les terres de l'Électeur Palatin, qui en étoit fort ennuyé. Situation de nos armées pour le siège de Landau. — Le comte de Broglio, détaché pour faire venir les contributions et ramasser les grains des campagnes situées entre Worms et Mayence, étoit soutenu par le marquis d'Alègre, qui campoit avec cent escadrons dans la plaine de Frankenthal^. Le marquis de Goigny^, avec un corps de troupes, gardoit les bords du Rhin [du côté de Hockenheim'*], et le comte du Bourg étoit dans la Haute-Alsace, comme je l'ai déjà dit, [avec un corps qu'il pouvoit augmenter des garnisons de places,] pour s'opposer à celui que Vaubonne avoit mené dans la Forêt-Noire, en cas qu'il voulût entre-